‹ Les deux cadavresChapitre 19 sur 37 · ARRÊT DU PARLEMENT · texte numérisé non relu

ARRÊT DU PARLEMENT

Maintenant, il est juste de supposer que la plupart de ceux f^ui liront ce récit diraient à l’auteur , s’il était à côté d’eux : Pourquoi ce livre s’appelle-t-il les deux cadavres ? Véritablement, voilà sept ou huit des acteurs de cette histoire morts ou exécutés, et par conséquent voici autant de cadavres qui ’ ont droit de compter dans le titre. Est-ce que l’auteur pense que le titre d’un livre est devenu, ainsi qu’un titre de noblesse, la chose la plus insignifiante du monde, et qu’ils ne prouvent plus rien l’un et l’autre pour ou contre celui qui les porte I ou bien fautril l’accuser, comme quelques uns de ses jeunes et illustres confrères, d’avoir épuisé son imagination à trouver à son œuvre un nom bizarre et saisissant ; libre ensuite à lui de débiter , sous cette prétentieuse annonce, une histoire toute simple et toute vraie ?

Avec le dédain convetiable que tout écrivain doit avoir pour la critique, sans abandonner rien de ce privilège d’auteur qu’a

LES PEUX CAPAVEES.

tout homme de lettres, de traiter de sots et d’ignoraas ceux qui ue reconnaissent pas la supériorité de tout ce qu'il écrit, je crois devoir m’empresser de répondre à ces observations.

En cherchant à représenter avec détail le coin le plus obscur d’un immense tableau ; en prenant pour ma toile de chevalet les personnages , que, jusqu’à présent, les peintres d’histoire avaient relégués dans l’ombre, je n’ai pas pu échtqjper aux vérités cruelles de la source où je puisais. Peutron s’étonner, dans un récit qui traverse les années de la révolution et de la restauration anglaise, de rencontrer des condamnations, des gibets et des bourreaux. Ce n’est donc pas sur ce nombre de morts et de suppliciés que je dois m’excuser, c’est sur le choix que j’ai fait des uns et le mépris que j’ai eu des autres. Voici mes motifs.

Pour la plupart des personnages qui ont vécu et qui sont morts dans les premières pages de ce livre, tout fut fini avec la vie, et une fois livrés à la terre, ils y pourrirent sans la soulever d’un pouce. Mais, pour deux de ces personnages, il n’en fut pas ainsi : car la haine des partis , s’emparant de leurs cadavres et les redressant de son galvanisme politique, leur prêta une vie posthume qui pesa encore sur l’Angleterre et enfanta sa part des malheurs qui la déchirèrent : Ces deux cadavres sont ceux de Charles l'f et d’Olivier Cromwell.

On se rappelle sans doute la vaine tentative de Charles U pour reitdre au corps de son père les honneurs funèbres : on n’a pas oublié non plus l’insinuiUion de Juxon à son maître au sujet du bi 11 que devait rendre la chambre des communes contre les restes de Cromwell ; c’est ici que commence la justification de mou titre.

Cependant, depuis la mort de Barkstead, rien n’était changé dans 'la situation des héros de notre histoire et l’on était déjà arrivé au mois de janvier 1663. Ricltard vivait, retiré avec sa mère, dans sa maison jadis si joyeuse. Souvent Andlay, quelquefois Downiug, venaient jeter une distraction dans leur retraite. Love , seul fidèle à leur malheur, arrivait diaque soir leur apportant des nouvelles de Londres et de la cour. La plupart du temps il s’a^ssait de persécutions contre les puritains,

LES DEUX CiDAVKES.

ou des folles dépenses du roi , auxquelles ne pouvaient sufiBre ni les douze cent raille livres sterling que lui avait votées le parlement, ni la pension que lui faisait la France, ni la part secrète qu’il retirait des confiscations et des libéralités qu’il en faisait, ni le prix du port de Dunkerque, qu’il vendait à Louis XIV.

D’un autre côté, Charlotte, enfermée chez lady Sainsby, n’avait pu communiquer avec Richard. Son audacieuse démarche, le jour de l’exécution de Barkstead, avait eu pour résultat de la soumettre à la plus scrupuleuse sur\'eillance ; et diverses circonstances ayant empêché son voyage à Great-House, rien n’avait rapproché les deux fiancés. Sir Ralph Sainsby, colonel des dragons du roi, poursuivait avec persévérance ses projets d’ambition. Son amour pour Charlotte était devenu une passion dont la violence, bien que renfermée en son cceur, éclatait souvent en menaces si odieuses et quelquefois en soumissions si basses, qu’il n’en recueillait que haine pour les unes et mépris pour les autres. Quant à la source et à l’essence de ce sentiment dans le cœur de Ralph, il serait difficile de l’expliquer et d’en séparer tous les élémeus. Certes, sa tendresse pour Charlotte n’était pas cette adoration pure et une qui n’a d’autre raison que son existence ; ce n’était pas cet amour qui répugne à se donner une cause et un prétexte ; ce n’eût pas été pour cette sorte d’homme une phrase claire à son esprit et à son cœur que celle-ci : Je t’aime parceque c’est toi et parce que c’est moi ! Non, certes. Cette intimité de deux âmes qui, pour se réunir, ne tiennent compte ni des qualités ni des défauts personnels, et qui se cherchent malgré les différences et les difficultés des positions ; cette union abstractive de deux êtres, que les puristes «1 passion regardent comme le seul et véritable amour, n’était pas ce que Ralph portait en lui, ce qui le brûlait et le torturait incessamment. A vrai dire, il aimait Charlotte, parce qu’à quatorze ans elle était une de ces fraîches et jeunes créatures, dont l’aspect enivre les reganls. Charlotte, à la considérer comme femme , était belle à arrêter les j>as8ans et à faire mourir d’envie ses rivales. Svelte et souple, quand rêveuse et triste elle se renversait sur sa chaise, les yeux fixés au ciel.

chaque pli de ses vètemens, appuyés sur ses formes virginales, retenait le regard et Tinvitait à achever par l’imagination la ligne interrompue de ses gracieux contours. Ses pieds délicats et étroits, ses mains blanches et effilées portaient cette empreinte de beauté élégante et supérieure qui ne se trouve que parmi les classes nobles et oisives de la société; son regard, au fond duquel on voyait dormir le courage et la fierté à travers un voile de mélancolie ; sa longue et blonde chevelure ; sa bouche légèrement dédaigneuse : tout cela était beau à étourdir la raison d’un homme, et Ralph voyait Charlotte tous les jours, n l’aimait donc, parce qu’elle était belle , peut-être aussi il l’aimait parce qu’étant la sœur du roi, l’ambitieux et l’amant eussent trouvé à s’enivrer à la môme source, et, s’il faut peser tout ce qu’il y avait dans l’ame de Ralph, il est hors de doute qu’il aimait encore Charlotte de toute la haine qu’il avait pour Richard. Mais quels que fussent les élémens de cette passion , que le désir, la haine ou l’ambition en fussent plutôt la base que le respect et le dévoûment ; toujours estril qu’elle était effrénée, capable de tous les combats pour vaincre et de tous les crimes pour se satisfaire.

Richard le savait, et cependant il demeurait calme. Il y avait en lui la conviction que Charlotte lui appartenait, non parce qu’elle le lui avait dit ou par ce qu’ils avaient été bénis et fiancés aux pieds de l’échafaud, mais parce qu’il le sentait, parce qu’ils étaient nés tous deux avec une ame trempée du môme aimant et qu’ils s’attiraient l’un l’autre , aussi ignorans et aussi innocens delà force qui les gouvernait que l’aiguille qui tourne au pôle. Dans cet état de son cœur, Richard attendait. Sa coutume, comme on l’a vu, n’était pas de hâter ses actions. Il agissait dans saviecomme un bon tireur d’arquebuse qui prépare et charge son arme lentement, et qui vise longtemps avant de tirer le coup qui doit retentir et voler comme la foudre. Ainsi faisait Richard ; il n’avait pas cherché Salnsby et l’avait à peine regardé quand il l’avait rencontré ; de temps à autre il était allé jusqu’à Great-House, dont il avait vu les fenêtres fermées et dont il avait écouté le silence : quelquefois il accompagnait Love à la taverne du Roi Richard à Temple-

Bari‘, «t ii se mêlait aux conversations des buveurs. Mais jamais rien n’avait pu faire soupçonner qu’il ne fût pas résigné à son malheur, ni qu'il méditât quelque vengeance. Sa mère en était heureuse, quoiqu’au fond elle en éprouvât une vive surprise ; et Tom Love témoignait parfois son mécontentement de ce qu’il voulait n’appeler qu’une honteuse apathie : mais Richard continuait à s’occuper exclusivement du soin de consoler sa mère et ne répondait rien aux reproches do Love.

Un soir donc , il était près d’elle et lui faisait une pieuse lecture ; la nuit commençait, et il était à peu près quatre heures lorsque Tom Love entra, la figure triste et le maintien abattu. Mistriss Barkstead s’en aperçut , et , lui adressant la parole :

— Vous est-il arrivé quelque malheur? dit-elle, la persécution qui tombe sur les vrais enfans de Dieu vous a-trelle particulièrement frappé?

Le maître boucher ne répondit rien ; mais, poussant un profond gémissement, il s’assit d’un air consterné.

— Que vous a-t-on fait? dit Richard en se levant soudainement et avec un intérêt qu’il n’avait plus coutume de laisser arriver jusqu’à son visage.

Love semblait suffoqué de douleur et de colère, et ce fut à grand’peine qu’il prononça les paroles suivantes :

— Il ne m’est rien arrivé, à moi personnellement , et l’on ne m’a rien fait ; et plût à Dieu qu’il me fût arrivé ou que l’on m’eût fait quelque chose : car je suis homme à ne pas me laisser renverser par un malheur qu’on peut combattre ni par une persécution à laquelle on peut résister ; mais ce qui arrive, ou plutôt ce qui va arriver, est capable d’anéantir le courage d’un homme, parce que ni vous ni moi n’y pouvons rien, et que de toutes les persécutions la plus lâche est d’insulter à ce qui ne peut plus se défendre , et de condamner ce qui ne peut invoquer ni la loi, pour sa protection , ni son propre courage pour son honneur.

—Quelles nouvelles victimes ont-ils donc découvertes ? s’écria Richard ; ont-ils fait encore enlever des fugitifs dans des

pays étrangers pour les livrer au bourreau du comté de Mid-

lesex?

— Oh ! ceci n’est qu’une vengeance honnête et loyale pour les royalistes, répondit Tom.

— Font-ils peser, ajouta mistriss Barkstead, font-ils peser sur les veuves et les orphelins le poids de leur haine?

— Les veuves et les orphelins, repartit Love, ont une voix pour se plaindre et des larmes pour appitoyer les bourreaux; ce ne serait donc rien que de s’adresser à eux pour les punir.

— Ont-ils donc inventé des victimes ? s’écria Richard.

—Oui , répliqua le boucher, la voix presque éteinte ; lorsque les vivans leur raaaquent, ils s’adre^nt aux morts.

— Qu’est-ce à dire ? reprit Richard stupéfait.

— C’est-à-dire, continua Love, en se levant et appuyant sou poing fermé sur la table où brûlait la lampe, c’est-à-dire que le corps de tous les enfans de la vraie foi , que la sainte dépouille de tous ceux qui ont été enterrés à Westminster sera arrachée de la tombe et jetée aux chiens.

— C’est impossible ! dit Richard.

— Écoutez, dit Love, entendez-vous les trompettes qui sonnent ? c’est le héraut qui lit l’arrêt du parlement ! ils vont venir par ici et vous les entendrez.

— C’est donc un arrêt du parlement ? demanda Richard.

— Oui, répondit le boucher; ce n’est pas une proclamation royale dont un homme et trois courtisans gardent la honte ; c’est un arrêt de la chambre des lords et de la chambre des communes; c’est une tache à l’Angleterre, c’est une lâcheté nationale.

Tous trois demeurèrent interdits. Ils se taisaient encore, qu’un coup violent fut frappé à la porte de la maison, et bientôt Andlay parut.

— C’est vrai , dit-il en entrant; ils ont fait cette infamie.

n n’avait rien entendu, sans doute, de ce qui venait de se dire, mais la tristesse étonnée qui se voyait sur le visage de Richard et de sa mère lui avait appris suffisamment le sujet de la conversation , et il la continuait comme s’il y eût pris part.

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. — C’c6t vrai! répéta Richard; ils ont fMVscrit des cadavres !

—Oui, ditAndlay, ils ont fait mentir la belle parole de Johnson : que la vengeance anglaise prie sur la tombe des morts: les morts sont proscrits, et lorsque la tombe n'a pu les protéger, vous ne vous étonneerz pas si rien n’a pu protéger leur tombe. Ni bienséance, ni pudeur, ni gloire, ils n'ont rien respecté ! Ainsi , ils livreront aux regards de la populace des cada^Tes de femme, auxquels la pudeur aurait dù garder le cerceuil comme un dernier voile. Ainsi, la gloire ne servira pas de bouclier à la tombe de l’homme qui fut celui de l’Angleterre! Oui, Richard! continua Andlay, en élevant la voix avec une indignation croissante ; oui ! ils prostitueront demain aux chiens de Tower-Gate le corps d’Élisahelh Cromwell, mère d’Olivier, et celui d’Élisabeth Claypole sa fille, et ils feront traîner dans la fange de Smithficld les restes de l’amiral Blake, qui vainquit le Portugal, l’Espagne et la Hollande.

— Malédiction ! murmura Richard ; oh ! les misérables ! les misérables ! — Puis il tomba anéanti sur sa chaise. Le silenae recommença. Andlay se promenait rapidement. Jamais tant d’agitation ne s’était montrée en lui ; il se parlait bas , puis s’arrêtait soudainement. Tou^A-coupil s’adressa à Richard et lui dit, comme si celui-ci avait entendu tout le monologue de ses pensées :

— Et pourtant cet homme a un tempérament sanguin , il est léger et amoureux du plaisir ; un projet ne dure pas plus dans sa tète qu’un éclair au ciel ; il n’a pas cette Acre chaleur des gens bilieux qui enfante et mûrit les fortes pensées et les mène à exécution : il ne devait être qu’un libertin joyeux , et ils en ont fait un tyran !

— De qui parlez- vous donc? reprit Richard étonné.

— De qui je parle? répliqua le docteur; je parle de Charles Il , déjà détourné de sa nature facile et indulgente par l’adresse féroce de ceux qui l’entourent ; je parle du roi d’Angleterre, déjà esclave de l’évèque Juxon !

— Est-ce donc le roi qui a dicté cet arrêt , dit mistriss Barkstead.

— A quoi donc a servi une bonne part des deux cent cinquante mille livres sterling, pour lesquelles il a vendu Dunkerque à Louis XIV, si ce n'est à acheter les membres du parlement qui se refusaient à voter cet acte épouvantable. Oh ! vous ne savez pas en quelles mains il est! Un libertin qui croit aux prêtres, c’est comme un poignard vivant. J’aime mieux un assassin de grand chemin ; celui-là, du moins, n’a que la haine d’un cœur à apaiser et que la pensée d’une tête pour yaatisfaire ; mais être l’instrument, et l’instrument tout puissant des prêtres, s’irriter pour toutes leurs colères et frapper pour toutes leurs vengeances, c’est un rôle à fatiguer la voix du juge et à user la hache du bourreau.

— Mais, dit Richard , curieux de connaître toute l’étendue de cette odieuse mesure , les noms que vous m’avez dits sontils les seuls que porte l’arrêt du parlement?

— Je n’en ai pas écouté davantage, répondit le docteur ; je me suis enfui tandis qu’ils débitaient le reste de leur iniàme liste.

— Ils en ont nommé dix-sept devant ma porte , répondit Love. Et d’abord ils ont nommé sir John Pym.

— John Pym ! s’écria Andlay, que le parlement en masse conduisit religieusement à sa dernière demeure !

— J’ai encore entendu le nom de Thomas May !

— L’illustre et intègre historien du long parlement?

— Je me rappelle aussi le docteur Dorislaus et le colonel Edward Popham’, amiral.

— Oui , certes; l’un fut ambassadeur en Hollande , et il a fait reconnaître l’acte de navigation par ses habiles traités ; et l’autre lut un des amiraux qui l’ont assuré par ses victoires; ils avaient des droits à la proscription de celui qui vend les villes de sou royaume.

— Ecoutez ! s’écria tout-à-coup mistriss Barkstead , les voici qui viennent de ce côté ; nous allons entendre l’arrêt. On ne manquera pas de le prononcer devant notre porte.

— Hélas ! dit Tom Love avec une émotion de désespoir qui surprit tous ceux qui l’écoutaient , cet arrêt n’est pas seul , et ils en prononceront uit plus affreux encore !

— Un plus affreux ! reprirent à la fois Ândlay et Richard.

— C’est celui , répondit sourdement le boucher, qui condamne les cadavres d’Henri Ireton , de John Bradshaw et d’Olivier Cromwell, à être pendus aux potences de Tybum, et à être mis en pièces par le bourreau.

— Oh ! qu’Olivier Cromwell les connaissait bien ! Uit Richard avec une indignation où se mêlait un sourire de triomphe.

Andlay, qui devina sa pensée, le fit taire d’un signe , et presque aussitôt les trompettes retentirent devant la porte de 1a maison. Elles firent d’abord trois appels aux habitans, en laissant un assez long intervalle entre chacun de ces appels. Il faisait déjà nuit, et deux soldats marchaient à côté du héraut portant des torches. Un petit nombre de curieux se réunirent autour du cortège, et le héraut commença sa proclamation. Outre les noms fameux que le docteur et Tom Love avaient déjà cités , on entendit encore ceux de William Constable , et du docteur William Twiss : après ceux-là on en nomma encore quelques autres. Enfin, comme l’avait annoncé le maître boucher, la liste des cadavres proscrits se monta à dix-sept. On écoutait avec attention dans la maison de Barkstead , et chacun de ces noms était suivi d’amères réflexions, soit de la part d’ Andlay, soit de la part de Tom Love. Il està remarquer que l’arrêt du parlement, qui venait d’être prononcé, s’était servi du mot ordinaire : Le corps (1), pour désigner les cadavres condamnés à l’exhumation. Ce ne fut donc pas sans quelque étonnement qu’on entendit les ignobles expressions du second arrêt. En effet , les trompettes firent entendre de nouveaux appels , et le héraut reprenant sa lecture, annonça qu’en vertu d’un arrêt du parlement les odieuses carcasses (2) d’Olivier Cromwell, d’Henri Ireton et de John Bradshaw seraient , le 30 janvier, suspendues aux potences de Tyburn, et coupées en quartier par la main du bourreau , pour être en-

(1) The body.

(3) The odioai carcaues.

LES ùEfiX C&LAVBE8.

voyées, comme un exemple de justice, aux principaux comtés de l’Anglct^e.

Tandis que Love, Andlay et mistriss Barkstead témoignaient leur indignation de cette profanation , Richard, silencieux et préoccupé, semblait méditer et développer en lui-même toutes les chances d’un projet qu’il venait de concevoir. Pendant ce temps, le héraut et son cortège s’étaient éloignés , et Love s’écriait avec amertume :

— Quoi ! nous laisserons traîner à la potence le corps d’Olivier Cromwell ! Les lois se sont-elles enfuient de l’Angleterre en même temps que l’honneur? n’est-il pas un moyen de prévenir cet attentat?

— Non , certes, répliqua le docteur ; d’ailleurs, ne peuventils pas faire moins qu’ils n’ont déjà fait. Avez-vous donc oublié que le roi Jacques fit comparaître devant la cour de justice d’Édimbourg le corps de sir Francis Mowbray, que ce corps y fut interrogé, et que, faute par lui de répondre, la torture lui fut infligée? Des témoins furent produits contre lui ; l’orateur du roi fut entendu dans son accusation, et , après quatre heures de cette dégoûtante folie, le corps de Mowbray fut solennement condamné à être pendu comme coupable de haute trahison.

— Suivront-ils cette marche pour le corps d’Olivier Cromwell, demanda mistriss Barkstead, et le fera-t-on comparaître devant la cour de justice de Londres?

— Non , sans doute , répliqua le docteur , ils demeureront conséquens à leur justice, pour les morts comme pour les vivans. Après avoir prononcé que tout régicide subira le supplice des traîtres, ils se borneront à faire constater l’identité des eadavTes, comme Us ont déjà fait pour les personnes qu’ils ont immolées.

— Et s’ils trouvaient vide le cercueil d’Olivier Cromwell ? s’écria Tom Love ; si quelques vrais enfans de l’Angleterre ne craignaient pas de dévouer leur vie et leur fortune à cette pieuse expédition ! Il reste encore deux nuits et un jour pour pénétrer dans les caveaux de Westminster et en arracher le

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cadavre de Cromwell. Personne ne vcutdl aider Tom Love dans cette tentative désespérée?

Aiidlay, qui voulait détourner le boucher d'une entreprise qu'il savait inutile, sans lui dire cependant le secret de la tombe de Cromwell , lui répondit avec quelque embarras :

— Dieu, qui a protégé la vie d'Olivier, ne laissera pas sa mort à l'abandon : espérons qu'il y pourvoiera.

Love le regarda avec surprise. — Vous n'ètes pas de ceux , lui 'iit-il , qui ont coutume d'invoquer le secours de Dieu , quand ils peuvent agir eux-mêmes ; et jusqu'à présent vous ne nous avez pas appris à croire à votre confiance en l'Éternel; mais, rassurez- vous : ce n'est pas pour vous que j'avais parlé, et je croyais qu'il y avait ici d'autres oreilles que les vôtres qui avalent entendu mes paroles et les avaient comprises.

Le docteur fit un nouveau signe à Richard qui sembla le rassurer, en souriant, sur les craintes qu'il éprouvait. Andlay sortit et mistriss Barkstead l'accompagna : Tom Love , s'approchant alors de Richard, lui dit à voix basse :

— Je croyais que l'heure était venue de tenir nos sermens ; mais je vois que je me suis trompé. N'importe, le 30 janvier ils trouveront vide la bière de Cromwell, ou il y aura un cadavre de plus à pendre à Tybuni.

— Non ! non ! répondit Richard, également à voix basse et avec un cruel sourire de joie : non ! il faut qu'ils trouvent cette bière pleine le 30 janvier! car, comme tu l'as dit, l'heure de la vengeance est venue !

— Que prétendez-vous donc ? demanda Love.

— J'entends ma mère qui revient : ce soir, à dix heures, il faut m'attendre à la taverne du Roi Richard. Il nous faut un souper, une chambre séparée, du vin et de l'or. Faites ce que je vous dis et je vous promets une vengeance plus terrible que toutes celles que vous pouvez espérer.

U ajouta encore quelques mots, mais si bas que c’est à peine si Tom Love les entendit, et prononça deux noms qui firent tressaillir le boucher.

— Quoi ! ditr-il stupéfait, ces deux frères ! ces hommes de résuirection !

— Il me les faut absolument, répliqua Richard.

Mistriss Barkstead entra, et, bientôt après, Tom Love partit. Richard demeura avec sa mère et l’heure du repos sonna sans qu’elle eût soupçonné que l’ame de son fils fût sortie, un moment, de l’apathie où elle était plongée depuis le supplice de Barkstead.

lisse séparèrent enfin, et dix heures sonnaient lorsque Richard arriva à la taverne. C’était l’heure où les gens paisibles se retiraient ; c’était l’heure où venaient les mauvais sujets, quelques privilégiés de Temple-Barr qui bravaient les chances d’une arrestation, et les larges buveurs qui ne quittaient la taverne qu’au jour naissant.

A ce moment, quoiqu’il ne restât pas autour des tables la dixième partie des habitués de la tavenie, elle devenait plus bruyante que jamais. Aussitôt que le dernier contrevent des , fenêtres était fermé, le tapage commençait comme à un signal donné ; les propos des buveurs, les ordres donnés aux garçons, les injures sur leur paresse, les saints entre connaissances, perdaient soudainement cette retenue qui, pendant tout le jour, ne laissait entendre dans la taverne qu’un sourd murmure, et éclataient mêlés de chants et de rires, ainsi que la joie des écoliers, lorsque le maître s’est éloigné. Il était rare que Richard eût demeuré ou fût venu, après cette heure, dans cette maison ; cependant, il en connaissait les habitudes, et il fut singulièrement surpris, en entrant dans la grande salle, d’y voir plus de monde qu’à l’ordinaire, et pourtant plus de tranquillité.

Lorsqu’il entra, chacun se retourna et le salua, comme si on l’avait attendu. Les visages étaient tristes ; il était facile de deviner que la publication des arrêts du parlement avaient, pour ainsi dire, blessé le cœur du peuple anglais, jusque dans ses parties les plus inertes et les plus gangrenées. Richard traversa la salle et se dirigea vers Tom Love, dont la voix le guidait au milieu de ce labyrinthe redoutable, comme la cloche appelle et conduit les secours et la dévotion des habitans des campagnes. Dès que Richard fut arrivé près du boucher, celuici se leva de la table où il discutait chaudement avec sept ou

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huit bourgeois qui avaient, ce jour-là, rompu leurs habitudes d’ordre et dépassé le moment accoutumé de leur retraite.

— Ce n’est pas là ce que j’avais demandé, dit Richard à voix basse : quand j’ai parlé de vin et d’or, ce n’était pas pour me rencontrer avec d’honnètes citoyens qui déplorent, à coup sûr, le malheur de la patrie, mais à qui je ne voudrais pas dire la première syllabe de mes projets.

— Ce ne sont pas non plus ceux-là qui nous attendent dans la chambre particulière où le souper est préparé ; mais puis-je empêcher que tout ce qui reste d’honnêtes Anglais ne fasse des vœux pour qu’un homme se lève enfin et mette un terme à la tyrannie de Stuart. D’ailleurs, la malédiction du ciel ne nous frappe pas seulement par la main de ceux qui tiennent et gouvernent l’Angleterre. De grandes calamités s’amassent sur nous et il est arrivé de singulières choses dans la Cité. Des hommes y sont morts subitement, les uns le visage noir, comme s’ils avaient été étouffés, d’autres devenus maigres et bvides, en quelques heures, comme s’ils avaient succombé à une longue maladie. La plupart tombant par lambeaux, et quelques uns dont les chairs fétides se détachaient de leurs os comme des viandes bouillies. L’anathème étemel pèse sur la vieille Angleterre, et Dieu nous punit d’avoir lâchement supporté le retour de cette race maudite de rois.

— Le moment annoncé depuis si long-temps est donc arrivé, dit Richard pensif ; que de fois Andlay me l’a prédit, en m’engageant à éloigner ma mère de Londres ! Mais l’espoir de ma vengeance était ici, et j’ai oublié la sûreté de ma mère. Damnation sur moi si elle périt, pourvu que je me venge I J’ai déjà donné ma vie terrestre à cette pensée, je puis bien y^ngager ma vie éternelle. Venez donc, Love, et hâtons-nousT*

A ces mots, il saisit la rampe d’un petit escalier qui, de la salle basse où il se trouvait, conduisait à la chambre où l’attendait son nocturne festin. Depuis qu’il était entré, un silence respectueux avait régné parmi tous les buveurs. On semblait espérer qu’il apportait quelque nouvelle consolante, ou qu’il venait proposer quelque entreprise hardie ; aussi, en le voyant prêt à sortir, un des boui^ ois , qui causait avec

ïom Love avant son arrivée, l’appela à liante voix et lui dit :

— N’y a-t-il rien à faire, monsieur Barkstead ? et devonsnous souflrir patiemment tout ce qu’il plaira à la cour de faire peser sur nous d’insultes et de vexations.

Richard, qui avait déjà monté quelques marches de l’escalier, se retourna èi cette interpellation, et, du haut de cette espèce de tribune, il répondit avec un mépris mêlé de colère :

— Et quel droit ave;t-vous de ne point souffrir les insultes de la cour, bouiigeois de Londres, qni avez pavoisé vos maisons et semé vos rues de feuillages, lors de la rentrée de Charles II? Vous prend-il pitié pour des cadavres, lorsque vous avez laissé pendre au gibet de Tyburn les corps vivans de vos plus nobles défenseurs ?

Cette réponse injurieuse n’eût pas été supportée par ceux auxquels elle était adressée, si la pensée que ces paroles pouvaient s’excuser dans la bouche du fils du colonel Barkstead, si cruellement supplicié, n’avait retenu la colère des bourgeois. Celui qui avait déjà parlé, continua:

—Oh ! s’il y avait un homme pour diriger la bonne volonté des honnêtes gens, cela ne se passerait pas ainsi ! Qu’il se trouve encore une tête pour cencevoir la liberté et la gloire de l’Angleterre , qu’il se trouve un cœur capable de braver les dangers de cette pensée, et les bras ne manqueront pas pour lui obéir et le seconder.

— ^Anglais, répondit Richard, cette tête que vous demandez a cessé de penser, et ce cœur a fini de battre, le jour où Olivier Cromwell est mort.

— Ouif oui! s’écrièrent tumultueusement tous les assistons, Olivier Cromwell' était le génie de PAngleleiTe.

— Et nous ne permettrons pas, reprit le mémo bourgeois, que son corps soit pendu comme celui d’un empoisonneur ou d’un assassin aux potences de Tyburn.

— Nous l’arracherons au bourreau! dit l’un.

— Nous renverserons plutôt Westminster jusqu’à sa dernière pierre, ajouta un second.

Des cris tumultueux et des menaces horribles se proférèrent aussitôt dans toutes les parties de la salle ; Richard, craignant

LES DEUX CASXViæS.

que ce tumulte, s'il le laissait s'aceroitre, n’eufimtàt uoe de ces émeutes sans résultat, qui troublaient souvent la Cité, redouttuit surtout que ces vaines clameurs ne missent obstacle au projet qu’il avait médité, en redoublant, autour de Westminster, la surveillance de l’autorité, Richard résolut d’arrêter l’orage prêt à se former. Il monta donc encore quelques marches de l’escalier, pour mieux dominer toute l’assemblée, et, d’une voix retentissante, il lui adressa ces paroles :

— A quoi pensez-vous donc de vous occuper de vengeance et de cadavres insensibles, lorsque ceux d’entre vous, à qui la religion de leurs pères est respectable, devnûent être à genoux dans les églises, implorant la miséricorde de IHeu, tandis que les autres, dont la vie a été jusqu’à présent consacrée au jeu et à l’ivresse, seraient plus sages de les suivre pour se repentir, que de perdre ici leurs derniers jours : car, ne vous j trompez pas, nul de vous ici n’a un lendemain, ni pour lui, ni pour sa femme, ni pour scs enfans ; Londres est frappée au cœur ; Londres, qui se débat sous la tyrannie, succombera bientôt sous un plus terrible adversaire !

Chacun se regarda, épouvanté de ces paroles et de l’accent avec lequel elles étaient prononcées. Richard continua :

— N’êtes-vous donc avertis par rien? n’avez-vous pas vu , depuis quelques jours, des hommes tomber morts comme s’ils étaient frappés de la foudre ? d’autres dissous jusque dans la moelle de leurs os, comme si le cercueil les avait gardés de longues années : n’y en a-t-il pas eu dont les membres se sont racornis comme un cuir jeté dans une fournaise ?

— C’est vrai ! c’est vrai ! répondirent sourdement quelques voix.

— Hé bien ! reprit Richard , c’est que vous n’avez encore supporté que les plus légers des fléaux qui vous sont destinés; c’est que les exactions de la cour, l’humiliation de l’Angleterre, la brutalité des soldats, l’insolence des catholiques, les supplices des vivans, la profanation des cercueils, ne sont que des malheurs d’enfans dont le Tout-Puissant vous a flagellés; c’est que l’heure de toute sa vengeance a sonné ; c’est que la peste est à Londres!

LES DEUX CADAVBES.

Une stupeur effroyable se répandit parmi les auditeurs à ce mot terrible ; Richard fit signe à Tom Love de le suivre, et disparut aussitôt. Toutes les personnes , réunies en ce moment dans la taverne , étaient restées immobiles et comme frappées d'anéantissemeut. Ce mot peste, sourdement prononcé, se répéta bientôt de bouche en bouche ; mais ce fut à peine si chacun prit le temps de chercher les objets qui lui appartenaient pour s’éloigner et rentrer dans sa maison ; les amis se séparèrent sans se dire adieu : les plus intrépides buveurs n’achevèrent ni le pot d’ale ni la bouteille de vin commencés : les réfugiés de Temple-Barr, qui passaient pour n’avoir crainte de rien , se hâtèrent de gagner leur repaire, comme s’il devait être aussi un asile contre le fl^u, et deux minutes ne s’étaient pas écoulées, que la taverne était vide et silencieuse comme un cloître , et que Richard , resté seul avec Tom Love, de tous ceux qui étaient dans la grande salle, entrait dans la chambre particulière où l’attendaient deux nouveaux convives.

Le repas fut long, car la nuit était presqu’aux trois quarts passée lorsque Richard rentra chez lui. Le jour qui suivit cette nuit n’eut rien de remarquable. Cependant le bruit que des symptômes de peste s’étaient déclarés dans la Cité agita un moment la ville. Mais personne n’avait vu les prodiges dont on parlait, et le spectacle qui se préparait pour le lendemain occupait si profondément les esprits, qu’on attendit, j)our craindre et même pour s’informer, d’avoir laissé passer le supplice du cadavre de Cromwell. Il y a pour les |)euples comme pour les princes une heure où ils disent : A demain les affaires. Pour les princes , cette heure est presque toujours celle des fêtes et des orgies ; pour les peuples, il est cruel d’avouer que cette heure est particulièrement celle des supplices.

Quant à Richard , retiré comme à l’ordinaire près de sa mère , il parut avoir oublié jusqu’aux proclamations de la veille. Cependant, lorsque le jour tomba , il sortit en disant qu’il allait dans la ville pour apprendre la source dés bruits qui couraient; il avertit sa mère qu’il irait peut-être jusqu’.à

Great-House pour s’assurer si l’appréhension de l’épidémie dontLondresétait menacée n’avait pas déterminé lady Salnsby à s’y retirer ; que, dans ce cas, il essaierait de voir Charlotte, et qu’ainsi sa mère ne devait point s’alarmer s’il ne rentrait pas d’aussi bonne heure qu’à l’ordinaire. Quoique les circonstances dussent éveiller la sollicitude de mistriss Barkstead, Richard annonça cette courte absence avec tant d’indifférence , et d’ailleurs son caractère semblait avoir subi un si complet changement, que la bonne mistriss ne conçut aucune inquiétude et recommanda seulement à son fils d’éviter toute rencontre avec sir Salnsby.

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