‹ Les deux cadavresChapitre 16 sur 37 · LA TOUR · texte numérisé non relu

LA TOUR

Le matin du 19 avril, raistriss Barkstead , son fils, le docteur Andlay cl Jacq lies Downing, étaient à la porte de la Tourqui fait face à Churcli-llill ; le jour commençait à poindre , et de différens côtés arrivaient les personnes qui, presque toutes silencieuses et isolées, venaient prendre leur rang pour pénétrer dans la fortercs.se. Là, se trouvaient la famille et les amis du colonel Okey et désir Miles Corbet. Chaque arrivant allait se placer auprès du groujw àla parenté ou à l’intimité duquel il appartenait. là, un mouvement de tète inaperçu , l’échange d’un regard, une main douloureusement pressée tenait lieu de salut. Quelquefois une larme brillait dans l’œil de ceux qui

attendaient, lorsque arrivait un ami plus intime du condamné. C’était une sympathie donnée à une douleur qu’on sentait devoir être plus cruelle. Cette arrivée successive et ce rang pris silencieusement avaient quelque chose de triste et de religieux, comme l’arrangement d’un convoi un jour de funérailles. Cependant, au milieu de cette douleur qui devait étreindre jusqu’aux entrailles ceux à qui on enlevait, par le supplice, leur mari, leur père ou leur ami , au milieu de cette douleur, se fit jour un sentiment qu’on pourrait appeler anglais. Que Richard éprouvât ce sentiment , cela se conçoit aisément, mais qu’il arrivât jusqu’à l’ame de mistriss Barkstead, cela ne peut s’expliquer que par cette faculté de l’homme, de s’imprégner des idées qui remplissent l’air autour de lui ; ces idées fussent-elles étrangères à sa nature, comme il arrive qu’une Heur inodore se parfume dans l’atmosphère embaumée où elle vit. Ainsi, mistriss Barkstead , femme timide et réservée, qui avait toujours craint et évité l’éclat des manifestations politiques, la douce mistriss Barkstead mesurait d’un œil inquiet la ligne qui se formait à la suite de chacun des trois groupes qui étaient placés près de la porte d’entrée. Plusieurs fois elle regarda les rangs des amis ou partisans du colonel Okey et de sir Miles Corbet, et elle reconnut avec douleur qu’ils étaient plus nombreux que ceux de son mari.

— Richard , dit-elle tout bas à son fils, notre malheur ne manque d’aucune affliction , nous avions bien peu d’amis ! Hélas ! la faiblesse du colonel a-t-elle donc détourné de lui la vénération de tant de nobles cœurs qui le chérissaient? Car ce ne peut être la crainte, puisque tu vois que les amis du colonel Okey et de sir Miles Corbet sont presque tous ici.

— Hélas! ma mère , répondit Richard, je ne sais qu’en penser; comme vous dites. Dieu ne nous épargne aucune torture de l’épreuve; qu’il soit béni puisqu’il a mesuré notre courage à notre douleur. Un ami nous manque pourtant, sur lequel je comptais comme sur moi-méme. S’il ne venait pas ce serait une triste déception jwiir moi.

Comme il disait ces mots, on cfitondit le pas mesuré d’un grand nombre de personnes, et l’on supposa qu’un bataillon

venait îi la Tour pour renforcer l'escorte des prisonniers. Cependant, comme le jour n’était pas tout-à-fait levé et que le brouillard était fort épais, on ne pouvait rien distinguer. Ce ne fut donc qu'à quelques pas de la porte que Richard reconnut Tom Love, suivi de plus de quatre cents personnes ; Richard s’élança vers lui et l’embrassa les larmes aux yeux ; mistriss Barkstead lui tendit la main en signe de remerciment, et Jacques Dovsning et Ândiay se mirent à battre des mains ; tous les amis de Barkstead, déjà arrivés, imitèrent l’exemple du docteur et du capitaine, et la troupe fut accueillie par de bruyans applaudissemens.

— Après vous avoir quittés, il y a quelques heures, dit Tom Love à mistriss Barkstead , je suis rentré chez moi ; tout d’abord , j’ai éveillé, avec quelques coups de nerf de bœuf, mes paresseux de garçons qui, au premier moment, ont paru surpris de cette manière de les appeler. Mais j’avais mou idée. Si j’avais été les tirer, l’un après l’autre, par les bras ou par les jambes, il se serait passé une heure avant qu’ils eussent baillé, qu’ils eussent étendu les bras, les jambes, et qu’ils se fussent frotté les yeux; au lieu que comme cela, avec deux ou trois tours de nerf de bœuf, j’ai eu tous mes gaillards sur leurs pieds et dégourdis comme des moineaux, avant une minute. Je leur ai expliqué alors qu’il fallait courir chez tous les amis du colonel Barkstead, et les avertir de ne pas manquer à son exécution, ce matin; je leur ai dit de les prier de se réunir chez moi , qui ne suis pas éloigné de la Tour, et de les prévenir qu’ils y trouveraient de bonne ale pour tout le monde et quelques bouteilles de vin pour les plus huppés. Mes braves garçons, en apprenant ce dont il s’agissait, m’ont remercié comme leur père. Vous voyez que je ne m’y suis pas trop mal pris : car il me semble que vous mettriez les souteneurs du colonel Okey et de sir Miles, au bout les uns des autres , qu’ils n’arriveraient pas à la moitié des nôtres.

— Je le vois, dit Richard, et je vous eu remercie. Love.

— 11 y a dans ces gens-là, répliqua tout bas le boucher , des hommes qui soutiendraient l’effort d’une foule de mille braillard? ! lié bién ! le colouel bat la mesure trop vite avec les

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délits, noos l’erttouf d'ans et personne ne te verra? Savez- vouiî (Quelque chose sur son état?

— Rien, répotidil Richard, mais le docteur est tranquille.

— Ï1 est donc ici? a-t-il sa fiole? Voyez donc, ajouta Tom Love, èn faisant remarquer à Richard l’air animé du docteur, il la tient à la main ! il la goûte ! Tue Dieu ! que! air joyeux ! il parait enchanté.

Rs'approchèrent tous dëuX du docteur qui causait vivement avec Jacques Downing. Dès qifil les aperçut, il leur adressa vivement la parole.

— Voyez, dit-il, ce présent du capitaine, voici qui vatut mieux que tous les élixirs du monde! Sentez! vraiment c’est un parfum divin et une Saveur parfaite.

— Qu’est-ce donc? demanda Richstrd.

— C’est, répondit Downing, une liquetfr que j’ai rapportée de mes voyages dans les mers du NouVcaû-Monde ; celle-ci vieirt des Antilles, et a été fabriquée à la Jamaïque.

C’est admirable! répétait à chaque instant Andlay, en examinant soigneusement la bouteille et en fa portant à chaque instant à son liez ; et je suppose que c’est à Barkstead que VOUS destinez ce précieux flacon.

— Rélas! repartit le capitaine, après avoir été, bien malgré moi, complice de l’arrestation du colonel, je lui apporte le secours qu’aucun soldat rte peut refuser à un autre ; je viens Taider à mourir en brave, comme il a vécu: car il ne faut pas qu’il tremble devant une potence, après avoir souri devant le feu de vingt canons; donc , si un verre ou deux de ce rhum peuvent le soutenir, j’aïnrai moins de désespoir de ce qui s’est passé h bord dn Bristol .-

— Mettons notre espérance en' Dîeu , reprit nristriss Barkstead, qui s’était approchée pendant cet entretien, et dont te courage, on ce moment, débarrassé qu’il était des fausses espérances et des inquiétudes qui l’accablaient , s’était développé tout entier , comme grandit une plante qu’on a dégagée des herbes parasites.

Quelques minutes se passèrent encore, et la porte de la Tour s’ouvrit : on admit, sans difficdlté, toutes les personnes qui dé-

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sirèreiit entretenir les condamnés. Richard et mistriss ^kstead, tourmentés de la crainte cpie lé colonel fût encorè dans cet état d’abattement qui les désespérait, ne permirent qn’èt peu de personnes de les suivre dans la prison. Cè fut le docteur qu’eHe choisit le premier; Tom Love et Downing obtinrent la môme laveur. Ils s’avancèrent tristes et découragés , dans les détours de ces nombreux corridors où Barkstead avait commandé. Il serait difficile de se figurer Pinqniétude pénible qui arrêta un moment la main de Richard, lorsqu’il poussa la porté de la chambre où était son père. lise présenta le premier, retardant pour les autres, autant qu’il le pouvait, le douloureux spectacle qu’il croyait rencontrer. & crairtté ne cessa' pas, lorsqu’il eut pénétré dans la cltambro r car il vit son père à genoux, la tête appuyée dans ses mains ; le brait des clés et des gonds, qui venaient de crier h ses oreilles, hfc Semblait pas môme l’avoir arraché à son anéantissement. Richard appela son père d’une voix presque éteinte ; le colonel ne répond! t pas, et tous ceux qui étaient entrés avec Richard, se regardèrent entre eux, interdits et confus : Tom Love gronda sourdement, Richard, d’un geste, lui demanda grâce pour la fiûblesse du colonel, et s’avança vers lui en pleurant.

Dans ce moment, Barkstead se releva; sa figure était <»lme, scs yeux, à moitié couverts par ses longüès paupières, semblaient déjà regarder la terre d’en haut. Sa toilette était faite avec un soin particulier; nulle altération dans sès traits , nul tremblement dans sa voix, une démarche assurée, Barkstead avait tout l’aspect de l’homme fort et sûr de lui-mème , pour qui la mort n’est qu’un triomphe. La joie qu’en éprouvèrent sa femme, son fils et ses amis, remplit leurs yeux de larmes. Un sentiment inconcevable de satisfaction vint se mêler à la douleur de cette dernière entrevue. Le malheur qpio chacun attendait en perdant une de ses circonstances les plus douloureuses s’allégea plus qu’on ne saurait dire , au cœur de ceux qui le supportaient. Certes, la douleur de voir périr son époux et son père, eût été plus cruelle pour mistriss Barkstead et Richard, qu’elle ne le devint alors, s’ils n'avaient pas craint» un moment avant , de le voir mourir en l&che. Ce qui leu*’

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restait de malheur était aussi grand que ce qu’ils en avaient jadis pu prévoir, et cependant ils en souffrirent moins par cela seul qu’ils avaient été menacés d’une douleur plus vive ; ce fut donc avec un calme inespéré, avec une tranquillité solennelle que se firent tous les apprêts pour le départ. Barkstead serra la main à son fils et à tous les hommes présens, il embrassa seulement sa femme sur le front et répondit plus gaîment qu’il ne l’avait jamais fait, aux questions qui lui furent adressées sur sa santé. Andlay lui dit alors, en lui présentant la fiole qu’il tenait de Downing :

— Voici , colonel , un consolateur comme n’en pourraient fabriquer les plus savans alchimistes de Londres; goûtez-le , il vous réconfortera le cœur et vous soutiendra dans le combat que vous allez livrer.

— Mon consolateur est au ciel, repartit Barkstead ,. je l’ai appelé dans mes prières et il m’a répondu. Comme tout ce que j’ai fait a été pour sa gloire et pour celle du peuple qu’il protège, il ne m’abandonnera pas au haut de mou calvaire, bien qu’il fût permis à un indigne chrétien comme moi de succomber sous sa cioix, lorsqu’il est écrit que Jésus-Christ plia les genoux sous la sienne et qu’il appela le Seigneur à son aide.

— Je le crois, repartit Andlay, mais Dieu nous a donné les armes delà terre pour nous soutenir et nous défendre; goûtez ce précieux breuvage, il vous fera braver les fatigues temporelles qu’il vous reste encore à subir.

— Oui, mou père , dit Richard , prenez cette liqueur , c’est un suc précieux que le capitaine a apporté des terres les plus éluignées. Cet élixir vient de la Jamaïque?

— Est-ce vrai ? s’écria Barkstead, en saisissant le ûaeon avec une joie inspirée, et en le contemplant attentivement; est-il vrai que cette liqueur vienne de la Jamaïque?

— Sur mou honneur, répondit Downing, je l’en ai moimème rapportée.

— Je la reçois donc comme un présent du ciel , reprit Barkstead. Ce fruit de la plus noble conquête de Cromwell, ce ii’cst pas un vain hasard qui le fait remettre dans mes mains à l’iicure de ma mort. Ne semble-t-il pas que le génie du Pro-

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lecteur plane sur les enfans de l’Angleterre et accompagne leurs pas jusqu'à leur dernier soupir! Qu’il soit donc fait comme Dieu l’ordonne ! je bois cette liqueur à la gloire de Cromwell ! Que cette eau soit pour moi, à la fin de mes jours, comme celle du baptême à leur commencement , un gage de réconciliation entre l’Immanité pécheresse et mortelle, et l’éternelle et infaillible divinité!

Aussitôt il versa quelques gouttes de rhum dans un verre, et l’ayant élevé vers le ciel, il le but d’un seul trait. Il avait à peine achevé que le bruit des traîneaux retentissant sur les pavés de la cour, se fit entendre; il se mit à la fenêtre; et, après avoir considéré celui qui lui était destiné, il se retourna versAndlay et lui dit:

— Voici sans doute ma dernière couche, docteur, car ils n’en accorderont pas une au misérable corps qu’ils déchireront en lambeaux.

— Oh ! s’écria Tom Love avec colère, puissent-ils vous ouvrir une tombe honorable et décente! ou bien les tombes royales auront été vainement creusées pour garder les ossemens des maîtres de l’Angleterre!

Richard, d’un coup d’œil significatif, imposa silence à Tom Love ; et, un moment après, un officier de la Tour vint annoncer à Barkstcad que tout était prêt et qu’on n’attendait plus que lui. Barkstead, après l’avoir remercié, pria sa femme de lui rendre les derniers soins qu’exigeait sa toilette. Elle attacha sur son épaule son long manleau brun, ctlui romil, après l’avoir la'ossé, son feutre à larges bords, ainsi qu’elle faisait autrefois, lorsqu’il sortait pour une promenade. Les chevaux piaffaient dans la cour; huit heures étaient sonnées, lord Macdonnel entra lui-même pour enjoindre au condamné de ne pas retarder davantage le départ.

Pour mistriss Barkstead seule, ce moment était celui de la séparation, car Richard et les autres comptaient bien accompagner le colonel jusqu’à Tyburn.

Le courage de mistriss Barkstead eut, à ce moment, cette fatale mesure qui donne au malheur toute sa portée ; ce courage ne fut point assez grand jwiir qu’elle pfit réprimer ses

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cris et ses larmeS, et poor qu’ü ne fallût pas dértotiep ses bras attachés avec désespoir au cou de son mari ; elle ne fut point assez forte pour vaincre les sanglots, les convulsions <^i brisaient sa poitrine et ébranlaient son corps, sans cependant avoir cette heureuse faiblesse qui, en la plongeant dans un long évanouissement, l’eût sauvée de ces horribles déchiremens.

Richard, le docteur et Downing, parvinrent à l’arracher des bras de son mari, et celui-ci dit à son fils au moment où elle cachait sa tète dans son sein.

. — Après Dieu, à qui j’ai demandé pour elle la résignation et l’espérance, c’est à vous, Richard, que je la confie; n’oübliez pas qu’elle fut le bonheur de tous les jours que j’aî vécu , et que tant qu’elle vivra elle sera l’honneur des femmes.

Pour toute réponse, Richard pressa sa mère dans ses bras, et se dégageant à son tour de ses embrassemens, il ta remit à Tom Love, et suivit son père dans la cour, où le traîneau Pattendait. Pendant qu’ils descendaient, mistriss Barkstead aj’ant repris sou courage, voulut parler encore à son époux ; Tom Love s’y opposa ; mais forcé malgré lui de s’attendrir à ses prières, il lui promit qu’elle le reverrait avant qu’il n’arrivât à Tyburn. H s’éloigna donc avec elle, évitant de passer par la cour où se trouvait Barkstead et ils sortirent tous deux de la prison.

Pendant ce temps, le colonel s’approchait de la porte de la Tour, qu’on nomme porte du Lieutenant et à laquelle il avait tant de fois reçu les honneurs militaires dus à son commandement. Richard, les yeux fixés à terre, semblait éviter de regarderces murs, dont le souvenir, rapproché de ce qui se {passait, pesait à la fois à son orgueil et à sa tendrosso. Mais déjà Barkstead, délivré en son ame de tous ces liens personnels cpii enchaînent les hommes, regardait avec complaisance les lieux par où il passait. Cette comparaison, qui se tournait on amertume au cœur do son fils, lui rassérénait l’amc, et comme un dernier exemple des vanités présomptueuses et des infortunes de ce monde, elle reportait vers le ciel ses uniques et extrêmes pensées. Downing lui ayant dit tout bas: — Et pourtant ceci fut votre palais? ici, vous avez possé<lé dos trésors ; il répondit :

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Le que je vais habiter et les trésors que je possède sont autant supérieurs à ce que j’ai perdu que i’ame l’est au ■ corps et l’immortalité à la vie : car mon palais sera le ciel, et mon trésor est le calme de ma conscience.

En parlant ainsi, ils arrivèrent à l’endroit où le traîneau était arrêté. C’était un énorme cadre de bois ayant à peu près six pieds de longueur sur trois et demi de largeur , et formé par quatre poutres solidement assujéties les unes aux autres. Des planches assez minces, clouées eu travers, en remplissaient le vide d’un côté ; c’était sur cette espèce de plancher que l’on asseyait le condamné ; l’autre côté de ces quatre pièces de bois était garni d’épaisses bandes de fer qui empêchaient que le pavé ne les us&t trop rapidement.

— Voici mon char de triomphe, dit Barkstead en souriant et en posant le pied sur cette lourde machine. Il s’assit alors et lit signe au conducteur do partir. Al’instant où il allaitse mettre en marche , il entendit derrière lui le bruit des autres traîneaux qui, des cours plus éloignées de la prison, venaient rejoindre le sien. Il se retourna et vit ses deux collègues. Tous trois se saluèrent comme des convives qui se rendent au même festin , et le char de Barkstead sortit le premier de la Tour.

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