‹ Les deux cadavresChapitre 2 sur 37 · ANNA · texte numérisé non relu

ANNA

Lorsque Richard rentra dans la maison de son père, tout y était dans un cruel désespoir; inistriss Barkstead était rentrée et sortie plusieurs lois; Molly avait parcouru les environs et questionné le petit nombre de voisins qui étaient demeurés dans leurs maisons. Enfin mistriss Barkstead, accablée de douleur et de fatigue, revenue encore chez elle pour savoir si son fils n’avait pas reparu, avait été retenue par Molly. Les domestiques étaient tous rentrés, un à un , sans apporter de nouvelles. Une morne et immobile stupeur avait succédé à la tumultueuse agitation de ces allées et venues. I.os domestitpies, réunis dans la chambre principale , considéraient en silence cette malheureuse mère qui, elle-même, muette et les yeux fixes, semblait avoir épuisé toutes ses larmes, lorsque 1* voix perçante de Richard vint briser cette angoisse. Mistriss Barkstead courut, et plus rapide que ne l’eùt été Tom Love lui-même, plus forte, en ce moment, que ce robuste boxeur, elle descendit, prit Richard dans ses bras, et l’emportant, comme si on l’eût poursuivie, elle rementa dans l’appartement supérieur et tomba dans un fauteuil, tenant son enfant embrassé, sans paroles ni cris , mais le serrant avec force et pleurant à chaudes larmes.

Ce premier transport passé, et comme elle voulait reprocher à Richard sa disparition , elle s’aperçut du désordre de ses vêtemens, des coups de son visage meurtri , et, au même instant, la voix de Tom Love se fit entendre.

— Et celte autre enfant! il n’y a donc rien pour elle! dit-il, en montrant Anna, qu’il soutenait, assise sur une chaise. Ni

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niistriss Barkstead, ni les domestiques, trop occupés du retour de Richard, n’avaient vu l’entrée de Tom Love. La jeune fille était toujours évanouie etsemblaitne donner aucun signe dévie.

Histriss Barkstead ordonna qu’on la transportât dans sa chambre, l’y accompagna et envoya chercher le docteur Andlay, médecin de la maison. Pendant qu’on déposait Anna sur son lit, Richard racontait à sa mère comment il l’avait rencontrée , et ce qui était arrivé , c’estrà-dire son combat avec un inconnu et l’accident de sa cousine. Déjà les hommes, qui avaient servi à la transporter dans sa chambre, s’étaient reti rés , et il n’y restait plus que mistriss Barkstead , son hls Molly , et Betty , jeune servante qui aidait cette dernière à déshabiller Anna, lorsque Molly laissa échapper un cri étouffé de surprise. Madame Barkstead se rapprocha pour en savoir la cause, mais aussitôt Molly, prenant un air indifférent, dit à Betty :

— Tiens, Betty, prends Richard, va lui laver le visage, madame et moi nous déshabillerons miss Anna. Elle accompagna ces paroles d’un regard qui fit comprendre à mistriss Barkslead qu’elle avait quelque raison d’agir ainsi : en effet, à peine Betty et l’enfant étaient-ils sortis , que Molly ferma la porte avec soin, etdit,i avec une sorte de joie méprisante, à sa maîtresse :

— Enfin le voici le grand secret de cette belle papiste; et en disant ces mots, elle prit des ciseaux, coupa les vètemens de la pauvre fille, lui enleva sa robe, ses jupes, son corset, et, la montrant nue aux regards de mistriss Barkstead , elle lui fit voir les signes certains d’une grossesse avancée.

— Voilà ce qu’elle cachait, la misérable, dit Molly.

— Oh ! qu’elle a dû souffrir ! s’écria madame Barkstead ; la malheureuse a tué son enfant; elle s’est tuée elle-même.

— Cela serait peut-être plus heureux, ajouta Molly, car...

Sa maîtresse ne lui laissa pas achever sa phrase, et l’interrompant avec indignation ;

— Que Dieu vous juge comme vous jugez les autres, dilHille, et qu’il soit implacable, Molly, vous le méritez, vous qui maudissez cette infortunée et voulez sa mort!

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— Oh! non, madame, reprit Molly, confuse , non : car si le papisme ne l’eût perdue, c’eût été un ange de bonté, comme de beauté, que miss Anna! et, en disant ces paroles, elle jwrta scs regards sur ces traits jwles et doux , sur ce corps pur et jeune, et comme abandonné à la mort.

— Voyez, voyez, continua-t-ellc aussitôt; ses lèvres s’agitent, on dirait qu’elle veut ouvrir les yeux.... elle respire!.... Oh ! tant mieux.... tant mieux.

Elles mirent Anna tout-à-fait dans son lit, et l’on annonça le docteur Andlay.

Le docteur était un homme qui n’était ni gras, ni maigre; ni vieux, ni jeune; ni petit, ni grand ; ni beau , ni laid ; il ne portait les cheveux ni longs, ni courts; et ne se classait ainsi, ni parmi les royalistes, ni parmi les républicains; il n’était ni gai, ni triste; et sa physionomie n’annonçait ni bonté, ni méchanceté. Vcritaljlcmcnt, dans tout ce qui concernait les qualités, dont on s’enquiert ordinairement dans la vie , il était , ou d’une complète indilférence, ou d’une parfaite mé<liocrité. La seule ambition de son aine était la science, et celle-là le dominait à un degré extraordinaire. Cotte pission lui inspirait , pour la satisfaire , toutes les vertus et tous les vices qui lui manquaient; il devenait libéral, courageu\, humain pour l’amour de la science; et pour, elle il eût dérobé un secret ou tué un homme. Avec cet esprit de perquisition scientifique , on comprend qu’il ne fut pas très désireux d’étre ap|>clé près de malades légèrement affectés; aussi, comme le valet qui avait été le quérir lui avait dit qu’il s’agissait d’un simple évanouissement, le docteur entra dans la chaïnbre sans regarder la pauvre Anna, et alla droit à mistriss Barkstead.

La découverte qu’elle venait de faire la mettait dans un cruel embarras. D’une part, l’aveu de la position d’Anna compromettait sa famille, et pouvait déplaire au colonel, qui peut-être eût voulu que ce seci et fût confié à un ami plus dévoué qu’Andlay; d’un autre côté, la vie d’Anna était en péril , et le moindre retai d pouvait en décider. Dans cette perplexité, tandis qu’elle parlait à Andlay, sans trop savoir ce qu’elle déciderait, entrèrent dans la chambre Barkstead et le colonel Okey.

— Je le ferai, sur mon ame, disait Barkstead, c’est mon devoir, je le rempliim comme celui que je viens d’achever.

— C’est un serpent que tu veux élever pour déchirer l’Angleterre, répondit Okey.

A ces mots Barkstead s’approcha de sa femme , et , se débarrassant de son épée cl de son chapeau :

— Marie, lui dit-il, c’est un jour marqué que le 30 janvier; il s’écrira, dans l’histoire de notre vie, d’une façon mémorable. Bien! tu es seule ici avec Molly et le docteur : Andlay, regardez cette jeune fille.

— Elle revient tout-à-lail à elle, dit Molly.

— Que dites- vous? s’écria le docteur en considérant les yeux d’Anna, à peirio enlr’ouverts, et en posant sa main sur le sommet de sa tète. Le cerveau brûle, la tète bout, les yeux .sont perdus, cette fille est folle.

— Folle! cria Barkstead , et si elle accouchait en cet étal! juste ciel, Molly, faites porter ce billet à l’évêque Juxon, on le trouvera à Withe-Hall. Et en efl’et, il écrivit quelques mots cl les remit à Molly.

— Folle, répétait Andlay, en considérant le visage d’Anna , et grosse, c’est vrai. Et si elle accouchait! Ah! Mathow-s donnerait son livre cfe/nsoms {>our être ùma place! Folle clgrossc véritablement! répétait-il, en suivant avec une avidité inquiète les mouvemens d’Anna.

La scène qui se passait en ce moment, enchaînait si fortement l’altention de tout le monde, que nul ne songeait à demander aux autres l’explication de ses paroles et de ses actions. Chacun, ainsi qn’Audlay, penché sur le lit d’.Anna, épiait les moindres symptômes de retour à la vie. La jeune fille se souleva sur son séant et regarda autour d’elle, sans qu’on pût deviner si elle voyait rien, tant son œil était terneet impassible ; un léger gémissement s’échappa de sa bouche. Andlay inqwsa silence de la main à ceux qui entouraient le lit avec lui, et à Molly qui rentrait. ]jx malade, à plusieurs fois, poussa ce faible gémissement sans s’agiter, puis elle porta les mains à son front, avec des plaintes inarticulées; puis, jetant un cri aigu, en pressant avec force ses flancs, elle retomba sur son lit.

LES DEUX CADAVKES.

— Folle et grosse, en effet, dit Andlay, et les douleurs de l’enfantement commencent; elle accouchera , j’aurais ce bonheur-là.

— Sera-ce bientôt? reprit Barkstead.

— Qui sait? dit Andlay : ceci est un accident, c’est un cas important; il faut l’observer et l’étudier. Ah! quelle bonne fortune!

— Meilleure que vous ne pensez. Ecoutez, Andlay, il faut sauver cette jeune fille; il faut sauver l’enfant dont elle va accoucher.

— Enfant du crime! dit Okey avec horreur.

— Il faut le sauver, dit Barkstead avec autorité. Etes-vous aussi le juge de ces infortunés, colonel Okey, pour leur vouloir la mort sans pitié? — Mais, continua-t-il en s’adressant à Andlay, si vos soins vous sont payés plus que vous n’avez droit de l’attendre, votre silence vous rapportera encore davantage.

— La science y gagnera assez pour que je me soucie de votre argent, répliqua Andlay. L’heure qui va se passer est un trésor inestimable : mais jwurle mettre à profit, il faut que je sache ce qui a déterminé cet évanouissement et cet accouchement.

Mistriss Barkstead raconta ce qu’elle savait, Richard fut interrogé, les domestiques répétèrent ce que Tom Love leur avait dit, et l’on devina à peu près la vérité.

Pendant ce temps, les douleurs d’Anna avaient augmenté : tout annonçait que l’accouchement allait avoir lieu, mais nul vestige de raison ne se montrait encore dans ses yeux ni dans les jiaroles entrecoupées qu’elle laissait échapper de sa bouche. De temps à autre \e moi retnember (souviens-toi), accompagné d’un sourire convulsif, ou d’un geste violent, attestait cependant la cause de ce délire.

Au milieu de l’anxiété et du silence qui régnaient dans cette chambre, arriva l’évèque Juxon. A quelques instans de la mort de son maître, il avait fallu un motif bien puissant pour lui faire abandonner son corps que le jugement du parlement avait confié à sa garde et à celle de lord Clarendon ; pourtant il était vehu.

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ÔÔ

A peine futril arrivé, que les douleurs d’Aiiiia devinrent plus vives : ses cris déchiraient l’air; elle se roulait avec d’horribles convulsions. Sa raison perdue, la nature devenue incapable do s’aider, rendaient plus inmiinent le danger de sa position.

— Soyez le témoin de ce qui va arriver, dit Barkstead à Juxon ; apprenez ici que si la ma'in des vrais serviteurs de Dieu est puissante pour frapper les traîtres, elle est forte aussi pour secourir les innocens ; puis, se retournant vers Andlay, il ajouta :

— Ma fortune à vous, si vous sauvez l’enfant qui va naître.

— La mienne aussi, s’écria Juxon.

— Cela se peut, dit Andlay; on peut sauver l’enfant ; mais je ne saurais alors répondre de la mère ; voyez comme elle s’agite ; il faut l’attacher sur ce lit, ou bien elle tuera son enfant.

— Mais elle ! s’écria madame Barkstead, c’est elle qu’il faut sauver !

— Ia vie de l’enfant ! reprit Juxon. Colonel Barkstead, cette femme n’est plus votre nièce ; vous avez promis la vie de l’enfant à celui qui nous regarde du haut du ciel.

— Que dois-je faire ? dit Andlay, la crise approche, la mort veut une victime !

— Anna ! sauvez Anna ! disait madame Barkstead à genoux devant le docteur.

— Tu l’as juré au martyr, répétait à voix basse Juxon, sauve l’enfant !

Molly s’était jointe à sa maîtresse : toutes deux, à genoux devant Barkstead, l’imploraient avec des cris et des larmes. Okey, la rage dans les yeux, lui disait ces seuls mots :

— L’oseras-tu ?

Et Juxon, avec un accent d’autorité, lui répétait sans cesse :

— Ta parole, Barkstead ? accomplis ta parole ! sauve ton enfant !

— Il est temps ! décidez, ou tous deux périront peut-être, s’écria Andlay, toujours suspendu sur le lit de la mourante et l’œil attaché sur elle ; et les menaces d’Okey et de Juxon, les

supplications de Molly et de sa maîtresse, jetèrent dans le cœur de Barkstead de nouvelles angoisses. TouWi-coup, s’arrachant à son incertitude, par une résolution violente, il dit à Andlay, d’une voix haute et forte :

— Que justice soit faite, donc ; que la coupahlc expie sa faute, et que l’innocent soit sauvé !

— Que la malédiction du ciel s’attache à sa vie et le malheur à la tienne, pour ce que tu viens de dire ! ajouta Okey, hors de lui-même.

Un silence profond succéda à ces paroles. Andlay, comme un matelot qui observe l’orage, immobile et sans volonté, et qui, dès que l’ordre du capitaine a retenti sur le navire, l’exécute avec une rapidité merveilleuse et une admirable intelligence ; Andlay s’empara des mains d’Anna ; à l’aide de mouchoirs, et de longs cordons de laines qu’avait apportés Molly et que lui présentait Juxon, il lia la malheureuse Anna, comme on fait aujourd’hui des forcenés dans les maisons de santé. Aussitôt, éloignant Molly et Juxon, il demeura seul près du lit, avide et tremblant, interrogeant le visage de la malheureuse fille, et se répétant à lui-mème, avec un sourire indéfinissable, ces mots : — Folle et grosse !

Toutes les autres personnes, plongées dans une morne stupeur, se tenaient à l’écart ; un cri perçant annonça que le travail de l’enfantement devenait de plus en plus douloureux ; tous en frémirent, mais tous restèrent immobiles. Les gémissemens furent plus pressés, les cris se succédèrent avec violence, les efforts d’Anna ébranlèrent sa couche. Andlay rc.sserrait les nœuds et la contenait de tout son pouvoir ; c’était un combat atroce. Tous étaient anéantis. Madame Barkstead et Molly avaient caché leur tète dans les bras l’une de l’autre ; des larmes coulaient sur la rude figure du colonel Okey, Juxon jetait un regard de pitié sur ce lit de désespoir, et Barkstead, l’œil fixe, le poing fermé, les lèvres pâles, semblait ne plus avoir ni souvenir, ni raison, ni vie. Enfin', de derniers et effroyables cris retentirent, Andlay s’élança sur le lit, comme une bête fauve sur sa proie ; tous détournèrent la tète ; Anna, dans un effort convulsif, rompit tous ses liens, bondit et re-

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tomba comme un corps inerte sur sa couche ensanglantée; Andlay laissa échapper un léger rire de satisfaction, et avec un accent de joie, mêlé d’orgueil, il s’écria : — L’enfant est sauvé !

Le sentiment qui avait contenu Molly et mistriss Barkstead, cette terreur qui les avait enchaînées toutes deux loin du lit, fit alors place à une tendre pitié pour l’enfant qui venait de naître et s’adoucit d’une espérance pour Anna, que le docteur ' annonçait respirer encore. Tandisqu’aidé de Molly, il donnait ses derniers soins à l’accouchée, Juxon s’approcha de mistriss Barkstead, qui tenait l’enfant dans scs bras; il prit quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, et élevant la voix, il fit une courte prière et jetant cette eau sur la tête de l’enfant, il dit d’un ton grave : — Charlotte Stuart, fille d’Angleterre, je te baptise selon la loi de l’Église catholique, apostolique et romaine.

L’étonnement de madame Barkstead ne saurait se dépeindre. Si ces paroles lui expliquaient la présence de Juxon, l’importance que le colonel mettait à l’issue de cet événement, et jusqu’à la résolution terrible qu’il avait prise, elles la laissaient ignorante des circonstances qui avaient révélé ce secret à son mari et des engagemens qu’il paraissait avoir contractés.

— Dressons procès-verbal de tout ceci, dit Barskstead ; vous le signerez, évêque Juxon, vous le signerez, colonel Okey.

— Oui, pour votre gloire, répondit le premier.

— Et moi pour ta honte, ajouta le colonel.

Pendant que l’on remplissait cette formalité, Andlay ne quitta point le lit d’Anna ; elle respirait encore ; scs yeux, qu’elle avait plusieurs fois entr’ouverts, n’avaient plus que rexjH'cssion d’un profond accablement. Un étonnement inquiet, un ressentiment mal compris, des douleurs qu’elle éprouvait, se montraient seuls sur son visage. Andlay ferma exactement les rideaux qui entouraient le lit, et s’approcha de madame Barkstead ; tout le monde lui prêta attention :

— La raison est revenue, dit-il tout bas, mais incertaine et incapable de résistera «ne nouvelle commotion. Ma présence,

celle de M. l’évêque, en diraient trop, tout de suite; c’est à vous de lui expliquer ce qu’elle souffre ; si son ame est ménagée, son corps peut encore être sauvé.

Madame Barkslead, avec cette intelligence aimante et féconde des femmes, comprit ce qui lui restait à faire ; et, confiant l’enfant aux soins de Molly, elle s’approcha de la couche d’Anna.

Et s’il faut que les paroles que va prononcer l’infortunee,

soient ses dernières paroles, dit Barkstead, recueillons-les avec soin, vous et moi, Juxon, pour y obéir sans restriction : car vous et moi nous l’avons tuée.

Ils se rangèrent tous autour du lit , dans une muette attention, et madame Barkstead entr’ouvrit doucement les rideaux. Ce léger mouvement tira Anna de l’affaissement où elle était plongée ; elle tourna ses yeux vers sa tante :

Oh! que je souffre, dit-elle, pourquoi donc est-ce que je

souffre tant?

Ne te souviens-tu de rien? répondit madame Barkstead.

Pauvre enfant, un grand malheur t’est arrivé.

— C’est à vous qu’il était arrivé un grand malheur, reprit Anna, d’une voix si faihle, que tous penchèrent la tête pour 'entendre, Richard était perdu ce matin, et vous pleuriez.

Et tu as été le chercher pour me sauver mon enfant!

Bonne Anna, merci. Tu as compris les douleurs d’une mère ; Dieu te bénira de m’avoir secourue dans ma peine, car je suis ici pour te secourir dans la tienne.

01, J c’est un mal horrible ! une douleur atroce qui déchire

tout mon corps; je ne sais, je ne sais, mais il me semble que ma vie s’était rompue.

— Et ton ame, enfant, n’a-t-elle pas été déchirée aussi : les espérances de tou cœur n’ont-elles pas été rompues? n’as-tu pas eu ta douleur poignante et mortelle, quand tu es sortie pour faire ces.ser la mienne?

Oui, il me semble que j’ai vu d’étranges choses, entendu

des voix que j’aimais, des voix que j’avais connues; atten dez....Et, se pa.ssanl la main sur le front, comme pour écartei le voile qui restait encore entre elle et sa mémoire, elle ajouta :

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— Oui, oui, j’ai vu Kichard; mais pas seulement Hidiard; attendez!... et elle fit le même geste, puis après une longue pause pendant laquelle ses lèvres remuèrent comme si elle s’était parlé à elle-même: — Attendez! dit-elle, oui, il me semble que je me souviens.

— Souvlens-toi, dit tout bas la voix grave et pénétrée de Juxon.

— Ce mot, ce mot si connu, prononcé par une bouche cachée, et comme sortant d’une tombe, jeta une lumière rapide et brûlante dans cette ame encore incertaine, et éclaira, d’un jour de malheur, ce crépuscule où dormaient tous les souvenirs de l’infortunée. Ce fut tout un récit dans un mot. Si dans ce corps brisé, il n’y eut plus de force pour de nouvelles convulsions, il se trouva du moins des larmes abondantes et amères, qui furent encore une souffrance. Anna cacliait son visage dans ses mains.

— Tu es pardonnée, lui dit tout bas mistriss Barkstead, pleurant comme elle ; prends courage contre toi-mème, Anna, tu n’en as pas be.soin contre nous qui t’aimerons et te protégerons; tu es notre fille, Anna ; ton malheur est ton droit. Mon mari sera ton père, et si tu veux je serai ta mère, ta mère devant laquelle tu peux pleurer et non pas trembler ; prends courage.

Anna, levant ses yeux vers celle qui lui parlait ainsi, joignit ses mains et répondant de la voix d’un ange, elle dit:

— Il me faut un plus grand pardon que vous ne croyez, peut-être. Et, comme elle faisait un effort pour se soulever, ses doideurs s’éveillèrent, un faible cri, celui de l’enfant nouveau-né, vint frapper son oreille, elle écouta avec effroi, regarda son lit tout sanglant, et, haletante, éperdue, elle se tourna vers sa tante. Celle-ci tenait dans ses bras la faible créature que lui avait remise Holly. Anna reconnut son enfant.

O quelle joie ! quel délire passionné ! quel amour surhumain resplendit alors sur le visage de la pauvre Anna! Son enfant, elle le prit dans ses mains, l’inonda de ses larmes, le couvrit de ses baisers, le parcourut des yeux, heureuse comme une mère, innocente en ce moment, purifiée par sa ten-

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dresse, forte et ne cachant plus son visage, souriant et Hère.

— Ce sera au.ssi notre enfant, dit mistriss Barkstcad, tu n’as point d’aveux à faire, de reproche à craindre, tu espardonnéc, Anna.

C’était trop d’émotions à la fois. Comme nn vase brûlant, dans lequel tombe une eau glacée, et qui é“clate, l’ame de la joniie fille, en subissant celte joie, après tant de douleurs, se brisa et elle retomba sans vie sur le lit fatal. Andlay se rapprocha d’elle, la considéra long-temps, interrogea son poulset les baltcmens de son cœur; puis, après un nioment de silence, il dit à Rarkstead et à Juxon :

— Si les dernières paroles de cette jeune fille importent à l’Angleterre, recueillez-les avec soin, lorsqu’elle reviendra à elle. 1.1a vie habite encore, il est vrai; ce corps, mais les ressorts en sont brisés, et dans une heure vous prierez pour elle.

— La volonté de Dieu soit faite! dit Juxon ; je remplirai, pour elle comme pour lui, les saints devoirs de mon ministère, et je la bénirai à sort heure dernière, comme j’ai l)cni celui qui l’attend dans lé sein de Dieu.

n se mit alors h réciter l’office des morts, et si grande était l’émotion qui les dominait tous, qu’en entendant ces prières catholiques qui excitaient ailleurs leur mépris et leur risée, ils découvrirent leurs têtes et se mirent à genoux.

Bientôt Artna reprit encore une fois ses sens. Juxon était resté seul près d’elle ; une sainte résignation accompagna le regard qu’elle jeta sur lui, et comprenant ses derniers devoirs de chrétienne ;

— Mon père, dit-elle, écoutez la confession de mes fautes ; intercédez Dieu pour moi dans le ciel, et faites que mes derniers vœux soient accomplis sUr cette terre.

A ces mots, l’attention recommença, le silence reprit, Juxon se pencha vers la mourante, et voici ce qu’elle dit, soutenue par sa foi dans la religion où elle avait été élevée, et par l’amour maternel qui venait de révéler à elle.

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