‹ Les deux cadavresChapitre 15 sur 37 · LÀ MER · texte numérisé non relu

LÀ MER

Rien ne troubla l’uniforniité du voyage ; à peine si ron«cn- Irevit quelquefois vers le soir l’étranger qui se cacliait dans la chambre du capitaine. Mais à cette éjKKpic, tant de [)roscriptions s’abattaient sur l’Angleterre, que ce mystère n’etonnait |*ersonne. Toutefois, on aurait pu étresurpris de ce qu’une fois en mer il ne montrât pas son visage. Mais, peut-être, se faire reconnaître eût été dénoncer son bienfaiteur, et l’on traduisit cette retraite et ce silence à l’avantage de l’inconnu.

Un matin, le 6 avril 1662, un cri, ce cri si connu, presque aussi doux à l’anxiété d’un navire que le premier vagissement d’un nouveau-né à l’oreille d’une mère ; ce cri : terre ! précipita tous les passagers sur le pont du Bristol. Ce n’est pas après quelques jours de traversée que l’on peut trouver parmi l’équipage cette bruyante et tumultueuse acclamation dont il salue la rive après de longs mois de dangers et de travaux ; mais il y eutentre les regards qui cherchaient à deviner cette terre, un regard d’une avidité triste et silencieuse. Mistriss Barkstcad avait pleuré en quittant l’Angleterre, clic pleura en voyant la Hollande. Pourtant la Hollande lui rendait son époux et lui gardait son fils: n’importe, elle pleurait. C’est que l’amour d’un époux et d’un fils échauffent, satis doute, et fortifient l’amc, mais que la patrie seule la remplit : leur amour est peut-être le bonheur, mais la patrie, c’est ’ i vie. Ces mille habitudes prises ; cette cité où l’on sait marcher sans y prendre garde ; cette maison si connue que les pieds s’y arrêtent quand l’esprit est loin ; ce bruit accoutumé qui éveille et endort; cet aspect de K i!s h f jours, où s’encadrent toutes les sensations, où habitent

■ornftBed by e '..'Ogle

tous les souvenirs et tous les rêves ; le bruit du marteau qui est devenu une langue habile à dire le nom de celui qui frappe ; le crid’uu marchand qui passe chaque jour à la même heure; et puis la confiance de son nom, ce doux empire de la vertu, acquis par de longues années de séjour, et qui, dans la plus vaste cité , rayonne autour do soi ; la salutation affable desnombreux voisins ; cette langue maternelle facile à la bouche et à l’oreille, comme l’air à la poitrine ; un pauvre qu’on connaît ; une maison qu’on veut voir achever ; un enfant qu’on a vu naître ; un vieux serviteur qu’on aime ; tout cela, ce n’est rien, ni le bonheur ni le devoir. Mais quand l’amour d’un époux s’est fondu dans les longues années d’une union douce et tendre ; qu’il a pris sa place dans les habitudes ; que l’amour maternel trouve un homme où était un enfant, et n’est plus une protection, mais seulement une sollicitude, et que ni l’un ni l’autre n’occupent plus toute l’amc, alors ces mille choses, dont aucune ne semble inhérente à la vie, entrent, à notre insu, dans son essence, s’y mêlent, la composent, et quand on les perd, la laissent égarée et déserte : on ne regrette rien, mais tout manque.

Aussi, quand se développa aux regards de mistriss Barkstead lajcôte nue et triste de la Hollande mal découpée sur un ciel gris et froid, elle se sentit plus triste que jamais.

— Ah ! dit-elle à Richard, je ne serai jamais heureuse dans ce pays.

Bientôt, sur un ordre du capitaine, on descendit la chaloupe à la mer. Le voyage du brick n’ayant d’autre but apparent que de déposer quelques passagers sur le continent, on ne fut pas surpris de cette manœuvre ; mistriss Barkstcad s’assit dans la chaloujje près de son fils ; quelques personnes, le proscrit inconnu, y prirent place, et Jacques Downing, revêtu de son uniforme, entra le dernier et donna le signal. Richard, en considérant le sombre regard du capitaine, se rappela ce ^qu’il avait dit en apprenant la conduite de son frère, et prévit quelque sinistre événeiœnt; et vériUiblemcat, un sinistre événement devait arriver bientôt.

Cependant, la terre apparais.sait, et avec elle l’c-spérance d’une réunion long-temps désirée. Tout-à-coup, un 'point

LES DËÛt' cadavres.

noir SC détaclié de la large bande qui borde la mer à l’horizon. Est-ce un goéland qui rase l’eau, un canot, ou un navire qui approche? Sur une mer calme, sur cette surface plane , la perspective qu’aucun accident, qu’aucune saillie n’accuse, ne mesure et ne dégrade, la perspective trompe et fascine le regard! Ce qu’on voit à l’horizçn est toujours un point; oisçau, barque ou vaisseau commencent de même à l’œil inhabile du passager ; mais l’œil de Downirig, un moment tourné de ce c6tè, découvrit s'ur-le-cbamp ce qu’était cet objet encore sans forme.

— C’est un canot, dit-il. Quelqu’un a ici des amis bien pressés , sans doute ; et son regard adressa cette réüexion à l’inconnu qui, assis près du matelot qui tenait le gouvernail , restait enveloppé dans son manteau.

Tous les cœurs se tournèrent vers le canot ; il était imperceptibié à tout autre regard , peut-être, qu’à celui de Downing, et cependant, chacun déjà le voyait, chacun y plaçait le frère, l’ami, le parent qu’il allait rétrouver, ou le spéculateur qui l’attendait : chaque intérêt se créait son illusion. Peu à peu, la barque approche, c’est une frôle embarcation conduite par deux rameurs; un homme est sur le devant, agitant un mouchoir. Cet homme eut un moment l’apparence de vingt personnes diverses; on lui voyait toutes lés figures dont on cherchait l’aspect.

— C’est mon père, cria Richard.

— Mon mari ! dit la bonne mistriss.

— Le colonel Barkstead! dit une voix sourdé.

Celte dernière exclamation ne frappa aucun de ceux qu’elle eût pu intéresser, tant ils étaient sous l’empire d’une joie anxieuse. Richard ni sa mèré n’entendirent pas plus ce mot , qu’ils né' virent le mouvement soudain par lequel l’inconnu sé* redressa debout sur l’arriéré de la chaloupe.

n venait I il venait ! La vitesse dé* chaque barque, doublée à l’œil par la vitesse de l’autre , semblait prodigieuse. C’était Barkstead, debout sur son canot, saluant de la main, du geste; oii voyàft qu’il parlait, qu’il appelait, qii’il pressait ses raméurè ; luchard et sa mèré lui répondaient, lés passagers eux-

LES bi^DX ckiti^vmS:

mêmes, le capitaine lui répondàienl , lés rameuté aussi , qui appuyaient plus lourdement la rame sür la scalme , lui répondaient. Ce n’était plus exil et désespoir dans l’ame de personne, c’était joie pure, bonheur, ivresse. Enfin il approche, on l’entend; des ribnis: Marie! Richard!!... dcSiioms disent tant! encore quelques toises, encore quelques pieds; plus rien; c’est lui, le voilà.

Mario veut s’élancer, Richard au'Ssi. Ûn baril, poüs^ par un pied inconnu, roule sous leurs pas ; ils chancellent, ils s’arrêtent, et c’est Rarkstead qui s’élance; il est dans la chaioiipe, il est dans leurs bras.

A ce moment, plus prompt que le chat tigre qui, d’uii bon*d, saute des branches les j»lus hautes du tulipier sur sa proie qui |>asse, l’inconnu tombe déboutai! milieu de iacliaToupe; d’un pied il repousse le frêle canot hollandais ; du pied il frappe le plancher dé la chaloupe ; il dépouillé son manteau et laissé voir un éclatant uniforme de capitaine; il tire son épée, l’étend sur la tête de Barkstéad, et en frap(iant ainsi la chaloupe avec fierté, il s’écrie :

— Ceci est l’Angleterre !

Et en étendant son épée sur la tête de Rarkstead, il crie encore :

— Colonel, je vous arrête sur le sol anglais!

Oh ! jamais si soudaine stupeur ne frappa le cœur de proscrits ! jamais désesjioir plus épouvanté ne décomposa le visage d’une femme! jamais abattement plus complet n’aiiéan titlecouraged’un homme. Rarkstead et sa femme étaient demeurés dans les bras l’un de l’autre, immobiles, cloués à une place et à üne pensée ; mais ce qui ne saurait se concevoir sans en avoir été témoin, ce qu’on ne saurait décrire après l’avoir vu, c’est le visage de Richard, en reconnaissant Ralph Salnshy*; c’est le son de sa voix quand il prononça ce nom.

Mais Ralph avait tout prévu : sur un signé, queï^eV matelots saisirent Richard. Richard ne remua point; ü mesura' tout autour de lui. Ainsi fafsait-il toujours, quand il avait un parti à prendre. Cependant Downing demanda à Sdnsby de quel droit il commandait à bord de sa chaloupé, à dés hommes dé son équipage.

Sir Sainsby, car, depuis la mort de son père, Ralph portait ce titre, sir Sainsby, qui avait déjà remis l’ordre de ne pas conduire le brick jusqu’à Delft, présenta un nouveau titre à Dowuing. Mandat était donné par le chancelier à tous Anglais, requis en quelques lieux qu’ils fussent, et particulièrement au capitaine Dowuing et à son équipage , d’obéir à sir Ralph Sainsby. La^chaloujx: retourna au brick, toutétait fini.

L’élOnrtement, la stupéfaction étaient à ce comble que nulle observation ne s’éleva. Barkstcad se considérait perdu, Marie n’avaitplusde pensée, Richardseul fit ungestc, Phann seleva. * Chacun s’était ainsi placé i>cndant l’explication de Sainsby et de Downing. Ceux-ci sur l’arrière, près du pilote qui tenait la barre; Richard sur l’avant, entre quatre matelots qui l’observaient; Barkstcad au milieu, debout près d’un banc, sur lequel était sa femme, étendue et suffoquée de désesjwir. C’était un silence terrible, où chacun s’épouvantait de la première |>arolc qui allait y éclater. Mais tout se taisait. Les yeux do Richard flottaient dans leur orbite ouvert, avec une sorte d’oscillation frénétique. Enfin , il les arrête un moment sur le canot, resté immobile au milieu de la mer, et que la chaloupe fuit avec rapidité; ce regard le décide; il écarte scs gardiens de ses deux bras puissans, atteint son père, le saisit violemment, le précipite dans la mer etsc jette aprèslui. Une main de fer le saisit, dix mains d’hommes l’enlacent; Richard reste enchaîné à la chaloupe, Phann seul s’élance. Mais Phann c’est assez iK)ur sauver son père. Richard dit avec un sourire de sang à Ralph, dont la main le encore :

— Ceci, c’est la mer!... La mer est libre!

Dix ans plus tôt, sous Cromwell, cent ans plus tard, sous Chatam, un Anglais aurait répondu:

— Ceci est l’Angleterre! ceci est esclave !

Ralph rugit. C’était le cri de la cabine, le cri poussé au nom de Charlotte ; la haine politique eut l’acccnl d’une jalousie, d’amour : c’était atroce. Barkstcad ne savait pas nager, mais il était fort de cœur, de courage, de sang-froid ; il revint à la surface, il vit Phann, il saisit la queue llotlante et soyeuse du noble chien.

LES DEOX CADAVRES.

— Au canot, cria Richard, et Tceil, à défaut du geste, apprit au hcr animal où il devait aller. Le chien nagea, il traînait Barkstcad. La chaloupe, lancée dans une direction contraire, était déjà loin ; les rameurs y poussaient; l'attente était horrible; le canot immobile.

Mais Ralph revient de son étonnement: aussitôt il précipite ses ordres, il menace, il appelle à l'obéissance ces âmes poussées par l'humanité ; la chaloupe s'arrête, elle vire de bord, on se lance à la poursuite de Rarkstead. Cependant, à cette manœuvre, le canot devine la scène qu'il ne pouvait s'expliquer d'abord. Cet homme, jeté ou tombé à la mer, et qui nage vers lui, c'est le proscrit, sans doute. Les deux marins hollandais se penchent sur leurs rames, le canot revient, il accourt, il vole vers Rarkstead. Barkstcad sera sauvé ! Mais Ralph éclate, commande, promet supplices et récompenses avec fureur; la chaloupe iile et gagne. Richard excite Phann, il excite les rameurs à grands cris ; Barkstcad fuit, le canot approche. Rien ne s'entendait, du reste, que le bruit des rames et les cris de ces deux jeunes gens. Mistriss Barkstcad regardait, les passagers regardaient, Downing regardait; joie ou malheur, rien n'était dans les cœurs, c'était une attente indicible, sans réflexion, sans vœux, sans crainte: on regardait.

Cependant, une pâle espérance effleura un moment l'immobilité de cette attente, le canot gagnait de vitesse, Phann approchaiiL toujours de son côté, mistriss Barkstcad comprit un moment le salut de son mari. Toutefois, la chaloupe ne se ralentissait pas; elle ouvrait la vague qu'elle échcvelait de chaque côté, avec la rapidité d'une flèche. Ralph, debout, commandait toujours. Mais le canot semblait à peine frôler l'eau, il glissait drossé sur sa quille, comme une lame de patin sur la glace. Rarkstead était sauvé ! Ralph semblait désespéré et sa voix redevenait sombre et râleuse, quand tout-à-coup il réveille à cris éclatuns les marins qui faiblissaient; il se ranime, reprend son accent pressé , ardent , triomphal. C'est que Phann, déjà fatigué, avait ralenti sa fuite, c'est qu'un moment scs pieds avaient battu l'eau et que sa tête avait disparu.

— Phann!! cria Richard.

iti i6iix ikVK\Èts.

Ce' norh'^rça l’ail* cçnime un si^al de désespoir. Le chien réprit couragé, la' course recoirimença jilus ardente, l’attente d'abord inerte, ensuite presque espérante, s’endolorit alors au Cœur des passagers.

Toutefois, rien ne se décidait et l’espace’ devenait moindre à chaque instant ; Phahn rie semblait pas s’ôtre arrêté, il n’y avait plus faiblesse dans sa fuite, aucun œil n’èht pu ptévoir le résultat de cette course'. Enfiil l’avantage sê décida, un des rameurs de la cHàloupe perdit sa rame, le pied de Downing l’avait sortie délit scalme, tandis que Ralph, l’ccil tendu, considérait sa victime, qil’il croyait déjà tenir. Encore dix toises de chaque côté, et Barkstead était sauvé on perdu; mais le canot volait toujours, et la chaloupe, embarrassée de cet accident, malgrié sa vitesse, se ralentissait un peu. A ce moment, quand tous les yeux étaient attachés sur cet homme flottant au milieu de l’Océaii, pour qui une seconde renfermait l’échafaùd oü la liberté. Ralph ne pense plus à l’arrêter, il comprend que le <«not sera, avant lui, arrivé à portée de la main de Barkstead ; que Barkstead s’y attachera et que le doigt une fois sur ce bois, il sera dans sa terre, sa patrie, sa liberté. Animé d’un aflréux désespoir, il s’élance lui-même à la barre, il incline légèrerneiit le gouvernail ; il passera près du bateau quand Barkstead y aura déjà touché, sans doute, mais il le broiera contre le.s' parois delà barque, et s’il n’a pas son captif, on n’aura de litre qii’uri cadavre. Richard comprit cette manœuvre. ErieKhiü'é'j^dlx mains de fer, il jbta un regard à RalpH’, triais un si acéré, qui s’adressa si droit au cœur, que

Ralph, (Juî éri suivi la direction, porta la main à sa poitWh'e, ooirimë'si une lame dè poignard y pénétrait.

— A' ball^i^, ’rih'vous aborde , cria Richard aux mariiis.

n y a darisTes ghuids dangers une puissance qui exalte les facultés de ^entir et de comprendre à ce point qU’un son tient lieu d’un récit, urie étincelle d’un flambeau ; les marins se détiôuhièrerit l'égfereriient pour éviter ce froissement horrible. Màis mbuVërilent leur fit perdre uri moment presquë inappriSiîfihie’', triais déciàf. Les dhüx batcauk passèrent à côté l’un de l’autre, Barkstead entre leë dfëui. A ce suprême ins-

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LES DEUX CAJ)ATRES. 165

tant, où le colonel tendait la main qu'il avait libre, aux rameurs du canot, Phaiin, comme ce jeune Athénien qui mourut après une course surhumaine, en criant. Marathon ! Phann poussa son doux gémissement et laissa passer sa tète sous l’eau, et le colonel, lui-même, fut couvert par la vague. 11 fit effort, il reparut; mais, suffoqué, aveuglé par l’eau, il jeta ça et là ses bras au hasard ; les Hollandais étaient penchés de tous leurs corps hors du canôt, ils àllaîeût atteindre Barkstead; la vague le couvrit encore ; un cri, un cri désespéré appela un dernier effort dansl’ame du colonel.

— John ! ! cria MàHe, avec un acCent de mèi^ plus ^ue IcTépouse.

A ce cri, le colonel s’agite, il reparaît l’oeil troublé ét perdu, il voit un bras sur sa tête, il le chérche, il le saisit ! c’est celui de sa femme qui le ramène à bord de là chaloupe.

— Ceci est l’Angleterre! répéta Ralph Salnsby, eti posant la main sur le colonel, et d’iine voix acre comme le cri d’un fer rouillé, glissant entre les dents d’un chien. Rien rte répondit, ni mistriss Barkstead, ni Richard, ni Dbwni'n^J ni Phann, qui ne reparut plus.

Pendant ce temps, les deux embarôaÜons, lancées comme des chevaux ardens dans ces tournois où se brisaient des lancés et se rencontraient des chevalfers, les deux etnbàrcalions avaient un moment continué leur course J Enfin, retournant toutes deüx à leur but, le canot révirit lërtl ët abattu sur ses rames comtrifc un noble cavalier qu’une perfidie a vaincu, ët la' chaloupe, triste et pesante souS son captif, cointhé ëût fait le vainqueur Hbnteux sous sa victoire et' accablé d’ùri'rcmords étemel.

Les temps politiques dévorent les existences, elles font mûrir vite la jeunesse et jettent sur le milieu de la vie les rides et l’exténûment des dernières années. Le corps, incessamment frappé de commotions violentes, s'affaisse et se dégrade ; le visage toujours tendu d’expressions extrêmes, se fatigue et s’avachit. On galope à la vieillesse. Mistriss Barkstcad, belle et douce Marie, jeune femme aux beaux cheveux blonds, aux yeux calmes et caressans , aux formes saines et charmantes, gracieuse, pure, adorée, au commencement de cette histoire, déjà pâle, livide, courbée, vieille quatorze ans plus tard , à l’àge où tant de femmes resplendissent encore, mistriss Barkstcad cheminait tristement dans les rues de Londres, par la nuit du 19 avril, douze jours après la scène que nous venons de rapporter.

Elle était sortie Furtivement de la maison qu’elle habitait seule avec Richard. Elle avait vu son fils empressé de se livrer au sommeil ou peut-être à la solitude, rentrer de bonne heure dans sa chambre et se jeter sur son lit. Débarrassée des soins d’excuser sa sortie à une pareille heure, et d’y trouver des motifs; heureuse d’échapper aux questions inquiètes do Richard, elle avait profité du premier silence qui lui avait fait soupçonner le sommeil pour quitter sa demeure.

Où allait-elle ainsi, rapide et préoccupée ? Le jour était fini, ce jour fatal et solennel où Barkstead, traîné devant la haute cour de justice, avait été condamné au supplice des traîtres. Ce supplice, où la mort était ménagée avec art et donnée avec économie pour qu’elle durât long-temps; ce supplice des trai-

LES raine CADAVRES.

très, où le condamné prenait la mort souffrance à souffrance, comme un convive qui boit gorgée à gorgée un vin délicat et savoureux, ce supplice devait s’exécuter le lendemain. Une nuit restait donc à l’espérance, car l’espérance et la vie sont fondues au cœur de l’homme comme la lumière et la chaleur dans la flamme d’une torche. Elles ne s’éteignent qu’ensemble.

Histriss Barkstead avait compté, dans son ame, les souvenirs qui devaient parler en sa faveur auprès de certains puissans dujour ; clleavaitpcsé les chances de leur protection, et n’avait pas douté que la vie de son mari ne pût encore se racheter de l’échafaud. Elle se rendait donc, ù cette heure, chez lady Salnsby ; mais la crainte que Richard ne refusât la vie de son père d’une pareille main, l’avait déterminée à sortir seule, dans la nuit, à l’insu de son fils.

Agitée de mille pensées, prévoyant tous les refus, et préparant, pour les combattre, des raisons qu’elle croyait invincibles, elle arriva à la porte de lady Salnsby. Un instinct de l’ame l’avertit de ne pas dire son nom, et un domestique alla prévenir sa maîtresse qu’une femme, dans les larmes, demandait à lui parler. C’était alors , comme de nos jours, une tactique de ce qui s’appelle aristocratie , d’accueilir vite et favorablement les personnes des classes pauvres. Là, où la distance protège sa vanité, le noble se montre volontiers bienveillant : il ne hait véritablement que l’homme qui le touche et ne craint pas de donner la main au plus bas peuple , pourvu que ce soit par dessus la tâte de la bourgeoisie : ainsi , mistriss Barkstead, pauvre femme inconnue, supposée un moment venir tendre la main à une aumône , fut promptementreçue parl’orgueilleuse lady Salnsby. Elle fut introduite dans une chambre assez faiblementéclairée, et vit lady Salnsby assise dans un vaste fauteuil , et paraissant écouter avec plaisir le mouvement et la conversation qui avaient lieu dans un cabinet auprès de sa chambre. Au morne nt où mistriss Barkstead entra, un domestique remettait à la noble dame une longue rapière, dont la poignée de fer bruni était travaillée comme une dentelle; celle-ci congédia le domestique

m LIÇS C^Oà^S.

de la main en)ui disant: Je la lui remettrai nmi-môme; pûtes avancer çette femme. JMistriss Barkstead sient^t ses genoux trembler sous elle, toute sa confiance s’évanoujt à l’acçent froid et triste de cette voix bien connue. £lle ne put avancer ; lady ^n sby, se tournant .légèrement , vit son .hésitatiqn et l’invita à exposer sa demande.

— Ne tremblez pas ainsi, bonne femme , lui dit-elle; si votre prière est juste, je l’accueillerai les lannes du peuple deviennent un toircnt qui entraîne tout lorqu’on ne les tarit pas : — ;Pai;lea donc.

— Que pieu soit béniponr çc que vous venez de dire, ré-

popdit n^istriss : il veut le suc^s de ma démarche ,

puisqu’il a mis de tels sendmeps dans votre coeur.

LadySalnsby ne reç«nnut ni la voix ni les traits de mistriss Barkstead; cependant elle se retourpa vivement en l’entendant jparler etla çonsidéra avec attqptiop. Les pabitudes sociales', ep changeant .les rçlations de poire çoepr, qn leur imposant un aspect et ^es fprn)es copvqnus, en donnant à notre vie une autee 4éfensequepotreppopre'patpre; ces habitudes opt saps doute altéré le seps prinptif qui protégeait l’hompie dans son état de création. Cependant, aux âmes où les passions sont vives, dpns les coeurs où elles brûlent detoute.leur ardepr, ,il se çonserye qudque chose de cette faculté de deviner l’^s^nçe d^d’ètre qui nous pppp)che. Ainsi, quand lady Salpsby qpt.eptendu mis;triss |^kalead, quand elle l’eut regard^, spny^age ^ rembrppit, ^n œil devint soupçonneux, et epp rji^qpa d*ppe yoix §çcl»p :

— j^te^yous, bonne femme, j’ai mieux à faire qu’à m’pcr cpp^.^ la^ei^ldçM^ de quelque niarçhapde de ja^Cité, dopt le pt|t[ia.^,ra 9 U^é dans une, taverpe.

jll^striasPai^t^d pe ffîyaitwinnientdécla^ ni ce qu’elle était, ni pourquoi elle venait. Il ne s’agissait pas pour elle d’un dp ces intérêts vagpes et froids, dont on guide la discussion avec calme et adresse, ptpour lesquels on fait à j’avance une sorte de plan de campagne : chaque mot pouvait être fatal ; elle pe savait par où commencer ; toutes ses idées étaient boujeyçraées, toute l’éloquence qu’elle avait supposée à son piplr

Digitizr C «"logli

heur étût perdue, elle n’aya^t plus rien à dire. Çpfip, son incertitude même lui inspirale seul Qiot qui pût la jeter ;toutà-coup, sans préjwura^, ni récit, au plus Joit de n démarche. Ainri, balbutiant et cherchant des phrasés pour peindre son désespoir, elle s'égarait déjà dans des mots sans suite et ^ne raison, elle sentait son cœur faiblir et sa tête tourner, lorçqu'elle laissa ccliapper, comme à son insu, cette seuje partie :

— Je suis mistriss Barkstead !

Eln effet, pour lady Salusby, il n'en fallait pas davantage. Barkstead, arrêté par Ralph, enfermé k la Tour de Londrqs, jugé le matin même et promis au bourreau ppurje lendemain ; Anna, Charlotte, la Tqur, le combat qui s’y pe^sa et la grâce demandée à Cromwell : tout cela était, pour lady Saln^y, dans ce mot : Je suis mistriss Barkstead ! La prince de la malheureuse achevait tout ce qu'elle n'aurait pu dire, tout ce qui ne s’écrirait pas dans de longues pages, et <iui pourtant .frappa drpiteu cceur de lady Salnsby. C’était tout un long plaidoyer, toute une prière, année des services rendus et des malheure soufferts. Mais c’^t au cœur que vivent la haine et l’orgueil, aussi bien que la reconnaissance et la pitié ; si donc tout cela frappa au cœur de lady Salnsby, ce ne fut point pour l’attendrir et l’appitoyer, mais bien pour irriter ^ haine et ,|aire dresser son orgueil.

— l\iistriss Barkstead! s’écriapt.elle, que me veut cette femme de bourreau? qu’on la chasse de chez moi ! Holà ! quelqu’un.

— Miséricorde! s’écria la malheureuse, attirée par ces paroles, et fuyant . vers lady Salnsby à l’aspect de deux domestiques accourus à la voix de leur maîtresse , miséricorde , milady ! c’est moi qui vous ai introduite près de ypjre mari et de vos enfans, quand ils étaient détenus à la yoim ; c’est moi qui ai cibtenu de Barkstead qu’il demandât leur grâce au Protecteur.

— FoUe 1 ipeprit lady Salnsby, avec un r^a>^ ^

sont tes crimes que tu invoques pour me toucher. Qui,.iejt’ai priée, et c’est ce qui t’accuse, car toi et les tiens étiez sortis de votre fange pour vous asseoir à notre place. Misérable

de régicide,, tes parplcs sentent le sang! yatt’enj

168 LES DEOX CADAVHES.

‘ — Mais sans ce régicide, s’écria mistriss Barkstead indignée, vous n’auriez ni fils, ni gendre!

• — Et faut-il, répliqua avec colère la vieille lady, que je sois reconnaissante au voleur de l’argent qu’il ne m’a pas pris, à l’assassin du peu de sang qu’il m’a laissé ; et lorsque le jour de la justice est levé, serait-ce ingratitude de les punir parce qu’ils ne nous ont pas achevés ? Esclaves révoltés contre vos maîtres, le bourreau, le bourreau pour vous remettre dans le devoir !

Lady Salnsby se leva en disant ces paroles : la conversation qui avait lieu dans la chambre voisine, cessa tout-à-coup, et Ralph, accompagné de l’évêque Juxon, parut à la porte.

— Qu’estrce ? dit-il en entrant ; quelle misérable excite à ce point votre colère, madame ?

— Mistriss Barkstead, lui répondit sa mère, en la lui montrant avec ce geste méprisant de la main qui mesure celui dont on parle, des pieds à la tête, comme pour l’insulter tout entier : mais la douleur de mistriss Barkstead n’était pas accessible à une pareille injure. Le but qu’elle voulait atteindre, la vie de son mari à obtenir, était pour elle comme un de ces points éloignés, sur lesquels on fixe ses regards, et qui distraient l’attention de tout objet étranger. Quelle que fût l’horreur que lui inspirait la présence de Ralph, elle crut, à son aspect, qu’elle pourrait éveiller dans l’ame de lady Salnsby un de ces mouvemens si faciles à la tendresse maternelle : elle crut qu’à certains noms, à certaines pensées, communes à toutes les mères, ses yeux, comme les siens, se tremperaient de larmes et que son cœur se désarmerait de sa vengeance politique. Elle s’approcha donc de lady Salnsby, le regard tristement levé sur elle, et saisissant sa main, elle lui parla d’une voix si grave et si douce que l’impitoyable vieille l’écouta presque avec pitié.

— Voici votre enfant, milady, il est votre orgueil ! Dieu n’a pas mis en moi d’assez vives lumières pour décider si les volontés du peuple anglais, libres et puissantes durant dix ans, furent crimes et révolte; mais cela fût-il ainsi, je sens que je pardonnerais beaucoup à celui qui m’eût sauvé les jours de

mon fils. Je ne m’adresse point à sir Ralph, parce que je sais qu’un homme brave comme il l’est ne considère la vie que comme un bien incertain qu’il faut jouer à toute heure ; mais vous, milady, je vous parle un langage que nous comprenons toutes deux. Notre enfant, que nous protégeons de nos soins, môme avant sa naissance ; notre enfant, pour qui nous supportons, dans la joie, des souffrances qui feraient crier le courage des hommes les plus résolus : ce frôle roseau ^e nous abritons si long-temps de nos soins, pour qui les insomnies nous ont semblé douces et qui nous a fait craindre le sommeil, cette existence, qui n’est pas la nôtre, mais qui retentit en nous à toutes ses sensations ; cette autre vie qui bat dans notre poitrine, vous l’avez, milady, et vous la devez à celui que vous pouvez sauver d’un mot. Refuserez-vous de prononcer ce mot ? le refuserez-vous en présence de votre fils ?

L’incertitude arrêta un moment la réponse de lady Salnsby, etmistriss Rarkstcad crut pouvoir espérer ; elle tenta un dernier effort, et continua :

— C’est mon mari, milady

—Ton mari, misérable, répliqua lady Salnsby avec rage, et le mien, n’a-t-il pas péri sur l’échafaud ? Je te dois mon fils, dis-tu ? mais n’as-tu pas le tien ? tu veux encore ton mari ? Va donc ranimer dans son tombeau le cadavre froid du noble Salnsby, fais qu’il soit encore l’honneur de son nom et le soutien de son roi, et tu viendras me demander après la vie de ton mari.

— Et parce qu’il n’a pu sauver toutes les victimes, s’écria mistriss Rarkstcad, vous ne lui tenez compte d’aucune ?

— Et de quel droit, répliqua violemment la vieille lady, m’a-t-il choisi ma douleur, en désignant sa proie au bourreau ?

— Aimiez-vous mieux qu’il laissât périr votre fils! dit mistriss Barkstead épouvantée.

— Ils étaient trois ! répondit soudainement lady Salnsby.

Hislriss Rarkstcad demeura stupéfaite. Cette sanglante désignation de Macdonncl lui sembla un crime. Peut-être, ellemême, dans la position de lady Salnsby, eût-elle conçu en son anie une semblable pensée ; mais à coup sûr elle l’eût étouffée

JÜ

170 I,ES gü>lTBE6.

^ elle, et sans doute cette pensée serait devenue un repentir, si lehâsarà eût servi ce choix secret de son cœur. Cependant elle ne désespérait pas encore. Ses idées, quoique bouleversées par la tournure violente qu’avœt prise cette entrevue, sa raison, quoique incapable de discuter lucidement ses droits à la protection de lady Salpsby, retombaient cependant toujours sur ce terrain qui lui semblait inexpugnable : cette mère me doit la vie de son fils, se disaitrelle : et avec sa nature d'aimer, mistriss Barkstead ne comprenait pas que sa reconnaissance fût si terdive à . lui rendre une partie d’on si grand bienfait. Elle essaya de se remettre et de reprendre l'entretien. <L'éyêque Juxon s'avança près d’elle au moment où elle s’approchait encore de lady Salnsby.

— Cessez, madame d’importuner milady de vos lamentations, elle ne peut rien à cette affaire. Ce n’est pas auprès d’elle que le colonel Barkstead a des crimes à racheter , c’est près d’un Ijuge placé au dessus de vos sollimtations, et duquel vos prières ne sauraient êtres entendues.

— Le roi, milord , répondit la malheureuse femme, n’a-t-il pas le droit faire grâce, et ses plus fidèles serviteurs ne peuvent-ils pas lui transmettre les larmes d’une misérable épouse , puisqu’elle-même ne peut y parvenir ?

— Le roi, madame, répliqua Juxon, est aussi impuissant que lady Saln^y dans le procès du colonel Barkstead : car c’est Bieu qui a été offensé dans le meurtre de Charles 1<^, c’est son droit qui a été lacéré par la main des régicides ; et aucun serviteur de Dieu , fût-il roi, ne peut déserter sa vengeance sans renoncer à son salut. Le colonel eût-il sauvé la vie de Charles II, celui-ci manquerait à ses devoirs de roi et de chrétien si, pour sa reconnaissance personnelle , ü usait du pouvoir qu’il lient de Dieu, pour protéger celui qui a voulu frapper ce pouvenr de la hache et le couper dans sa racine.

— Ainsi donc, milord, reprit mistriss Barkstead, accablée de cette réponse, il n’y a plus d’espérance ! En disant ces mots, elle tomba assise sur une chaise, fondant en larmes et cachant ^ tète dans ses mains.

Sur un signe de Ralph, sa mère et Juxon s'approchèrent de

LES DEDE CE0ÏVRË6. i7Î

lui ; il leur parla rapidement et à voix basse. MistViss Bàrkstead s’aperçut de cet entretien, et,' quoiqu’elle n’osftt rien attëndre de l’intervention de celui qui avait arrêté son mari, elle était cependant si désespérée que ce qui semblait mettre un doute ou un retard dans la mort du colonel, était comme une consolation. Bientôt, en effet, lady Salnsby s’approcha d’elle avec un regard qu’elle cherchait k rendre cômpàtissant, elle s’assit à son côté et lui dit :

— Mistriss, voici une espérance qui se lève, c’ést à vous à l’accueillir, et à faire qu’elle soit féconde. Votre mari peut encore obtenir une grâce de la clémence de Charles II, et cette grâce, je puis vous là garantir, car elle sera la récompense d’une réparation des outrages faits à la majesté royale.

Le cœur de mistriss Barkstead s’ouvrit à ces paroles ; elle demanda avec anxiété quelle était cette réparation demaiidéc au colonel. Alors lady Salnsby lui expliqua que la chambre des communes avait voté une somme assez considérable pour l’érection d’un tombeau à Charles 1*' ; mais que jusqu’à ce jour toutes les recherches faites à Windsor, avaient été vaines. Le duc de Richmont était mort et le marquis d’IIertfort, retenu dans son lit ; quant aux deux comtes de Southampton et de Linzay, ils n’avaient pu reconnaître l’endroit où avait été déposé le corps du feu roi. L’inhumation ayant eu lieu la nuit, à la hâte et à la clarté de deux flambeaux seulement , ils n’avaient aucun souvenir exact de la partie de l’église où on les avait conduits, et les signes qu’ils avaient faits aux piliers les plus voisins dé la fosse, ayant été soigneusement effacés, rien n’avait pu les guider dans leur recherche. Nulle pierre tumulaire , nulle inscription ne désignant la place où était le corps du feu roi , on semblait devoir être obligé de renoncer à lui rendre ce pieux hommage, si la nouvelle récherche, qu’on ferait dans quelques jours sous l’inspection du marquis d’Hertford , était aussi inutile que celle qù’on avait faite dans la jourrlee. Cependant on présumait que Barkstead, qui avait été autrefois chargé de tous les détails de cet enterrement, devait connaître l’endroit précis dé la fosse qüi'avaft été creusée sous ses ordres. Arrivée à cette partie de son récit, làdy Sédnsby fut interrompue

LES DEOX CADAVBE8.

par mistriss Barkstead qui, pressentant aussitôt le service que l'on voulait demander à son mari, voulut en connaître la récompense.

— Et si Barkstead vous déclare où est le corps du l'eu roi , s’il aide sou fils à honorer la mémoire de son royal père, quelle grâce lui sera accordée pour cette importante révélation ?

Avant de répondre, lady Sainsby interrc^ca de l’œil son fils et l’évèquc Juxon.

— La grâce qui lui sera accordée , dit-elle enfin , sera la même que j’m reçue de toi.

— La vie ! s’écria mistriss Barkstead , toujours occupée de la pensée qu’elle avait sauvé Kalph et Macdonncl.

— Non , mais l’exemption du supplice des traîtres que tu as sauvé à mon mari.

Mistriss Barkstead se releva avec dignité.

— Oh ! c’est folie à moi ! reprit-elle , do vouloir tirer une larme et une pitié de ces cœurs gorgés de sang et d’orgueil ! moi aussi, j’ai un fils, milady, puisse-t-il ne jamais apprendre ce qui vient de se passer ici ! sa vengeance vous serait funeste. Mais Dieu, qui m’a appris le pardon des injures, me détournera de lui porter les plaintes de mon cœur.

-Qu’il vienne donc ! repartit la vieille dame avec colère ; Ralph, voici l’épée que sa majesté le roi Charles II vient de t’envoyer en récompense de ta conduite, quand tu as arrêté le colonel Barkstead : apprends-en la longueur à son fils, s’il t’en demande vengeance : ce n’est pas moi qui te détournerai de combattre et d’anéantir cette race de révoltés furieux qui ont descendu l’Angleterre à leur bassesse, ta vie dût-elle y succomber.

— Les devoirs d’une mère, répliqua mistriss Barkstead, sont-ils d’exciter la haine et la fureur dans l’esprit de son fils ?

— Les devoirs d’une fidèle sujette et d’une pieuse catholique sont de sacrifier son sang au service du maître que le Seigneur nous a donné, répondit gravement Juxon, et lady Sainsby les remplira en noble Anglaise.

Mistriss Barkstead allait se retirer lorsque Ralph s’approcha vivement d’elle et l’arrêta :

— Madame , lui dit-il, que votre mari fasse cette révélation ; vous-même, consentez à ce que je vais vous demander, et, smr mon ame, je vous jure que la vie de votre époux sera sauvée , sinon sa liberté.

Cette fois l’espérance ne rentra point au cœur de mistriss Barkstead. L'existence de Ralph et toutes ses actions semblaicn t une conjuration de malheurs contre elle et sa famille, et c’est à peine si elle s’arrêta pour l’écouter, même quand il lui parla de la vie de son mari. Ralph la retint encore.

— Un mot, madame, ajouta-t-il : lady Charlotte va descendre ; le roi m’a promis sa main, dès qu’elle aura quatorze ans accomplis, si elle consent à ce mariage ; vous seule, peut-être, pouvez m’avoir sur-le-champ ce consentement, que le temps me donnera sans doute, mais qui pourrait, dès aujourd’hui, la lier irrévocablement. Obtenez d’elle qu’elle dise au roi qu’elle est prête à lui obéir, et je vous jure, moi, que votre époux no périra pas.

Mistriss Barkstead était venue , à l’insu de son fils , pour demander la grâce de son mari, à ses plus cruels ennemis. Pour obtenir cette grâce, elle vit d’abord que le colonel devait consentir à servir d’instrument à ce qu’il regardait comme un sacrilège, puisqu’il s’agissait d’honorer celui qu’il avait condamné comme coupable. Elle comprit qu’il ne le voudrait pas. Il fallait qu’clle-mêmc achcvâtde porter le désespoir dans l’ame de son fils, en lui arrachant tout4-fait le rêve de sa vie. Elle ne s’en trouvait ni le droit ni le courage. Cependant parmi tant d’angoisses elle demeurait incertaine de sa réponse, lorsque la voix de lady Salnsby no lui laissa pas l’embarras d’une décision.

— Ralph , dit-elle avec colère , est-ce là ce que je vous ai appris ? quoi ! vous cherchez raccomplissemcnt d’un vain désir dans une basse trahison : car ce serait trahison que d’obtenir de la faiblesse du roi le pardon d’un assassin de son pèn;. Eùt-il dans son ame assez de folle compassion pour donneice pardon , ce serait à vous à l’armer contre lui-même, h protéger son honneur de roi contre sa faiblesse d’homme.

— Mais, ma mère, répondit Ralph avec emportement, il y

i74 LES fiEtnC CADAVRES.

va de mon bdttheoi* ; puisi'sé rapprochant de sa mèrb, il’ ajouta

à voix basse :

— Il y va de ma fortune, c’est la sœül' du roi, ma niêre, là sœur du roi, à qui les charges les plus éminentes rib sauréiëiit être refusées.

Lady Salnsby jbta sur sofa fils utt r<^nt oÙ là colèt'c ét le mépris se'pei^iaient ensemble.

— Vous n’êt^ pas un gentilhômïWe, Ralph, si voüs pèfaSeï ce que vous venez de dire.

— Vous n’êtes pas un vrai catholique, dit JUxôn, sf vous mêlez l’intérêt de vôtre avenir et dé votre ambition au triomphe de la religion.

— Partez donc, reprit Ralph en s’adressant à' ifaistriss Barkstéad avec colère, et tàèhéz d’oublier qüe j'ai éu' là lâcheté dé vous demander votre appui ; j’èësàiëraî dé l’oublier aussi.

Aussitôt, mistriss Barkstéad sortit de la chambre et ensuite de la maison. Rien ne lui demeurait qUé lé désespoir d’étrc assurée qué toute tentative dé sauver Barkstéad séraîi inipüîs^ santé: car,’ pour ce qui pouvait’ être de la' hortte d'avoir prié et imploré vainement, c’étàit un sentiment (jui rte pouvait entrer dans son cœur. En' se rendant chez là'dy Salnsby,- elle allait, sélort sa’ conscience, remplir un devoir sacré, et comme le sutcès n’aurait pu être pour elle une excuse si elle avait cru ne pas bien faire, de même elle ne p<)üvait trouver dé regrets, parce qTi’ellc n’aVait pas réussi. Elle s’élbignà (fenc, ot elle s’apprêtait à rt^^né'r sa demeure, lorsque son nom, prononcé à côté d’elle, Ta tiré du prôfoii’d àccabTement oii elle était plongée.

XVIIT

LA Nûrr.

C’était une chose alarmante que de s’entendre appeler par son nom, à dix heures de la nuit, dans une des rues de Londres qui avoisinent la Tamfse. La qualité de femme n'est guère respectable à cette heure ; éelle d’épouse dé régicide pouvait être un motif d’insulte, et' là voix qiii norhrria mistriss Barkstcàd n’avait rien qui pût adoucir l’effroi de cette ihtcrpéllatioii. Cependant, lorsque Tom Love eût dit son nom, mistriss Barkstead se rassura et même éprouva quelque satisfaction d’avoir si inopinément rencontré lih tel guide et un tel appui. Ce n’était pas pourtant le hasard qui l’avait amené là. Tourmenté d’une inquiétude dont sés paroles expliquèrent bientôt la cause, il attendait, à ce qu’il semble, depuis long-temps, la sortie de mistriss Barkstead.

— Enfin, vous voilà, dit-il, en lui donnant son bras sur lequel elle s’appuya tristement, bien loin, en ce moment, de la délicate retenue de cette jeune femme qui, quatorze ans auparavant, craignait l’aspect de ce farouche garçon boucher ; — érifinvous voilà, il était tentps, sir Richard était au bout de sa pàtiehce.

— Oue voulez-vous dire ? demanda mistriss Barkstead, mon fils sait-il que je suis venue ?

—Certes, il lésait, répondit Tom Love, et il en mu^t comme un jeune veau, et au fond il a quelque raison. Le nom de .M. Barkstead est son bien comme le vôtre, et vous ne pouvez aîiisi le metti'e à genoux devant des canailles royalistes ; d’art' autre côté, lé dolonel est un saint, une victime, et c’est

LES DEUX CADAVBES.

trahison que de dépouiller les vrais en fans de Dieu et de PÂngleterre de la gloire de son martyre. J’espère bien que vous n’avez rien obtenu de cette inf&me maison.

— Hélas, répliqua mistriss Barkstead, je n’ai rien obtenu, rien qu’insulte et mépris !

— Les lèches ! murmura sourdement ïom Love, enchanté à la fois de ce qu’ils avaient été ingrats, et de ce que cette ingratitude servait l’exaltation de ce qu’il appelait sa politique ; les lèches qui vous doivent tant, ils ont été sans pitié! Oh ! que Dieu leur prête miséricorde, la vie est longue et le gibet • de tous les fils de Cromwell n’est pas dressé pour demain. Ils nous reverront! votre fils l’a juré, madame, il l’a juré, et c’est un brave jeune bomme.

— Où donc est-il ? reprit mistriss Barkstead, et comment avez-vous su que j’étais chez lady Salnsby ?

— Voici comment, répondit le boucher. Ce matin, quand votre fils vous entraîna hors de la cour de justice, et que le jugement fut prononcé, votre mari qui, vous le savez, était pèle et abattu durant toute l’audience, s’évanouit tout-à-coup.

— Mon Dieu! dit douloureusement mistriss Barkstead, il est si souffrant, si malade, que je m’étonne qu’il ait pu supporter les fatigues de tout ce procès ! — Et que s’en esUil suivi ?

— On l’emporta hors de la salle de l’audience, et il se remit bientôt : mais, madame, savez-vous ce qui est affreux, c’est que tandis que les amis de la bonne cause s’affligeaient de sa faiblesse, les gueux royaux se sont mis à le huer, en sifflant, l’appelant de tous les noms infâmes: fanfaron, lièvre de mai, lâche, basset de Cromwell. Cela ne peut se passer ainsi, madame, le colonel était, après milord Protecteur, sinon le plus haut on dignité, du moins le plus vénéré des saints juges du Stuart ; il ne peut jias faillir à sa cause, à son heure suprême, et nous y mettons bon ordre.

— Comment cela? s’écria mistriss Barkstead épouvantée.

— Conunent ? voilà ce que je me suis long-temps demandé ; enfin, une idée in’ost venue, mais j’ai pensé que je devais en faire part au plus intéressé en tout ceci, à votre honorable fils.

et je suis allé ce soir à votre maison. J’ai frappé long-temps à votre porte : depuis que la vieille Molly dort dans la terre chrétienne, on ne s’éveille guère vite chez vous : enfin, M. Richard est venu m’ouvrir lui-même. Avant de m’écouter, il a voulu s’assurer par lui-même si le bruit que j’avais fait ne vous avait pas troublée. Quand il a trouvé votre chambre déserte, il est entré en désespoir, puis en fureur, car, à force de suppositions fausses, il est arrivé à la véritable. Nous sommes venus pour nous en informer chez lady Salnsby, et quand on noua a dit qu’une femme s’était présentée et avait été reçue, il n’a plus douté de votre projet. Je ne l’ai jamais vu si malheureux, pensant tantôt à la vie de son père, tantôt à l’honneur de son nom. Quelquefois, pleurant avec faiblesse, d’autres, voulant forcer les portes et aller vous arracber de cette demeure ; enfin, je l’ai calmé, et il nous attend ici près, à la porte du docteur Andlay, où je lui ai donné rendez-vous.

— A quoi bon choisir cet endroit et ne pas rentrer sur-lechamp? dit mistriss Barkstead.

— C’est que nous avons besoin de voir le docteur, vous et moi, et votre fils aussi ! Et Dieu nous soit en aide dans la sainte entreprise que nous allons tenter !

En parlant ainsi, ils arrivèrent dans une rue obscure et entendirent les pas d’un homme qui {tassait et repassait devant la porte d’Andlay, comme fait une sentinelle. Ces pas s’arrêtèrent soudainement, et Richard, malgré l’obscurité qui l’entourait, accourut au devant de sa mère et de Tom Love qu'il avait entendus. Il prit sa mère dans ses bras, et ni l’un, ni l’autre ne purent prononcer une parole. Tom Love, seulement, dit à Richard d’une voix émue :

— Allons, consolez-vous, elle n’a rien obtenu !

Ils firent quelques pas en silence et se trouvèrent en face de la demeure d’Andlay : une lampe, placée derrière une vitre, annonçait que c’était la demeure d’un savant. L’habitude que les plus studieux avaient de veiller fort tard, avait fait entrer dans l’opinion populaire que tous les savans travaillaient au lieu de dormir. Tout ce qu’apprenait un docteur était, en style d’école, le fruit de ses veilles ; et c’eût été un déshoii-

LES DEmC CAD&ms.'

neuf pour un membre d’une société savante, que l’on passât de nuit, devant sa maison, sans voir la fenêtre de sa chambre d’études éclairée. Il en était résulté que quelques uns, après avoir médité une ou deux heures, laissàient brûler leur lampe, après qu’ils ronflaient dans leur lit, tandis que d’autres avaient soin de l’allumer avant de sortir poür quelque joyeuse oiÿe. Peu à peu, c’était devenu une telle habitude, qu’au jour fuyant, la servante d’un docteur allumait sa lampe et la mettait à côté de sa fenêtre, fût-il malade, ou absent ; quelquefois même l’habitude l’emportait sur la mort, et la lampe brillait derrière le vitreau plombé, que le docteiir étmt enterré depuis un mois. Quelques voisins riaient de la distraction, mais deux ou trois vieilles femmes assuraient que c’était le défunt qui revenait terminer quelque nécromancie inachevée, et comme il y avait danger d’être lapidé^ si on voulait leur prouver qu’elles se trompaient, les voisihs se taisaient, et il passait pour constant que le savant était un sorcier. De là, à conclure que tous les savans étaient des sorciers, il n’y avait pas tellement loin que cetté opinion n’eût été générale en Europe, deux siècles avant cette histoire, et qu’il n’en restât encore quelque croyance à l’époque dont nous parlons.

Richard et sa mère ne savaient pas pourquoi Tom Love les conduisait chez Andlay; ils voulurent l’interroger; mais il leur assura qu’ils devaient lui savoir gré de sa résolution , et qu’ils l’apprendraient suffisamment chez le docteur. Il frappa donc à la porte, et le mouvement soudain de la lampe leur apprit que , pour Andlay du moins , celte précaution n’était pas une formalité. Rs furent bientôt introduits dans le parloir, pièce vaste et sombre , et Andlay, qui avait promptement reconnu les voix de mistriss Barkstead et de son fils, accourut pour les recevoir. Sur la confidence que lui fit Tom Love qii’il s’agissait d’un grand secret, il les mena dans son cabinet particulia', où ils y trouvèrent tout l’admirable désordre de la science. Le seul fauteuil du docteur n’étànt pas embarrassé de livres, mistriss Barkstead y prit place : lés hommes demeurèrent debout. Andlay leur ayant demandé cpiël motif les' amenait à pareille heure, et, dans cette ârconetem'ce, Richard fit

usg OBOX CiUtAVBBS. i79

3Îgpe à Tom Love de répondre; mais celui-ci, malgré son audace naturelle, était tout interdit, épouvanté qu’il était de la vue de quelques tètes de mort, dont la blancheur luisante saillissait sur le fond noir des vieilles armoires où elles se trouvaient pêle-mêle avec des livres. Cependant, surmontant son embarras et croyant avoir trouvé un expédient ingénienx, il tira de sa poche une énorme bourse pleine de pièces d’or , et la jetant sur la taUe, il dit aussitêt :

— Voici plus d’or que ne vous en donnerait un lord de la chambre des pairs pour lui faire avoir un enfant m&le ; et ce fils, une fois né, ne vous en promettrait pas davantage p>our lo débarrasser de son père. Donc ceci est une bonne somme! Cependant, je ne vous demande, pour la gagner , ni un sortilège pour changer le sexe d’un enfant dans le ventre de sa mère, ni une conjuration pour faire mourir un père qui garde trop tard l’habitude de vivre : ce n’est rien de cela. Une simple nécromancie pour raffermir le cœur d’un homme dans sa poitrine, pendant six heures seulement, voilà tout ce qu’il me faut.

Alors il raconta à Richard et à Andlay la défaillance de Barkstead, après le jugement , et le triomphe des royalistes à cet aspect; il continua ensuite :

— Quant à lui sauver la vie , c’est impossible. La Tour est aux Salnsbyl Macdonnel y commande, et tout bête qu’il est, il a assez d’esprit pour être un bon geôlier. Voyez, docteur, c’est demain qu’on en finit! Voici le plus clair de ma fortun pour payer votre science; s’il est besoin d’un peu de sang pour votre conjuration, j’ai les veines faciles à piquer, vous pouvez en juger , elles courent sur mes bras comme des branches de lierre s.ur un chêne ; et, enfin, s’il faut engager le salut d’une ame, je vous livre ce que j’ai encore à perdre de la mienne , quoique, de ce oôté-là , je craigne bien de n’avoir plus grand fonds de réserve, et peut-être en ai-je un peu trop dépensé eu coups de poings, en blasphèmes et avec les ser\anles du roi Richard. NMmporte, prenez tout; l’argent et le sang remplaceront ce qui peut manquer de l’autre part.

Cette singulière proposition , qui ferait aujourd’hui douler de la raison de sou auteur, n’étonna même pas ceux <|ui éco*i-

taient Tom Love. Richard remercia le généreux boucher , en lui serrant la main en silence, et la malheureuse mistriss Barkstead, aflaissée dans son désespoir, l’entendit sans en paraître émue. Le docteur s’était mis à réfléchir, en se promenant dans sa chambre. Quelquefois , il se grattait le front , s’arrêtait , grommelait tout bas quelques mots inintelligibles et semblait se consulter avec action. Enfin , il s’approcha de la table où Tom Love avait jeté l’or, et il le lui remit en disant:

— Ce n’est pas avec des sortilèges que l’on donne le courage h celui qui n’en a pas été doué par le ciel, et qu’on rétablit la fermeté d’une ame ébranlée par le désespoir. Gardez donc votre or 1

— N’y en a-t-il pas assez ? reprit Tom Love avec résolution , je doublerai la somme. C’est que vous ne savez pas ce qu’ils ont annoncé dans cet affreux jugement. Des trois condamnés, sir Miles Corbet, le colonel Okey et M. Barkstead, celui-ci sera le premier traîné sur la claie, depuis la Tour jusqu’à Tyburn, afin qu’il ait toute la première violence .des insultes et des railleries du peuple, et il sera le dernier exécuté, afin qu’il voie le supplice de ses compagnons , tandis qu’on leur arrachera le cœur et les entrailles. Comprenez-vous qu’ils ont senti son courage faible et qu’ils y frappent de toutes leurs forces ! Quant au colond Okey et à sir Hiles Corbet, le consolateur (1) ordinaire leur suffira; mais si vous ne faites un miracle pour M. Barkstead , la bonne cause est déshonorée. Voyons, docteur, je doublerai la somme; la taverne du Roi Richard la triplera, s’il le faut.

— L’ame de mon père est forte, mais son corps est si faible, ajouta Richard , avec un cruel embarras , que nous pouvons craindre que sa mort ne soit pas digne de sa vie!

— N’est-il aucun moyen de le sauver? reprit Andlay.

— Aucun, répondit Tome Love , j’ai tâté les maîtrises; j’ai trouvé les cœurs flasques comme de la vieille vache !

— Hélas I ajouta mistriss Barkstead, j’ai cru pouvoir espérer

(I) Conforter. Petite bouteille d’eau-de-vie épicée que les condamnés portaient d'habitude en marchant au supplice.

LES DEUX CADAVBE6. 181

il y a quelques heures , mais le bieufait ne germe pas dans le cœur des sei’viteurs des Stuart.

Elle raconta alors à Andlay sa visite chez lady Salnsby , la manière affreuse dont ses prières avaient été repoussées , et la proposition faite de sauver au colonel une partie du supplice, s'il voulait enseigner où se trouvait la toml)c de Charles b''.

— Ils ne la découvriront de long-temps ! s’écria Love avec son rire amer , j’ai si bien promené les pierres tumulaires d’un bout de l’élise à l’autre, pendant une des l>elles nuits de janvier 1660, que Dieu seul sait où retrouver le corps du tyran.

— Je m’arrêterais les yeux fermés sur laTosse, dit Richard : mon père me l’a montrée dix fois. Quoique alors rien no la (it distinguer, pas même une simple inscription, et qiiolijiio changement qu’on ait pu faire depuis dans l’arrangement des pierres, je ne m’y tromperais pas d’un pas, eu les comptant de l’entrée principale.

— Cela serait peut-être un moyen, dit Andlay, mais il faudrait voir le roi lui-même, il n’est pas si inclémeut que le font les courtisans qui le suivent. Mais c’est ce soir fête à Saint-James , et pour le distraire de ses plaisirs, il faut plus que la vie d’un régicide et le cadavre de son père. l.’Angleterre tout entière ne lui pèse pas un grain , quand il danse ou qu’il joue aux dés. Voyons, madame, ces Salnsby ne vous ontils rien dit de plus?

Mistriss Barkstead aborda avec inquiétude le moment où sir Salnsby lui avait proposé la vie de son mari , à condition qu’elle déterminerait Charlotte à l’épouser. Richard contint la fureur qui le dévorait durant ce récit. Il frémissait de ]>enser que les projets de Ralph n’avaient d’obstacle que la volonté d’un enfant de treize ans, et que l’appui du roi pouvait briser cet obstacle lorsque l’àge de la jeune tille lui permettrait de se marier. Cependant une espérance se glissa en même temps dans son cœur. Il devina les refus de Charlotte dans la proposition de Ralph, et les rêves de son amour llottèrentun moment doux et rians parmi le tumulte de ses pensées, comme passe dans les airs le parfum d’une fleur pendant les tourmentes d’un orage.

LBS DEDX CiO)&VRE8.

— salut est ici, dit vivement Andlay; Charlotte peût vous rendre le colonel !

— Mais comment la trouver? s’écria mistriss ^Bàrkstead , lady Salnsby nous laisserar-t-elle pénétrer jusqu’à elle?

— Ce n’est pas chez lady Salnsby, c’est à Saint-James qu’il faut aller. Espérez, madame; Richard va m’accompagner; vous , Love , conduisez mistriss Barkstead chez elle et reprenez votre or. Si Dieu veut que notre démarche ne réussisse pas , il reconfortera l’ame qu’il appelle à lui , et je remettrai jiioi-mèine à Barkstead un élixir qui soutiendra son corps. Croyez-en un homme qui a étudié les ressorts des membres et ceux de l’ame, le courage de Barkstead n’a point failli dans son évanouissement, son corps seul s’est affaissé. D’ailleurs, n’a-t-il pas soutenu jusiju’au bout la justice de sa cause !

— Sans doute, répondit Tom Love mal persuadé; mais s’il allait déclarer, dans sa prière de mort, comme on le lui a demandé, qu’fl n’avait pas le droit de juger Charles !*•■, autant vaudrait qU’il mourürt cent fois avant cette apostasie ; et si vous n’ètes pas bien sûr dé lui au pied de la potence , gardez cet or; je paierai aussi cher une goutte de poison qui le tue à la porte de la Tour, qu’un sortilège qui l’aurait rendu brave jusque sous le tWangle dé Tybum.

— Rassurez-vous, dit Andlay; Barkstead ne mentira ni à sa cause ni à lui-nième ; c’est la volonté la plus ferme que je sache dans le corps d’un homme. Ce corps est frêle, sans doute; mais nous le soutiendrons, dût même Macdohnel avoir mèléjdes substances nauséabondes à ses alimens pour abattre encore sa force.

— L’oserait-il? cria Richard, avec une surprise horrible.

— Ne l’ont-ils pas fait pour John Jones et Clément, exécutés en 1660 , et portés au gibet comme des cadavres déjà froids? dit le docteur.

— Malédiction , murmura Tom Love ; et il échangea avec Richard un regard qui semblait comme un serment que ces deux hommes se renouvelaient.

■ Cependant Andlay se hâta de prendre un long manteau noir; il se muait d’une petite lanterne et d’une clé. En même

temps , mistriss Barkstead , k qui l’espérance venait ours'rir le cœur tl’lieure en heure, comme pour y laisser plonger ensuite la douleur plus avant, rnistriss Barkstead se prépara à rentrer chez elle, accompagnée de Tom Love. On sortit de la maison du docteur, et Bichard quitta sa mère en lui promettant de ne point compromettre ni contrarier, par son imprudence, les sages projets d’Andlay.

Le docteur et Richard marchaient l’un près de l’autre, absorbés dans leurs réflexions. Telle était, pour Richard, l’émotion qu’il éprouvait à la pensée de revoir Charlotte , qu’il ne s'inquiétait point des moyens que le docteur emploierait pour lui parler; et, peut-être, si l’on avait suivi scrupuleusement toutes les esj)érances qui agitèrent son cœur durant ce trajet, efit-on trouvé que quelquefois l’idée d’un reproche ou d’un aveu de Charlotte l’occupa plus que la grâce de son père. Enfin, il demanda à Andlay comment il [>ourrait voir sa cousine et si leur entretien serait long.

— Je verrai Charlotte, répondit le docteur, au milieu de la fête qui se donne à Saint-James; et si l’entretien que j’aurai avec elle n’est pas long , je suppose (jue celui qu’elle devra avoir avec son frère nous arrêtera plus long-temps.

— Je ne la verrai donc pas, moi? reprit Richard.

— Ah ! jeune homme, répliqua le docteur, de la prudence, ou je ne m’en mêle plus. Dans la bonne conduite de cette affaire, vous ne devriez ni entrer avec moi à Saint-James, ni voir Charlotte , ni lui parler. Mais je pense me connaître en hommes, et je crois avoir remarqué que vous êtes de ceux qui ont i>ris leur parti avec la vie, et <pti se sont ; jeunes, décidés à la considérer coihme un malheur, sans Itercer tous leurs lendemains de folles espérances. Donc, si je ne me suis pas trompé, vous considérerez qu’il y a une demi-heure vous n’aviez aucune chance ni pour la vie de votre père ni pour revoir jamais Charlotte; qu’ainsi donc, s’il arrive que le hasard veuille que j’obtienne cette grâce, et que vous puissiez entrevoir un instant le visage de votre cousine , sans lui parler ni l’approcher, vous estimerez cela un assez grand bonheur sans rien demander davantage.

üs arrivèrent enfin à la petite porte de Saint-James, qui ouvre sur le parc, et par laquelle le docteur et Kichard étaient déjà passés une fois avec celui dont ils allaient solliciter la vie.

— Vous avez donc conservé cette clé depuis la mort de Cromwell? dit Richard au docteur.

— Cette clé , jeune homme , m’a été remise par Charles II. Andlay, vois-tu , a , près des puissans du jour, un meilleur protecteur que tous ceux dont les courtisans quêtent l’appui : c’est la mort et la maladie. Ctiarles II a pris le médecin de Cromwell, et le pape prendra celui de Satan s’il croit que cet homme peut prolonger d’un jour, d’une heure, d’une seconde, son infaillible existence.

Ils montèrent alors l’escalier qui conduisait aux appartemens du premier étage. Ils entrèrent dans ce cabinet dont nous avons déjà parlé. C’était un bruissement égal à celui qu’ils y avaient déjà entendu; la porte qui menait à lagrande salle de réception était fermée de même, et quand .Andlay l’entr’ouvrit, Richard vit que des portières de soie la cachaient comme autrefois. Après s’être assuré que la fête était à son plus haut point de tumulte et que sa présence n’y serait guère remarquée , le docteur frappa à la petite porte basse qui conduisait dans les appartemens particuliers. Deux soldats se présentèrent encore, mais, cette fois, .Andlay, plus heureux, passa sans difficulté : car c’était le seul chemin qu’il prit pour arriver près du roi , et on lui avait fait un mot d’ordre particulier. Avant de sortir, le docteur s’approcha de Richard,et lui recommanda de se contenter de regarder à travers le rideau.

— Comme il arrive, lui dit-il , souvent que c’est une faveur accordée à quelque maîtresse obscure du roi ou de sou favori,

de venir voir ici les fêtes de la cour, on ne s’étonnera pas si ' ce rideau s’entr’ouvre légèrement; mais souviens -toi que mille regards chercheront à deviner le visage qui se tiendra caché là. 11 n’y a pas un courtisan qui ne donnât un de scs doigts pour le savoir, dùt-il avoir à baiser la main de quelque servante de taverne, pour qu’elle le nommât au roi pendant \ine orgie.

LF.8 DEUX CAbAVhES. 18o

A CCS mots , Andlay s’éloigna , laissant Richard seul dans celte chambre qu’il se mit alors à considérer plus attentivement qu’il n’avait fait jusque là. Une seule lampe à un bec l’éclairait si faiblement, quë bien que celte chambre fût petite l^ar rapfwrt à l’étendue qu’on donnait alors à la plupart des pièces, les angles se perdaient dans une obscurité presque complète. Du côté où se trouvait tournée la mèche, la clarté était suffisante, mais le corps même de la lampe jetait sur l’antre côté une ombre si épaisse, qu’il eût été possible à quelqu’un d’y rester inaj)erçu, surtout s’il avait pénétré sous le manteau de la cheminée qui se trouvait placée dans la partie la moins éclairée de l’appartement. Cejiendant Richard attendait avec impatience; chaque minute lui paraissaitsi longue, qu’au bout do quelques instans il regarda à une petite fenêtre pour voir si le jour ne paraissaitpoint. R chercha ensuite à voir ce qui se passait au milieu de la fête, et entr’ouvrit légèrement le rideau de soie, mais il ne put rien apercevoir. La plupart de ceux qui se trouvaient dans la grande salle n’étaient que des officiers de grades assez inférieurs. La seconde chambre , dans laquelle il avait vu autrefois le lit vide <le Cromwell, semblait de même n’être réservée qu’aux hommes, mais les vêtemens de ceux-ci étaient plus somptueux, la plupart étaient resplendissans d’ordres et de pierreries; Richard jugea que , conformément à l’étiquette , la salle où se tenait le roi devait être immédiatement après celle qu’il voyait, et il perdit l’espérance d’apercevoir Charlotte , qui sans doute devait être près de lui. R se mit donc à parcourir à grands pas le lieu où il se trouvait, cherchant à dévorer le temps, s’arrêtant quelquefois immobile, d’autres fois reprenant sa marche avec une artlente activité. R regardait tantôt à la fenêtre où la nuit restait obscure, tantôt à la porte entr’ouverte , où la fête semblait ne pas avoir changé d’aspect. Une fois, il se mit à compter les battemens de son pouls, jwur mesurer son attente; et, à l’impatience qu’il sentit à calculer ce qui devait faire iine minute, à toutes les pensées qui s’agitèrent en lui dans ce court espace de temps, il comprit que ce siècle qui venait de i>asscr sur son cœur n’était qu’un instant , et

qu'il n'y avait guère qu'un quart d’heure qu’A.ndlay l’avait quitté.

Fatigué do son attente , il s’arrêta et se perdit dans ses funestes pensées. H s’étiüt machinalement placé sous le manteau de la cheminée sur un banc de (chêne sculpte qui en décorait les deux côtés. A peine était-il assis dans le coin le plus sombre de cet endroit, qu’il vit s’entr’ouvrir la porte par laquelle était sorti Andlay, et, à son grand étonnement, une dame magnifiquement parée entra avec un cavalier, vêtu des plus riches habits. La surprise qu’il en éprouva lui fit garder le silence , cl la curiosité que les premiers mots qu’il entendit lui inspirèrent, le lui fil continuer, et détourna un moment son esprit du but qu’il s’était proposé en venant à Saint- James.

— Oh! disait à voix basse ce cavalier, qu’il en soit ainsi, belle lady, tu vois tous ces passages secrets , tu pourras entrer et sortir du palais sans être aperçue. Oh I si ton cœur est vrai , épargne-moi ces vains détours des femmes, ces défenses calculées où elles donnent le bonheur faveur ù faveur. Reviens cette nuit, je t’attendrai dans le plus secret de mes appartemens, où l’air est chaud et embaumé ; oh ! que ma victoire ne soit pas un de ces combats où il faut surprendre les baisers, lutter avec effort, froisser de riches vêtemens, et ne tenir embrassé qu’une belle et froide parure , au lieu d’un corps souple et brûlant. Comprends-tu, si tu veux me promettre de revenir, quel bonheur sera le mien pendant cette heure que tu vas encore passer au bal? do reposer sur toi mes regards, en me disant ; Bientôt tous ces joyaux seront tombés, ce .velours, ces voiles brodés se détacheront, ces cheveux dénoués flotteront sur ses épaules nues et blanches, et elle s’élancera d’elle-même en mes bras, en s’écriant : Je t’aime et je suis à toi. Oh ! tu trembles, belle lady ! sur mon ame, c’est là le plaisir et la volupté , et non pas ces vaines retenues de dévotes, qui se signent à chaque baiser, cl se livrent toujours en victimes et non pas en complices.

— Sortons ! sortons ! dit avec une émotion profonde la femme à qui s’adressaient ces paroles.

LES DECX CADAV&ES. 187

— Oh ! ne crains rien ici , belle lady ! répondit le cavaUer, ici tu nfcs aussi sacrée que dans l’église de AVcsininstcr ; moi, chiffonner ta riche dentelle et froisser les noeuds d’or de mon pourpoint ! non , sur mon ame, ces plaisirs surpris sont jxnir les amoureux de vingt ans qui croient aux résistances vaincues et aux cris étouffés. J’ai passé ccl âge, et toi aussi, belle lady; et, depuis douze ans que tu es l’épouse d’un sot, lu sais bien que tu as menti toutes les fois que , baissant les yeux , détournant tes lèvres d’un baiser, arrêtant une main audacieuse, lu as dit ; Non, je ne veux pas ; jamais ! assez, ou je me lîkche !

— Milord, je vous jure que jamais !

— lié! bien, je te crois, dit le cavalier en l’interrompant; je veux croire qu’à trente ans tu n’as jamais eu d’amant: le bonheur que j’attends de toi sera plus complet; mais c’est ainsi que je t’ai dit , que je le veux. Le gouvernement d’Écosse plaît à ton ambition, lord Macdonnel sera gouverneur d’Écosse; je te donnerai le pouvoir comme je te demande ton amour, sans te le faire acheter par de longues et fatigantes sollicitations, sans que tu l’attendes assez pour que le désir soit fatigué quand il arrive. Viens cette nuit, viens en pensant que tu vas te livrer à moi. Que te dirai-je? c’est un charme inoui que je rêve ; je rêve que c’est une volupté du cœur et des sens, au-delà de ce que tu peux imaginer , que de posséder une femme qui, le premier jour, se donne tout entière comme ferait une maîtresse depuis long-temps obtenue. Savoir, pendant l’attente, qu’une femme belle et noble lady quitte sa maison et son époux, qu’elle se confie à une barque, qu’elle descend la Tamise, tremblante et résolue, et traverse tout le parc Saint-James; écouter quand elle monte cet étroit escalier, quand elle parcourt ces longs corridors que nous venons de reconnaître ; ensuite, la voir entrer dans un appartement doucement éclairé, la voir là, honteuse, mais décidée, détacher elle-même ses vêtemens un à un, et puis enfin, quand la frise transparente voile à peine les contours adorables de son corps, et que ses bras nus sont prêts aux embrassemens, l’entendre s’écrier : Viens ! oh ! viens ! je suis à toi !! Pour cola

belle lady, pour cela, je donnerais des trésors ; je l’ai proniis

le gouvernement d’Écosse: réponds, le veux-tu ainsi? je te le

donnerai, car je me suis imaginé que sous ce vêtement tu étais

belle à faire fondre une ame de volupté ! belle lady, le veux-

tu?

— Mais comment m’échapper de mon époux? reprit la dame d’un ton qui semblait prouver que son cœur seul n’était pas troublé.

— Il est si niais! répondit le cavalier.

— Il est encore plus jaloux, repartit la belle.

— Ne |K!ux-tu l’endormir si profondément, qu’il ne s’éveille demain qu’à l’heure de midi?

Comme ils semblaient se consulter sur ce qu'ils pouvaient avoir à faire, la porte basse s’ouvrit de nouveau, et deux jiersonnes entrèrent encore dans la chambre où était Richard. Le cavalier et sa dame, pour éviter d’être aperçus, se précipitèrent du côté de la cheminée, et furent très étonnés d’y trouver un étranger. La dame en parut épouvantée, et oubliant que son nom avait été plusieurs fois prononcé dans la conversa- - tion qui venait d’avoir lieu, elle ramena son voile sur son visage, et Richard, à plusieurs fois, l’entendit étouffer d’amers soupirs. Le cavalier s’assit sur le banc, et se plaça près de Richard, et, en s’asseyant, il lui dit tout bas, en lui prenant vivement la main.

— Qui que lu sois, je t’engage ma parole royale de te don- • ner ce que tu voudras si ce que lu as entendu meurt dans ton sein.

Le sentiment qui agita Richard à ces paroles n’a pas d’expression possible pour le peindre. La surprise, la haine, l’effroi, l’espérance, le mépris, s’y mêlèrent confusément. Cet homme qui le touchait était le roi, celui qui ordonnait la mort de son père, celui qui avait le droit de le punir lui-même de sa présence en ce lieu, celui dont il attendait grâce et <pii venait de déployer devant lui les désirs d’une débauche qui lui faisait horreur sans que toutefois il en comprit le hideux raffinement.

Cependant, il se prit à réfléchir, et déjà il calculait par quels

moyens il arriverait au salut de son père, lorsque le nom du colonel, répété plusieurs fois, attira son attention.

— Je vous répète, dit l’un dos nouveaux venus à l’autre, que le médecin est ici, qu’il a parlé à la jeune fille, qu’elle a jiromis d’obtenir la vie de Barkstead à tout prix, et que peutêtre en ce moment elle cherche le roi par tout le bal pour sc jeter à ses genoux.

— C’est Juxon ! murmui-a sourdement Richard.

— Oui vraiment, c’est mon confesseur! répondit tout bas Charles II, en poussant Richard du coude, comme pour lui faire comprendre le plaisant de sa situation.

— Mais, répéta le second nouveau venu, le roi n’est plus dans le salon, Charlotte ne le trouvera pas; il est sans doute bien enfermé avec quelqu’une de nos belles ladys, de celles cjui SC donnent pour une promesse qu’il ne tient jamais.

— L’insolent! murmura le roi.

— C’est lui ! dit de même Richard.

— C’est mon frère ! ajouta avec effroi la belle lady, en se pressant contre le roi.

Charles, à cette découverte, retint à grand’peine un bruyant éclat de rire. Cependant la conversation de Ralph et de Juxon continuait.

— Sera-ce donc en vain, dit celui-ci, que j’aurai pris tant de précautions pour qu’il ne puisse nous échapper. Après avoir réussi au-delà de nos espérances, en donnant un passage à sa femme et à son fils, sur le brick de Downing, faut-il qu’il nous échappe la veille de sa mort.

— Et lorsque les fatigues de la route et du cachot ont délabré ses forces, ajouta Ralph, et qu’il y a lieu d’espérer qu’il ira à l’échafaud pâle et chancelant, comme un lâche et un assassin ! Macdonnel vient de me faire informer que ce soir il a eu plusieurs défaillances.

— Perdre cette occasion de détruire dans le peuple cette stupide admiration pour ce qu’il appelle les martyrs de la liberté; lui montrer celui, qu’après Cromwell, il considérait comme le plus saint d’entre tous; le lui montrer, dis-je, hagard, exténué de ce (ju’il croira être des remords, tremblant,

flétri, presque mort; aliî c’est un bonheur qu’il ne faut pas laisser échapper ! dit Juxon, et U faut prévenir le roi.

— Il ne faut pas vraiment laisser échapper le bonheur que j’attends, dit tout bas Charles, et ces deux braves conseillers viennent de m’en fournir le moyen.

L’état de Richard, durant ces entreliens, ne saurait s’exprimer. L’incertitude qui l’agitait avait pour lui-même quelque chose d’effrayant. Se sentir côte à côte avec Charles II, entendre Juxon et Ralph révéler enfin que celte protection qui lui avait ouvert, ainsi qu’à sa mère, le chemin de la Hollande, n’était qu’une traliison de plus; apprendre quelle féroce espérance agitait leur cœur, sentir tout cela et demeurer muet, immobile, glacé, c’était un supplice au dessus des forces de Richard. Quelques momens encore, et sans doute, il eût suc- ('ombé à l’envie de punir Ralph et Juxon au risque de sa tète et de celle de son père. Déjà, ses idées tournoyaient confusément, la rage allait l’entraîner, lorsqu’un mouvement considérable se fit entendre dans la salle voisine. Une voix frêle, mais vivement accentuée, dominait par intervalle et en se rapprochant, le murmure qui bruissait confusément.

— Le roi ! où est le roi ? criait une voix de jeune fille. Sire, mon frère, répondez-moi ! Charles, où êtes- vous?

Tout-à-coup la portière qui séparait le cabinet où étaient les personnes dont nous venons de parler, de la grande salle de réception, s’ouvrit vivement, et Charlotte s’y précipita. Avec clic, entrèrent plusieurs seigneurs, quelques dames et des valets armés de flambeaux: la plupart des courtisans, attirés à la porte, s’y étaient groupés comme un essaim d’abeilles. Lady Macdonnel, épouvantée, voulut se cacher; mais Charles, plus maître de lui-même, s’avança gracieusement vers sa sœur ; Richard était resté enfoncé dans le coin où il était placéj et l’étonnement était si grand que personne ne prit garde à lui, occupés qu’étaient tous les regards d’examiner le visage du roi et la coutenance de lady Macdonnel. Quelques regards furtifs s’échangeaient déjà entre les courlisjms, lorsque Charles eti prévint les malins commentaires en adressant la parole à Charlotte :

— Qui donc vous a dit, belle sœur, que je causais ici avec lord Juxoïj, sir Salnsby et sa sœur ? C’était comme un conseil de famille, et vous n’ôtesque la bien venue.

A ces mots, seulement, on s’aperçut de la présence dt’ l’évéque et du capitaine des gardes, et les mille plaisanteries, déjà toutes tirées, pour en percer à jour la réputation do la belle la<ly, rentrèrent au fourreau, fort désappointées. Salnsby et Juxon comprirent seuls, et tous deux s’inclinèrent en silence ; lady Macdonnel reprit quelque assurance, et l’on su|>jKJsa aussitôt qu’il s’agissait de quelque mesure politique. Cette opinion se confirma lorsque Charles ajouta eu adressant à Ralph, mais en i;^ardaut lady Macdonnel:

— Vous porterez au lieutenant de la Tour, lord Macdonnel, l’ordre de se tenir de sa personne dans la prison la plus sûre du château avec Barkstead, l’un des trois misérables qui doivent être exécutés domain à midi. Que du moment où il aura reçu cet ordre jusqu’à celui de l’exécution, il ne le perde pas un moment de vue. Des projets coupables de le délivrer sont venus justpi’à nous, et le lieutenant de la Tour me répond sur sa tête de ce prisonnier. Se tournant alors vers lady Macdonnel, il ajouta: — Je comprends, milady, qu’un pareil ordre vous contrarie, mais je ne puis plus long-temps écouter vos sollicitations, il faut vous résoudre à céder, vous savez que je suisinllcxiblc.

Lady Macdonnel baissa les yeux etréjwndit: J’obéirai, sire. — Juxon et Ralph, quoique interdits de ce qui se passait, avaient compris que Rarkstead était perdu, et leur haine, du moins en ce moment, ne demandait pas d’autre explication de cette singulière rencontre. Toutefois ils devinaient bien une partie de la vérité, c’esUà-dire que lady Macdonnel et le roi, cachés avant eux dans cette chambre à peine éclairée, ne s’y étaient pas occupés, à coup sùr, du sort des régicides; mais ils croyaient que l’ordre que venait de recevoir Ralph répondait à la conversation qu’ils avaient eue ensemble. Richard, lui seul, avait compris toute la duplictié féroce de cette précaution. Lord Macdonnel, ainsi enchaîné, laissait sa femme libre de se donner aux caprices dépravés de Charles 11, et c’é-«

lait Barkstcad qui payait d’uiie dernière torture celte infâme volupté du roi. Richard chercha un moment sa raison dans le conflit de pensées et d’horreurs qui affluèrent alors à son ame ; il était resté immobile, il demeura immobile encore : car, étonnement, rage, épouvante ou stupeur, il ne pouvait se rendre compte de ce qu’il éprouvait. Cependant la voix de Charlotte vint encore le frapper, et comme un vent frais elle dispersa l’orage qui roulait autour du cœur de Richard et y fit pénétrer un rayon d’espérance et de raison.

— Sire, mon frère, dit la jeune fille, sans doute il peut y avoir des projets coupables pour délivrer le colonel Rarkstead ; mais il y en aussi qui sont innocens, et tel est le mien, sire : car c’est de vous que j’en attends le succès, et ce que vous aurez fait vous-même ne peut vous sembler criminel. Je viens vous demander la grâce du condamné.

— La grâce de l’assassin de notre père, belle sœur! tu es folle, enfant. Dieu me punirait comme un nouvel Absalon : car la cause de mon père, aujourd’hui, c’est la vengeance, et pardonner, c’est la trahir.

— Et si c’était la servir, reprit la jeune fille, avec une instance résolue; la cause du roi, notre père, n’est point toute dans la vengeance, elle est aussi dans l’honneur qu’on peut rendre à sa mémoire et à son corps. Rarkstead seul, peut-être, peut vous enseigner où repose celui de notre père. Achetez donc ce secret au colonel, car il serait décent à vous d’élever enfin à Charles I*' une tombe où les fidèles Anglais, vous, sire, et moi peut-être aussi, nous puissions aller porter le tribut de nos pleurs.

— Nos pleurs ! répliqua Charles avec un léger mouvement d’impatience, nos pleurs et ceux de nos fidèles sujets, n’ont pas besoin d’un vain marbre pour rendre hommage à lamémoire du martyr ; ils ont souvent coulé et ne tariront jamais pour une douleur si légitime, mais le sang de ses assassins manque avant tout à sa vengeance, et je n’ai pas le droit de l’en sevrer.

— Cette proposition a été faite à Rarkstead ou à sa femme, je croit», et elle a refusé, dit Juxoïi, en s’avançant alors.

— Ma tante a refusé la vie de son mari ? s’écria Charlotte, cela n’est pas possible !

Ralph, alors, crut devoir prendre la parole, et il dit avec une amertume que contenait cependant le respect :

— Elle a refusé, du moins, la promesse que lui faisait ma mère, de demander à sa majesté d’épargner à Barkstead le supplice des traîtres, en faveur de cette révélation : et dans l’état d’effroi où il est depuis la condamnation, cette grâce n’était pas à refuser.

— Je sais, sir Salnsby, répondit la jeune fille, avec un mépris indicible, qu’ellea refusé cettegrace, je saismême qu’elle a refusé la vie de son mari, que vous lui offriez, à condition qu’elle me déciderait à vous épouser un jour. Je la remercie de ce refus !

— Qu’est-ce à dire ? reprit Charles II, d’un ton irrité, on dispose de ma volontés mon insu; ainsi donc, sir Salnsby, vous signez des grâces pour être protégé près de la beauté : mais c’est agir en roi, en usurpateur, et vous ne me semblez pas de taille à faire un second Cromwell.

— J’avais espéré, sire, répondit Ralph, confondu, qu’en récompense de mes services, que pour avoir arrêté le colonel....

— Aux chiens qui ont arrêté un noble ce»f, on donne les entrailles pour curée, di t avec colère Charles II, si vous voulez celles de Barkstead, le bourreau vous les livrera ; allez, portez l’ordre que je vous ai donné au lieutenant de la Tour, et ne reparaissez jamais devant moi.

A ces paroles insultantes, la pâleur habituelle de Ralph devint livide ; mais sur un signe de Juxon, il se calma et demeura. L’évêque s’approcha alors du roi, et lui dit à voix basse ei d’un air grave :

— Voilàles hommes qui meurent pour vous, sire, les hommes comme Salnsby acceptent tout de leur maître, excepté un affront aussi public : oubliez-vous que lui seul peut proposer et faire passer, à la chambre des communes, le bill contre les cadavres de Cromwell et de ses complices. Réparez donc le mal que vous venez de faire, sire ; il y va de l’honneur de

cç jeune liomitie ; il y va du «dut do la monarchie, que vous déshéritez ainsi de scs plus dévoués délcnsours.

Charles approuva d’un léger mouvement de tôle les paroles de Juxon, et s’avançant vers Ilalph, il lui dit avec cette courtoisie royale, dont il avait le tact mieux que personne :

— Bien que notre confesseur ne soit pas dans les hauts grades militaires, il en sait les convenances, monsieur, et il vient de me rappeler que j’y avais manqué. Ce n’est pas un capitaine qui est chargé d’ordinaire des ordres du roi, et je comprends que le capitaine à qui le roi les confie, mette quehpie hésitation à les exécuter; mais, sans doute, j’aurais <lroit dç me fâcher, si le colonel Salnshy tardait d’une seconde à m’obéir.

Ralph, dont la figure rayonna à ces derniers mots, s’inclina et sortità l’instant même. Le regard de mépris, dont Charlotte l’accompagna, fit bien au cœur de Richard, et pourtant elle ignorait que Ralph oubliait plus que sa honte personnelle et qu’il transigeait aussi avec le déshonneur de sa sœur. Au moment ou elle allait de nouveau s’adresser au roi, celui-ci l’interrompit brusquement:

— Assez! assez! belle sœur, lui dit-il, voici une affaire qui nous a arrêtés trop long-temps. Ne demandez rien, car il n’est pas bon que votre jeune beauté s’accoutume à des refus , et c’est tout ce que vous trouveriez chez moi : allons, finissons-cn et rentrons au bal.

— Pas avant que tu n’aies tenu ta parole royale, dit Richard en se levant et en s’avançant au milieu de la chambre.

La surjirise générale fut extrême; colle du roi, qui avait oublié entièrement l’inconnu, près duquel il était assis, ne fut pas sans un mélange d’effroi, en voyant que celui qu’il croyait être un courtisan qu’il rendrait muet avec une poignée d’or, était un homme tout-ii-fait étranger à sa cour. Richard s’était placé devant le roi ; son manteau brun, ouvert, pendait do chaque côté jusqu’à scs pieds, ses mains, dont l’une tenait son large feutre gris, tombaient comme son manteau, et sa tête découverte laissait flotter, sur ses épaules, ses beaux et doux cheveux blonds: il avait une large dague à sa ceinture

de cuir noir. L’inattciidii de son apparition prêtait sans doute quelque chose d’effrayant et de solennel à son attitude: car un silence glacé, ui\e attente universelle remplacèrent, soudainement, le mouvement qui rameuait tout le juionde vers la grande salle de réception. Mais ce silence et cette attente prirent un caractère bien plus profond d’intérêt, lorsque Charlotte, poussant un cri, s’élança dans les bras de l’inconnu, en disant:

— Richard! ô Richard!

— Qui? Richard! s’écria le roi stupéfait et en considérant ce qui se passait avec des yeux effarés.

— Moi, Richard Barkstead, réjwndit le jeune homme, qui viens vous sommer de me donner la grâce de mon père.

Le mouvement qui s’opéra à cette surprenante déclaration, fut un vrai œup do théâtre ; quelques uns se reculèrent épouvantés, comme s’ils avaient découvert la tète d’un serpent parmi des fleurs qu’ils caressaient ; mais les femmes regardèrent plus attentivement, car la beauté de Richard était alors dans toute sa pureté. Charlotte, appuyée sur lui , le contemplait avec des regards où Richard pouvait lire , qu’il n’avait pas perdu cette {xrssession complète de l’ame de Cliarlotte, qui dès l’enfance les unissait si puissamment. Charles U, mécontent, se promenait dans la chambre, froissant son gant avec colère et comme cherchant un expédient pour échapper à l’obligation qu’il s’était maladroitement imposée. Lady Macdonnel était plus Interdite que jamais.

Tout-à-coup, Charles s’arrête devant Richard, et lui adressant brusqueruent cos mots :

— Hé bien! jeune homme, lui dit-il, demande-moi ta vio, car tu as mérité la mort pour t’être introduit ici, et t’être approché de moi, armé de ce poignard! c’est un assassinat que tu préméditais.

— Je suis entré ici, répondit Ricard, pour obtenir par un moyen quelconque la vie de mon père ; quant à un projet d’assassinat, vous savez mieux que personne que j’aurais pu l’exécuter si je l’avais formée; et cette noble dame peut témoigner de la vérité de mes paroles.

Charles, de plus en plus dépité, aperçut lady Macdonnel qui, déjà j>âleet chancelante, semblait prête à s’évanouir; il ne savait que résoudre, car il ne voulait ni pardonner, ni perdre sa nouvelle conquête. Il recommença sa promenade agitée et reprit encore soudai nement :

— Après tout, qu’ai-je donc promis? de t’accorder une faveur, un titre, que sais-je ! mais je ne t’ai point dit que je casserais, pour toi, les arrêts de mon parlement; je ne suis pas au dessus des lois.

— Vous m’avez engagé votre parole royale de m’accorder ce que je vous demanderais! cette noble dame le sait, répliqua Richard.

— Oui, sire, ajouta lady Mactlonnel d’une voix défaillante, c’est ainsi que vous avez promis.

Charles la considéra ; en ce moment elle lui parut plus belle que jamais ! il oublia donc et sa vengeance et sa résolution de ne pardonner à aucun régicide , et il dit avec une sorte de satisfaction :

— Hé bien donc, qu’il soit fait comme Dieu le veut, car lui seul a pu me pousser à engager si imprudemment ma parole royale à un inconnu , et lui seul a pu faire que cet inconnu fût le fils du régicide Barkstead ; sa main se découvre aisément dans cette réunion d’étranges circonstances. Va donc ! jeune homme, tu auras la grâce de ton père!

— L’aurai-je sur-le-champ , sire ?

— Il sera temps de l’expédier demain matin, dit Juxon ; on vous l’enverra.

— Mon oncle est perdu! dit tout bas Charlotte à Richard ; demande la grâce sur l’heure , ou d’ici à demain Juxon aura détruit tout ceci.

— Pardonnez, sire , mais si votre clémence est aisée à votre cœur, dit Richard, il ne peut que vous être doux d’ajouter à la grâce de mon père la faveur de me la remettre immédiatement; si, au contraire, cette clémence est un effort, délivrez-vous tout d’un coup, d’un combat qui vous coûte et qu’il vous faudrait demain renouveler tout entier.

— Tu as raison , jeune homme ; allons! page, qu’on m’apporte un vélin royal et une plume.

Juxon essaya de faire quelques objections ; mais Charles H ne lui en donna pas le temps , et lui répondit même assez sévèrement. Puis il s’approcha de lady Macdonnel et lui dit à voix si basse qu’elle seule put l’entendre :

— Tu viendras, n’est-ce pas, belle lady ? car c’est pour toi seule, c’est pour l’ivresse de tes baisers que j’accorde cette vie ! Tu viendras, n’est-ce pas?

Lady Macdonnel répondit en baissant les yeux. Pendant ce temps Charlotte parlait à Richard avec une rapidité singulière et d’une voix aussi basse.

— Écoule, lui disaitrelle, dans quelques jours je quitte Ix)ndres, je vais à Great-House , sur la route de Windsor. Viens la nuit , tu siffleras trois fois comme lorsque tu ap|x;lais Phann ; je reconnaîtrai ce signal , je descendrai, je te parlerai ; j’ai beaucoup à te parler ; mais à Londres, c’est impossible , tu en sauras la raison : entends-tu, à Great-House? trois coups de sifflets!

— Oui, lui répondit Richard, dont les regards, plongeant dans les yeux de Charlotte, semblaient y chercher l’ame de la jeune hile et y porter la sienne. Oui !... 11 ne put en dire davantage, sous l’oppression que lui faisait éprouver tant d’émotions réunies.

Enhn, un page arriva chargé d’un vélin sur lequel était imprimé le sceau royal ; il tenait une plume , une large écritoire d’argent et une espèce de petite planchette en Ijois d’ébène, incrustée d’argent. Il posa le vélin, la plume et l’écritoire sur la planchette et la présenta au roi, la soutenant de façon à ce qu’il pût écrire debout. Cependant, au moment où Charles s’approchait pour prendre la plume, Juxon s’avance et, grondant le page de sa gaucherie et de sa maladresse , il s’em- |)are de cette sorte de pupitre et se place lui-même devant le roi , en l’élevant en l’air de ses deux mains. Aussitôt Charles II se met à écrire ; mais il n’avait pas encore tracé une ligne , que Juxon, qui le suivait attentivement del’æil , fait semblant de lâcher la planchette. Elle se renverse, tout tombe, vélin et

LES JXEQX CADAVRES. IQQ

s'emparèrent de Richard dont Ja stupéfaction l'avait rendu immobile, et le reconduisirent par le petit escalier jusqu'à l'entrée du parc. Il eut à peine le temps d'entendre la voix de Charlotte, qui lui dit tout bas :

— A Great-IIouse !

Enlin, au moment où les soldats l'abandonnèrent , il était encore dans cet état de stupeur et semblait ne pouvoir en sortir, lorsque la voix d'Andlay, qui l'avait suivi et qui avait été le témoin muet de toute cette scène , le rappela à lui-mème par ce peu de paroles :

— C'est la haine de Juxon qui aprévalu.

— 0 ma vengeance ! ma vengeance ! murmura Richard d'un ton qui eflraya Andlay , quelque accoutumé qu’il fût à ses transports. Ils s’éloignèrent en silence : le docteur regagna sa maison et Richard alla ajouter ce dernier coup aux horribles douleurs de sa mère.

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