CHAPITRE XI
Une pag:e d'hii^toirc.
Je dois toute la vérité dans ce livre où j'ai essayé de démontrer, par le spectacle de la vie politique, par quelques détails sur les mœurs privées et publiques, aux Etats-Unis, que les peuples de l'Amérique qui ont eu la pensée d'imiter les institutions des Américains du Nord, ont menti à leurs propres instincts et compromis leur avenir.
La vérité est que ce n'est pas sans avoir passé par de
bien rudes épreuves que la démocratie est parvenue à
s'établir sur des bases fermes et définitives dans l'Union du
Nord.
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Les épreuves qu'ont traversées les Etats-Unis en 1775 sont inhérentes à toutes les transformations sociales. Les peuples dont je parle en ont voulu prendre acte et en faire un argument, encore aujourd'hui, pour justifier des espérances que condamnent leurs efforts stériles, et que l'avenir ne justifiera pas.
Au moment où les treize colonies anglaises qui occupaient le sol de l'Amérique du Nord se levèrent pour secouer le joug de la métropole, les six millions d'hommes qui en composaient la population avaient poussé un même cri unanime, qui était une aspiration non plus seulement vers la liberlé, mais vers l'indépendance. C'était un beau spectacle à voir que celui d'un peuple tout entier, fier de ses droits , animé par l'espoir du triomphe d'une cause juste et sainte, accourir s'abriter sous un même drapeau et se confondre dans une même pensée!
Cette unanimité était logique ; les treize colonies avaient une origine commune et la même religion, parlaient la même langue, et avaient les mêmes mœurs. L'instruction populaire était également très-répandue chez toutes, ou à peu près, comme je l'ai démontré, et les mêmes grands intérêts commerciaux et politiques auxquels la métropole venait de porter atteinte , les unissaient entre elles. Mais, pour la première fois depuis leur existence , elles se voyaient soumises à une direction unique, et se trouvaient solidaires les unes des autres. L'habitude de se gouverner, de s'administrer isolément avait créé, nonobstant ces points de rapprochement, des usages et des intérêts particuliers, qui, d'un jour à l'autre, pouvaient rompre cet
accord. Il y avait là un danger réel , difficile à éviter.
Aussi, à peine la lutte était-elle engagée, que le froissement de quelques intérêts privés, que la résistance, inattendue peut-être, opposée parla mère-patrie, que les difficultés du succès, avaient jeté déjà au milieu de ces cœurs si ardents et si unanimes un moment, le découragement, l'inquiétude, l'indifférence.
La voie était ouverte dès lors à la discorde et aux déchirements intérieurs.
Le lendemain du jour où le premier coup de fusil qui fut le signal des hostilités à main armée fut tiré à Lexington, un parti opposé à la conquête de cette indépendance tant rêvée se noua dans l'omhre, puis bientôt leva la tête, et se déclara ouvertement pour la mère-patrie.
C'était secouer sur le pays le premier brandon de la guerre civile.
Le Connecticut fut obligé d'envoyer à New-York des corps de troupes pour appuyer les républicains, dont les loyalistes de cette province (nom que se donnaient les opposants) menaçaient d'entraver les opérations.
Peu de temps après, la Pensylvanie, le New-Jersey, le New-York, les deux Carolines, la Géorgie, le Maryland ,
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c'est-à-dire pins de In moitié des colonies soulevées, faisaient passer des secours d'hommes, de vivres et d'argent aux Anglais, et se divisaient en deux camps.
Chaque jour voyait éclater des complots. L'armée républicaine, indisciplinée, mal recrutée, travaillée par des émissaires, était vacillante, et penchait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Un général moins prudent et plus ambitieux que Washington eût perdu l'Amérique et la cause de la liberté, car sa gloire militaire fut grande surtout en ce que, avec dépareilles troupes, il savait éviter la guerre. Et son désintéressement fut sublime, en ce que, pressé d'accepter la couronne pour concilier les partis, il rejeta bien loin cette proposition qu'il reçut, selon sa propre expresssion « avec une grande et douloureuse surprise. » Eh bien! Washington lui-même, dont le nom et le caractère étaient profondément respectés de tous pour les éminents services qu'il avait rendus, Washington n'était plus en sûreté même au milieu de son armée. Un complot tramé pour livrer sa personne aux Anglais fut sur le point de réussir, et les soldats de sa garde se trouvèrent compromis dans cette affaire.
Le Congrès, pouvoir élu par l'unanimité des colons, aux premiers jours du soulèvement, le Congrès, fort de
son origine, se regardait avec raison comme le déposi- \ taire responsable des principes républicains qui l'avaient i constitué. Il ne dévia pas de cette route. Ce fut d'abord par des proclamations , par des mesures de conciliation qui avaient pour but de rappeler l'origine, la cause et la sainteté des droits de l'insurrection, que le Congrès s'ef- | força de ramener les citoyens égarés. Des commissaires | avaient été envoyés par lui dans toutes les localités dont 1 l'esprit était douteux, pour combattre l'apathie des uns, | l'opposition des autres, et pour rappeler à tous, au nom de quels principes les colonies avaient planté le drapeau de : l'indépendance au front de l'Amérique.
Ces efforts conciliants ayant échoué, la guerre civile qu'on voulait éviter, dont on espérait étouffer les germes, éclata avec toutes ses horreurs. Le Congrès remplaça alors ; la douceur et la tolérance qu'il avait épuisées par la répres- ! sion. Les prisons s'emplirent, les confiscations de biens : furent prononcées, la loi sévit enfin contre les coupables sans miséricorde. La multitude déchaînée et irritée outre- | passait même parfois malheureusement les rigueurs de la loi, en faisant justice elle-même des loyalistes, en brisant les presses des journaux qui entretenaient ou propageaient l'esprit d'opposition à la République. C'étaient là des écarts d'une autre nature que le Congrès était obligé, de comprimer, et qui venaient ajouter un surcroît d'embarras à tous ceux qui s'amoncelaient autour de la Repu- i blique naissante. \
Il faut ajouter aux sombres couleurs de ce tableau loj désordre des finances, des dettes considérables, un Trésor i
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public ruiné, l'argent retiré de la circulation, et remplacé par un papier-monnaie déprécié et décrié, le commerce comme annihilé, et une armée d'occupation qu'il fallait moins songer à vaincre qu'à détruire par la lassitude.
Enfin, tout compte fait, il fallut aux Etats-Unis neuf années consécutives de guerre pour conquérir définitivement leur indépendance, d'abord ; et ensuite dix années de luttes, d'essais, d'efforts, de travaux persévérants pour établir un gouvernement durable.
Ce fut à travers les embarras inouïs que nous venons de retracer que fut faite la première constitution, terminée dès 1778, mais que les Etals mirent trois ans à voter et à adopter. Et encore ne répondait-elle pas, malheureusement, aux besoins du moment ; car elle ne servit qu'à alimenter les causes de désordre et de désunion que la République eut à subir jusqu'en 1788, époque à laquelle fut votée une seconde constitution, celle qui protège aujourd'hui l'Union américaine, et à l'étude de laquelle présida Washington, qui semble avoir apporté, au sein de l'illustre assemblée d'où elle est sortie, ce souffle inspirateur qui fit de lui le bon génie de l'Union américaine.
Les pays qui ont tenté ou qui tentent encore de persister
dans rétablissement de la forme républicaine, ayant subi déjà ces mêmes terribles péripéties pt espérant toujours les voir finir se demandent, et jusqu'à un certain point avec raison , si l'on ne doit pas arrêter les yeux un moment sur le spectacle que nous venons de présenter, pour en tirer cette instruction que rien ne saurait arrêter le triomphe des principes républicains, lorsqu'ils sont appuyés sur la modération, et qu'ils renient officiellement en quelque sorte les écarts de la multitude, dans ses erreurs et ses aveuglements, parce que ces principes sont l'expression de la raison, et qu'il faut qu'ils arrivent au but que leur a marqué la Providence.
L'Amérique a donc surmonté glorieusement tous les obstacles; elle a été sauvée, parce que si le découragement et la tiédeur s'étaient emparés des masses, la foi, l'énergie, la confiance, la volonté, étaient dans les chefs. L'Amérique d'aujourd'hui, fière, grande, heureuse et prospère, ne se ressent plus des crises déplorables qui l'avaient mise à deux doigts de sa perte, elle ne s'explique pas l'opposition de ceux qui combattaient l'établissement de la République, et conserve une admiration et un respect qui tiennent du culte pour la génération qui a souffert tant de maux et pour les illustres chefs qui ont contribué à élever cette République. Parmi ces derniers , Washington brillait comme une étoile, et le titre de père de V Amérique y que ses concitoyens lui ont accordé, est un litre et un hommage mérités.
Empruntons-lui, pour nous résumer, quelques-unes de ses paroles qui traduisent- la foi dont son âme était pleine.
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au milieu même des plus cruels moments de la lutte.
(( Je ne saurais penser, çlisî^it-il, que la Providence ait » tant fait pour rien... Il nous reste encore, j'espère, as- » sez de bon sens et de vertu pour que nous rentrions » dans le bon chemin , avant d'être entièrement per- » dus. »
Cette grande foi, ce grand courage, ce dévouement sans calcul, qu'il partageait d'ailleurs avec tant d'illustres complices de sa gloire, étaient basés sur cette opinion vraie, que Dieu avait inspiré avec intention au peuple américain l'élan des premiers jours, et que si le peuple était assez insensé pour le compromettre, il était de leur devoir de ne pas laisser inaccompli un décret de la Providence. — L'avenir devait leur donner raison !
Certes, il faut bien le reconnaître, il y a dans cette page d'histoire un argument éloquent à invoquer; de tels faits peuvent, il est vrai, servira réchauffer la foi des États américains qui, ayant pris pour point de départ les résultats obtenus par la grande république du nord, remontent le courant des années afin d'y trou-ver une excuse à leur triste situation et au déplorable spectacle d'affaiblissement et de décadence politique qu'ils donnent au monde civilisé.
Aux jours de lutte et de guerre sociale, des cœurs et des voix dévoués peuvent invoquer de tels souvenirs pour rallier sous un même drapeau tous les enfants d'un pays, afin de préserver la société d'un désordre plus grand, et de l'arracher aux poignantes menaces de l'anarchie, en lui présentant le triomphe de la démocratie américaine après tant de revers et tant de combats.
Mais dans le calme de la paix, pendant les heures propices à l'œuvre de la reconstruction sociale, les peuples doivent consulter l'histoire avec plus de sang-froid , avec plus d'impartialité. Ils ne doivent pas surtout la courber au niveau de leurs passions et de leurs besoins du moment.
Eh bien ! tout en se bien pénétrant du profond enseignement révélé par cette page de l'histoire des Etats-Unis que je viens de citer, il faut que les peuples qui veulent se l'approprier s'interrogent et se demandent s'ils ont en eux tous les éléments susceptibles de les faire résister, comme les Américains du Nord, aux oscillations de la démocratie; s'ils ont bien la foi politique, la force d'âme, l'abnégation de cœur nécessaires pour poursuivre cette œuvre âpre et ouverte aux tempêtes de toutes les passions?
La situation présente des Etats-Unis, le caractère de leurs mœurs actuelles, privées et publiques, leur étrange énergie dans toutes les entreprises commerciales et industrielles, ne sont que la continuation d'un passé qui ne ressemble à celui d'aucun peuple.
Ce pays n'a pas eu d'enfance politique; il est sorti mûr de son berceau, il était démocrate et républicain avec les