‹ Les deux cadavresChapitre 18 sur 37 · ZZ · texte numérisé non relu

ZZ

Elle éleva la voix et regarda Ralph en prononçant ces derniers mots :

— Que veux-tu ? dit Barkstead, qui ne comprenait pas ce que demandait lajeune fille.

— A défaut do ma volonté, trop jeune pour être puissante, répondit Charlotte, à défaut d’un prêtre qui n’oserait lier, sans l’aveu du roi, la destinée d’une fille d’Angleterre ; vous, mon |ière, dont la mort va sanctifier les paroles, héuissez-moi comme la fiancée de Richard Barsktead, et que cette bénédiction brûle et dévore ma vie comme la malédiction d’un père, si jamais je l’oublie ou si j’en romps le lien sacré.

Elle se mit à genoux à ces mots et Richard à côté d’elle. Ralph, le sabre levé, se précipita vers le milieu de la charrette, pour frapper le condamné dans sa rage, et prévenir le bourreau. Le shérif, élevant la baguette d’ébène qui était le signe de sa dignité, opposa ce frêle morceau de bois à la large épée de Ralph, et cette épée s’arrêta sans frapper la baguette ; car cette baguette c’était la loi, et la force brutale du colonel des dragons du roi n’osa pas y toucher, tant le respect dû à sa puissance dominait même les plus décidés à la méconnaître. Chacun était resté immobile. Ralph, le sabre levé, le shérif tenant sa l)aguettc entre ce fer et la tête de Barkstead. Celui-ci, calme comme s’il eût été sous l’abri du plus épais bouclier, leva les yeux au ciel, invoqua le Seigneur et prononça tout haut ces paroles ;

— Charlotte Stuart, je te bénis comme fiancée de Richard Barkstead ! Richard Barkstead, je te bénis comme fiancé de Charlotte Stuart !

Ces mots excitèrent un long murmure dans la foule ; le nom de la sœur du roi courut de bouche en bouche, allumant la curiosité comme une traînée de poudre enflamme les charges d’une mine.

— Je suis forte contre la vie maintenant, s’écria Charlotte ; vienne l’avenir, je l’attends.

Profitant aussitôt de la stupéfaction et du trouble qu’avait causés son action, elle descendit rapidement de la charrette et Richard seul entendit qu’elle lui disait tout bas :

LES OEtlX CABàV&ES.

— A GreatrHouse !

Chacun la suivait des yeux. Elle s'avança vers l'officier qui avait accompagné et protégé le cortège de Barkstead ; sur un signe il lui ouvrit un passage avec scs soldats, et la précédant dans sa course rapide, il lui fit bientôt traverser la foule. Ce qui surtout aida sa retraite fut que, presqu’au même instant qu'elle s'éloignait, les traîneaux du colonel Okey et de sir Miles Corbet arrivèrent sur la place et que l'attention du peuple, qui n'avait rien compris à cette scène, s'adressa de nouveau aux condamnés et à leur supplice.

— Maintenant, dit le shérif, le temps est venu ! Parlez, colonel Barkstead, et n'oubliez ]>as que vous ne devez rien dire pour la justification de votre crime.

— Qu'on le pende ! qu’on le pende ! cria Ralph, pendez-le avant qu’il ne soit tout-à-fait mort ! ne voyez-vous pas qu’il s’évanouit?

Aussitôt, de la pointe de son sabre, il piqua le dieval attelé à la charrette pour la faire avancer. Le cheval se cabra et se débattit, mais la charrette demeura immobile. C’est que Tom Love avait passé un levier dans les rets de la roue, et que, tenant ce levier de sa main de fer, les efforts du cheval furent impuissans à ébranler la charrette d’un pouce. Ralph, furieux et trompé dans toutes ses atroces espérances, rugissait et ordonnait au bourreau, avec d’effroyables menaces, de faire avancer la charrette. Mais la voix du shérif intervint encore, et la loi, si indignement violée dans l’arrestation et le jugement du colonel, fut du moins respectée dans son supplice.

Barkstead levant alors les yeux au ciel, dit d’une voix ferme :

— J’espère qu’on nous laissera dire ce que nous avons sur la conscience, soit que nous nous estimions coupables, soit que nous soyons innooens : car ce n’est pas l’benre maintenant de mentir à Dieu ni aux hommes , c’est l’heure de la vérité.

— Parlez donc, reprit le shérif !

Barkstead prit la parole ; il dit :

— Je demande que Dieu m’assiste à mon heure suprême et je le lui demande, avec l’espérance d’une ame qui a regretté tous ses péchés. J’en ai demandé pardon , en mon cœur , à

Dieu et à tous ceux que j’ai offensés. Vous qui m’entendez, s’il en est parmi vous qui puissent élever une parole contre moi, je vous implore de me pardonner, car je me repens. Vous qui recueillerez, en dehors de cette enceinte, des accusations contre moi, priez ceux qui reprocheront quelques fautes à ma vie, de me pardonner, car je me repens !

On entendit à ces paroles un long murmure ; il s’y mêlait de la tristesse et du mécontentement. Barkstead reprit :

— Oui, je me repens pour ce que j’ai fait de contraire aux commandemens de Dieu, qui ordonnent la douceur, la patience et la charité ; mais, s’il en est ici, s’il en est ailleurs qui m’accusent pour la cause de ma mort, qu’ils se taisent, car je m’en glorifie ! je m’en glorifie devant vous et devant la terre ! je m’en glorifie devant Dieu !

Le shérif leva sa baguette pour arrêter Barkstead, mais c’était inutile. Les acclamations du peuple éclatèrent comme un tonnerre et suspendirent son discours mieux que n’aurait pu faire le meilleur b&illon. Ces acclamations, mêlées de cris et d’applaudissemens, durèrent avec une frénésie inexprimable, jusqu’à ce que le colonel Okey parut sur la charrette et annonça par sa présence qu’il allait parler.

On l’écouta. Apres lui, on écouta sir Miles Corbet, et aucun d’eux ne confessa comme crime le jugement pour lequel il mourait. Mais cette bruyante confirmation de la sentence prononcée contre Charles I'"' ne reprit pas à leur discours le caractère exalté qu’elle avait eu aux paroles de Barkstead.

Cependant ces discours s’achevèrent, et l’office dés bourreaux commença.

Après avoir extrait ce que nous venons de raconter des procès-verbaux de la mort et de l’exécution de ces trois r^cides, nous ne suivrons pas le greffier du shérif dans le détail affreux du supplice des condamnés. Ils nous importe peu de savoir que les convulsions de l’un durèrent une minute de plus que les convulsions de l’autre ; que le colonel Okey brisa dans son agonie les liens qui attachaient ses mains et qu’il les leva en

signe de malédiction sur ceux qui l’entouraient ; que sir Miles Corbet poussait encore de longs soupirs que ses entrailles fumaient déjà sur le brasier. Toutes ces affreuses circon.staiices ne sont rien pour notre récit. C’est l’ame des partis et non leurs actions que nous avons cherché à étudier. Qu’il nous suffise donc de dire que Ralph Salnsby et Richard demeurèrent tous deux témoins jusqu’au bout de cette terrible exécution. Tous deux, ils semblèrent la savourer, chacun selon sa position ; l’un s’enivrant de joie, l’autre se saturant de douleur. Puis, quand tout fut fini, ils se regardèrent, échangèrent un sourire entre eux, et s’éloiguèreut en môme temps de Tyburn.

Page 1