‹ Les deux cadavresChapitre 28 sur 37 · WESTMINSTER · texte numérisé non relu

WESTMINSTER

Westminster est un gothique monument. A l’époque dont nous parlons, il avait, plus encore qu’aujourd’hui, l’aspect sombre et recueilli de celte sorte d’architecture. Ses bas côtés, où se perdait une lumière terne et appauvrie, ne saillissaient pas en sculptures de marbre de toutes couleurs, et leurs ogives n’étaient pas toutes pyramidalement remplies de tombeaux. A l’exception de la partie orientale du chœur, où se trouvaient les monumens du roi Séberl , d’Edmond Crouchback, comte de Lancastre, d’ Aveline, sa femme, et du comte de Pembroke, presque toutes les tombes étaient reléguées dans les caveaux de l’église. On y pénétrait par la chapelle de Henri VII.

Ce fut donc de ce côté de l’église que, le 30 janvier, de grand matin, se dirigèrent le shérif du comté de Midlesex ; M. Gifford, le sergent (1) de la chambre des communes; Jack Ketet, le bourreau ordinaire du comté, et quelques ouvriers armés de leviers et de pinces, pour détacher les dalles qui recouvraient le cercueil d’Olivier Cromwell. Jacques Sawton, gardien de l’abbaye, les précédait, une lanterne à la

(1) Serjeant. Onauraitpu traduire huissier, par rapport aux soins intérieurs dont il était chargé, comme les huissiers de nos chambres législatives. Mais les fonctions du serjeant s’étendent jusqu'à l’eiécution des arrêts du parlement et en font un officier de justice. On a traduit littéralement le mot anglais.

LES ÜEUX CADAVRES.

main. Le sliérif qui, la veille, avait délégué son sous-shéril pour présider à l’exlmmation des autres cada\Tes, ne déguisait pas son humeur d’ôtre forcé d’assister à cette opération. Maison lui avait fait entendre que Cromwell ne méritait pas moins que la présence du premier magistrat du comté, et il avait été forcé d’obéir. Le bourreau et le sergent de la chambre des communes, dont les fonctions étaient ordinairement séparées par tout l’intervalle qu’il y a entre une arrestation et un supplicÆ, intervalle ordinairement rempli parla prison, le procès et le jugement; le sergent et le bourreau, disonsnous, rapprochés en ce moment par le choix du criminel, marchaient côte à côte. M. Gilford, soigneusement enveloppé dans sa robe de serge noire, et agitant doctoralement sa baguette de sergent, avait beau se donner toute l’importance qu’il croyait devoir rendre à sa dignité, il n’en sentait pas moins à ses côtés Jack Ketet qui se plaisait à lui faire sentir le rapprochement de toutes façous. A chaque moment, le malin (1 ) bourreau s’amusait à lui donner de légers coups de coude pour appeler son attention et lui faire mystérieusement les observations les plus inutiles, n’oubliant jamais de l’appeler cher confrère. Les ouvriers, gens de la plus petite populace, chez qui la crainte de la peste avait pris un caractère de terreur désespérée, et qui ne redoutaient pas sans raison les exhalaisons malfaisantes d’un cadavre, les ouvriers étaient peu soucieux de gagner l’argent qu’on leur avait promis. De façon que tout le monde à peu près, à l’exception du bourreau, avait hâte de finir promptement cette triste expédition.

Quant à Jacques Sawton , qui conduisait les magistrats vers la chapelle de Henri Vil, c’était le même que nous avons vu, à pareil jour, livrer, pour de l’or, le passage de Withe- Hall à lady Salnsby, lors du supplice de Charles !«'. Depuis cette époque, il avait gardé un souvenir particulier de la résolution du jeune Barkstead ; et Richard, à son tour, n’avait })as

(1) Jocker.

LË« DEUX CADAVRES.

oublié (]ue Jacques Sawton ne portait pas, à son trousseau, de clé si lourde et fermant exactement palais ou église, qu'il ne livrât pour un bon poids d’or, mis en regard de l’autre côté d’une balance. Aussi, lorsqu’il apprit que, par le crédit de la> dy Salnsby, cet homme était arrivé à la place de gardien des caveaux de Westminster, il se rassura sur la difficulté de lever le plus grand obstacle que pouvait rencontrer sou projet.

Au moment dont nous parlons, Saw'ton n’était pas assurément le moins empressé de voir finir la cérémonie : car s’il avait en poche les cinquante guinées de Richard, il n’était pas très rassuré qu’elles lui profiteraient. Sans doute, après avoir introduit, quelques heures auparavant. Love et Richard dans le caveau, il s’était assuré qu’ils n’avaient rien distrait et les avait visités et fouillés à leur sortie; mais, il se rappelait confusément que, tandis qu’il tenait la porte de la chapelle entr’ouverto d’une main et que de l’autre il recevait cinquante guinées que lui comptait Richard, une pièce d’or était tombée et avait roulé à quelque distance de la porte, et que, pendant qu’il se baissait avec sa lanterne pour la chercher, Love s’était introduit dans la chapelle. A ce moment, le charme des cinquante guinées avait opéré si puissamment qu’il n’avait pas fait grande attention à cette circonstance, et qu’il n’avait pris cette entrée, un peu subite, que pour l’empressement d’un brave puritain, dont les larmes brûlaient de s’épancher sur les restes de sou dieu, pendant qu’ils n’étaient pas encore livrés aux bourreaux. D n’expliquait pas aussi bien l’énorme ampleur du boucher qui, enveloppé d’un vaste manteau, semblait beaucoup plus gros que de coutume; mais les cinquante guinées n’avaient été promises par Love, qu’à condition qu’on le laisserait pénétrer comme il le voudrait dans le caveau, et leur bruit couvrait plus que suffisamment le murmure de quelques pauvres scrupules. D’ailleurs, comme la seule supposition que pût faire raisonnablement Sawton, à propos des projets de Barkstead et de sou compagnon, ne pou» vait être qu’un enlèvement du cadavre de Cromwell, il avait cru parfaitement concilier sa sûreté, ses devoirs et ses intérêts, en exigeant que les visiteurs se soumissent à une inspec-

tion exacte à la sortie du caveau. Il ue faut pas oublia que la pompe des funérailles de Cromwell avait occupé Londres pendant trois jours, et qu'il n’était jamais entré en doute, un seul instant, que son corps ne fût dans la chapelle de Henri VU.

Sawton avait donc laissé entrer Love et Richard dans le caveau; ils y étaient restés une heure, selon leurs conventions, et en étaient ressortis sans que rien annonçât une soustraction c|uelcouque. En conséquence, le gardien avait regagné sa chambre, passablement rassuré, et il avait étouffé ses dernières craintes en comptant et recomptant cent fois les guinées de Richard.

Mais, à force de compter et de recompter ces cinquante dignes guinées et d’en calculer l’emploi de toutes les façons possibles, le premier plaisir de la possession s’usa et se corrompit. L’honnète Sawton regarda cet argent comme tme chose qui lui appartenait de droit, et il s’étonna, en lui-mème, qu’il eût pu braver de si grands dangers pour une si misérable somme. Deux heures avant l’arrivée de Richard, l’existence de cinquante guinées lui paraissait un fait imaginaire; il n’aurait su inventer rien au monde qu’on ne pùt faire pour cinquante guinées, et, deux heures après son départ, il se méprisait d’avoir si peu demandé; il s’en voulait: et, dédaigneux de son but, après l’avoir atteint, il ne considérait plus que les risques qui lui restaient à courir.

Il calcula alors que ce n’était pas seulement pour pleurer sur une pierre sépulcrale, que l’on dépense cinquante guinées ; il frémit de ce qui avait pu arriver dans la chapelle et de ce qu’on allait peut-être y découvrir, et, lorsque l’heure de l’exhumation fut arrivée, il trembla de tous ses membres en prenant sa lanterne et en marchant on avant des magistrats.

Tous CCS divers sentimeus, qui agitaient chacun, donnaient à la marche des exécuteurs des arrêts du parlement, quelque chose d’ennuyé, d’humoriste et de mesquin, et en même temps d’empressé, comme il arrive de nos jours, lorsqu’un procureur du roi va assister a l’autopsie d’un épicier soupçonné d’avoir été empoisonné jmr sa femme, et qu’il est pres-

LES i>ËUX CADAVUE8.

sé d(ï se dél>arrasscr de cette importune affaire. On arriva, dans cette disposition d’esprit, à la chapelle de Henri VII, et Sawton, ramassant tout son courage, en ouvrit rapidement la porte. Entre autres précautions que lui avait suggérées sa frayeur, il n’avait pas oublié celle de ne se munir que d’une mauvaise lanterne fort enhimée et passablement obscure. L’humeur de chacun paraissait devoir naturellement être partagée par les autres, le shérif ne lit aucune observation surun manque de soin qu’il aurait sévèrement puni en toute autre occasion. Le déplaisir (|ue lui causait l’opération à laquelle il était forcé d’assister était si vif, qu’il concentra sur cette obligation tous les mouvemens d’humeur qu'il ressentit. Ainsi, lorsque la porte de la chapelle fut ouverte et qu’il sc heurta contre la marche qui en fait l’entrée, il ne se plaignit pas de Sawton qui avait négligé de l’éclairer, mais de l’arrêt du parlement qui lui imposait de si dégoûtans devoirs.

Immédiatement, on descendit dans le caveau, et Sawton, après avoir jeté un rapide coup d’œil tout autour, désigna, d’une voix assez calme, la dalle de pierre sous laquelle devait se trouver le cercueil de Cromwell. Mais rien ne saurait égaler son horreur et sa surprise, lorsqu’en baissant sa lanterne, il s’apen;ut que le tour des pierres avait été entamé par un levier, et que la dalle avait été descellée. Il se sentit pris à la gorge d’un étouffement qui faillit le renverser, et son épouvante le domina si complètement, qu’il laissa tomber sa lanterne et qu’elle s’éteignit dans sa chute. M. Gifford, qui n’é- ' tait pas le moins ennuyé de ses fonctions, surtout à cause des agaceries du bourreau, s’écria avec colère :

— Oh ! le maladroit animal ! faut-il que nous demeurions ici jusqu’à ce qu’il ait été chercher de la lumière ?

Le pauvre Sawton voulut balbutier quelques excuses, mais il fut traité de rustre, de maladroit, d’imbécille, par le shérif lui-même, et il lui fut ordonné d’aller rallumer sa lanterne et d’apporter des torches pour que cet accident ne se renouvelât point. Le malheureux se sentit perdu. Il sortit donc, et avec lui remontèrent dans la chajmlle le shérif et le sergent, qui ne se souciaient nullement de demeurer dans un caveau froid

LEÜ DËCX CAbAVRES.

et humide, où leur présence n’était pas encore nécessaire. Jack Ketet ne voulut pas être en reste avec le sergent, et remonta de même dans la haute église ; mais le shérif etM. Gifford avaient commencé, tout en se promenant, une sérieuse conversation sur la grave exécution qui allait se faire dans la journée, et le bourreau, malgré son désir, n’osa point s’y mêler. Cependant, comme il était en veine de gaîté, et qu’il lui fallait quelqu’un à torturer, ainsi qu’il le disait lui-même gracieusement, en faisant allusion à ses occupations habituelles, il se réserva pour le retour du pauvre Sawton.

Pendant ce temps, le misérable gardien était retourné rallumer sa lanterne. Il y alla comme un homme assuré de sa ruine, n’ayant ni espérance, ni projet pour son salut. Terrassé sous cette cruelle conviction, au point de ne penser, ni à fuir, ni à bâtir un conte, mais obéissant, parce que la partie machine de son être avait entendu les ordres et les traduisait en actions. Ainsi, on lui avait dit de rallumer sa lanterne, et il l’avait rallumée : ainsi, on lui avait dit de prendre des torches, et il les avait prises, ne réfléchissant pas qu’il reportait au caveau les objets qui allaient le perdre tout-à-fait. Pour comprendre aisément cette situation de l’esprit, qu’on se recule à son enfance, et qu’on se rappelle le moment où la sentence d’un professeur a jeté le désespoir et la colère dans une ame d’écolier, pour un rire un peu haut, ou une grimace. Cela arrive souvent pendant une leçon que dicte le pédagogue. Eh ! bien, à partir du moment où l’arrêt a été prononcé, l’écolier, occu{)é de son indignation et de sa douleur, obéit encore en écrivant la parole de son maître ; mais il ne la comprend plus, il y demeure tout-à-fait inintelligent : son oreille perçoit des sous et sa main les reproduit, parce que son oreille et sa main sont rompues à ce mécanisme, mais pour lui les phrases n’ont plus de sens. Tout entier à son malheur, il n’a d’intelligence que pour lui, et dans ce moment on lui dicterait sa condamnation à mort, qu’il l’écrirait sans en rien savoir. Voilà où en était Jacques Sawton en obéissant aux ordres du shérif. La seule chose qu’il fit de sa volonté, ou plutôt sans sa volonté, car il avait une si longue habitude de recourir à o u ’ esoource,

toutes les fois qu’il était contrarié, qu’on ne peut pas dire qu*il ne I?ait pas fart machinalement, ce fut de boire d’un seul coup un quart de Ixtuteille d’eau-de-vie de France qu’il avait sur la table, et de mettre la bouteille dans sa poche.

Chargé de son nouvel attirail, il remonta l’immense nef de Westminster, et arriva de nouveau dans la chapelle de Henri Vil, où le shérif .se promenait rapidement avec M. Gifford, tous deux fort animés par leur conversation : car il est bon de dire que le shérif était un peu entaché du puritanisme, tandis que le sérgent de la chambre des communes n’était rien moins qu’un catholique déterminé. Sawton, arrivé près d’eux, s’arrêta immobile devant le shérif, la lanterne à la main et les torches sous le bras, attendant l’ordre fatal de descendre dans le caveau, comme s’il eût dû y être enterré vivant.

En ce moment, M. Gifford finissait une fort belle tirade sur le mérite de la confession, et le shérif en avait préparé une non moins belle en réponse ; aussi lorsqu’il vit Sawton planté comme un spectre devant lui, il se contenta de lui faire un signe de la main, en lui disant :

— Allez ! allez ! je vous suis, descendez toujours.

I.a grâce du déserteur n’arrive pas [4us à propos pour soulager l’ame du spectateur dans les mille pièces qu’on a fûtes sur oe sujet, et dans lesquelles l’auteur a jugé convenable de ne pas tuer son héros, que ne vinrent les paroles du shérif pour tirer Sawton de son espèce d’anéantissement. Ce qu’il en conçut d’espoir fut si vif, qu’il en demeura immobile, et que le magistrat fut forcé d’interrompre sa période pour lui dire :

— Allez donc ! je vous suis, allez !

A cette seconde invitation, Sawton savoura tout d’un trait l'espérance de revivre, et s’avança rapidement vers la porte du caveau. Mais il était destiné à passer par les plus extrêmes émotions de l’espérance et de la terreur ; car, à la porte fatale, il vit Jack Ketet se dandinant d’un air nonchalant, et qui se mit à lui sourire en le voyant iqnprocher. Personne peut-il s’imaginer l’horreur qu’inspire le sourire du lx>urreau à un homme qui a la conscience d’avoir mérité la corde ; aussi, la nouvelle terreur de Sawton faillit avoir le résultat de la pre-

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inière, et ce ne fut que par hasard, ou bien, parce que sa peur se mêla de colère et de désappointement, qu’elle le porta à serrer les poings avec rage, et que sa lanterne ne lui échappa pas une seconde fois.

Cependant Sawton ne s’était pas vainement mis à espérer, il y avait repris goût, et quelque effroi que lui eût fait l’aspect du bourreau, il ne retomba pas dans cet état d’anéantissement qui l’avait d’abord surpris, et il résolut d’essayer à se sauver. Mais quel que fût son courage, il sentit qu’il avait besoin de renfort; et, en conséquence, il s’adressa à la bouteille d’eaudc-vie qu’il avait dans sa poche, et la porta à ses lèvres. Jack Ketet n’eut pas plutôt senti le parfum de l’alcool, que son esprit qui, selon son expression favorite, se tortura Ipour inventer un tour à jouer au pauvre Sawton, s’illumina soudain de la pensée do lui enlever son excellent stomachique. Allongeant aussitôt la main, au moment où le liquide arrivait au bord du gouleau, et gardant à la bouteille sa position déjà inclinée pour donner plus de grâce à son adresse, il la fit passer de la bouche de Sawton à la sienne.

Le gardien stupéfait considéra le malin bourreau, tandis que celui-ci, les yeux fixés sur la voûte avec extase, savourait le brûlant nectar. Sawton comprit, avec la rapidité de l’homme qui joue sa vie, la chance que lui envoyait le hasard, et, s’élançant dans le caveau, il cria aux ouvriers :

— Allons! dcpèohez-vous , ou Jack aura fini la bouteille d’eau-de-vie que je vous apportais, avant que vous puissiez y goûter.

Les ouvriers qui ne demandfûent pas mieux , d’une part , que d’en finir avec un travail qui leur déplaisait, et de l’autre, que de tâter d’une bonne eau-de-vie dont le froid et l’humidité leur rehaussaient encore le prix, les ouvriers, donc, se mirent à soulever la dalle que leuf désigna Sawton. L’un d’eux, doué d’une force prodigieuse, y mit surtout une telle ardeur, que la dalle ne résista pas long-temps, et dès qu’elle fut enlevée, l’on découvrit une sorte d’enfoncement en marbre, comme les immenses pierres creusées qui servent d’abreuvoir dans nos campagnes, et au milieu de cette sorte d’auge, une

LtS OKUX CADAVHLii

bière t'ii dièiic recouverte d’un cuir noir avec des clous à larges têtes, ainsi que les malles qu’on fait à présent. Cotte espèce de bière, dont l’usage était fort commun alors , avait un couvercle attaché par des charnières d’un côté et des crochets de l’autre , de façon qu’elle s’ouvrait comme une boîte.

Sawton , dans son empressement à passer outre , allait ordonner d’ouvrir le cercueil pour .s’assurer si rien n’avait été dérangé dans l’intérieur et s’il pouvait compter sur sa vie. Sa vie ! le misérable s’y rattachait avec joie, heureux de sou premier succès qui semblait lui promettre l’impunité. Trop heureux sans doute si l’on avait dé*couvert la vérité en ce moment, et qu’il eût passé plus tard des mains de juges implacables dans celles du bourreau ; oui , certes , plus heureux d’avoir à mourir sur un échafaud que d’échapper au danger présent pour subir à quelques heures de là les tortures qui ui étaient réservées. Mais qui pouvait prévoir tout l’avenir de cet horrible jour! Aussi Sawton reprit-il ses terreurs, lorsqu’il entendit la voix âcre et moqueuse de Jack Ketet qui ui cria de la porte du caveau :

— Ail! mon féal, pas si vite; ceci est un travail qu’il faut achever devant monseigneur le shérif et devant mon collègue M. Gifford. Attends, et allume tes torches , à. moins que tu ne veuilles que le shérif le fasse pour toi.

Sawton obéit et implora mentalement le ciel que tout se finît comme cela s'était commencé , c’est-à-dire sans malencon're, et que Love ni Richard, qui évidemment avaient levé la dalle, n’eussent rien changé à l’intérieur de la bière. A ce moment, entrèrent le shérif et le sergent, dont la discussion avait pris fin sur l’invitation du bourreau de venir assister à l’ouverture du cercueil.

Personne ne s’étonnera sans doute de l’espèce de nonchalance qu’on mettait dans cette opération , et du peu de soin qu ..il .semblait prendre de s’assurer de l’identité du cadavre qu’on allait exhumer. Depuis plusieurs années, la tombe de Cromwell existait dans c* caveau; cette tombe avait été fermée en présence de tous les magistrats de Londres ; le shérif avait

assisté lui-inèine à cette cérémonie lors des funérailles du Protecteur, et l’abbaye de Westminster avait jusque là été un asile sacré pour les morts qu’elle avait reçus. Rien ne devait donc exciter les soupçons sur le cadavre que renfermait le cercueil, et rien ne pouvait trahir le secret de Barkstead.

Ce fut donc avec un simple sentiment de crainte pour la profanation qu’on allait commettre, que le sbérif donna l’ordre d’ouvrir la bière. Ce sentiment de crainte s’explique aisé" ment, quelque philosophie que l’on ait. D’ailleurs le nom de Cromwell n’était pas mort avec lui, on se souvenait de l’homme vivant, de sa rapide justice, de son coup d’œil qui démêlait ses ennemis parmi ses plus lâches flatteurs ou ses plus intimes confidens, et de son inévitable rigueur à les punir. Le shérif avait ou avec lui des rapports personnels, et lorsqu’on découvrit la bière, il jeta sur le cadavre un regard plein d’anxiété, pour revoir cette figure qui lui avait autrefois apparu si souveraine et si terrible. Il y avait de la terreur dans toutes les aines, à ce moment solennel, non seulement parce qu’on était dans un lieu de royales sépultures, non seulement parce qu’on allait arracher un cadavre à son froid asile, mais encore parce que cette tombe et ce cadavre étaient ceux de Cromwell.

Toutefois, les appréhensions de tous les assistans furent trompées. Le cadavre, soigneusement enveloppé d’un linceul de serge noire, avait le visage voilé. Qu’un désir du shérif, un souffle du vent, qui s’engouffrait dans tous les replis de l’église, eût fait écarter ce voile; que la curiosité d’un ouvrier ou celle du bourreau eût voulu contempler ce visage, dont nul d’entre eux n’eût osé supporter le regard vivant, et c’en était fait des projets de Richard ; dix existences changeaient d’avenir à ce simple mouvement; celle de ce misérable Sawlon , celles du shérif et du sergent lui-même ne se trouvaient-elles pas emportées dans ce tourbillon d’événemens qui devaitmarquer ce jour, et qui entraîna Love, Richard, Charlotte, et tant d’autres. Mais les destinées humaines sont étrangement liées les unes aux autres. A la même heure, les plus séparées en apparence tiennent au même hl et se décident par le même

événetneiit; ainsi, dans celle circonstance, celle du pauvre Sawton el celle de Charlotte; et ce fut un bien misérable incident qui, détournant Pattention du shérif du principal objet de sa mission et même de sa curiosité, prévint une visite plus exacte et détermina la suite ;d'événemens qui nous reste à raconter.

Sur le cadavre , et à la hauteur de la poitrine , se trouvait une boîte de plomb qui attira les regards , qui , au premier abord, s'étaient dirigés tous vers le visage. M. Gifford , malgré sa répugnance à toudier à tout ce qui se trouvait dans cette bière , s’empara de la boîte , comme chaîné de l’exécution du parlement, et l’ouvrit eu appelant le shérif à cet examen. Ils trouvèrent dans l’intérieur de la boite une magnifique plaque gravée et qui paraissait être de l’or le plus pur. D’un côté étaient les armes d’Angleterre unies à celles de Cromwell ; de l’autre côté était l’inscription suivante :

OLIVIERCS,

PROTECTtm REIPUBLICÆ ANGLIÆ, SCOTIÆ ET BIBERKIÆ,

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