‹ Les deux cadavresChapitre 27 sur 37 · LE NOBLE ET LE BOURREAU · texte numérisé non relu

LE NOBLE ET LE BOURREAU

Plus de trois heures avant ce que nous venons de raconter, avant le combat de Downing et de son frère, avant l’entrevue de Richard avec sa mère, quand le jour n’était pas encore evé, un homme dont le manteau voilait soigneusement le visage, parcourut plusieurs fois d’un bout'à l’autre la rue Old- Bailey, aux environs de Newgate. H considérait chaque maison avec l’attention d’un homme à qui l’on a fait une description qu’il tùche d’appliquer à l’un des bàtimens qu’il a sous les yeux. Mais, soit que sa mémoire le servît mal , soit que la clarté du matin ne fût pas encore assez grande pour qu’il pût bien reconnaître le lieu où il se rendait, il est certain qu’il paraissait fort indécis. Personne ne passait encore dans la rue, et il lui était impossible de s’informer de la situation exacte de la demeure que sans doute il cherchait.

Cet embarras durait depuis un quart d’heure à peu près, lorsqu’une porte s’ouvrit; l’inconnu en vit sortir deux hommes: l’un était masqué, et l’autre semblait un ouvrier. Us échangèrent peu de paroles.

— Vous avez vu, dit Touvrier, que malgré sa mauvaise réputation, le maître n’est pas trop dur. Deux guinées, ce n’est pas trop pour vous emmener à ma place. Maintenant, songez que le rendez-vous est à Westminster, où le shérif sera à dix heures précises.

— J’y serai, répondit l’homme masqué.

— N’oubliez pas surtout ce qu’on vient de vous dire, qu’une fois là, lorsque vous vous présenterez comme ouvrier, il ne

s'agira plus de masque, et que le shérif y mettrait bon ordre. Tâchez donc de vous arranger une figure, si vous ne voulez pas plus être reconnu là-bas qu’ici. Du reste, si vous n'avez pas de recette pour vous déguiser , en voici une. Vous n’avez qu’à faire bouillir une once ou deux de peaux d’oignons rouges avec un quartier de noix de galle, et cela vous procurera pour vous peindre le visage un roux foncé, qui vous ira mieux pour jouer le rôle d’ouvrier, que les couleurs tant soit peu vermeilles qui, je le crois, brillent sur vos joues ; d’une autre part, vous n’aurez qu’à enduire vos cheveux d’une couche de chaux bien éteinte mi-partie avec du céruse, et vous obtiendrez des cheveux du plus beau rouge que vous puissiez désirer.

— C’est mon affaire, répondit l’homme au masque. Voici une demi-guinée ; il remit cette somme dans la main de son compagnon.

— C’est bien ! reprit celui-ci, voilà la médaille qui vous fera reconnaître comme ouvrier de Jack Ketet. •

Aussitôt, l’homme masqué s’éloigna d’un côté, et l’ouvrier, prenant une autre direction, se dirigea vers le bout de la rue où était arrêté l’inconnu, toujours enveloppé de son manteau jusqu’aux yeux. Celui-ci n’avait point entendu la conversation des deux interlocuteurs, mais le nom de Jack Ketet l’avait frappé , et lorsque l’ouvrier passa près de lui , il lui dit ;

— Hé! l’ami, vous connaissez Jack Ketet, pouvez-vous m’enseigner sa maison ?

L’ouvrier ,^ainsi interpellé, regarda d’un air assez peu accueillant celui qui lui parlait; mais lorsqu’il vit sortir do dessous le manteau qui l’enveloppait des éperons magnifiquement dorés, il ôta son bonnet, et jn-enantun air plein de soumission, il répondit :

— Je vais conduire votre honneur jusqu’à sa porte. Je sors de chez lui, et il pourra vous recevoir sur-le-champ, car il est levé, bien qu’il ne fasse pas jour.

L’étranger lui fit signe de marcher devant lui, et ils arrivèrent à une petite maison d’une singulière apparence. Séparée de toutes les autres par un fossé qui régnait tout autour, elle

n'avait point de croisées au rez-de-chaussée, et était percée de simples lucarnes, défendues par de vigoureux barreaux ; la porte était garnie de larges bandes de fer, et paraissait capable de résister à plus d’une attaque ; il y avait une seule fenêtre au premier étage, mais fortement grillée comme les lucarnes ; au total, c’était une sorte de forteresse difQcile à aborder à des furieux sans armes, et qui pouvait protéger son propriétaire assez long-temps pour que la force publique vint à son secours quand il était attaqué, ce qui arrivait assez souvent: car, Jack Ketet, le bourreau ordinaire du comté de Midlesex, n’était pas le citoyen de Londres le plus respecté.

L’inconnu donna à l’ouvrier un léger salaire pour sa peine, et frappa à la porte de la maison. Une femme, encore jeune, vint l’ouvrir ; elle était d’une fraîcheur éblouissante et d’une beauté remarquable. L’étranger lui dit en entrant :

— Il faut que je parle à Jack Ketet.

— Jack Ketet est bon et honnête, et il reçoit tous ceux qui viennent le voir, répondit la jeune femme, avec un beau sourire d’enfant : entrez, milord, sous le toit hospitalier de Jack Ketet.

L’étranger ne prit pas garde à la singularité de cette réponse, et après qu’il fut entré et que la porte eût été refermée sur lui, il dit à son introductrice :

— Maintenant, menez-moi près de Jack Ketet.

— Jack Ketet est beau et riche ; mais comme c’est un , jour de fête aujourd’hui, Jack Ketet met ses plus précieux habits.

L’inconnu, à cette voix douce et joyeuse, frissonna malgré lui tant elle contrastait avec le lieu où il se trouvait, et probablement aussi avec ses propres dispositions intérieures. Il regarda la personne qui lui parlait ainsi, et vit un frais et brillant visage qui lui sourit avec un air d’intelligence. H ne savait que penser, lorsqu’une nouvelle voix, partant de l’étage supérieur, se fit entendre :

— Pourquoi , disait-elle , pourquoi , Baby, allez-vous toujours ouvrir la porte malgré mes ordres? vous me ferez tordre le cou un de ces matins. Qui est-ce qui est encore là?

— C’est, reprit l’étranger, im homme qui paie cher les gens dont il a besoin, et qui a besoin de vous.

— Je descends, monsieur, je descends, répondit Jack.

— Jack Ketet est doux et hospitalier, reprit la femme, vous ■e voyez; c’est un maître facile à servir, et je le sers volontiers. C’est un mari qui aime sa femme, et je lui rends bien son amour !... C’est un père qui laissera de belles épargnes à son fils, et son fils le bénira... mais il n’a pas de fils !.. Que feraitil d’un fils!... parce que vous savez bien... que c’est le bonheur d’avoir un enfant qu’on aime et qui hérite du nom de son père... Mais il y a des pères qui n’ont pas de fils... et des mères sans nourrisson... lui et moi... rien !... rien !...

Et les paroles de la jeune femme devinrent de plus en plus incohérentes ; elle se perdit dans une foule de mots sans suite et sans raison. L’étranger remarqua seulement alors l’égarement de ses yeux. A cet instant, une voix douce et frêle appela la malheureuse.

— Ma mère ! ma mère ! disait cette voix. Et en même temps, un enfant de dix ans au plus, tirant les vètemens de sa mère, essaya d’appeler sur lui son attention; c’était une maigre et chétive créature, tout étiolée et portant dans son regard l’assurance d’une pensée plus exercée que ne le comportait son ftge. L’enfant s’adressa à l’étrtmger et lui dit :

— Mon père va descendre, monsieur ; excusez ma mère si elle se retire, mais elle est malade et a besoin de repos.

Après ces paroles, il entraîna Baby qui s’éloigna en disant à l’étranger :

— Jack Ketet est obligeant, monsieur, et il fera tout ce qucj vous lui demanderez.

L’inconnu, resté seul, resserra les deux petits ressorts d’acier qui tenaient son masque de velours noir, s’entoura avec plus de soin de son manteau et attendit l’arrivée de Jack Retet. Celui-ci ne tarda pas à entrer, accompagné de l’enfant.

— A quoi puis-je vous être bon, monsieur, dit-il à l’étranger, et en lui faisant signe de s’asseoir, avec une politesse assez aisée.

— Cet enfant, répondit l’inconnu, ne doit pas assister à

notre entretien. Ce que j’ai à vous dire est un secret entre vous et moi.

— Simon peut et doit entendre tout ce que vous avez à me dire, repartit le bourreau. Sa vie n’est pas de celles qu’on apprend aisément à tout âge; parce qu’à tout âge il est doux de les apprendre ; il faut qu’il sache bien jeune tout ce qu’il doit savoir pour qu’il s’y plie tandis qu’il est encore souple et ignorant. Plus lard, quand il aura vécu en dehors des chaînes qui doivent lier sou avenir, il aurait trop à souffrir pour y rentrer. Cette vie, que lui a départie le destin, a des conditions auxquelles il faut s’acclimater dès le berceau, sous peine d’en mourir ou d’en devenir fou. Parlez donc, car il sait déjà que l’oreille d’un Iwurreau doit être ouverte et sa bouche fermée.

L’étranger répondit :

— Si son oreille doit être ouverte, c’est sans doute pour recevoir tous les bruits qui peuvent y arriver, et je voudrais savoir si celui de l’ory serait mal accueilli.

— Pas plus mal, repartit le bourreau, que dans l’oreille d’un courtisan ou d’un riche marchand ; mais cela dépend de l’accompagnement qu’on y ajoute, et il y a telle proposition que le son d’une tonne d’or ne pourrait faire passer.

— La proposition que j’ai à vous faire, reprit l’inconnu, n’a rien de contraire à vos devoirs. Cependant, ajouta-t-il avec quelque embarras, je ne voudrais pas devant cet enfant.

— S’il en est ainsi, dit Jack Ketet, je vais l’éloigner; mais hâtez-vous, car j’ai beaucoup à faire aujourd’hui.

L’enfant sortit, et l’inconnu, s’emparant de la phrase qu’il venait d’entendre comme d’une bonne fortune, ajouta sur-lechamp :

— Sans doute vous avez beaucoup a faire, et c’est pour cela que vous ne devez pas être éloigné d’écouter quelqu’un qui voudrait vous décharger d’une partie de votre travail.

— Les corps d’Ireton et de Bradshaw sont tout prêts, répondit Jack en secouant la tète : ce matin nous allons tirer de sa tombe celui de Cromwell en présence du shérif. 11 ne faut pas penser à alléger le travail d’aujourd’hui. Chaque bec de la potence triangulaire aura son morceau ; il n’y a rien à ôter.

LES beux CADAVRES.

— Ce n’est pas ainsi que je l’entends non plus, reprit l’étranger avec intention.

— Alors je ne vous comprends pas, repartit le bourreau. L’inconnu, à ces mots, regarda autour de lui comme pour

s’assurer qu’on ne pouvait l’entendre, approcha sa chaise de celle du bourreau et lui dit d’un ton où l’on sentait un frémissement involontaire :

— Ce que l’on a raconté de l’exécution d’Archibald est-il vrai ? et une autre main que la vôtre a-t-elle fait tomber sa tète?

— Oui, la tête du marquis d’Argile, réjiondit Jack Ketet, est tombée sous une main qui avait bien souvent pressé la sienne. Mais lorsque celui qui donna cette joie à sa vengeance Vint chez moi, masqué ainsi qu’il parut sur l’échafaud, il frappa à cette porte, entra, me jeta une lourde bourse sur la table en me disant ce qu’il voulait, m’ordonna la discrétion, prit ma hache, la pesa un moment, la brandit à plusieurs fois et sortit. Le lendemain, il était debout avant moi à côté du billot, et lorsque le marquis eut fini sa prière, il se pencha vers lui, ôta àmoitiéson masque, et lui dit unnOm...

— Ouel nom ? s’écria l’inconnu en interrompant Jack.

— Quel nom? reprit le bourreau qui, se laissant aller au fil de son récit, l’eùt peut-être prononcé sMis intention, le nom ? le marquisd’Argile l’entendit seul. Dieu puissant! de quel regard épouvanté et douloureux il considéra celui qui le lui dit ! Jamais la surprise et l’ef&^i ne m’avaient apparu si extrêmes. Je crois qu’il voulut parler, cm- ses lèvres remuèrent un moment, mais je n’entendis que le coup de hache qui s’abattit en traçant un sillon de lumière, et la tète roula à mes pieds. Mais, monsieur, celui qui frappa ce coup avait une ame résolue, et sa voix ni son bras ne tremblèrent en cette occasion.

— Il ne s’agit pas de courage en ceci, reprit aigrement l’inconnu.

Que voulez-vous donc? dit Jack Ketet.

C’est folie, répondit l’étanger en serrant les poings avec

rage, c’est folie sans doute, mais il a tué mon père, et ma vengeance n’a pu l’atleindre vivant, car à la même heure... Ici

rHiconnu, qui avait cédé à un mouvement trop violent, s’arrêta soudainement et reprit avec plus de calme: — Oubliez ce que je viensdedire, Ketet, et ne cherchez pas à pénétrer, grâce à la circonstance que je vous ai dévoilée imprudemment, ce que j’ai été et ce que que je puis être.

— Peu m’imporle, répondit, le bourreau, et d’ailleurs ce n’est pas là une circonstance bien indiscrêta, car depuis Sa Grâce le roi Charles II jusqu’au plus petit de scs sujets, il ne manque pas de gens qui peuvent dire : Cromwell a tué mon père.

— Eh bien ! ajouta l’étranger en tirant de sa poche une bourse où il y avait de l’or et eu la présentant au bourreau, pour ceci laisse-moi remplir un serment atroce. Que cette vengeance qui n’a pu s’accomplir sur Cromwell vivant, puisse le fouler aux pieds mort et insensible. Je te jure, Ketet, que ceci n’est pas lâcheté ; je te jure que ce n’est pas un homme qui a pu le voir face à face, ni à la portée d’une arquebuse, ou qui a pu approcher de son lit ou toucher à ses alimens qui te demande ce droit. Non, l’arrêt de mon père prononcé, il s’est réfugié dans un asile qu'il a dû croire sûr et éternel, mais qui n’a été ni sûr ni éternel par ma volonté, car il en sort aujourd’hui.

Le bourreau se recula de l’étanger à ces mots. Il ne savait plus quel hôte il avait dans sa maison, mais à l’autorité sauvage de ses paroles, à l’élégance somptueuse de ses vêtemens, qui se laissaient voir sous son manteau, il soupçonnait que ce devait être un homme d’une bien haute distinction. Prenant alors un tou de respect, il dit en se levant :

— Qu’exige votre honneur?

— Ta place à Tyhum aujourdh’ui, répondit l’étranger.

— Il suffît, dit Ketet.

— J’irai masqué, tu me reconnaîtras à ces mots : Vengeance d’un fils !

En disant ces paroles, le cavalier se leva et parcourut la chambre en réfléchissant profondément ; puis il s’arrêta toutù-coup devant Keleten lui adressant la question suivante :

— Celui qui se vengea du marquis d’Argile ne reçut-il de vous aucun renseignement?

-Qu’appelez-vous renseignement? reprit le liourreau, je comprends mal votre honneur.

— Je veux dire, ajouta l’étranger en hésitant un peu, je veux dire si vous ne lui avez pas indiqué comment, enfin...

— Rien, absolument rien, répliqua Ketet, qui avait saisi la pensée de l’inconnu. Hais il s’agissait d’une décapitation, et, continua-t-il avec un rire presque joyeux, et en fait de décapitation, tout ce qu’on peut donner de mieux, ce sont des conseils, pareequ’un exemple, c’estdifiBcile. Aulieuqu’aujourd’hui, si votre honneur le désire, nous pourrons essayer.

— Eh ! bien, soit, reprit l’inconnu, je vous écoute.

— Vous comprendrez mieux là-haut, venez.

Prenant aussitôt la lampe, il marcha en avant et monta l’étage supérieur. Ils rencontrèrent Baby assise au haut de l’escalier, jouant avec Simon qu’elle tenait sur ses genoux. Jack s’arrêta un moment à les considérer ; il se pencha vers Baby qui lui sourit d’un air de joie et lui donna un baiser sur le front: puis, appelant Simon :

— Allons, dit-il, enfant; à laleçon.

Ils gagnèrent tous trois une chambre immense qu’éclairait la grande fenêtre dont nous avons parlé. Baby se glissa derrière eux à leur insu et se cacha dans un coin. On pourrait dire que ce lieu était l’atelier de Jack Ketet. Tous les instrumens des monstrueux supplices en usage à cette époque y étaient amassés et rangés avec ordre. Grils, tenailles, haches, cordes, [«oulies, balanciers pour les tortures, coins, barres de fer, entonnoirs, brodequins, étalaient aux veux toutes les ressources de l’ingénieuse justice humaine. Entre autres choses, une potences’élevait au milieu de l’appartement, et un mannequin couché à terre attendait qu’on l’y suspendit.

D’après l’ordre de son père, Simon apprit à l’étranger comment il fallait passer le nœud coulant de manière à ce qu’il s’arrêtât sur la nuque, et puis, ôtant de dessous le mannequin l’appui qu’il y avait placé, il le lui montra suspendu. L’étranger avait saisi avec attention ces diversesopéralions, et cependant il ne parut pas satisfait. Enfin, il dit à Ketet:

— Mais ce n’est pas tout ; vous vous suspendez aussi par les

luains àla corde et vous pesez de vos pieds sur le supplicié.

— Sans doute, reprit Jack, lorsqu’il s’agit d’un vivant et qu’il estbien recommandé, parce qu’alors, au lieu de mourir par étouffement, on lui pose le pied sur le haut de la tête, et ori lui casse les vertèbres du cou, de façon à ce qu’il expire sur-lechamp. Mais c’est inutileaujourd’hui.

— N’importe, dit l’étranger, j’en veux voir l’épreuve.

Jack Ketet donna l’ordre à Simon d’exécuter ce que demandait l’étranger. L’enfant appuya une longue échelle sur la potence, y grimpa, saisit la corde au point où elle était attachée, puis, se laissant glisser jusqu’au mannequin, frappa la tête du pied.

A ce moment, un rire doux et joyeux résonna près de la potence, et l’on vit Baby assise dans un coin, et qui regardait son fils en souriant. L’enfant qui, malgré sa bien triste expérience, n’en était pas moins enfant, demeura suspendu à la corde, puis, lui imprimant un léger mouvement, il se mit à se balancer, augmentant à chaque tour et retour la rapidité de sa volée. La mère qui suivait d’un air ravi la course aérienne de son hls, frappait dans ses mains avec une joie d’enfant toutes les fois qu’il s’élançait plus haut ; et Jack Ketet, les yeux fixés sur elle, la considérait avec une morne douleur.

— C’est votre femme ? dit au bourreau l’étranger, que cette scène intéressait malgré lui.

— Oui, répondit Jack , sans détacher ses regards de Baby, c’est ma femme, et il y a dix ans qu’elle est à moi ; c’est la fille d’un confrère qui l’a laissée orpheline à six ans. Je l’ai fait élever chezune vieille femme loin d’ici ; puis, quand elle a eu dixseptans,je l’ai épousée. Je lui ai dit qui j’étais et ce que j’étais. La pauvre Baby m’aimait de reconnaissance et d’amour, et elle s’est crue assez forte pour être à moi . Hélas ! elle s’est trompée. C’est ma faute, si je l’avais élevée ici, elle se serait faite à ce qui s’y passe; mais il n’en étaitpas ainsi. Pourtant, durant les premiers mois, c’était au beau temps du protectorat, comme il n’y avait rien à faire, tout alla assez bien, et je lui cachais même les rares occasions où on se servait de moi. Cependant l’ennui la prenait, et elle changeait à vue d’œil. La restaura-

LES OECX CADAVBES.

tion vint, et alors il mefallutsortir touslesjours, et tousles jours jerevenaisharassé. Le désospoirlaprit, eteRc devintsouEPrente et maigre comme un squelette. Enfin, un jour, celui où, fatigué etpoussé au [dégoût, je fus oblige de frapper à deux fois pour rompre les bras de Spendlay qui avait volé deux chevaux de chasse du roi, le peuple attaqua ma maison ; Baby était seule, et elle eut tellement peur de la foule, ou si grande horreur de moi, qu’elle devint folle. Depuis cette époque, la santé lui est revenue ; elle est belle et fraîche comme autrefois, plus heureuse d’être folle que d’avoir gardé la raison pour voir son mari être le rebut de l’humanité, et son fils assuré de le devenir.

Pendant ce temps, le balancement de la corde s’était lentement et graduellement arrêté : car Simon avait écouté les paroles de son père ; la gaîté du regard de Baby s’était éteinte avec le mouvement de la corde, et elle avait penché sa tête sur ses genoux en murmurant un refrain de vieille chanson bien connue :

Balance ta vie, enfant,

Balance ta vie.

An bonheur Diea te convie,

Et ta mère te défend.

Balance ta vie, enfant.

Balance ta vie.

Le chant mourut aussi comme le mouvement de la corde et comme la gaîté de Baby. Simon, qui était devenu triste en l’écoutant, se laissa glisser jusqu’à terre et courut jusqu’à sa mère, et là, se mettant à genoux devant elle, il chercha à l’embrasser en pleurant.

Jack Ketet secoua tout d’un coup la tête et dit à Pîneonnu :

-^Maintenant, c’est fini, monsieur; vous n’avez plus besoin de moi, je suppose ?

Après ces paroles, il reprit la lampe et suivit l’étranger qui se décida à sortir de la chambre. Jack Ketet parut passer devant sa femme et Simon sans faire attention à eux : mais si l’inconnu avait bien écouté, il aurait entendu le bourreau dire à son fils:

3zd

— Tu vois bien que nous ne sommes pas si misérables ni si infâmes, puisque de grands seigneurs achètent à prix d’or 'honneur de nous remplacer.

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