‹ Les deux cadavresChapitre 12 sur 37 · DERNIÈRE VOLONTÉ · texte numérisé non relu

DERNIÈRE VOLONTÉ

L’attente de ce qui allait se passer occupait particulièrement Barkstead ; il allait enfin apprendre le secret que Cromwell u’osait pas même avouer à sa famille. Stir un signe du Protecteur, toutes les personnes présentes s’approchèrent du lit, toutes demeurèrent debout, et Cromw ell resta, comme il était, sur son séant.

— Écoutez maintenant, mes fidèles. Que ce que je vais vous dire, soit un aveu de faiblesse, ou un caprice, ou le résultat d’un orgueil qui veut vivre au-delà du tombeau, toujours est-il que c’est un ordre que vous devez exécuter en fidèles serviteurs ; une prière que vous ne pouvez oublier, si vous êtes vraiment mes amis; jurez-moi donc de faire ce que je vais vous demander, sans que nulle considération puisse vous en empêcher.

IjCS deux coluncls, llicliard et îe docteur, étendant leurs mains sur le lit du malade, prêtèrent le serment qu’il leur demandait. Cromwell s’aperçut alors seureinent île 1a pré>sencc de Richard.

— Ton ame est bien jeune , dit-il , pour lui confier le poids d’un secret. C’est là ton fils, Barkstcad? Me réponds-tu de lui? Songe que je mets d’avance sur ta conscience la faute d’une indiscrétion.

— Mon honnenr est l’héritage de Richard, répondit Barkstead, je ne crains pas de le lui confier.

— Soit, dit Cromwell, écoutez maintenant; dè>s que je serai mort, ce qui ne doit pas tarder bien long-temps, ii’cst-ce pas docteur? vous ferez préparer pour moi de magnifiques funérailles; Barkstead, tu trouveras, dans mon épargne, une .somme destinée à cette dépense ; je veux que la i>ompe la plus extraordinaire occupe l’attention de l’Angleterre; mais, de même que le peuple traînait, il y a dix ans, à la Tamise, le cercueil vide de Charles I", il fàut qu’il suive dans les pleurs et le recueillement le cercueil vide de Cromwell : après avoir trompé leur rage, je tromperai leur douleur : car il ne faut pas que le corps de ceux qui ont tenu te sort des nations dans leurs mains , soit traîné dans la fange et foulé sous les pieds de la populace.

Une surprise extrême se peignait sur tous les visages; Andlay interrompit le Protecteur.

— Nul doute, milord, que le peuple de Londres n’accompagne, avec respect , le cercueil de celui qui fut son héros : d’où vient donc cette précaution, que vous scmblez prendre contre ses insultes?

— A mon tour, docteur, reprit Cromwell en souriant. Prenant alors un air solennel, fl continua d’une voix calme et presque prophétique , les yeux fixés devant lui, comme s’il lisait sur les pages d’un livre invisible, et prononça les paroles suivantes: — Enfans, nos jours sont passés , et notre règne fini; j’ai jeté sur l’Anglclenc une semence qui fructifiera plus tard, mais qui dormira long-temps : avant que trois années soient écoulées, Charles Stuart sera roi de laCrande-

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Brctagiio, et le nom d’Olivier Cromwell sera proscrit comme celui d’un brigand qui a volé son maître ; mais ce nom aura ma vie pour le défendre , et ni calomnie , ni jugement , ni proscription n’ompêcheront ce qui a été, d’avoir été. Ce qui restera, sans défense, de Cromwell, ce sera sou corps, que la haine royale ne manquera pas de livrei’ à l’infamie des échafauds : eh bien ! Cromwell ne veut i«is que le vaincu et les fugitifs aient droit de venir insulter à sou cadavre sur le champ de victoire que la mort seule lui aiu^ fait déserter. Livrez donc aux pompes de Westminster, aux prières du clergé, aux larmes du peuple, aux ovations des inspirés, le cercueil vide et froid de votre ami, et cachez piofoudémcnt dans la terre sa dépouille mortelle, pour que les chacals royalistes ne viennent pas gratter sa tombe et assouvir leur vengeance des restes de leur ennemi,

Barkstead et scs amis se regardèrent entre eux ; il y avait, dans le coup d’œil qu’ils écliangèrent, une interrogation mutuelle, comme s’ils se demandaient si la raison du Protecteur était saine sous sa maladie. Cromwell les comprit.

— Ce que je vous dis, enfans, est vrai comme ce qu’Andlay vous a prédit tout à l’heure ; croycz-cu un homme qui , comme lui, a pesé grain à grain la valeur des hommes, et calculé la durée des choses. Nulle main n’est assez forte , après la mienne, pour retenir toutes les factions qui divisent l’Angleterre : les amis de la liberté, réunis autour do Cromwell , s’éparpilleront demain, et quelque faible que soit la cause dc Cliarles II, elle aura bientôt tiûomphé de tous les ambitieux qui se disputeront les débris du protectorat. Je connais cette faction ; durant les dix années de proscription qui ont pesé sur elle, pas un de scs liens ne s’est dénoué, aucun de scs hommes n’a été abandonné , aucune de scs heures perdue ; elle est persévérante et implacable, et le succès est toujours au bout- de ces deux qualités; croyez-en Cromwell , enfans , et protégez l’avenir de votre vie , cxmmie je veux protéger celui de ma mort.

Les confidens du Protecteur étaient confondus; et, malgré leur incrédulité, chacun se livrait déjà aux réflexions crucUc.'^

LES DEUX CADAVBES.

que leur inspirait un si déplomble avenir, lorsque Cromwell les interrompit:

— 11 y a dans le comté de Northampton, une prairie qui porte le nom de Naseby; tu la connais, Barkstcad, nous y^vons combattu ensemble. Vous transporterez , dans cette prairie, le corps d’Olivier Cromwell, pendant une nuit sombre. Barkstcad , tu trouveras , dans ce coffre , l’argent nécessaire aux frais du voyage et le laisscr-passer qui vous permettra d’arriver sans que votre voiture soit visitée. Une fois dans cette prairie, vous enleverez le gazon sur un espace de neuf pieds. Pour ce travail, vous prendrez un jardinier habile; vous déposerez ce gazon, ainsi que cela se fait pour rembellisseraent des jardins, avec soin et sans le briser, à côté de l’endroit où vous l’aurez enlevé; vous creuserez alors une fosse de neuf pieds de profondeur; la terre sera rejetée sur une toile que vous étendrez tout auprès, afin qu’elle ne se mêle pas parmi les herbes et ne puisse j>as attester qu’on a creusé une fosse en cet endroit : cela fait, vous descendrez mon cercueil dans la fosse , et vous le recouvrirez de la même terre , que vous aurez soin do fouler avec les pieds, afin que le sol , remué aussi profondément, ne puisse s’affaiscr plus tard et créer un indice qui pourrait servir à découvrir où repose mon cadavre. Lorstjue la fosse sera comblée, le jardinier replacera le gazon sur la place où on l’aura pris, et il sera immédiatement arrosé par vous, afin qu’il reprenne toute sa verdeur, car la moindre place flétrie pourrait appeler des souj^çons. I^e l este de la terre enveloppée dans la toile, sur laquelle on l’aura déposée, sera emportée par vous et dispersée dans quelque fossé, au moins à trois lieues de la prairie. L’homme , que vous aurez employé, arrivera, les yeux bandés, à l’endroit que vous aurez choisi, il en repartira de même, et, son ouvrage terminé, il recevra cinq cents livres sterlings et devra quitter l’Angleterre^

Chacun avait écouté cette instruction oélailléc avec une scrupuleuse attention , quel que fût d’ailleurs l’étonnement qu’elle lui causât.

— Est -ce tout? demanda Barkstead; sont-ce là vos dernières volontés?

— Ami, lui dit Cromwell, j’ai pris toutes les précautions qui sont au pouvoir de l’homme, pour rendre la terre discrète; j’ai jugé que sa surface verte et unie était plus propre à tron>per l’œil de nos ennemis sur le mystère qui lui était confié, que la pierre la plus dure et le monument le plus profond, comme le visage de l’homme couvre mieux un secret par un sourire , qu’il ne le cache par un aspect austère; mais j’aurais vainement forcé la matière et le sol à obéir à ma dernière volonté, si je n’ai pas fermé de même votre bouche , et si vous n’ètes pas préparés à jeter sur cette confidence un voile de sérénité qui la rende insaisissable aux doutes les plus pénétrans. Ecoutez, enfans, et comprenez-moi tout-à-fait : d’aucun de vous, je ne oraiiis une indiscrétion venue de la peur, de la trahison , de la torture, ni même de l’échafaud. Entre les milliers d’hommes qui me doivent tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils n’auraient pas été, et souvent plus que rien; à côté de ma famille , qui, après avoir vendu mon protectorat à qui voudra l’acheter pour prix du salut, de la richesse et de l’oisiveté, vendrait encore mon cadavre pour quelques livres sterlings de rente; c’est vous seuls qui m’avez paru dignes d’enfouir, dans votre sein, le mystère de ma dernière demeure : or, mes amis , pour que ce secret y soit à l’abri de toutes recherches, faites , pour votre visage et vos manières ce que j’ai fait pour la prairie de Naseby. Ne vous fiez point en votre force pour retenir un secret que l’adresse pourra vous arracher, pas plus que je ne me suis fié à la pierre et au fer, pour défendre un cercueil que la haine peut y chercher. Il n’y a que celui qu’on n’interroge pa-s qui est sûr de ne pas répondre de mauvaises choses, et de même qu’on n’ira pas interroger la face pure et riante de la prairie , dont la verdure indifférente n’appellera l’attention de personne, do même on ne demandera rien aux hommes, s’ils savent éloigner de leur visage cet air de souci, cette réserve affectée qui invitent à la curiosité, et s’ils peuvent faire rcfleui ir, sur leur figure, le calme et l’indifférence des gazons de Naseby.

Ils promirent d’accomplir la volonté deCromwell dans tonU s ses exigences; et, en ce moment, il fournit lui-mème k Bai ks-

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tead et à son fils l’occasion de remplir le serment qu’ils avaient fait, l’un à sa femme, l’autre à Charlotte.

— Jeune homme, sais-tu écrire? dit le Protecteur à Richard. Hé bien ! mets-toi là, ot rédige, pour Ândlay, sa nomination au décanatde PUniversité de Londres. C’est une indemnité que je te dois, docteur. Quanta toi, ûkey, tu régleras l’ordre do mes prétendues funérailles, de celles qui doivent mentir , par leur pompe, à l’Angleterre, et la dépouille t’en appartiendra. Et toi, Bîu'kstead , que veux-tu que je te donne ?

— Je désire, répondit le colonel, que l’heure de votre mort soit comme celles de toute votre vie, généreuse et clémente; je veux vous demander la grâce d’un coupable.

— Est-ce quelque fou millénaire? quelque ardent pprilain qui t’intéresse à ce point, ou quelque républicain de ceux que Lamber a si souvent suscités contre moi ?

— Mou , milord , repartit le colonel , c’est la grâce de sir Salnsby que je viens vous demander.

Okey ne put retenir un cri de surprise; Andlay lui-mémc parut étonné, et le Protecteur répondit ;

— Quel intérêt as-tu, Rarkstead, à sauver ce misérable? Est-ce que l’histoire de cette enfant , de ta nièce , n’est pas finie. Cette petite fille te fera faire de grandes fautes, prends garde, Rarkstead I D’ailleurs , pourquoi laisser vivre cet homme? Songes-y, c’est un ennemi implacable que Ui te fais. Voyons, n’as-tu pas autre chose à me demander?

— La vie de sou fils et de sou gendre, encore, dit le colonel.

— Rarkstead, cria Cromwell, c’est trahison , même à l’iieurc de ma mort, que de demander la vie de mes plus cruels ennemis; sur mon ame, tu es fou. Penses-tu donc que ces gens te paieront en reconnaissance, et calcules-tu déjà qu’ils te feront aide au retour des Stuart? Si tu le crois ainsi, c’est folie ! car , vois-tu, Rarkstead, un royaliste brûle le toit qu’on lui offre pour asile, il mord la main qu’on lui tend dans le naufrage ; il empoisonnera tes enfans avec le pain de ta charité, pourvu que l’intérêt de sa cause le commande , et la proscription , Rarkstead , est écrite dans toutes les âmes royalistes. As-tu donc oublié que tu as jugé Charles

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— Je u’ai rien oublié de ma vie, parce que tout ce qui s’y trouve m’y semble honorable; mais je n’ai pas oublié non plus un serment fait aujourd’hui à une femme et renouvelé à ces coupables.

Barkstead raconta alors la scène de la prison : Cromwell réfléchit long-temps.

— Que demandes- tu, toi, jeune homme ? dit-il à Ricliard.

— La vie de Ralph Salusby, répondit l’enfant.

— Que Dieu vous soit en aide, insensés! dit Cromwell avec douleur; vous ne savez pas ce que vous préi>arez de malheurs à votre avenir. Répandre un bienfait dans l’ainc d’un royaliste, c’est verser de l’huile dans le feu; c’est attiser la haine par l’iugratitude. PauvTes fous, vous le voulez !

— Oui , milord, répondirent ensemble le père et le fils.

— Hé ! bien donc, à chacun de vous une de ces vies. A toi , jeune honune, celle de Ralph, à toi, Barkstead, celle de Macdonnel. Quanta Salnsby, il faut qu’il meure! entends-tu, Barkstcad? que demain il soit livré au bourreau, je le veux. Tout cc qu’il obtiendra de moi, c’est qu’on lui sauve le supplice des traîtres. Qu’il meure, c’est assez !

Se tournant alors tout-à-fait vers Barkstead et Okey, il leur dit avec un accent de douleur profonde :

— Oh ! puisse un jour, une voix amie obtenir pour vous, enfans, que le supplice des traîtres ne soit pas votre mort. Allons, il faut nous séparer, Barkstead, donne-moi ta main, l’heure de notre dernier adieu est venue!

Barkstead s’approcha pour prendre la main du Protecteur, et, en cc moment, il s’aperçut qu’une inquiétude légère se montrait sur sou visage. Ses yeux avaient perdu de la fermeté de leur regard, il les jeta, à plusieurs fois, du côté de la porte sccrètic par où était passé Barkstead; cependant, il continua:

— Adieu, mon noble compagnon, mon fidèle serviteur, mon précieux ami, adieu, vous tous, qui m’avez aimé et que j’aimais. Voici l’heure! — Sa voix s’altéra à ces mots; une agitation visible SC répiuiditen lui*, il la surmonta un moment et ajouta : — Si la bénédiction et les souhaits d’un mourant sont agréables devant Dieu et profitables à l’hominc, recevez les miens, eufans!

LES UEtX CADAVRES.

En disant ces paroles , il leva ses deux mains comme pour bénir ceux qui l’écoutaient, et qui s’élaient mis à genoux autour de son lit. A cet instant , et au moment où il allait prononcer les paroles sacramentelles de la bénédiction , comme un arc ployé, dont la corde se brise, et qui se redresse de lui-même, Cromwell, poussé par une force iiiouic, pmrut debout sur son lit: d’une main il s’attachait aux rideaux, dont les anneaux de 1er criaient sur leur tringle, do l’autre il désignait la porte, où son œil fixe et hagard semblait découvrir l’objet de son épouvante. Les acteurs de cette scène n’avaient pas eu le temps de tourner la tête pour voir la personne ou la chose qui frappait la vue du Protecteur que, soit accident fortuit ou volonté étrangère, la lampe s’éteignit, et qu’ils se trouvèrent dans la plus complète obscurité. Cromwell haletait; on sentait, aux grinCemons des anneaux, que la main qui tenait le rideau, vibrait d’un cruel tremblement; chacun se préparait à aller chercher du secours, loisque les jmroles suivantes suspendirent tout dessein et troublèrent le silence qui s’était établi.

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