XXVII
Quand on veut étudier le véritable esprit américain, c'est Boston qu'il faut choisir pour centre de ses observations; parce que là cet esprit se montre dans toute sa pureté nationale. Plus vous remontez dans le nord des États-Unis,
plus VOUS rencontrez le type yankee dans sort originalité ; mais à Boston il gagne à se développer au milieu du foyer toujours ardent des luttes intellectuelles. Boston est le soleil des États-Unis. C'est de là qu'est sorti le souffle révolutionnaire qui a emporté dans son tourbillon tous les cœurs et toutes les têtes, et qui a engendré les Etats-Unis; c'est là que s'opèrent quotidiennement tous les grands mouvements littéraires qui agitent les intelligences.
Si Philadelphie a les apparences d'un grand monastère de religieux, Boston a bien l'air d'une vaste académie, et tous les citoyens semblent des académiciens et des docteurs en us; ils ont un peu, il faut le reconnaître, la raideur, le pédantisme du professeur.
Les Bostoniens sont très-fiers, et à bien des titres ils ont raison, de leur ville au Trois-Collirtes, comme ils l'appellent.
A Boston, cortime à Philadelphie, comme à New- York, comme dans toutes les villes des États-Unis; d'ailleurs, les églises sont l'espèce de monument qu'on rencontre le plus fréquemment; il n'est pas de rue qui n'en compte trois ou quatre ; soit édifiées, soit en construction : autant qu'il y a de sectes en train dé se constituer. Le mot de M. de Talleyrand est très-vrai. « J'ai rencontré aux États- » Unis, disait-il, trente-six religions en un seul ragoût. » Le ragoût n'a pas progressé; mais les religions ont multiplié.
Parmi cette quantité prodigieuse d'églises, on en remarque à peine trois ou quatre qui, comme architecture, vaillent qu'on les cite : ainsi Saint-E tienne ^ à Philadelphie,
la Trinité f à New- York, la Cathédrale y à la Nouvelle- Orléans.
Il se passe , au sujet des églises et des sectes aux États- Unis des choses qui paraîtraient étranges et donneraient une idée boufl'onne de l'esprit religieux des Américains, si l'on ne savait ce peuple essentiellement convaincu en ces sortes de matières.
Ainsi, vous ouvrez un journal et vous lisez, entre une annonce pour une vente de chevaux et une autre relative à l'arrivée d'Une cargaison de sangsues, des avis de cette nature : « On demande pour la secte de... qui vient de se fonder, un prédicateur. Les candidats devront justifier qu'ils possèdent, outre l'éducation indispensable pour celte fonction, une voix sonore et bien timbrée. Les émoluments sont convenables. Fournir de bons répondants. — S'adresser, etc., etc. »
Aux États-Unis, l'annonce n'est-elle pas destinée à tout répandre, à tout propager?
Voici deux traits caractéristiques des mœurs religieuses et spéculatrices des Américains.
Un des temples les plus fréquentés de Boston, le Tremont-Temple avait été, il y avait à peine quelques années,
le théâtre le plus vaste et le plus, couru de Boston ; mais la fortune l'avait tout à coup abandonné. 11 s'était trouvé alors par la ville une secte religieuse en grande prospérité, et qui, moyennant 50,000 dollars (250,000 fr.) en avait fait l'acquisition. Du jour au lendemain, sans plus de cérémonie qu'un acte notarié, une quittance et un coup de pinceau, la destination de cette salle avait changé.
On me conduisit à un autre bâtiment tout nouvellement construit en style gothique, avec de larges fenêtres en ogives sur la façade, et un péristyle qui se donnait des airs d'un portail de cathédrale.
C'était un théâtre, le Howard Athen^eum. La spéculation opérée sur le Tremont-Temple avait été assez lucrative pour donner à réfléchir aux architectes et aux directeurs de celte salle. Aussi le propriétaire de V Howard Athenœum avait-il pris ses mesures de façon à en tirer un parti excellent, au cas où l'entreprise dramatique ne réussirait pas ; et l'édifice avait étéconstruit de telle sortequ'il pût être facilement transformé en église, en satisfaisant à la fois l'œil et les convenances. Qui sait si, retournant un jour à Boston, je ne trouverai pas une chaire de prédicateur sur cette scène oii j'ai vu un acrobate danser sur la corde?
0 destinée des théâtres et des églises américaines!...
On ne peut se défendre, en arrivant à New- York, d'une véritable et profonde émotion. Tout ce qui révèle une grande, belle et riche cité, vous saisit dès les premiers pas que vous tentez à travers ces vastes rues qui s'allongent entre deux haies de magnifiques édifices.
New- York est la première ville des Etats-Unis, sous le. triple rapport de la population, de la fortune et du commerce. Un simple coup d'œil suffit pour vous en cout vaincre.
Deux de ces grands fleuves, comme on n'en trouve qu'en Amérique, l'Hudson et la rivière de l'Est, l'enceignent de leurs bras puissants, et devant la ville s'étend un vaste port de près de dix lieues de circonférence, et qu'emplissent des milliers de navires de toutes les puissances du monde. L'agitation de celte population active, affairée, mais en même temps affable, souriante à vos moindres désirs, vous frappe d'étonnement et d'admiration. La vie, le sang, la richesse , circulent par toutes ces artères qu'on nomme des rues.
L'aspect de New- York n'a rien qui ressemblée celui des autres villes des États-Unis; car tout se modifie à New- York au contact des races européennesqui s'y agglomèrent.
et les mœurs prennent un caractère, qui, par l'absence même d'originalité, devient original.
Aussi New- York est une de ces villes que, comme la Nouvelle-Orléans, les étrangers aiment à rencontrer loin de la patrie, et dans laquelle ils se plaisent à revenir comme vers un de ces centres qui attirent, fascinent et vous entraînent dans un tourbillon.
Ville de plaisirs, ville de fortunes, ville de théâtres.
Partout l'œil est frappé de spectacles propres à satisfaire Incuriosité; l'esprit rencontre matière à des observations sérieuses et graves, l'imagination trouvée s'élever à la hauteur des rêves les plus grandioses.
Depuis la Batterie, vaste square d'où vous jouissez du magnifique coup d'œil du port et de toutes les charmantes îles qui peuplent cette baie gigantesque, jusqu'à Washington square l'extrémité du Broadivay, ce digne rival de nos boulevards , et qui est à la Batterie ce que la Bastille est à la Madeleine, vous croyez défiler devant une succession splendide d'édifices, de riches maisons, de magasins resplendissants. Et durant cette promenade, vous vous demandez par moment si, par un de ces inexprimables miracles que les fées opèrent avec le secours de leurs baguettes, vous n'avez pas été tout à coup transplanté dans la plus belle partie de Paris, tant vous êtes souvent amorcé à droite et à gauche de ce broadway, par ces mille agaceries de la vie élégante, riche et luxueuse; par ce tumulte, ce flot, ce mouvement d'une population qui se croise dans tous les sens, par le bruit des voitures de toutes sortes qui
broient le sol sous leurs roues ! Rien ne manque pour vous rendre l'illusion presque complète.
.le suis arrivée New-York le matin de la fête anniversaire pour l'indépendance américaine, et j'ai gardé une profonde impression du spectacle de celte expansion nationale.
Ce n'est ni par la pompe extérieure, ni par le déploiement d'une mise en scène splendide que ces sortes de solennités prennent aux États-Unis ce caractère de magnificence qui les distingue; mais par la gravité réfléchie, par l'attitude sérieuse, par le recueillement, par le respect qu'apporte la population dans l'accomplissement de ce qu'elle regarde comme un pieux devoir.
Ce jour, dont le soleil levant réchauffa de ses rayons le sol américain pour en faire éclore l'indépendance et la liberté, ce jour si fécond en résultats pour le peuple qui en salua l'aurore, si plein d'exemples et de leçons pour les autres nations, ce jour occupe une place vraiment sacrée dans le cœur de tous les citoyens.
Le souvenir de l'héroïque drame que jouèrent ses aïeux est devenu pour ce peuple une religion.
L'aspect de la foule ce jour-là n'a rien de cette bruyante expansion qui caractérise les Français, et surtout les Parisiens au milieu de leurs fêtes les plus nationales. Nous en oublions un peu trop quelquefois l'origine et le but pour ne songer qu'aux plaisirs et aux distractions qu'elles nous procurent. Les Américains, eux, ont toujours présent à l'esprit le pourqum de ces réunions publiques. L'ouvrier sent et comprend qu'il abandonne ses outils et son travail, et descend dans la rue, moins pour s'adonner entièrement à la joie que pour payer son tribut à la grande et solennelle heure qui l'a fait ce qu'il est, c'est-à-dire un citoyen libre et fier de sa liberté.
Cette conscience de soi-même, ce sentiment de sa valeur, cette expérience de sa dignité donnent à tout citoyen l'intelligence exacte de la somme d'actions de grâces qu'il doit à la Liberté, et de la forme dans laquelle il doit lui payer ce tribut.
Je dis le mot, aux États-Unis, une solennité de ce genre a moins l'apparence d'une fête que d'une prière publique.
.T'ai donc vu New-York dans cette grande émotion, et l'on n'aurait pas soupçonné que ces gens graves, qui défi-
laient majeslueusement dans les rues, avaient pu, la veille, ou devaient le lendemain assister à une représentation théâtrale.
Quelques semaines avant ce jour, j'avais été le témoin, à New-Orléans, des illuminations et autres réjouissances en l'honneur des victoires du général Taylor sur les Mexicains. Eh bien I le même recueillement, la même gravité solennelle présidaient à ce triomphe. Et, ce qui étonne le plus, mais ce qui est la conséquence de tout ce qui précède, c'est l'ordre qui règne dans la foule, c'est l'absence de toute police pour maintenir les flots agiles d'un peuple en joie. A quoi bon? Comme je le disais plus haut, le respect que chacun apporte dans l'accomplissement d'un véritable devoir, rend toute répression inutile, superflue et injurieuse.
Il n'est rien qui mûrisse un peuple pour la liberté et pour la pratique de ses institutions politiques, comme de posséder instinctivement et par l'éducation le sentiment rigoureux des grands devoirs de la vie publique. De là à cette pure abnégation qui est la difficile vertu des gouvernements démocratiques, au patriotisme véritable, à la glorieuse ambition de payer au pays la dette que tout citoyen lui doit, sans autre prétention que d'avoir accompli sa tache, — il n'y a pas loin. — Que ce soit à l'exercice de ces vertus que la démocratie doive l'ordre, la régularité, la paix dont elle fait jouir le peuple aux États-Unis, ou bien que ce soit la démocratie contenue dans les limites de la raison et du bon sens qui inspire des sentiments aussi élevés, — il serait difficile de le définir exactement, ou plutôt il vaut
mieux dire que les deux ordres d'idées et de faits sont solidaires.
11 est important à ce propos de peindre, par un exemple, un côté caractéristique des mœurs américaines. Le fait dont il s'agit est tout à l'honneur du peuple, de la simplicité et du désintéressement des citoyens de l'Union.
Aux Etats-Unis il n'y a pas, à proprement dire, d'armée régulière. Tout au plus dix mille hommes, organisés en troupes, sont répartis sur le territoire.
Quand la patrie a besoin de bras pour la défendre, il lui suffit de frapper du pied la terre pour qu'il en sorte des soldats. Ce sont tous des volontaires qui regardent comme un devoir sacré d'aller sur le champ de bataille verser le tribut de leur sang. Riches, pauvres, jeunes hommes , hommes mûrs, célibataires, pères de famille , tous indistinctement accourent à cette grande voix de la patrie en détresse, et disent : — Nous voilà !
Les compagnies élisent leurs officiers, et le sac sur le dos , on marche oiî la guerre vous appelle. Puis, quand on a rempli sa tâche d'une année, on revient chez soi ; le simple soldat rentre dans ses foyers, l'officier se dépouille de ses épaulettes éphémères. Ni l'un ni l'autre n'attendent
do récompense de la patrie, aucun avancement, rien, que l'honneur d'avoir acquitté une dette.
Si la patrie ne solde par aucune faveur ce dévouement, il rené aux braves à recueillir les témoignages extérieurs de la reconnaissance publique.
Dans une de mes stations sur les fleuves, j'ai embarqué à bord du steam-boat, à un petit village, un jeune officier parti comme capitaine volontaire dans la guerre contre le Mexique. Il était revenu avec deux blessures après avoir assisté à l'assaut de Monterey, au siège de la Vera- Cruz, à la prise du Cerro-Gordo. Il était retourné au village pour embrasser son père. Le matin du jour où on l'attendait, sept coups de canon annoncèrent sa venue ; et au moment 011 il débarquait sur la rive, la population tout entière, musique en tête, se rendit à sa rencontre, et le conduisit à une salle où était préparé un banquet.
Ainsi, un soldai se conduit vaillamment dans trois actions, il est blessé deux fois; toute la récompense qu'il en retire se borne à une démonstration de ses concitoyens en son honneur, et il en est plus lier que de deux grosses épaulettes. Le jeune capitaine pleurait d'émotion en nous racontant cela.