Les deux cadavres
— Pourquoi, madame, pourquoi le jour de naissam-e du saint de M. Barkstead ne sera-tril pas célébré, cette t nuée comme les autres, avec pompe et religion ?
— C’est que mon mari a des devoirs bien plus sacrés à remplir.
— Est-ce qu’il y en a de plus sacrés que de rendre gi ace au Seigneur de nous avoir appelés dans la vie, pour y mériter sa bénédiction éternelle par notre soumission à ses déciv.'ts?
— Peut-être, Molly? répondit en soupirant mistriss Barkstcad, à qui s’adressaient ces remontrances moitié grondeuses et moitié maternelles.
— Peutrètre? reprit la vieille servante avec un ton de vif mécontcment, peut-être? Ah! vraiment, il est honteux de voir que ces gueux de papistes soient plus fidèles aux bonnes coutumes de la vieille Angleterre que les disciples les plus ardens de la sainte religion évangélique.
— Mou mari se doit à d’autres soins qu’à ceux de sa famille et de ses plaisirs. Sa position politique lui en impose de nouveaux, répondit encore mistriss Barkstead avec un accent calme et doux, mais avec une sorte de préoccupation, à laquelle ne pouvait l’arracher la voix aigre et nasale de la vieille Molly.
— Du nouveau! du nouveau! répliqua celle-ci en haussant
les épaules, il u’y aura de nouveau que de voir se passer, dans la maison de M. Barkstead, un jour de naissance sans qu'il y ait seulement uij pot d’ale vidé à sa santé. Si cela devait être ainsi, pourquoi me faire habiller avec tant de soin mon petit Richard?
— Est-il prêt? dit vivement mistriss Barkstead, désirant changer le sujet de la conversation.
— Et gentil comme ça!... Je lui ai mis son petit pourpoint bleu-ciel ; il a ses beaux bas de fil de l^andre couleur feu, sa collerette de point d’Alençon et son grand chapeau de feutre gris avec deux belles plumes d’autruche rouge et noire. Il a mis à son côté la petite dague que lui a donnée M. le colonel Okey ; il la tire souvent, il la regarde avec des yeux !... comme s’il en était amoureux. Ce sera un homme, voyez-vous, madame! un hoinme déterminé et brave! dit la vieille avec une joie vaniteuse.
— Oui! oui! continua sa maîtresse en retombant dans sa
rêverie, déterminé et brave, c’est-à-dire que, dans quelques années, ces craintes perpétuelles, où me tient le caractère ré- .solu et inllexible de mon mari, seront encore augmentées par les dangers qui menaceront mon fils: car vous avez raisop, Molly, Itichard .sera un homme q^ui aimera ipieux çofnbattre que persuader, et qui préférera mourir que mentir.
— Et vous devez en être fière, s’écria Molly j cependant, reprit-elle plus doucement, vous le gronderez, madame, parce que, tout à l’heure, comme je le plaisantais sur ce qu’il est trop petit pour portoi- une dague (car une dague à un enfant de six ans, c’est pitié!), il s’est mis en fureur et s’est pris à crier: — Tiens, tiens, crois-tu, Molly, que la poitrine d’un papiste soit plus dure que cela, et il a percé, d’un seul coup, le grand fauteuil en tapisserie que vous avez brodé vous-même poiq- M. Abott, son professeur.
— Que Dieu conduise souame, dit la pauvre mère: car je no sais quelle force humaine pourra la dompter. Envoyez-le-inpi, Molly, je vais le mener à son père qui l’attend pour sortir.
— Donc, il n’y aura ni repas, ni fête aujourd’hui, reprit aigrement Molly. Et mistriss Barkstead, d’une voix altérée, et
(cherchant à cacher quelques larmes, ré^pétait lentement ces mots: — ni repas, ni rèto.... lorsque la porte s’ouvrit et un homme de haute taille s’avança.
— Ni repas! ni fête ! s’écria-t-il avec un accent de reprocdie, oubliez-vous la grande fête où est convié le peuple anglais, et que ce sera un reiwis agréable à l’Étcrnel, que celui qui va lui être offert !
Mistri.ss Barkstead ne put retenir un mouvement de dégoût et d’horreur; et, craignant (jiie le colonel Okey, car c’était lui qui venait d’entrer, ne menât la conversation sur un sujet encore plus pénible que celui «ju’ellc venait de quitter, elle dit froidement il Molly :
— Dès que miss Anna sera levée, priez-la de descendre.
— Il faut qu’elle le veuille, répliqua sèchement Molly. Depuis un mois qu’elle est ici, elle s’enferme chaijuc soir dans .sa chambre sans vouloir recevoir les soins de personne, et elle n’en sort que lorsqu’elle est tout habillée. C’est sans doute pour faire, à son aise, scs damnablos prières de papiste, yue le lils du diable lui réponde, puisqu’elle l’invoque. La malheureuse! elle fera Aine mauvaise lin.
— Silence, et gardez vos malédictions pour les mécjians, reprit sa bonne maîtresse ; et d’un geste sévère elle congédia la vieille femme qui se retira en continuant à souhaiter tous les malheui-s imaginables aux jiapistcs.
Lorsque mistriss Barkstead se retourna pour inviter le colonel Okey à s’asseoir, elle vit son regard dur arrêté sur elle avec une expre.ssion très marquée de mécontentement. Le colonel était un homme de cinquante ansau moins; sa ligure, d’une jiàlcur et d’une maigreur excessives, laissait briller de tout leur éclat deux yeux gris qui semblaient vibrer dans leur <u bite ; ses cheveux blancs, ardus et taillés en brosse, se hérissaient sur un front vaste et déprimé ; l’angle facial, aigu et sans dignité, dénotait une intelligence peu généreuse, et la construction osseuse de son corps, dont les formes acerbes saillissaient sous son vêtement serré, prouvait une force physique qui avait dû résoudre, eu faveur du colonel, plus de problèmes que n’avait pu faire son éloquence.
LF.S DEUX CADAVRES.
— Cette bonne femme a raison, dit le colonel Okey à la bienveillante mistriss Barkslead, le sounie de Dieu brûlera la jeune plante qui ne fleurit pas à l’ond)rc de sa main.
— Dieu est notre Seigneur à tous, et il est dit que ceux qui maudiront, seront maudits.
— Et il est dit aussi, reprit le colonel Okey, que celui qui prête sa maison à son ennemi, sera écrase j>ar son toit.
— Son ennemi ! s’écria mistriss Barkstead, pouvez-vous donner ce nom h la fille du frère de mon mari ; une enfant de seize ans, si douce que chacun ici se donne le droit de lui faire sentir qu’elle est orpheline et pauvre ; si gaie, si rieuse autrefois, que, lorsqu’elle sortait de la pension royale, où elle est élevée, pour venir jmsser quelques jours près de nous, elle apparaissait dans notre maison comme un rayon du soleil du mois de juin, animant et réchauffant tout de sa joie naïve, insouciante et jeune?
— Et pourquoi, dans ce grand et magnifique jour, l’avoir tirée de cette détestable habitation, et l’avoir reçue dans ce sanctuaire, afin qu’elle trouble, de ses larmes coupables, les actions de grâces que vous devez au .Seigneur, pour le sacrifice de sang qui va s’accomplir?
— Le colonel Barkstead l’a voulu ainsi, répondit sèchement la jeune femme, qui semblait fuir avec persévérance le sujet auquel revenait toujours le colonel Okey.
— Si Barkstead l’a voulu ainsi, c’est qu’il a de bonnes raisons : cur c’est un homme sage et prudent; trop sage et trop prudent peut-être, dit Okey, et trop souvent porté à l’indulgence. J’aimerais mieux le voir au milieu de dix Écossais tout armés qu’en face d’une femme qui pleure ou d’un enfant qui l’implore, il s’en tirerait mieux à coup sûr.
— Et pourtant il a été un juge bien sévère! ajouta mis- Iriss Barkslead en levant les yeux au ciel et répondant plutôt i» sa propre pensée qu’aux paroles du colonel.
Elle avait à peine dit ces mots que Molly rentra dans la chambre, le visage pôle, effarée et tremblante. Elle avait cherché Richard dans toute la maison ; elle l’avait d’abord appelé d’un ton grondeur, croyantqu’il ne voulait pas répondre ; puis.
LES DEUX GADAVAES. 5
inquiète de ce silence obstiné, elle avait presque imploré reniant, et enfin, ne pouvant le découvrir nulle part, elle le demandait à grands cris.
L’effroi, qui glaçait la pauvre femme, fut bientôt partagé par la mère. Elle interrogeait Molly et n’attendait point ses réponses; elle-même parcourut toute la maison en appelant son (ils, et lorsqu’elle rentra dans la cbambre commune, elle vit son mari et miss Anna qui questionnaient vivement le colonel Okey.
— Richard a disparu ! cria la malheureuse mère en se précipitant vers son mari, comme pour lui demander protection en ce malheur, mon fils est enlevé, perdu, mort peut-être! Oh! John, John, c’est une punition du ciel!
— Marie, ne blasphème pas ainsi, dit le colonel Barkstead, ce qui arrive est un grand malheur peut-être, mais peut-être n’est-ce (ju’un accident sans danger, qu’une étourderie de l’enfant.
— Oui, dit Molly, il est sans doute allé montrer ses beaux habits à ses petits camarades du voisinage.
— Ou bien encore, ajouta le colonel Okey, l’enfant, poussé par une louable curiosité, aura-t-il couru au grand rendezvous où l’on nous attend. — ^Barkstead, à ces mots, lança un regard pénétrant à Okey et lui montrant Anna qui soutenait mistriss Barkstead, il lui fit signe de garder le silence. Okey prit un air sombre et haussa les épaules; mais un nouveau signe lui fit comprendre que ce silence devait être absolu. Aussitôt Barkstead appela, d’une voix forte, toutes les pereonnes de sa maison et leur donna des ordres pour (ju’ils fussent à la recherche du petit Richard. Une chose était remarquable, c’est que toutes les fois qu’il désignait une direction à prendre à l’un de ses domestiques, celui-ci demandait avec une sorte de désir, s’il ne devait pas passer par Withe-Hall ; mais à chaque fois le colonel Barkstead l’interrompait sèchement et lui prescrivait la route qu’il avait à tenir. Enfin, mistriss Barkstead, s’adressant, d’un air' suppliant, à son mari, lui ditdoucement:
— John, pourquoi n’envoyer personne de ce côté.
•—Allons , Marie , répondit le colonel en souriant, oublies-
tu que je vais mui-inèmc à AVilhc-Ilall ; que, si rcnfaiit est de ce côté , je l’y trouverai plus aisément que personne , soit que je l’aperçoive ou qu’il me voie, car il devait y venir avec moi.
— 11 ne savait pas qu’il dût vous accompagner, je n’avais pa.s voulu le lui dire, dans la crainte qu’il ne laissùt échapper (luelques mots devant .\nna, dit tout bas mistriss Barkstcad à son mari, en s’approchant de lui ; oh ! laissez-moi aller avec vous do ce côté: les yeux d’une mère valent mieux que ceux de vingt serviteurs.
— Et son cœur , mieux que celui d’un père, n’est-ce pas , reprit le colonel d’un ton airectucux , mais à voix basse; cai moi je n’oublierai pas pour Richard la rigueur du devoir qui m’appelle à Witho-IIall , et toi, tu braverais pour lui l’horreur du spectacle qui s’y prépare. Puis, la calmant avec un doux sourire: — Allons, demeure, ajouta-t-il, notre fds nous sera rendu, je te ramènerai l’enfant, j’en suis sûr ; toi, veille sur celle-ci , dit-il en lui montrant Anna : avec le fanatisme qu’on lui a inspiré dans sa misérable j^ension, elle deviendrait folle si elle savait où je vais.
Barkstead embrassa sa femme et sortit aussi tôt, accompagné du colonel Okey. Tous deux, habillés comme les militaires de cette é[KKpic, portant un justaucorps écarlate, que serrait, au dessus des hanches , une ceinture de cuir, d’où pendait une longue ra|>ière et une forte dague ; un pantalon d’un rouge violet et des bottes d’un cuir jaunâtre, armées de forts éperons, complétaient ordinairement ce costume. Autant la taille do Okey annonçait de vigueur, autant celle de Barkstead semblait dénoter de faiblesse. Petit, maigre et presque toujours maladif, ce n’était que sur son visage qu’il portail les marques extérieures d’une supériorité incontestable sur son collègue. Le colonel Barkstead était un homme qui avait à peine quarante ans; il était blond, son visage régulier. Ses yeux bleus et mélancoliques s’animaient rarement , et le signe le plus distinctif de son visage était dans l’expression de sa bouche. Parfois ses lèvres se contractaient avec violence, souvent elles frémissaient d’un sourire de dédain indéfinissable, et lorsqu’elles s’enti’ouvraienf pour dire quelques douces j>arolcs, ce
souiiie devenait puissant et irrésistible comme un regard.
Ainsi Okey et Barkstcad s’éloignèrent, et la femme de ce dernier demeura seule avec Anna, car Molly, elle-même, était sortie pour aller à la recherclie de Ricliard.
A peine son mari élait-H à quelques pas de la maison, que niistriss Barkstcad ouvrit la fenètrede lacliambre, et, malgréle froid, elle se mita regarder de tous cètés, espérant voir son fds, toute prèle à le demander à ceux qui passaient dans la l'ue. D’abord le peu de gens, (pii allaient et venaient, la laissa sans inquiétude sur un accident. Bientôt le pas.'^age des piétons et des cavaliers s’accrut insensiblement : chaque homme du peuple, ivre , qui vociférait d’horribles imprécations, lui semblait prêt à heurter son fils qui n’étàit pas là ; elle suivait, haletante et éjxmvantée, le galop dos chevaux, comme si l’enfant allait être brisé dans leur course; peu à peu la foule devint si pressée et si tumultueuse qu’une frayeur, sans raison, s’empara d’elle ; chaque cri lui parut celui d’un enfant qu’on blesse, chaque murmure, le sourd gémissement d’une vie qui s’éteint : enfin, ne pouvant sufBre à embrasser des regards cette multitude qui passait incessamment sous scs yeux :
— Anna, cria-t-elle avec une sorte de colère doucereuse , venez donc m’aider à voir Richard !
Anna, qui était assise dans un coin de la chambre, s’approcha lentement de mistriss Barkstcad et regarda, avec étonnement, cette foule qui grossissait à chaque instant, et d’où s’échappait le murmure bruyant de mille conversations animées. Tandis qu’elle promenait ses yeux sur le jieuple, elle s’aperçut que quelques uns de ceux qui pas.saient montraient la maison de Barkstead avec une sorte de triomphe, et d’autres avec un geste de menace cachée. Mais mistri.ss Barkstcad était insensible à ces signes de respect ou de haine, et Anna elle-même n’y fit bientôt plus d’attention, lorsque scs regards se portèrent sur le visage de sa tante.
L’anxiété, l’espérance, le désespoir qui s’y montraient tour à tour ; les pleurs qui tombaient de scs yeux, et qu’elle essuyait presque avec colère, malheureuse qu’elle étai t de pleurer, car ces larmes voilaient son regard ; ce merveilleux sentiment
de l’aniour maternel, peint à son plus haut point d’aiigois.'ies sur la ligure douce et pâle de niistriss Barkslead, s’était emparé de l’ame d’Anna. Immobile, elle considérait cette mère éperdue ; et, rêveuse, elle laissa échapper comme sans le vouloir, ces mots , dont la pensée devait bientôt s’expliquer si tristement :
— Oh ! l’on aime bien plus son enfant!
Celte exclamation , ni le sentiment caché qu’elle semblait trahir, n’éveillèrent l’attention de niistriss Barkstead, mais le son de la voix d’Anna l’arracha soudain à sa préoccupation.
— Oui, sans doute, dit-elle rapidement, je ferai mieux d’y aller voir moi-même. Anna , vous resterez à la maison , mon enfant ; il ne faut pas sortir, vous ne le pouvez pas aujourd’hui. Jerevienstoutde suite, dès que j’aurai trouvé Richard. Et, sans attendre de réponse, fuyant les observations qu’Anna pouvait lui faire, elle jeta sa mante noire sur ses épaules et s’élança hors de la maison. Jeune et faible femme, qui souvent avait rougi sous un regard trop hardi, elle passait parmi cette populace bruyante, sans crainte d’outrages, et se sentant, en son cœur, protégée par la sainteté de son inquiétude.
Anna la suivit long-temps des yeux, et peu t-êtrela voyait-elle encore que sa pensée n’étaitdéjà plus avec elle. A quoi pensait donc la belle jeune fille ? Pourquoi se prit-elle à pleurer avec désespoir dès qu’elle fut seule ? Pourquoi, à plusieurs reprises, posa-t-elle son front brûlant sur la pierre glacée de la fenêtre ? Et puis, d’où venaient ces regards mornes, désespérés et résolus qui brillaient sous ses longs sourcils fortement contractés ? Quel souvenir, quel remords la ramena trois fois de la porte de la maison qu’elle était prête à franchir, la précipita enfin à genoux sur la pierre et plongea son eœu^ dans une ardente et pieuse prière qu’interrompaient ses sanglots convulsife?
Savait-elle donc pourquoi le jour de naissance de Barkstead passait sans fête ? pourquoi Richard avait été vêtu de ses plus beaux habits? Où allait ce peuple tumultueux et sans nombre ? quel sujet atiimait si fort l’entretien exalté des uns et commandait le silence douloureux des autres? Anna ne savait
rien de tout cela: car, depuis un mois, renfermée dans la maison de Barkstead, rien de ce qui arrivait hors de son enceinte n’était venu jusqu’à elle.
Et pourtant, sans qu’elle le soupçonnât, son avenir, son bonheur, sa vie, avaient été décidés durant ce mois, et le jour qui commençait devait lui révéler tous les malheurs de sa destinée.
Dans un de ces momens où Anna, essuyant ses larmes, semblait plus confiante ou plus résignée, elle se rapprocha de la fenêtre, et la première chose qu’elle aperçut, fut le chapeau à plumes rouge et noir du petit Richard ; elle l’appela, mais sa voix se perdit dans le murmure immense de cette foule toujours nouvelle, qui sans cesse se portait vers le môme point. Le sentiment, qui avait si vivement ému Annaà la vue de la douleur de mistriss Barkstead, se réveilla dans son cœur. Elle pensa qu’elle leurrait atteindre l’enfant et le ramener à la maison. R lui sembla que, peut-être, elle aurait le droit d’aller dire le secret qui la faisait pleurer, à la mère dont elle aurait sauvé le fils.
Elle sortit donc. A peine avait-elle laissé tomber derrière elle la porte de la maison, qu’elle ne vit plus l’enfant. Elle voulut rentrer d’abord, mais Richard ne pouvait être loin, et elle se prit à marcher le plus vite possible dans le sens de la foule. Pendant quelques minutes elle courut avec courage; mais, n’apercevant rien, épouvantée de se trouver seule parmi tant de gens de toute sorte, elle allait retourner, lorsqu’elle s’informa à un mendiant qui récitait, d’un air farouche, les versets du livre de Saül, s’il n’avait pas vu passer un enfant avec un chapeau à plumes noire et rouge.
— Oui, vraiment, réjx)ndit le misérable, il ne doit pas être à vingt pas, c’est un brave garçon qui va se réjouir les yeux d’un beau spectacle : courez, il aura pris à droite : c’est le chemin le plus court pour arriver à Withe-Hall.
Anna précipita encore sa courae ; elle arriva jusqu’à la rue désignée pur le mendiant, et ne vit point Richard; mais elle savait qu’il allait à Witlie-Hall, et, en marchant rapidement, elle espéra l’atteindre. Elle reprit sa poursuite, l’œil tendu, inquiète, tremblante et sans faire nulle attention aux proixis qui se tenaient autour d’elle.
JO Lts DLÜX CADAVRES.
Ainsi, de rue en rue, de minute en minute, attachée aux pas de cet enl'ant, comme on l’est à une espérance qui nous traîne à sa suite, Anna s’avança peu à jieu vers le parc Saint-James. Il faut bien le dire, le sentiment qui l’avait enhardie à sortir n’était plus le .seul qui la conduisît. Cotte foule lui semblait étrange. Cette cérémonie, dont on avait parlé chez Barkstead , ne répondait à aucune épotpie consacrée ; et, bien (jue catholique, Anna savait qu’aucune des .solennités ordinaires dos puritains no se célébrait ce iour-là. Une curiosité singulière et alarmante s’éleva on elle, et puis, au Ixjut de l’avenue qu’elle parcourait, un mugissement long et horrible s’entendait do temps à autre. Ce n’étaient ni les applaudissemensdonnés à un prédicateur, ni les cris d’une révolte ardente, c’était comme rimpaticncc du tigre prisonnier qui attend sa nourriture et grondede faim, puis qui écoute si l’on vientctqui rugit encore.
Un désir inquiet s’éleva donc, dans son cœur, de savoir le secret de tous ces milliers d’hommes et de femmes. Ce fut alors (pie, soudain, elle se rappela toutes les précautions {xmr lui cacher ce qui se passait hors de la maison de Barkstead, et les soins pris pour l’empcchcr do sortir. Cet événement qui allait se passer et qui devait avoir tantde témoins, l’intéressait donc |>crsonncllemcnt? Quel était-il? elle pouvait le demander au liremicr venu, cartons ceu.x qui l’entouraient le .savaient sans doute; mais à qui s’adresser, et comment oser demander à (pieU|u’un ce qui faisait lever et courir toute la ville do Londres ?
Pendant qu’elle raisonnait ainsi, la foule grossissait, les cris devenaient plus éclatans, et elle marchait toujoins. Toutràcoup des tambours se firent entendre. Le peuple reflua vio- Icmmcntsur lui-même et, dans ses flots tumultueux, elle vit s’agiter un moment les plumes rouge et noire do Richard. Plus prête à demander ])rotection à la présence de cet enfant, qu’à le piotéger elle-même, tremblante et honteuse des propos ([u’excitaientsa jeunesse et sa beauté, elle se jeta vers l’endroit où elle avait cru voir Richard ; mais, en même temps qu’elle, un tas d’hommes du peuple, déguenillés et poussant d’horribles clameurs, se porta du même côté et força une ligne de
soldats qui gardaient l'entrée d'une vaste porte. Une épouvante indicible s'empara d'Anna : car, tout en cédant au mouvementqui l'entraînait vers la porte, elle repoussa, avec une violence extraordinaire, l'approche de ceux qui pouvaient la heurter : mais pâle , échevelée et presque mourante, elle fut précipitée jusque dans l'intérieur du parc Saint-James, et lancée sur une nouvelle ligne dç soldats qui allaient rudement la repousser, lorsqu'une femme, déjà vieille et vêtue de deuil, se plaça entre elle et ces militaires. Un enfant d'une douzûno d'années, qui accomj>agnait celte femme, protégea , comme elle, la jeune fille, en s'offrant aux coups qui allaient la frapper, et toutrii-coup la voix faible, mais perçante, d'un autre enfant, leur cria ;
— C'est ma cousine ! c'est Anna ! Colonel Tomlinson, protégez la nièce de John Barkstead.
A ce nom, un murmure flatteur s'éleva dans toute la foule; le nom de Barkstead fut répété avec des houras. Le colonel Tomlinson s'empressa près d'Anna, et les soldats ouvrirent leurs rangs. Anna se trouva ainsi enfermée entre une première haie de soldats qui contenaient l'impatience du peuple, et une seconde ligne qui semblait devoir protéger la marche du cortège. En effet, de l'autre côté de la grande allée du parc Saint- James, deux lignes de soldats étaient également disposées, l’une bordant la route, l’autre maintenant la foule à distance. Toutefois, quelciucs hommes do ceux qui avaient entraîné Anna, avaient pénétré avec elle dans celte espèce d’enceinte vivante, où se promenaient beaucoup d’ofliciers, tous l’air profondément préoccupé. Au moment où les rangs s’ouvrirent pour laisser passer Anna, la femme vêtue de deuil s’approcha d’elle comme pour l’arrêter, mais le colonel Tomlinson la regarda en face, et, d’une voix basse, mais sévère :
— .Milady, lui dit^il, que venez-vous faire ici?
— Voir un crime, et en empêcher un autre, répondit-elle.
— Eloignez-vous, dit Tomlinson, ou je vous nomme, tout
haut, do votre nom. ,
— Et le peuple me déchirera, n’est-co pas? répliqua cette femme, avec un sourire de mépris. C’est assez de joie pour
lâ LES DEUX CADAVRES,
un jour, donnée au tigre évangélique. Adieu! nous nous reverrons.
A ce moment, elle rappela près d’elle l’enfant qui la suivait et qui se trouvait près de Richard Barkstead. Ce fut un regard bien singulier que celui que se lancèrent ces deux enfans; il y avait toute la haine qui doit remplir une vie, et, pourtant, ils n’avaient échangé que ce peu de mots :
— Tu CS donc le fils de John Berkstead, qui a condamné Charles à mort? dit l’enfant inconnu.
— ■ Oui, répondit Richard, et toi ?
— Quand j’aurai vingt ans, Cromwell te dira mon nom.
— Et où vas-tu, à cette heure? reprit le petit Richard.
— Sous l’échafaud, recevoir, comme un baptême, le sang de la victime.
— J’y vais aussi, répliqua le fils de Barkstead, j’y vais trem- • per ma dague dans le sang du tyran.
Ce fut à ces paroles que la femme, avec qui se trouvait cet enfant, l’appela près d’elle, et que la pauvre Anna n’entendant rien, stupéfaite et sans réflexion, se trouva sans le savoir, enfermée entre les deux lignes de soldats. Pendant ce temps, la populace rugissait à l’entour. Les uns, élevés sur des bancs de pierre, s’y défendaient à coupsde poings ; d’autres traînant des tonneaux^ur en faire des espèces d’amphithéâtres, en vendaient les places’ à un prix exorbitant, et quelques uns, plus audacieux, montés sur les grands arbres du parc Saint-James, s’avançaient au-delà de la haie de soldats, et, comme des chatstigres, suspendus à leurs branches dépouillées, ils semblaient prêts à s’élancer sur la proie qui allait passer. Tous avaient les yeux fixés sur une portedupalais Saint-James, tous se la montraient du doigt, impatiens et avides. Anna, traînée par l’enfant vers cette porte qui semblait l’objet de toutes les attentions, n’avait pu encore lui demander le sujet de tout ce qu’elle voyait, lorsqu’un cri immense, -un cri de satisfaction elfrénéa partit soudainement de l’entrée du palais, et comme un râlement de mort, se traîna avec d’eSroyables ondulations jusqu’à
'extrémité la plus éloignée de cette innombrable multitude.
WITHE-HALL.
Ce jour-là était le 30 janvier 1649. Le matin de ce jour, Charles I*’’, roi d’Angleterre, prisonnier au palais Saint-James, s’était levé calme et le cœur fort, comme celui d’un martyr. Fanatique de son droit et de sa royauté, cet homme avait dit pour sa défense à ses juges, qu’il ne devait compte de ses actions qu’à Dieu, dont il tenait sa couronne. A cette misérable argutie on avait répondu par un arrêt de mort, et le bourreau était le terrible argument qui devait prouver à ce fils de Dieu qu’il y avait de l’homme dans son pouvoir. Si deux têtes de roi tombées, à centquarante-cinq ans d’intervalle, n’ont pu écrire, sur le pavé de Londres ou de Paris, cedroitde souveraine justice populaire, de façon qu’il ne fût plus contesté par personne; s’il demeure encore, parmi les peuples, des hommes pour qui celui qu’on appelle le roi, est un être de substance divine, duquel il faut accepter tyrannie, vol, concussion, lâcheté, débordemens et trahison, sans autre retour qu’obéissance et respect, qu’était-ce donc à cette époque?
Ce sentiment que la justice humaine pouvait avoir affaire à un roi, était hors de toutes les idées qu’admettait alors la raison. Sans doute, le peupleavait souffert beaucoup ets’était {>arfois débarrassé de son tyran ; mais le poignard, le poison, l’assassinat, avaient seuls jusqu’alors atteint les criminels couronnés ; comme si, dans cette religion delà royauté, on uerépugnait pas à l’idée d’en renverser le Dieu vivant, à condition que la vengeance resterait dans le crime: les hommes alliant aiu je besoin de s’arracher à une condition de malhenr sans toucher au respect qu’ils croyaient devoir à sou auteur. Il faut
donc le dire, le jugement de Charles l'^fut la plus grande révolution morale politique qui ait marqué l’histoire des peuples. En effet, il consacra entre eux et les rois, au lieu des 'séditions populaires qui ne disaient que des souffrances, le salutaire avertissement qu’il y a des droits à res{)ecter ; au lieu de la conspiration des nobles, qui déchiraient l’état à leur profit, un tribunal qui défend des usurpations de tous ; au lieu d’assassins de garde-robe qui tuaient pour une poignée d’or ou une couronne de comte, le bourreau qui punit au nom do la société vengée.
Mais cette suprême vérité no frappait qm tous les yeux, et, s’il faut le dire, peut-être les juges de Charles y étaient-ils arrivés comme d’aventure, ainsi que sê fait une découverte dans les sciences. 11 avait fallu un nouveau fanatisme, pour (pi’on osât toucher à celui qu’iinspirait la royauté. Les passions religieuses et politiques qui agitaient tous les coeurs, à cette éjKKjue, furent peut-être la source où les juges puisèrent leur force, qui ne devait être que dans le droit populaire, et s’il fallait scruter à fond les consciences, peutrêlrc serait-il permis de dire qu’ils condamnèrent injustement Charles coupalde.
Ce fut donc un bien grand et terrible jour que ce 30 janvier 16-19. Tout y fut excessif. La colère du peuple, le courage de la victime; les remords des juges qui avaient condamné .sous la peur; les doutes cruels de ceux qui n’avaient pas encore une foi inébranlable dans leur droit; la joie des fanatiques qui croyaient avoir fait mieux qu’ Abraham, aussi bien que Judith; la douleur des royalistes qui considéraient qu’on avait souillé le sanctuaire et déchiré l’hostie : tout fit de ce jour et du spectacle qu’il offrit le plus fécond assemblage d’émotions diverses et de passions en combat. Toute l’ame du peuple était concentrée sur un espace de moins d’un mille, et comme l’ame d’un enfant qui ne conçoit pas bien ce que c’est que la vie et la mort, et qui tue, pour l’apprendre, son oiseau qu’il aimait, cette ame de peuple était inquiète, gaie, triste, calme, forcenée, prêle à déchirer et à pleurer, forte et faible; et le géant serrait, en tremblant, dans ses puissantes mains, le passereau qui [«Ipitait entre ses doigts.
LES DEUX EADAVKES.
Mais ces passions de la niullitudc ont leurs peintres et leui’s historiens; nous, il nous faut parler d’Anna, jeune fdle qiii courait entre les soldats du parlement, traînée par un enfant, vers la porte latérale de SaintJames, où Charles I'"" venait de paraître.
Par l’un de ces accidensqui préparent les malheurs, contre toute raison; par l’une de ces fatalités qui mènent l’homme, pendant de longues années, à c6tédel’abimcoù il j)érira, sans que rien l’avertisse, sans que rien lui fasse lever la tète jwur voir un peu plus loin, ou lui fasse étendre la main, pour écarter le voile qui lui cache sa perle, la pauvre Anna arriva jusque près de l’endroit où passait Charles P"", sans qu’elle pût voir son visage. Il causait avec un prêtre et avait la figure tournée de son côté. Anna vit ce prêtre : c’était l’évêque Juxon. A la maison royale où elle avait été élevée, sous la direction de ladySalnsby, elle avait souvent reçu les conseils et les bénédictions de ce prélat. Elle s’étonna de le rencontrer là, et pendant qu’elle cherchait à s’expliquer sa présence, Charles passa devant clic.
Mais à peine l’cut-il devancée de quelques pas qu’elle se prit à considérer sa tournure. Charles P*' marchait d’un pas lent et ferme. Arrivé à celte dernière épreuve de la vie, il semblait plus occupé à donner des ordres à Juxon qu’à en recevoir des consolations ; il parlait vite et avec action, et Juxon était, aussi, bien plus soigneux de se pénétrer des dernières volontés de son maître que de le consoler. Tout deux paraissaient faire plutôt une promenade royale, qu’une marche vers l’échafaud ; et, sans l’habit de Juxon, si un militaire ou un courtisan SC fût trouvé près du souverain, on aurait dit d’un aide de camp ou d’un maitre de cérémonies recevant des ordres pour la disposition d’un combat ou les détails d’une fête.
Cependant Anna avait à peine jeté les yeux sur le malheureux roi, qu’elle s’arrêta soudainement. Une rougeur brûlante lui couvrit le front, elle devint interdite et confuse, et elle murmura avec stupeur un nom que personne n’entendit. Toutefois, paraissant douter eu elle-même de la réalité de ce qu’elle venai t de voir, elle voulut se rapprocher de Charles; mais il était
déjà loin. Anna se mit donc à le suivre, cherchant à percer le groupe nombreux qui accompagnait sa marche, en longeant la ligne des soldats qui formaient la haie. A plusieurs fois elle aperçut le roi, mais jamais assez long-temps pour être assurée qu’elle se trompât ou non. Son anxiété croissait pourtant à dia- (|ue pas : car enfin, ce geste, elle le connaissait; cette taille élégante dans sa force, elle l’avait vue autrefois; cette démarche, elle l’avait souvent et long-temps suivie des yeux : mais, ces cheveux presque blancs annonçaient un Age trop avancé, et, d’ailleurs, en six mois, ils n’avaient pu changer à ce point.
— Oh! non , s’écria-t-elle, cmjwrtéc par la discussion intérieure qui se passait en elle; oh ! non, ce n’est pas Georges.
— Qui, Georges? dit Richard, étonné de cette exclamation.
— Cet homme qui passe au milieu des soldats, la tète découverte sous le froid, et qui parle à l’évêque Juxon, répondit Anna.
— Certes, ce n’est pas celui que vous appelez Georges, dit l’enfant.
— Oh ! c’est lui ! s’écria Anna avec une sorte de conviction douloureuse.
Au moment où elle laissa échapper ces mots, Charles I»'" s’était arrêté : il avait, selon sa coutume, lorsqu’il était roi et (ju’il écoutait un suppliant, posé sa main gauche sur la hanche, tandis que sa jambe droite, portée en avant, lui donnait l’air de l’un de ces portraits de chevaliei’s qui semblent poser pour le peintre; sa tête était légèrement inclinée vers la terre, comme celle d’un homme qui a l’habitude d’écouter des hommes à genoux, et véritablement cela se trouvait ainsi. Un vieillard et deux jeunes gens avaient pénétré dans la route que parcourait le monanjuc, et, se plaçant sur son passage, ils courbèrent leur lête devant celle qui devait tomber; puis, bravant tout haut la justice du jugement qui allait s’exécuter, le vieillard s’écria :
— Charles! je vous demande votre bénédiction de martyr et de roi.
C’est un des privilèges du courage d’être souvent couronné là où il semblait devoir périr} c’est tm des secrets du cœur de
l’homme et des peuples de prendre en bonne part et d’admii cr, quelquefois, ce qui lui est contraire et ennemi, et ce fut ainsi dans cette occasion. A ce geste du vieillard, à cette haute parole fermement prononcée, tout s’arrêta comme le roi, tout fit silence comme le vieillard pour attendre la réponse qu’il attendait. Ce fut un moment religieux où , dans la foule , beaucoup de têtes s’inclinèrent et se découvrirent, et durant lequel la puissance du roi tombé fut grande comme avant sa chute. Anna, entourée d’hommes dont la taille était plus haute que la sienne, ne pouvait voir le roi dont elle s’était rapprochée ; mais elle l’entendit, élevant la voix, dire d’un ton solennel ces simples paroles :
— Lord Clarendon, moi, Charles Stuart, roi de la Grande- Bretagne, je te bénis. Lève-toi et suis-moi, mon fidèle serviteur.
Oh ! pour le coup, c’était la voix de Georges : Anna l’avait reconnue ; mais pourquoi ces paroles : moi , Charles Stuart, roi delà Grande-Bretagne. Ce n’était donc pas Georges simple officier des dragons d’Ecosse? H y avait pourtant une bien surprenante ressemblance : c’était bien sa démarche, son geste, sa voix !... mais ces cheveux blancs et ce titre de roi!... Il se po.ssait une cruelle incertitude dansl’ame de la jeune fille. Un témoignage encore lui manquait; elle n’avait point vu le visage de Charles. Elle se hùta donc, et voulut s’élancer à travers la foule qui suivait toujours le roi.
Quel homme n’a senti sous le poids d’un rêve qui l’oppresse une nécessité impérieuse de courir, soit pour atteindre un ennemi, soit pour fuir une maison qui croule ou s’inonde? Quel homme ne se souvient du supplice que lui a donné ce rêve, quand tout-à-coup il est pris d’une impossibilité cruelle de se mouvoir ; que les jambes s’alourdissent, que des obstacles SC lèvent devant lui et qu’il se débat sans avancer, tandis que fuit l’ennemi ou qu’approche le danger? Ce supplice si fatigant, Anna l’éprouva dans ce moment, mais réel, mais véritable. Charles marchait toujours, et toujours la foule avec lui. Anna courait, gagnait quelques pas, croyait arriver : puis, un homme ivre se jetait devant elle, et pour l’éviter, tandis
qu’il roulait {K)ur ainsi dire dans la foule, il fallait jKTdre ces quelques pas; elle dépassait cet obstacle; un second survenait; c’était le combat de deux portefaix, dont l’un semblait à l’autre trop triste ou trop gai dans la circonstance; ensuite des femmes, l’œil ardent et les vétemens souillés, qui la repoussaient rudement; puis, des bommes graves qui lui reproc'baicnt sa cruelle curiosité , et le cortège avançait toiiîoui*s : enfin, obstacles, rcpnM'bes, terreur, elle surmonte tout et approche de cet être double pour elle, auquel il faut qu’elle donne un nom; elle s’élève sur la pointe <le ses pieds, glisse sa tête entre les épaules de deux soldats, jette les yeux sur c.e visage dont l’aspect lui doit apprendre son destin.... O décej)tionl... affreuse déception! A peine ce regard se levait-il lK)ur voir Charles, que son visage fut voilé jiar ses royales mains; un gémissement d’une profonde horreur s’échappa de sa |)oitrinc; il se fit parmi le peuple et les soldats un tumulte violent qui rejeta la pauvre Anna dans la foule, et un murmure d’indignation se leva , dominé bientôt par de féroces éclats de rire. C’était Toni Love qui venait de cracher h la figure du roi.
Love, le plus hardi garçon boucher de Londres; Love, qui frappait un Ixeuf du poing quand .sa masse de fer n’était pas près de lui ; Love, qui cédait un mille sur deux à la course et arrivait le premier, qui dînait seul eoutre six et les ruinait tous en tranches de bœuf et en porter; Love, enfin, qui avait dit qu’il mangerait du Stuart si on voulait lui en vendre.
Cette action excita un mouvement de dégoût dans la foule mémo des forcenés ; mais à part ce murmure dont jwrsonne n’avait îi prendre la resix)iisabilité , aucune imrolc ne se fit entendre contre Love , qui mesurait de l’œil tous ceux qui l’entouraient. Charles seul, s’arrêtant, dit avec un accent de royal mépris : le lèche ! pour six j>ences il en ferait autant aux généraux de Cromwell.
— Je le ferais pour rien, s’ils no trouvaient pas bon ce que je viens de faire, s’écria Love en grinçant des dents, et en regardant en face Tomlinson qui .sendilait indigné de cet acte brutal. iPeut-être Tomlinson, insulté à ce p<)int, allait-il
punir le misérable, lorsfjuo Charles l’appela ii haute voix. Tomliiison s’approcha du roi, et du court dialogue (ju’ils curent ensemble jusqu’à la porte de Witbc-IIaH , on n’entendit c[uc ces mots de Charles :
— Colonel Tomliiison , vous êtes un bon soldat, no soyez jias un mauvais boxeur, et devenez un meilleur politîiiue, car il faudra gouverner ce peuple là maintenant.
Pendant que cela se passait, Anna, cruellement déçue et plus incertaine que Jamais, cherchait à se dégager des flots de jieuplequi l’entouraient. Elle avait encore entendu cette voix, et c’était celle de Georges : à l’une de ces mafns qui lui avaient caché son visage , elle avait vu briller un anneau bien connu ; c’était donc Georges, Georges absent depuis six mois et qu’elle, retrouvait ainsi ! Mais , toujours, dans son oreille, et à son esprit, revenaient ces mots : Moi, Charles Stuart, roi d’Angleterre.
Et d’ailleurs, où allait donc Charles P'', roi de la Grande- Bretagne, Charles !"■, pour qui on lui avait enseigné à jirier depuis son enfance; qui avait été chassé de Londres et fait 1/risonnicr, mais dont elle ignorait le sort depuis un mois qu’elle était enfermée chez Barkstead? Alors, seulement, Anna •se résolut à demander à Bichard la raison de tout ce qui se passait, lorsque l’enfant se mit àoiior avec impatience:
— Par ici ! par ici ! il est entré à Withe-IIall, et si nous tardons nous ne le verrons pas à la fenêtre.
— Nous le verrons donc? dit Anna, reprenant sa première anxiété, du moment qu’elle trouvait une espérance de la résoudre autrement que par des souvenirs et des raisonnemens.
— Oui, oui, répondit Bichard, et nous .serons dans le cercle des élus; je sais un endroit par où passer.
Véritablement, il fit quitter à Anna la grande allée où se pressaient tous les curieux, et, longeant les longs murs noirs de Withe-IIall, il frappa trois coups mesurés à une petite porte basse qui se trouvait à l’une dos extrémités du palais. Une sorte de geôlier leur ouvrit, et le petit Barkstead demanda hardiment si son père était entré.
— Sans doute, répondit cet homme, il est très en jK'ine de vous, petit garnement; il m’a demandé si vous n’étiez pas venu, et il m’a donné ordre de vous retenir.
— Tu mens, répliqua Richard ; mon père veut que j’assiste au grand œuvre ; laisse-moi passer et ouvre-moi le guichet qui donne, de l’autre côté du parc, sur la roule.
— Je n’ai pas la clé, dit le geôlier, et je ne puis ouvrir.
— Jacques Sawton, cria l’enfant avec colère, tu es un traitre et un royaliste : car, comme je venais ici, j’ai vu s’ouvrir cette porte et je ne vois plus les gens qui sont entrés. Ces gens sont des royalistes que tu as menés sous l’estrade de la fenêtre ; ouvre-moi ou je te dénonce.
Sawton regarda Richard avec stupéfaction. En elfct, il venait d’ouvrir à la femme vêtue de noir, qui se trouvait près d’Anna, quand elle avait pénétré dans le jmrc, et à l’enfant qui l’accompagnait et qui avait parlé à Richard. Celui-ci les avait reconnus; mais Sawton ne pouvait concevoir comment Richard savait un secret qu’on lui avait payé à prix d’or. Donc , sans faire la moindre obsenation, il prit un trousseau de clés et se mita marcher devant Richard et Anna. Il les conduisit par une foule de petits corridors voûtés, à peine éclairés par quelques lucarnes fortement grillées. Comme le flot de l’Océan qui vient battre le pied d’un roc, on entendait le bruissement sourd des voix lointaines qui grondaient au dehors. Anna suivait, sans savoir ce qu’elle faisait, le gardien qui marchait lourdement devant elle, et l’enfant qui le pressait, comme s’il avait peur d’arriver trop tard. La lueur, qui pénétrait dans les passages humides qu’elle parcourait, éclairait si mal leur marche, que le soin (ju’elle mettait à ne se point heurter, et la pensée, que son doute allait cesser, l’occupaient exclusivement. Tout-à-coup une porte s’ouvrit, et elle se trouva du côté du palais de Withe-Hall, qui donne, aujourd’hui, sur la place de ce nom, qui n’était alors qu’une prairie.
Devant elle se déployait un vaste espace. A vingt pas à peu près des bâtimens s’étendait un front, parallèle à Wilhe-Hall, de cinquante soldats au plus; à dix pas à droite et à gauche de la porte se trouvaient deux lignes égales, perpendiculaires
LKS DEUX CADAVRES.
au palais, et, des trois cfttés, ces troupes étaient disposées sur une profondeur de plus de quarante rangs de soldats. Derrière elles s’agitait une foule innombrable d’où s’élevait ce murmure puissant qu’elle avait si long-temps entendu. Dans l’enceinte du carré que cet arrangement laissait libre , se trouvaient des officiers de tout grade, des prédicateurs, des juges et quelques membres du parlement. A côté d’elle, elle vit la femme vêtue de noir, qu’elle n’avait pas remarquée la première fois : l’enfant inconnu l’accompagnait encore. Richard et lui se regardèrent fixement. La vieille poussa un cri de surprise à l’aspect d’Anna : elle avait jeté un long voile sur son visage et était à genoux sur la terre.
1 Comme la jeune fille passait près d’elle, éblouie et confondue de tout ce qu’elle voyait, elle sentit une main qui prenait la sienne, et une voix qu’elle connaissait aussi et qui lui dit : — Anna !... Anna !.. . que viens-tu chercher ici ? A ce moment, la raison d’Anna chancela en elle-même, elle ne savait si elle n’était pas en proie à un rêve affreux. Cet homme, conduit à travers des soldats, imploré et insulté par cette populace flottante et courroucée ; ce nom de Charles, ce souvenir de Georges, et puis encore cette voix nouvelle et encore connue ; Anna, défaillante et presque insensée, tomba à genoux à côté de la femme voilée.
— Reste donc près de moi, lui dit celle-ci , et sois forte, Anna!
Oh! qii’allait-il se passer? où était Anna? pourquoi ces soldats, ce peuple, celte recommandation? à quoi bon ce cuurage qu’on lui demandait? Enfin, elle allait parler ; mais encore, encore, la main qui avait lié son destin à celui qui allait s’accomplir, vint fermer ses lèvres. Un bruit de pas se fit entendre au dessus de sa tête ; elle regarda et vit à quelques pieds une sorte de plancher qui s’avançait en dehors du palais et qui semblait revêtu de longues draperies noires. Un effroi, sans raison, un effroi de ceux qui devinent le malheur à sa plus amère torture, agita convulsivement le corps de la malheureuse fille, et tandis qu’elle tremblait comme une feuille de saule sous un vent du nord, une voix, la voix de Charles ou de Georges s’éleva et
partit (le réehafaudagf; sous lequel elle (îtail à genoux.
' Celui qui pariait dit d’abord qu’il protestait de son innocence; qu’il n’avait fait la guerre que pour sa défense peraonnelle;etpuis, il pardonna à ses juges et à ses ennenns : tout cela en termes nobles et justes, et d’une voix mâle et assurée. Tous (îeux qui s’étaient approchés pour entendre étaient émus; quelques uns pleuraient, d’autres semblaient admirer. ïout-ùcoup, cette voix calme s’anima et cria fortement : — Viens ici, messager de Crom\yel, le règne de Charles !«'■ est fini. Viens et commence, d’un coup de hache, le règne de Charles If, roi de la Grande-Bretagne ! Vive le roi !
Un mouvement s’opéra sur le plancher, quelques pas furent faits par diverses personnes, l’une d’elles s’agenouilla, et un mot sortit encore de sa bouche ; ce mot fut recueilli par quelqu’un qui s’était approché. Ce mot quelquefois si doux et si enivrant, ce mot si souvent fini dans un baiser, ce mot tomba comme upe goutte de plomb brûlant dans le cœur d’Anna; ce mot, le dprnier que prononça la voix qui rendait Anna muette et folle, ce mot était :
^emember: souvieus-toi.
— Oh ! cria Anna, s’arrachant à la main qui la tenait, c’est lui !... et elle se leva au moment où retentit sur sa tète un coup terrible auquel répondit un mugissement effroyable. L’infortunée courut en avant pour voir ce qui se passait au dessus d’elle, elle fil ciuelquos pas, se retourna, et vit un homme masque delwutettenantune hache; elle vitl’évêque Juxon, le visage caché dans ses mains, puis un autre homme penché vers le plancher, puis cet homme so releva lentement, se dressa de toute sa hauteur, tendit son bras avec effort et montra au peuple une tète couitéc, eu criant: Ceci est la tête d’un traître, DE Charles roi de la Graedë-Bretagne !...
— Georges ! ô Georges ! cria la pauvre fille...
Alors, vibrant sur ollc-mème, telle qu’un jeune arbre fouetté par l’oiTige, elle poussa un cri, comme si tout se brisait à la fois en elle, puis elle s’affaissa et tomba sur la terre, plus pâle que la tète que le bouireau venait de montrer à ses yeux.
Au milieu de la confusion qui suivit cette terrible exécution.
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la chute d’Anna eût été à peine remai-quée, et peut-être le mouvement prodigieux qui poussa le peuple vers l’échafaud et qui ébranla un moment le rempart de soldats qui l’entouraient, eût exposé Anna à être foulée aux pieds, si quelques personnes ne l’avaient protégée. La vieille femme voilée fut la première à s’élancer près d’elle; Tomlinson, qui avait reconnu Anna, s’en approcha presque en même temps. Comme Anna et Richard, il avait traversé Withe-IIall, mais par les grandes salles, et il était venu se remettre à la tête de son régiment qui était celui qu’on avait placé le plus près de l’échafaud, comme le plus fidèle et le plus dévoué aux intérêts du parlement.
La vieille femme et Tomlinson s’empressèrent, pour rappeler Anna à la vie, et soit l’intérêt que lui inspirait la jeune fille, soit toute autre cause, il était facile de voir que le colonel éprouvait, pour la personne inconnue qui l’aidait, dans ses soins pour Anna, des sentimens moins sévères qu’avant l’exécution. Une fois même il lui dit avec un intérêt plein d’anxiété :
— Eloignez-vous, milady, je prendrai soin de cette enfant. Voyez, quelques uns de ces forcenés qui ont insulté le roi ont pénétré jusque sous l’échafaud ; s’ils vous reconnaissent, je ne répondrais plus de vous.
— Vous avez donc à répondre de moi, colonel Tomlinson? lui répondit l’inconnue.
— Croyez-vous que je laissasse insulter et peut-être maltraiter une femme sous mes yeux, dit Tomlinson, avec émotion.
— Ni vous, ni vos soldats ne le souffriraient maintenant, n’est-ce pas, dit la vieille en lançant à Tomlinson un regard qui brilla sous le voile noir qu’elle ramena plus soigneusement sur son visage.
— Pourquoi maintenant? répliqua le colonel, avec uu embarras marqué.
— Ah ! dit l’inconnue, en saisissant la main de Tomlinson et en parlant d’une voix basse, mais résolue: c’est que l’éclair qu’a jeté, en frappant, la hache du bourreau, vient enfin d’illuminer ton cœur; c’est que ta soif ardente a failli devant le breuvage qu’on lui versait ; c’est que ta haine s’est éteinte dans
le sang, c’est que tu as compris quel effroyable crime on vient de commettre.
— Prenons soin de cette jeune fille, répondit vivement Tomlinson, voulant échapper à cette révélation inattendue des nouveaux sentiineus qui le dominaient.
— Hé ! bien , répliqua l’inconnue , rachetez donc votre conduite passée, aidez-moi à emporter cette fille; nous allons la faire entrer par cette porte basse, chez Jacques Sawton, cet homme m’est dévoué. Anna y demeurera jusqu’à ce soir sans que personne s’en doute, et cette nuit je la viendrai chercher seule pour l’emmener.
— Où donc? dit Tomlinson étonné, en l’interrompant vivement.
— En un lieu où jamais on ne pourra la découvrir, reprit la vieille en se penchant à son oreille.
— C’est la nièce de Barkstead, et je prétends la rendre à sa famille.
— Sa famille ne peut pas être chez l’assassin de Charles I*’’. Ecoutez, colonel, dit rapidement l’inconnue, le sort de l’Angleterre dépend iieut-étre de vous en ce moment. Au nom de vos remords, aidez-moi à enlever cette fille d’ici.
Tomlinson ne savait que résoudre ; arrivé auprès d’Anna, il l’avait assise sur son séant, lui-même, un genou à terre, avait appuyé le corps de la jeune fille sur l’autre genou ; et, penché sur elle, il cherchait à saisir sur son visage quelques signes de vio. La vieille, à genoux de l’autre côté d’Anna, paraissait encore plus inquiète de l’enlever que de la secourir. Tomlinson, cédant à ses instances, soulevait Anna pour l’emporter, lorsque l’enfant qui accompagnait cette singulière femme, se précipita vers elle en poussant des cris aigus et en montrant son bras ensanglanté.
— Je suis blessé, criait-il, je suis mort, il m’a tué.
— Qui vous a blessé. Ralph? reprit la vieille avec anxiété, qu’avez-vous ? répondez.
Hais l’enfant, tout en larmes, continuait à crier et à réjiéter les mêmes plaintes, lorsque Richard approcha, conduit par Tom Ijove qui le tenait par la main. R avait le visage meurtri.
LES DEUX CADAXliES.
son pourpoint était déchiré et la plume noire et rouge de son chapeau étaithrisée. Ason aspect, Ralph se serra violemment contre la vieille en s’écriant: c’est lui ! le voilà !
— Comment! petit misérable, s’écria Tomlinson, vous avez . frappé et blessé cet enfant ?
— Et il a bien fait, reprit Love en mesurant Tomlinson de l’œil, avec peut-être plus d’insolence qu’il n’avait déjà fait. Quand Jack Ketet a eu frappé le coup, et le coup a été bien frappé, il a passé quelques gouttes de sang entre les planches d’on haut: ce petit-ci a tendu son mouchoir pour les recevoir, et ce grand-là a voulu l’en empêcher ; le petit s’est regimbé ; le grand, qui a deux fois son âge, l’a repoussé, et il en a pris à son aise. Mais quand il s’est retiré et que le petit a voulu attrapper quelques larmes qui dégoûtaient encore, ce pleurardlà s’est mis à le boxer, tant et si fort, que c’était à pitié! Le petit n’a pas sourcillé, il n’a ni crié, ni pleuré, ni appelé assistance ; mais, voyant que l’autre abusait de sa force, il a reculé d’un pas, et, tirant sa dague, il l’a frappé à sa façon. — Hé! hé ! hé ! ajouta Tom Love, en riant comme un ogre en gaîté, il a bien fait de parer avec son bras, ce pleurard-là, car la dague allait droit au cœur, et le coup n’était pas mauvais non plus.
— Taisez-vous, Ralph, dit la vieille à l’enfant, pouvez-vous ainsi pleurer jx)ur une égratignure? cherchez-moi quelqu’un pour faire emporter cette jeune fille.
— Ma cousine! cria Richard apercevant Anna, ah! mon Dieu!... elle est morte!... ma cousine Anna! Oh! ma bonne Anna! et il se prit à pleurer, avec des cris et des trépignernens, .soulevant le corps de la jeune fille, lui prenant les mains, l’appelant, l’entourant de ses petits bras.
— Allons, allons, dit Tom Love, en s’approchant, où faut-il emporter cette belle créature-là?
— A deux pas, dit la vieille.
— Rien loin, dit Richard.
— Ici près, chez Jacques Sawton, dit la vieille.
— Au bout de la route qui mène à Londres, dit Richard.
— A deux pas. Bien loin. Ah ça, entendez-vous, où faut-il aller? reprit liOve.
— C’est ma cousine, ilit Richard, la nièce de M. Barkslead, il faut la porter chez lui.
— Oh ! oli ! dit Tom Love en réfléchissant. Master Barkstcad est un grand nom, un homme du bon côté, mais son frère était un chien qui avait mis sa fille chez les dames royales de Windsor, et de sa fille on a raconté dos histoires... hum!... Je sais ça, parce que Jeanie, ma future, a été employée à la maison, et que... mais la [pauvre fille, c’est peubétre faux. En tous cas, dit-il, en se penchant pour la prendre dans ses bras, si jamais cette lady Salnsby, qui gouvernait la maison, tombait entre mes dix doigts, je la débarrasserais de sa vieille peau, à coups do lanières, pour qu’elle pût faire le métier à son compte.
La femme voilée ne put se défendre d’un mouvement d’elfroi à ces paroles. Tomlinson se tut, et Love, ayant relevé Anna , dit à Richard : — voyons, mon petit héros , marchez devant , je vais vous suivre avec cette pauvre créature. — Dieu du ciel ! c’est à peine si son pouls bat encore, — allons ! allons!
— Laissez-les partir, dit tout bas la femme voilée à Tomlinson. Suivez-moi , colonel , j’ai à vous confier des secrets que vous êtes digne d’entendre maintenant. Vous connaissez Barkstead?
— C’est mon collègue, répondit Tomlinson.
— Vous pouvez pénétrer chez lui, dit la vieille.
— Sa maison est ouverte à tous ses camarades.
— Venez donc, dit l’inconnue.
— Je suis à vos ordres, milady.
Lady Salnsby, car c’était-elle, s’occujxi seulement alors de l’enfant qu’elle avait nommé Ralph , enveloppa son bivis d’un mouchoir ; et, accompagnée de Tomlinson , elle prit la route qui conduit à la Tamise, tandis que Tom Love, emportant Anna dans ses bras, se dirigeait avec Richard d’un autre côté.
Pendant ce temps, les troupes, qu’on avait placées autour do Witho-IIallc, s’étaient retirées. La foule immense, qui était accourue de tous les points de Londres pour assister à celte
grande catastrophe , s’écoulait lentement : mais son aspect était bien différent de celui qu’elle offrait une heure avant.
Il arrive quelquefois, pendant un jour d’orage, lorsque les grandes pluies du printemps s’abattent sur les sommets des montagnes d’Éeossc, qu’il se forme, soudainement, une quantité prodigieuse de petits torrens. Chaque accident de terrain, chaque pointe de roc divise les eaux et les jette dans des milliers do soutiers ou do ravins , qu’elles suivent ou qu’elles creusent, tous arrivant au même but. Le soleil qui resplendit au haut du ciel, après que le nuage s’est ainsi complètement versé sur la montagne, éclaire en lignes étincelantes ces eaux qui roulent et bondissent: les plus vives couleurs semblent ruisseler avec elles, et des lueurs de feu se réfletent dans la poussière humide qu’elles exhalent sous le choc des pierres qui brisent leur course. Comme une chevelure dénouée et qui descend à flots nombreux sur de blanches épaules , les eaux des torrens se déroutent en mille sinuosités, enlacent la montagne d’un filet ardent et se précipitent avec éclat jusqu’à sou pied. Là, réunies en un seul lit', il arrive aussi qu’elles rencontrent un puissant obstacle à leur marche; un roc, couronné de quelques vieux sapins, barre le lit où elles s’amoncellent. Alors, les eaux battent d’un commun effort l’obstacle qui fléchit et tombe : mais , alora aussi , les eaux , en se répandant dans la plaine, ont perdu leur magnificence, leurs murmures puissans et leurs resplendissans reflets ; elles ne sont plus qu’une vaste nappe jaunâtre et bourbeuse, sur laquelle passent des débris tristes cl noirs, et qui roule sourdement des branches dépouillées et des troncs informes dans des flots sales cl fangeux.
Ainsi la foule était venue, joyeuse, active, brillante, avec des cris, des rires et la conscience haute; ainsi elle s’écoula, taciturne, anéantie et baissant la tète , après avoir vu tomber celte tète de roi.