‹ Les deux cadavresChapitre 33 sur 37 · RIOT · texte numérisé non relu

RIOT

Alors, commença une de ces effroyables bacchanales de deux cent mille hommes, comme en France on ne saurait se les imaginer.

Il n’est point d’hommes qui n’aient vu , une fois dans leur vie, sur une échelle plus ou moins grande, un mouvement populaire. Quelques uns, dans la campagne, ont été témoins de ces colères de paysans, lorsqu’un impôt imprévu, le péage d’un pont, ou un droit de marché, par exemple , vient les frapper inopinément. Armés de bâtons , de fléaux , de bêches et de faux, ils se précipitent sur les agens du fisc, les insultent, les frappent, saccagent leurs bureaux, brûlent leurs registres et dévastent leurs demeures.

D’autres ont assisté à ces turbulentes révoltes de nos villes de province, lorsqu’elles se croient insultées par la présence d’une garnison hostile ou d’un magistrat indigne. Alors la ville entière s’émeut , les rassemblemens se forment çà et là , se rencontrent, se réunissent, s’accumulent et roulent en colonne pressée vers une maison ou une caserne, autour de laquelle ils s’épandent. Là, les cris , les menaces , les quolibets éclatent. Des pierres volent et brisent les vitres, la boue salit les portes; mais, s’il arrive qu’il parte de l’intérieur quelque acte de résistance , quelques coups de fusil , ou une charge d’hommes armés qui s’élance des portes ouvertes, alors la foule s’échappe à toute course , fuit dans les rues voisines , s’éparpille et disparait. Le lendemain, quelques duels vengent la cité désarmée, et tout est dit.

A d’autres époques , beaucoup de nos compatriotes ont pu voir ces terribles jours, où les faubourgs de Paris se lèvent à la fois, et, suspendus autour de la cité, la menacent par toutes ses issues. Pour peindre la puissance et les effets de ces furieux soulèvemens, il existe un mot admirable dans le vocabulaire du peuple. Sans égarer ni perdre sa pensée dans les termes laborieux d’une comparaison, il a resserré dans ce mot l’image, tant de fois reproduite par les poètes et les romanciers, joeujo/e à un torrent^ et les jours où la

ville palpite au centre, menacée de tous côtés, vous entendez mille voix épouvantées s’écrier: Malheur! malheur! les faubourgs descendent! C’est le mot et l’inflexion des pâtres et des laboureurs des plaines, au pied des Pyrénées ou des Alpes, lorsqu’aux premiers rayons de mai , et sous ces pluies tièdes et abondantes, les neiges se détachent et les avalanches se déracinent pour effacer tout ce qui se dresse sur leur passage.

Ainsi, à flots tumultueux et rapides, se précipitent à travers la ville, les bandes furieuses de nos faubourgs , bruyantes, [«irsemées de femmes hideuses et d’enfans déguenillés, brisant les réverbères, brandissant des piques, s’étourdissant de leurs propres cris. Qu’un homme se trouve à leur rencontre ; qu’une voix , qu’un mot , qu’un geste le désigne comme un ennemi des volontés du peuple, et soudain les menaces et les invectives l’assaillent; on le saisit, on le pousse, on le culbute, ou lui brise les dents, les enfans le mordent, les femmes le déchirent, et quelquefois un homme de coeur le tue d’un seul coup: puis, on lui coupe la tcae et on le promène en triomphe, et il se trouve des poètes populaires qui improvisent /a Cnrmfirÿreofe ouïe Çàira. Nos pères ont tous vu ces terribles journées.

Il en est enfin qui, dans les villes du midi de la France, ont vu courir sous leurs yeux et entendu hurler à leurs oreilles les danses ardentes et les chants frénétiques de la farandole. Et c’est assurément un effroyable spectac'e que celui de sa naissance, de son accroissement et de son délire.

Quand est parti, du milieu d’une douzaine d’ouvriers irrités, le cri qui sert de signal à la farandole, ils se mettent en

marche, se teuant les uns les autres, comme pour une ronde, et chantant quelques unes de ces chansons de proscription qui servent de ralliement aux partis. D’abord, la farandole lente, quoique tumultueuse, mesurée quoique bruyante, parcourt posément les plus bas qu.artiers de la ville; là, elle se recrute de misérables et de fainéans qui s’y joignent, s’y attachent et allongent sa chaîne; peu à peu, elle devient assez nombreuse pour être menaçante; elle appelle alors les passans, les invite à se mêler dans ses rangs, les insulte s’ils s’y refusent, et quelquefois les y force; bientôt, toujours marchant et s’accroissant, les mains liées aux mains, hâtant ses chants et sa marche, elle emporte tous ceux (jui se trouvent devant elle, enlève à leurs jwrtes les paisibles habitans que la curiosité y a amenés, s’élance de rues en rues, les envahit, se replie et enlace la cité dans scs mille détours; puis , toujours marchant et toujours chantant, brûlante, désordonnée, passant dans les places, dans les rues, dans les carrefours, entraînant, s’attachant çà et là des lambeaux de population tomme un fer dont les aspérités emportent des débris de tout ce qu’il touche, la farandole change sa marche en course, ses chants en cris, se précipite, vole, vocifère, hurle , et bientôt hérissée de poignards et de torches, souple et immense, court, glisse et passe à travers les sinuosités de la ville, comme à travers de hautes herbes un énorme serpent qui a vu sa proie.

Et alors qu’un nom proscrit soit prononcé ; et l’homme qui le porte, enveloppé jxirtout, fuyant vainement de maison en maison, et bientôt découvert, tombe déchiré et criblé d’autant de blessures qu’en peut ouvrir le fer d’assassins sur le corps d’un homme.

Sans doute ce sont-là de terribles émotions, de cruels événemens où le sang coule, où la mort préside. Ceux qui en furent les témoins en gardent de longs et douloureux souvenirs ; et cependant, émeutes de campagne, révoltés et farandoles, ne sont que d’incomplètes et maigres démonstrations de la force populaire, en comparaison de ces excès jetés dans les rues de IjOndres et exécutés iiar son immense population. En effet, oe» mouvemens, suscités et guidés par la colère, marchant

et frappant au hasard, arrivent quelquefois à un meurtre, à une dévastation, mais toujours avec un sentiment de précijâ* tation et de crainte, comme celui qui agite les enfans dans leurs faibles actes de destruction. Chez le peu[^e anglais, il n’en est pas ainsi, l’émeute c’est-à-dire ilio/, s’empreint du caractère réfléchi et tenace de la nation. Dans les deux pays, on peut dire qu’il en est des émotions populaires comme des repas. En France, on se meta table pour boire modestement et causer beaucoup ; on cause beaucoup ; mais quelquefois on boit un peu plus qu’on n’eût voulu, et, peu à peu, l’on se grise sans s’en apercevoir. En Angleterre, on s’asseoit à un repas pour manger beaucoup et boire davantage, et l’on mange jusqu’à étouffer, l’on boit jusqu’à l’ivresse la plus ]>rufonde. Il eu est ainsi des tumultes populaires, ce n’est point un entraînement, c’est une résolution.

Ainsi, quand roula, au milieu de la multitude, la tête dégoûtante de Charles I", il se fit un terrible mouvement.

Comme une (âcrre qui tombe dans un bassin et qui trace autour d’elle un cercle qui part du centre et va en s’élargissant, mais en affaiblissant son ondulation jusqu’aux bords les plus extrêmes du bassin, cette tête fit un vide en tombant ; un cercle vivant l’entoura et la midtitude (mdoya tout autour, refoulée par ce vide qui se créait à son centre.

On r^arda cette tête, on la reconnut et un cri de réproiMition miiverselle s’éleva contre ceux dont les airèts de {«vjfanation avaient eu cet épouvantable résultat. Jusque là, la haine politique avait aveuglé les uns sur l’atroce stupidité des arrêts du parlement, et l’état de proscription où se trouvait le parti vaincu, habitué à tous les outrages, lui avait fait à peine envisager ce sacrilège comme une insulte de plus; mais en voyant la tête de Charles dans la boue, il sembla que l’acte du parlement jailhssait tout-à-coup à l’esprit dans toute son horreur, cl des cris de vengeance se firent soudainement entendre ; ré{)ublicains et royaUstes, puritains et catholiques les poussèrent unanimement, les uns en haine de ce qui avait été ordonné, les autres en exécration de ce qui était arrivé.

11 eût été juste sans doute do remonter aux auteurs de

LbS l»liU\ CAliAVUbS.

l’arrêt, et c’csl d’abord ce que voulut la nudlitude; mais le parlement était dissous, le roi et sa cour absens ; la fureur populaire descendit donc rapidement les degrés de la hiérarchie du pouvoir et s’arrêta au premier où elle trouva un homme qui pùt lui répondre des actes qui venaient de s’accomplir. Après le roi absent, après le parlement, après les ministres absens, venaient le shérif. Le shérif, était là sur la place, présent, chargé de l’exécution de l’arrêt, responsable de cette exécution ; après lui venait le sergent de la chambre des communes ; après le sergent venait le bourreau : tous deux étaient responsables de cette horrible substitution, tous deux présens ; après eux tous venaient le gardien des tombeaux, le misérable Sawton. En moins de rien, par un accord unanime, le choix des victimes fut fait, leur punition résolue.

Aussitôt, pendant que, d’une part. Ralph, anéanti, perdu, insensé, cherchait à rassembler quelques souvenirs, sans pouvoir rien comprendre de sa propre situation, et, que, de l’autre, Richard, ivre de triomphes, s’échappait du pied de la potence, grâce à la stupeur générale; aussitôt, disons-nous, un effort simultané de la multitude la pousse à la fois de tous les côtés vers la potence. De toutes les bouches de cette place, elle se rue à un centre commun, rompt sur toutes ses faces la ligne des cavaliers qui entoure le gibet, et, lancée de toutes parts vers le même point, se rencontre, se heurte, tourbillonne, roule sur elle-même ; et , comme une trombe qui rase la terre, qui emporte, brise et ruine tout ce qui se trouve dans son orbite, la foule fait disparaître du sol, sans en laisser de vestiges, charrettes, cercueils et potences , arrachés, dispersés, engloutis.

Un moment, on vit les cavaliers, emportés ça et là avec leur monture, dans ce furieux tourbillon, dominer et flotter encore au dessus de la multitude, comme après le vaisseau sombré, quelques agrès qui se dressent encore sur les eaux ; mais en peu d’instans tous disparurent : les uns après les autres, ils semblèrent s’abîmer dans ces flots vivans ; et la foule SC refermant sur eux, comme l’Océan lorsqu’il a absorbé

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toutes ses victimes, iie présenta plus qu'une surface unie sur laquelle rien ne surgissait.

Ce premier élan satisfait, on chercha, on appela les coupables, et en moins de rien le shérif, M. Gifford et Ketet, se trouvèrent au centre de la populace dans un espace vide qu’elle laissait autour d’eux. Cette masse d’hommes si nombreuse, si violente, si exaltée, se garda bien cependant de les frapper sur-le-champ, de les massacrer du premier coup : elle se sentait si sûre de sa proie, si maîtresse de sa vengeance, qu’elle crut devoir y procéder lentement, qu’elle s’arrangea pour la savourer à l’aise. Pour pénétrer jusque dans toute la profondeur du sentiment qui la détourna d’un de ces meurtres irréfléchis qui en finissent tout de suite avec les victimes, il faut chercher, dans une action plus commune, l’analogue de cette disposition.

Dans un jour d’heureux hasard , lorsqu’il tombe dans les mains d’un glouton à qui sa faim apaisée ne permet plus que d’être gourmand, quelques unes de ces belles proies qui font le désir des meilleures tables, au lieu de les dévorer indistinctement sur-le-champ, et apprêtées au hasard, le glouton les considère, les distingue, les apprécie ; il songe à réveiller son appétit par une préparation exquise et variée ; il balance longtemps, consulte avec lui-même, et enfin, lorsqu’il a fait un choix, se met en devoir de se régaler de ces mets précieux, lentement, avec délices et en habile connaisseur.

Sans doute, c’est horrible à penser, et plus horrible à dire, mais il y eut quelque chose de ce calcul dans les premiers ménagemens du peuple pour les trois victimes qu’il entourait. Suffisamment rassasié de vulgaires massacres par le meurtre de tous ces dragons un à un disparus, il en était arrivé à ces belles proies, à ces morceaux délicats et de choix ; et véritablement un shérif, un sergent des communes, un bourreau, c’est régal de peuple qui méritait de ne pas être gaspillé.

D’abord ce ne fut qu’un cri d’extermination qui retentit à l’entour des trois malheureux, et la mort leur fut jurée avec d’épouvantables sermens. Puis, soudainement, les interroga-

lions los assaillirent do toutes parts ; on les accusa, ou les jugea, on les condamna, et bientôt on parla do supplices. Des njillicrs de voix proposaient une mort, dos milliers de voix la rejetaient ou l’accueillaient; c’était une délibération où chaque vote était le cri de dix mille hommes. Cependant rien ne se décidait ; les uns voulaient le gibet, d’autres la Tamise, quelques uns parlaient de tortures. Qu’il se fût trouvé en ce moment, une seule victime à immoler, et peut-être la dissentiou, se jetant entre ces masses exaspérées, les eût tournées les unes contre les autres, et assouvi leur fureur sur elles-mêmes ; mais elles avaient en leur possession de quoi satisfaire tous les goûts, et les supplices pouvaient aisément se distribuer. Celte pensée de quelques uns fut bientôt la pensée de tous et le cri, à la Tamise le sergent, le premier |)oussé, décida le premier acte de la vengeance populaire.

Si ce jour était destiné à faire voir les violences des masses dans leur plus grand excès, il devait montrer aussi comment elles se laissaient exciter, dominer ou détourner par le caractère d’un seul. Ainsi le servent, ainsi le shérif, ainsi Ketet, tous trois voués à la mort et se trouvant face à face de la multitude, eurent chacun un sort différent, parce qu’ils lui opposèrent un front différent; et, quelque immense , quelque puissante que fût cette volonté de cent mille hommes, elle SC modifia dans le combat qu’elle eut à soutenir contre chacune de ses victimes.

La première désignée était le malheureux sergent. Tant que les menaces avaient été collectives, tant qu’on avait outragé ensemble les trois prisonniers, il avait gardé quelque espoir, ou peut-être il avait participé malgré lui au calme silencieux du shérif et à la morne indifférence de Jack ketet. Mais une fois que le cri : A la Tamise, le servent ! l’eût séparé de ses deux compagnons, et qu’il se trouva isolé dans sa condamnation, une horrible épouvante le saisit; il jeta autour de lui un regard fou et désespéré, il demanda à tous ces visages béants et avides qui l’cutouraicnt un regard ami, un conseil, un secours ; des hurlomens de mort lui répondirent, des sourires de sang l’accueillirent ; il se sentit deve-

LES ItElîX CAOAVRES.

ilir glacé et im-apahle de niouvcnicnt. Marche! iiiaithc! lui criait-on de toutes parts! Le misérable ne pouvait pas marcher; malheur à lui de n’avoir pas pu marcher! car il fallut bien l’y contraindre et l’y aider. On l’y contraigidt, on l’y aida; mais quelle contrainte! quel secours! L’un lui lança dans les reins le bout d’un bâton , l’autre le saisit par les cheveux et le lança en avant. Il marcha quelque temps sous cette brutale impulsion ; ces quelques pas qu’il fit furent exemjtls d’outrages : car, que voulait le jxuiple? qu’il marchât, et il obéissait.

Mais, Gifibrd n’était pas un de ces hommes doués de résolution, qui prennent un parti, même celui de mourir, et qui le suivent droit et sans tergiversation. D’un autre cété, il était incapable de calculer qu’on ne résiste pas à des milliers d’hommes, en luttant corps à corps avec eux ; que le seul combat possible avec le peuple est celui de la puissance morale, et que si, en certaines occasions, il est arrivé que cette force d’un seul ait vaincu celle du plus grand nombre, c’est qu’elle a eu grand soin de ne pas laisser entamer le combat des forces physiques. Malheureusement pour M. Gifford, ce combat avait commencé, et le désespoir qui le prit, le rengagea plus terrible. En effet, il avait à peine marché cent pas, allant devant lui comme un homme privé de raison, et probableme!)t, sans SC rendre compte du but où il tendait, lorsque tout-ù coup, il sembla que cette pensée revînt comme un éclair à son esprit, car il s’arrêta, et, se tordant les bi-as avec des ciis, s’arrachant la barbe et les cheveux, il s’écria :

— Non ! je ne veux pas! je n’irai pas ! Massacrez-moi plutét, je ne ferais pas un i>as de plus !

Oh ! quelle terrible réponse excita, dans la populace, ce mouvement de désespoir ! Un rire de mépris étonné éclata dans la foule. Comprenez un enfant de trois ans qui trépigne avec rage, en disant à un homme de six pieds: — Je ne veux pas ! je ne marcherai pas ! L’homme en sourit, et pousse l’enfant du doigt. Ainsi était le sergent en face de la multitude, lorsqu’il refusait d’avancer, et la foule sourit aussi, et la foule le poussa du doigt. Miséricorde ! mais, qu’on me pai-

LES i>KUX CAUAVHES.

donne cette image, le sourire de la foule fut un hideux hurlement d’hyène ; le doigt de la foule fut l’action de vingt hommes qui se ruèrent sur le sergent qui , des pieds et des mains, le poussant, le tirant, le déchirant, le firent avancer encore quelques pas. Sous ce nouveau coup, la pensée du malheureux s’effaça de nouveau, et, sanglant, meurtri, blessé, il marcha devant lui, déjà pris de vertige, déjà frappé de ce bourdonnement qui bruit dans le cerveau plus haut que les cris les plus perçans et les paroles les plus distinctes. Dans cet état, un moyen de salut se serait offert, qu’il ne l’eût pas compris, peut-être même ne l’eût-il pas désiré.

On approchait, cependant, de la Tamise. Le sergent marchait dans un vide qu’on laissait soigneusement autour de lui, pour jouir à l’aise de son visage pâle sous le sang, de ses r^ards hébétés, de sa marche incertaine et de ses trébuchemens. Le shérif et Ketet .suivaient à quelque distance, gardés pour plus tard, surveillés avec soin. Toutr-à-coup , soit dernier e.spoir, soit salut, soit folie, soit hâte d’en'fihir, le sergent se prend à courir de toutes ses forces. Oh ! le misérable ! que fait-il ? Ni si lentement, ni si vile, malheureux ! car la populace veut comme elle l’entend ce qu’elle veut. Et, bri^, frappé, pour s’étre arrêté une minute avant, un bâton, lancé contre lui, atteint maintenant l’insensé, parce qu’il veut courir. Gifford s’arrête, il chancelle, il tombe: il avait une jambe cassée.

La douleur était atroce, le patient poussait des cris aigus ; il faut pourtant qu’il se relève et qu’il marche, ainsi le veut la populace. On le lui commande, il refuse ; on le frappe, il essaie et retombe ; on rit : on le frappe encore, il essaie et retombe encore ; on rit plus fort. Un portefaix invente alors un supplice et un jeu do mots, et la tourbe rit aux éclats ;

— Il faut, crie-t-il, le traîner en triomphe !

Et, soudainement, il saisit la victime par sa jambe brisée et la tire après lui, le visage traînant dans le ruisseau, le front se heurtant à l’angle de tous les pavés. Le supplicié résistait encore cependant: il so tordait, s’attachait des ongles et des dents à toutes les aspérités, hurlant plus fort que la foule ne pouvait

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rire ; niais l’impassible portefaix ne s’arrêtait point, traînant toujours sa proie. Peu à peu cependant les convulsions s’affaiblissent, le visage balaie la fange sans cris ni grincemens, les bras inertes traînent à la suite du corps, les cheveux traînent après la tête ; rien ne résiste ni ne gémit, ce n’est plus qu’un cadavre. Mais , un enfant qui le suivait depuis long-temps , s’ingénie à son tour, approche, et met le pied sur ces cheveux qui pendent dans la boue ; le portefaix tire toujours, les cheveux retiennent le corps, un effort s’ensuit, et le patient jette encore un cri. Honneur à l’enfant ! qui a tiré une dernière douleur d’une victime que les plus forts croyaient épuisée. On applaudit, on s’extasie, et l’on arrive enfin au pont de la Tamise, du haut duquel deux hommes précipitent dans le fleuve une masse informe de chairs sanglantes et boueuses.

C’en était fait du sergent. Le tour du shérif était venu. On se retourne contre lui, on le sépare de Jack Ketet, on le menace, on l’insulte : il reste impassible, l’œil levé, les bras croisés, le front haut, un sourire de mépris sur les lèvres. Alors , la scène change. Cet homme qui n’implore point grâce et qui ne résiste pas, n’offre point prise aux sévices de la foule, et cependant il est destiné, comme celui qui vient de périr, au supplice et à la mort. Mais si cette mort doit arriver sans lutte, sans déchiremens, sans tortures ni férocités, la populace sera sevrée et mal satisfaite ; il lui faut encore des membres pantelans et brisés, plus brisés et plus pantelans encore que ceux du serçent, caria soif s’est accrue parla jouissance ! Et pourtant, il est difBcile de frapper un homme qui ne se défend pas , qui ne crie pas, qui n’excite à rien. Que faire alors? L’arracher à son calme, à sa résignation intrépide, l’aiguillonner, et, comme les bandcrillas espagnols, piquer le taureau pour qu’il entre en fureur, baisse la tête et présente ses flancs et son cou gonflés de colère et de désespoir, à la lance du picador, aux flèches du chulillo et au coutelas du matador.

Les plus forcenés l’espérèrent ainsi ; l’un d’eux fît rouler son bâton autour de la tête du shérif. Le mouvement en était si rapide qu’il devait étourdir le regard qui aurait voulu le suivre et brisé la tète qui eût tenté de l’éviter. Mais le shérif

LES DEUX CXOAVIŒS.

baissa les yeux et se tint immobile. Le bàtoniste tut bué. Un autre crut éveiller un sentiment de crainte dans le cœur du magistrat, qu’il croyait absorbé dans son désespoir, et il lui cria à rorcillc :

— Tu vas être pendu ! entends-tu !

— Je le sais, répliqua froidement le shérif.

Il se mêla de l’étonnement à la colère de la foule. Une lutte entre elle et un homme commençait sur un autre terrain que celui où elle venait de vaincre ; elle y tenta aussi la victoire et ne se tint pas pour forte, parce qu’elle pourrait tuer un homme, si elle ne pouvait l’ell'rayer. Poussé par ce sentiment, un ouvrier s’approcha encore du shérif, et, se plaçant eu face de lui pour bien faire pénétrer sa menace dans le cœur do la victime, il lui dit :

— Tu vas être pendu ! ici , tout de suite, à l’instant même.

— J’attends! répondit le shérif.

L’ouvrier se tut, la foule se recula, elle devint moins bruyante. Cette réponse la réduisit à mettre froidement sa main de cent mille hommes sur un seul homme; elle la descendit à la taille d’un manant qui écrase, sans motif, le poussin qui picore à ses pieds ; elle fut condamnée au rôle du bourreau qui frappe un criminel enchaîné. La foule comprit cette position, elle n’en voulut pas, elle lit un effort pour en sortir, elle tùcha d’entraîner le magistrat à lui résister, à avoir peur : elle avait besoin qu’il ouvrît une voie à ses violences ; en conséquence, quelques hommes, espérant que l’occasion s’en présenterait pendant un trajet à pai'courir et dans un temps plus long, s’écrièrent :

— Non, pas ici ! il faut le pendre ailleurs ! Allons ! marche, avance ! tu seras pendu ailleurs.

Les mains, les bâtons, les pieds, étaient levés pour pousser le magistrat et le faire marcher ; il regarda ceux qui l’entouraient sans colère ni étonnement :

— Où fautr-il aller ? demanda-t-il à ceux qui l’entouraient.

Les coups restèrent suspendus. L’esprit humain, dans scs

aberrations les plus désordonnées , n’abandonne pas aussi complètement qu’on pourrait le croire les règles qui le diri-

geiit ; il faut à scs plus extrêmes fureurs un prétexte, une excuse, et la résignation du shérif n’en laissait point aux violences. Aussi, il demeura encore une fois intact au milieu de mille instrumensde mort, parmi des hommes déterminés aie massacrer. Jus(ju’à ce moment, la multitude avait inutilement li-appé aux endroits sensibles de la peur. Elle avait montré au shérif le supplice immédiat; elle le lui avait ensuite montré éloigné, et n’avait pu amener aucune altération dans ses traits ni sa voix. Elle se sentait battue, et véritablement elle l’était, car c’est à peine si elle désirait encore tuer le shérif. Son but était changé, car pour elle ce n’était plus dans un meurtre si aisé qu’il pouvait y avoir attestation de sa force et de sa puissance : c’était dans l’épouvante qu’elle voulait inspirer à sa victime. Soudain , un éclair d’imagination parcourt la masse qui enveloppe le magistrat; une invention lui vient qui lui paraît invincible pour réduire enfin l’opiniâtre fermeté du condamné ; elle en rit, elle se la communique tout bas ; puis, avec une joie sauvage, elle la hurle aux oreilles du shérif, en la commentant de toutes façons :

— Oui ! tu seras pendu ! mais, devant ta maison. — Devant la maison que nous démolirons jusqu’à sa dernière pierre. — Devant ta maison, sur laquelle nous brûlerons tes membres. — Et, devant toi, nous disperserons ton or. — Nous boirons ton vin. — Et nous ferons danser devant ta potence et sur les ruines de ta maison tes deux petits enfaiis que tu aimes tant.

Et, après avoir vociféré toutes ces menaces, la foule s’arrêta SC croyant la plus forte, regarda le shérif avec des sourires do triomphe, interrogea de l’œil son front qu’elle espérait voir pâlir, et .se tut pour attendre la réponse qu’il allait faire, sans doute d’une voix altérée; et, à vrai dire, la multitude avait raison d’espérer, car elle avait véritablement atteint au cœur du shérif, et l’avait fait saigner en lui-même. Mais il y avait dans l’ame de cet homme tant de courage et de présence d’esprit, qu’outre sa dignité il avait compris qu’il pouvait sauver sa vie. Rassemblant donc toutes ses forces contre un coup où la foule semblait avoir réuni toutes les siennes, il répondit liorentent :

— Venez donc , je vais vous enseigner le chemin le plus court I

Et il se mit à marcher, et la foule le suivit. Elle était terrassée.

A coup sûr, la cause du shérif n'était pas gagnée ; mais il avait franchi les plus difficiles obstacles; et, du point où il avait amené la foule, il pouvait au moins aborder des tentatives de salut. En effet, il l’avait ramenée à être incertaine de la justice de sa vengeance, et lui avait, en même temps, ôté l’espérance d’un meurtre intéressant, d’un supplice dramatique ; il ne lui avait laissé, tout au plus, qu’un homme à pendre, lequel avait l’air de ne pas en prendre grand souci.

Si, à propos de ce que nous racontons, on se demande ce qu’est devenu ce peuple que nous disions, il n’y a qu’un moment, si esclave et si enthousiaste de la loi, nous répondrons qu’il n’y a cœur si calme qui ne se laisse aller ({uelquefois à la colère, ame si indulgente qui n’ait ses mouvemens de haine , ni esprit si juste qui n’ait ses avcuglemens; et, comme il arrive presque toujours que ceux-là sont les plus extrêmes dans leurs excès, qui ne s’y abandonnent pas souvent, de même il dut arriver que ce peuple, si amoureux de ses lois, dût les enfreindre plus que tout autre, une fois qu’il en eut brisé les liens. Le shérif le pensait ainsi, et ce n’était pas assurément par un aj)pel à leurs devoirs , qu’il compta tourner en sa faveur cette foule de forcenés. Il marchait donc silencieux et résolu, et la foule l’accompagnait, chuchottant tout bas, désappointée, prête à quitter ses résolutions à la première issue convenable qui lui serait ouverte, le suivant et ne s’avançant au supplice du shérif que parce qu’elle n’imaginait pas autre chose à faire. Lorsque le magistrat crut avoir laissé mûrir sulfisamment cette gêne dans l’esprit du peuple, il s’arrêta toutrà-coup, et, avec le ton dégagé et le geste libre d’un ami entre ses amis, il s’adressa à ceux qui l’entouraient et dit à haute voix :

— Y a-t-il quelqu’un ici qui connaisse maître Love, le boucher de Church-Hill ?

— Moi ! — moi ! — moi ! répondirent cent voix.

Le shérif savait bien que ce nom était une autorité dans la

populace, n savait que tout le monde connaissait Love, qui avait craché à la figure de Charles I", traîné son cercueil dans la houe, et cassé la tête à plus d'un braillard catholique. Parmi lescent personnes qui s’annoncèrent comme connaissant Tom Love, il ne manquait pas de figures passablement honnêtes et proprement vêtues ; mais le shérif se garda bien de s’adresser à elles ; il distingua un misérpble débraillé, et dont l’exaltation s’était manifestée le long du chemin par mille affreuses imprécations, et, s’adressant à lui, il lui dit:

— Puisque vous connaissez Tom Love, vous me rendrez un service.

Le tigre sourit, le shérif continua:

— Vous irez le trouver de ma part, et vous lui direz que le shérif du comté de Midlesex le prie de recevoir ses deux enfans en apprentissage et de les élever charitablement, jusqu’à ce qu’ils puissent gagner leur vie. Vous lui raconterez, pour qu’il ne fasse pas d’objections, que je suis mort, que ma maison est démolie, ma fortune dispersée, et que mes enfans sont nus et orphelins. Il ne vous refusera pas, j’en suis sûr, parce que Love est un homme honorable et bienfaisant.

Le furieux, qui regardait d’abord le magistrat d’un air insolent, se troubla et baissa la tête ; le shérif continua, en lui prenant la main :

— Quand tout sera fini, dans une heure ou deux, faites cela, et je prierai pour vous dans le ciel, où j’espère entrer bientôt.

En ce moment, une voix éloignée, la voix d’un homme qui n’avait pas entendu les paroles du magistrat, et qui, probablement, s’impatientait, cria :

— Au gibet! au gibet! le shérif!

Ce cri n’eut point d’écho, il souleva même un murmure réprobateur; mais, malgré cela, le shérif comprit que s’il avançait d’un pas, il était perdu, et, qu’à la place où il se trouvait, 11 devait être sauvé ou périr; il continua donc :

— Vous entendez, dit-il, il n’y a pas de temps à perdre, promettez-moi de faire ce que je vous ai demandé, ou je prierai un autre de me rendre ce service : car, vous le vo 3 rez,mon

heure est venue, et je voudrais être sûr de ce deviendront niesenfans après ma mort. Si vous avez des enfans, vous devez comprendre ma prière.

Le misérable avait des enfans ; il écoutait l’œil fixe et la tête baissée. La voix éloignée cria encore :

— A mort ! à mort ! le shérif!

— Qui parle de tuer le shérif? dit celui à qui le magistrat s’était adressé, et qui se redressa, l’œil trempé de larmes, la voix émue et la résolution dans le regard. — Le shérif ne mourra pas !

— Non ! non ! crièrent cent voix : le shérif ne mourra pas! Malheur à qui arrachera un cheveu de sa tête. — On me passera sur le corps avant d’arriver à lui . — C’est un digne magistrat. — C’est un ennemi des tyrannies de la cour. — Il a refusé d’exhumer les autres cadavres. — Il a été forcé parla chambre des communes! — A bas! la chambre des communes! àl)as ! le parlement ! — Vive le shérif! vive à jamais le shérif! ! !

Et, dans peu d’instans, au milieu des acclamations de la foule, il rentra dans sa maison, plus contusionné et meurtri l«ir les caresses du peuple, qu’il ne l’avait été de ses menaces furieuses, mais, sauvé par son courage et sa force d’esprit.

Restait Jack Ketet. Avec celui-ci, c’était un autre sentiment que ceux que nous avons dépeints, qui anima les furieux contre lesquels il eut à se défendre. En effet, la multitude, après s’être ruée au meurtre de M. Gifford, et avoir succombé dans sa lutte contre le shérif, revient au bourreau, portant en elle une satisfaction facile et tout-à-fait à l’aise avec un homme de cette espèce. Il lui semblait qu’elle allait jouer avec celte victime comme le chat fait avec sa misérable souris, lui laissant des apparences de salut, des chances de liberté, pour la rattraper du bout de sa griffe, l’immoler peu à peu, brin à brin, jusqu’à l’exténuement de toute sensation et de tout pouvoir de souffrir. Mais Ketet n’était pas un de ces hommes qui abandonnent l’espoir, tant qu’il reste un fil pour s’y rattacher, un rayon pour s’y conduire. Il avait vu le shérif se sauver, et il comprenait que ce qu’un homme avait pu faire, un antre pouvait le faire de môme. Mais il était trop habile pour y em-

LES DEirS CADAVRES.

ployer les mêmes moyens ; il comprit qu’à lui, bourreau, ôtie détesté, sorte de monstre social qui ne tenait à aucune des espèces qu’a créées la société, qu’ii lui, proscrit moral du monde qu’il habiUiit, rien ne pouvait convenir des armes qui avaient sauvé le shérif. Ni sa rés'griation, ni son calme, ni son éloquent appel à des seiitimens de noble paternité, ne pouvaient le protéger. Car s’il eût tenté l’une de ces influences sur ceux qui l’entouraient, la foule lui eût ri au nez, à coup sûr, et ce rire eût été la mort. Aussi il se garda bien d’essayer ni dignité, ni résistance, ni appel à la pitié; seulement, quand la foule se retourna contre lui, comme elle avait fait contre le shérif, elle l’entendit poussant à tue-tête le cri unanime de la foule: — Vive le shérif! vive à jamais le shérif!

Quel était 1e but de Jack en s’associant à cet élan de la multitude? Son but était de se mettre de moitié dans ses sentimens, afin de discuter sa vie avec elle d’égal à égal. En effet, on fut obligé de l’interrompre dans ses cris. Une voix lui dit d’abord : — A ton tour , Jack Ketet.

11 parut ne pas la comprendre, et continua à crier avec plus d’enthousia-sme encore : — Vive à jamais le shérif!

— Je te dis qu’on va te passer par tes^propres outils, lui dit un autre, entends-tu, Jack?...

Mais Jack continuait toujours à hurler de plus fort en plus fort : — Vive le shérif! vive notre digne shérif! Enfin ce qu’il désirait arriva, un homme , imj^atientc de ses exclamations sans fin, le prit à la gorge, et lui dit :

As-tu bientôt fini? qu’as-tu donc à crier si haut : vive le shérif?

— G’est, répondit Ketet, qui semblait tout-à-fait avoir oublié que la colère delà foule s’adressât à lui per.sonnellcment, c’est que c’eût été une horreur d’arracher un poil de la moustache de ce digne magistrat; tandis que s’il y a quelque chose de mal dans cette affaire , on ne saurait en accuser que cet infâme coquin de Sawton, ce gardien de Westminster, qui aura joué, en ceci, quelque tour de son métier.

Le calcul de Ketet se trouva juste, pour le moment du moins, car on entra en conversation avec lui; on lui demanda

LES bBtX CADAVRES.

d’expliquer ses paroles. Il raconta l’exhumation, inventa des circonstances qui accusaient Sawton, et, ne sachant rien au tond de la vérité, mais supposant, assez vraisemblablement, que le gardien devait être complice de la substituüon qui avait lieu, il détourna, à tout hasard, sur un autre le premier flot de la fureur populaire, tout prêt à la servir même, si son sa> lut en devait dépendre.

Ce nouvel appât ne fut pas plutôt présenté à la colère de la multitude, qu’elle y mordit à toutes dents. En moins de rien , Sawton lui parut être le seul coupable. Ce fut lui qui était la cause de tout ce qui arrivait; et, cette nouvelle disposition gagnant la masse de proche en proche, et le nom de la nouvelle victime circulant à l’instant de bouche en bouche, on se précipita avec de grands cris du côté de Westminster.

A partir de ce moment , la marche de la foule perdit ce caractère furieux et forcené qu’elle avait conservé jusqu’à ce moment. Pour arriver à massacrer un sergent de la chambre des communes et à mener au gibet un de ses premiers magistrats , la multitude avait dû s’armer d’une sorte de haute férocité à l’unisson de l’état de ceux qu’elle victimait; mais, tuer un bourreau et un gardien des tombeaux , deux misérables que, si bas qu’elle s’estimât, elle se croyait en droit de mépriser, c’était punition de supérieur à inférieur; c’était pour elle un jeu, un amusement, et non plus une vengeance. Aussi, dès qu’il ne s’agit plus que de Sawton et de Ketet, la foule se mit en train de quolibets, de jeux de mots, de Itères plaisanteries; elle s’avança vers Westminster, près duquel logeait le misérable gardien, chantant et riant, arrangeant quelque scène drôle à voir, quelque tour plaisant à jouer. Il n’y avait en ce moment ni colère ni fureur dans la populace ; il n’y avait plus, de sa part, révolte contre une autorité qu’elle avait coutume de respecter; ce nouveau meurtre, où elle marchait, était pure tyrannie, c’était divertissement de roi qu’elle entendait se donner. Elle y employait la vie d’un homme, à la vérité, mais on ne saurait dire que ce fût trop cher pour agir en souverain.

Pendant qu’elle courait vers la demeure de Sawton, le mal-

heureux se berçait de mille douces espérances. D'abord, il avait calculé le temps minute à minute. Il avait fait une large part pour le trajet de Westminster à Tyburn, une autre part aussi, plus que suffisante , pour la durée de l'exécution ; il avait prévu les accidens, les retards, et somme toute, cependant, tout devait être fini, à son compte, trajet, exécution , supplice , et il pouvait savourer en paix la possession de scs cinquante guiuées. Il s'était donc assis gravement tout seul, devant une table , en face d’une large bouteille d’eau-de-vie. n en avait d’abord goûté les premières gorgées timidement et l'oreille au guet; mais, le temps passant, sans rien qui annonçât un malheur, et, l’eau-de-vie aidant, il se rassura toutà-fait, et but plus à l’aise qu’il n'avait fait encore. Doucement, et par une succession rapide de petites réflexions et de petits coups d’alcool, il se mit dans un état de satisfaction rieuse et bavarde qui n’état pas sans charme. Il tira de son coffire la bourse aux cinquante guinées, la répandit sur la table et joua, à lui tout seul, avec ces adorables pièces d’or. Il les considérait et les étudiait sur leurs deux faces et sur leur cordon ; il leur parlait, et leur donnait un nom ; celle-ci s’appelait mon beau pourpoint fourré; celle-là n'était rien moins que ma garniture de buffet en étain luisant ; cette autre pourrait bien s’appeler chemises de toile de Flandre ; et cette belle , toute neuve, suffirait à défrayer un dîner, à la taverne du Roi Henri, avec quelque joyeuse commère du quartier. Et, tout en devisant avec sa fortune, le bonhomme buvait coup sur coup, pas beaucoup à la fois , mais souvent , mais toujours, et par ce procédé replier, il arriva à une contemplation béate et immobile de son or, qu’il avait réuni dans une seule masse. L’œil demi-fermé, la tête penchée sur sa poitrine, la bouche entr’ouverte, la langue épaisse , la lèvre pendante, la parole obtuse, ravi, extasié, heureux enfin , il en était là de sa solitaire jouissance , lorsque des coups violens ébranlèrent sa porte et que des cris plus violens l’appelèrent dans la rue.

Dans l’état où il était, ce fut d’abord à peine s'il fit attention à Ce bruif importun ; il pensa que c’était quelques curieux qui

voulaient visiter le monument voisin, et, riant en lui-même, il dit comme si on pouvait Pentendre :

— Frappez? frappez! vous êtes bien sots de penser que je vais me déranger pour quelques méchans demi-schellings qu’on me donnera peut-être.

Mais déjà la porte était enfoncée, car la multitude, qui devait supposer queSawton avait entendu son approche, et qu’il refusait d’ouvrir, se hâta d’en finir avec lui. A l’aspect d’une demi-douzaine de forcenés, qui entrèrent à la fols dans la chambre où il se trouvait, il se jeta sur son or„ pour le dérober à leurs regards ; mais il n’était plus temps, et cette précaution qu’il avait voulu prendre comme d’instinct, car il était dans un état complet d’ivresse, parut une accusation et un aveu sans réplique à ceux qui s’étaient faits ses juges. En moins de rien, la table fut renversée, l’or éparpillé et disparu, etSawton, jeté hors de samaison, roula de mains en mains, et arriva presqu’en face de Jack Ketet.

Ce fut encore, à cette heure, un horrible spectacle que cet homme, privé de souvenir et de raison, jeté ça et là comme une balle avec laquelle jouent les enfans, et excitant la gaîté de toute cette populace. Mais ce jeu n’était que le prélude du divertissement qu’elle avait imaginé chemin faisant.

Quoique toute sa colère se fût tournée vers Sawton, et que ce fût lui seul dont elle semblât vouloir faire, en ce moment, sa victime, elle ne voulait pas, cependant, perdre tou t-à-fait l’usage qu’elle avait espéré tirer de Ketet, et, pour tout concilier, elle avait résolu de se faire régaler d’un plaisir qui n’était réservé qu’aux plus grands de la cour et à quelqueshauts magistrats. Elle entendit que Sawton fût soumis à la torture pour avouer le crime dont il était sans doute coupable, et ordonna à Ketet de la lui infliger, sans rien épargner et en ayant soin .surtout de choisir les supplices les plus curieux, dans le cas où le patient ne pourrait suffire à toutes les épreuves.

Que dire maintenant de cette marche qui eut lieu depuis la demeure de Sawton jusqu’à celle de Jack Ketet ? Faut-il peindre cette meute d’hommes aboyant autour d’un homme ivre l’agaçant, le fuyant, riant do ses chutes, l’invitant à la joie et

lui annonçant qu’ils marchaient à une fête, se repaissant de scs accès de rire stupides à cette nouvelle, et en répondant à ses questions sur cette fête*; — Tu y seras ! — Tu y seras ! Atroce et ignoble plaisanterie qu’on applaudit dans riphigénie de Racine, où Agamemnon l’aditàson enfant douce et bicnaimée.

Ainsi courant, ainsi dansant etchantant,'jls arrivèrent à la maison de Ketet. Dans un instant, elle fut envahie par la foule, et Sawton fut transporté dans la grande chambre où se trouvaient les instrumens de torture. Mais c’était pour trop peu de spectateurs que ce spectacle eût été donné, si cela se fût passé dans cette chambre fermée, et ceux de la rue eussent été jaloux. Une idée soudaine, lumineuse, jaillit à l’esprit de quelques uns, et, immédiatement partagée par tous, reçoit une merveilleuse exécution. Aussitôt, le travail commence; des centaines d’hommes, avec un ordre et une intelligence parfaite, défont le toit de la maison. D’abord les tuiles en brique qui la couvraient disparaissent sous des milliers de mains; les lattes, qui les supportaient, immédiatement arrachées, met-, tent à nu la charpente ; la charpente, à son tour, est enlevée ; le plafond inférieur qu’elle soutenait, estaussi détruit, etlasalle du supplice se trouve ainsi parfaitement découver te. Sans doute, c’était déjà beaucoup pour ceux qui, de gré ou de force, introduits dans les maisons voisines et montés sur les toits, plongeaient dans la chambre qui tenait tout le premier étage de la maison de Ketet, mais ceux qui étaient dans la rue réclamaient toujours, et l’on dut céder àleurs droits.

En conséquence, on se mit en devoir do défaire les murs latéraux qui s’élevaient autour du lieu du spectacle; et, en moins de temps peut-être que nous n’en mettons à l’écrire, la maison se trouva démolie jusqu’au niveau du plancher du premier étage ; de façon que, dans ce moment, elle ressemblaità un vaste échafaud élevé au milieu d’un amphithéâtre. Isolée, comme nous l’avons dit, de tous les bâti mens qui l’entouraient, elle semblait admirablement disposée [jour le divertissement que la foule voulait se donner. Toutes les maisons environnantes se hérissèrent de têtes et de curieux. I^es toits étaient

LES DEUX CADAVBES.

chargés d'hommes et d'enfans retenus les uns aux autres par une sorte d’enchantement ; les fenêtres étaient garnies, jusqu’au sommet, de têtes échelonnées les unes sur les autres ; chaque lucarne avait ses yeux ardens qui brillaient dans son étroite embrâsure; chaque aspérité, où pouvai t se poser un pied, soutenait un homme ; chaque trou, où une main pouvait se glisser, un enfant éUqj^qspendu.

On balaya le planche^, 4c quelques gravas qui l’encombraient; et, chacun disparaissant par l’étroit escalier qui descendait au rez-de-chaussée, la chambre se trouva libre en peu d’instans. Quatre personnes seulement y étaient demeurées ; c’étaient Jack Ketet, Simon son fils, Baby et Sawlon. On eût dit le théâtre etles acteurs d’une comédie, à l’heure où va commencer le spectacle.

Est-ce encore une peinture à faire que la description de la torture infligée à un homme? Assez de livres, les uns graves et scientifiques ; les autres, nés de l’imagination, n’ont-ils pas suffisamment présenté aux yeux de toutes les espèces de lecteurs cette hideuse image? Et faut-il que nous aussi, à tant de tableaux féroces, que la vérité a jetés sous notre plume, nous ajoutions ce dernier tableau ! C’est horreur sur horreur, sans doute, mais c’est, nécessité, car nulle occasion au monde n’a peut-être été si favorable à montrer jusqu’où les égaremens du peuple peuvent aller, lorsqu’il subit l’influence d’un gouvernement sans humanité, ni pudeur, lorsqu’il ne reçoit, de ceux qui devraient lui enseigner le respect des lois et la modération, que l’exemple des caprices absolus et de la vengeance à tout prix.

Et en outre de cette leçon de morale et de politique, nous peintre, nous poète, nous qui avons représenté dans notre tète cette scène si gigantesque, si fantasque, si imprévue, pourrons-nous résister à l’envie de la reproduire tout entière comme elle nous apparaît. Car, voyez-vous, ce n’est pas ici une torture ordinaire dans un étroit cachot, ce n’est pas ici un accusé qui tremble entre un juge et un bourreau, à la lueur d’une lam))C qui rougit à peine les ténèbres ; c’est au grand jour, sous des millions de regards, un condamné qui

LEK DEUX CADAVHES.

ne sait ce dont il s’agit, que l’ivresse protège contre la peur, qui rit au tortionnaire qui s’approche, et joue avec les tenailles dont il est armé.

Cependant nous ne suivrons pas chaque mouvement du bourreau ; nous ne répéterons pas chaque mouvement de la victime. D’abord elle voulut échapper, non par un sentiment de terreur, non par prévoyance de ce qui allait lui arriver, mais parce qu’il lui paraissait joV^lc de courir ainsi et de se faire poursuivre. Ketet, qui se MUSt sous la main d’une populace prête à le déchirer; Ketet,' qui voyait sa femme et sou fils dans un angle de cette chambre, destinés à périr aussi s’il n’obéissait pas, eut bientôt atteint Sawton. La foule, qui riait de leur course, devint attentive lorsque le bourreau eut assis le patient dans une chaise.

A peine y fut-il placé, que Ketet prit une de ses jambes, la plaça entre deux petites planches qu’il serra avec des cordes d’un bout à l’autre. Sawton, qui n’y comprenait rien, se laissait faire et riait de cette opération. Ketet fit de même pour l'autre jambe et la plaça, comme l’autre, entre deux planches. Sawton se réjouissait et riait aux éclats en frappant ses jambes l’une contre l’autre : la foule riait aussi.

A cet instant, Ketet lie les deux jambes ensemble par une corde fortement attachée d’une part, à la hauteur du genou, et, de l’autre, à la cheville. Sawton, se sentant ainsi arrêté, commence à s’arrêter et veut se lever : Jack Ketet le maintient sur sa chaise, et le misérable gardien, sous l’influence de l’ivresse qui pousse l’homme aux frénésies ainsi qu’aux faiblesses les plus extrêmes, Sawton se prend à pleurer comme un enfant, avec les inflexions et les paroles d’un enfant. La foule en fut ravie ; elle en rit à plaisir, et comme Sawton pleura plus fort et avec des cris lamentables et grotesques, elle en rit à perdre haleine. Elle en eût ri encore long-temps, si un cri perçant, terrible, affreux, ne l’eût tout-à-coup interrompue.

Ketet avait fait signe à Simon de lui apporter un coin, il l’avait présenté sur les bords des planches qui encaissaient les jambes de Sawton, et frappant un coup de masse sur le

590 I.Ist» UKt'X CADAVRES.

coin, il l’avait lUitiHinétror entre les planches. La douleur fut terrible, le cri épouvantalilc. Le rire se tut, le silence s’établit et rien ne s’entendit qu’une voix qui murmurait une chanson. C’était Baby qui riait et cliantait. Ce chant transporta Jack de fureur, il frappa en aveugle sur le coin, Sawton hurla, la foule eut un frisson de terreur.

A partir de ce moment, ce fut con)me un effroyable dialogue entre les coups de masse et les cris de Sawton. Admirable supplice qui courbait les os sans pouvoir les briser, soutenus qu’ils étaient par la pression des planches ! supplice heureux qui permit à la foule d’entendre de ces gémissemens à déchirer la poitrine, de voir une de ces souffrances qu’aucun accident, qu’aucune infirmité ne pouva)ent lui faire soupçonner, sans cependant que sa victime fût notablement endommagée !

— - Interrogez-le ! intcrrogez-le ! dirent quelques voix.

Le bourreau s’arrêta ; il demanda à Sawton quels étaient ses complices. Des cris de rage et de douleur lui répondirent seulement. Jack s’apprêtait à enfoncer le coin de quelques ligues encore.

■—Autre chose ! cria la foule.

Ketet obéit et se prépara à infliger un nouveau supplice au gardien. Pendant ce temps, la foule se prit à murmurer, à parler, à s’interroger. Par une singulière disposition d’esprit, devenue sérieuse à l’aspect des douleurs qu’elle avait commandées pour son divertissement, elle prit la torture de Sawton au sérieux, et résolut de faire justice puisqu’elle s’était faite juge, si elle apprenait la vérité de la bouche du supplicié. Mais le misérable souffrait sans savoir pourquoi, ni comment ; il s’était senti brisé, sans comprendre ce qui le brisait, ni pourquoi on le brisait. Il n’avait pas entendu la demande qu’on lui avait adressée ; il ne pouvait donc répondre, il devait donc périr inutilement dans son supplice. Cependant, tant de douleur no l’avait pas en vain assailli, elle avait horriblement dissipé la fumée de l’ivresse; et, s’il ii’avait eu sentiment que de sa souffrance tandis que Ketet frappait à coups redoublés, il n’en fut pas tout-à-fait ainsi lorsqu’il l’eut délié.

Une réflexion douteuse, un souvenir incohérent, s’emjjarèrent de son esprit, et tandis que Kelet, l’étendant sur le dos, lui préparait une nouvelle torture, les idées qu’il avait commis un crime et qu’il en était puni, se formèrent et s’associèrent obscurément en lui. Peut-être qu’un interrogatoire, habilement dirigé, l’eût alors éclairé tout-à-fait et eût obtenu un aveu; mais il n’en devait pas être ainsi.

Il était étendu sur le dos, lié de manière à ne pouvoir ni fuir, ni remuer, la tête élevée sur un petit carré do bois, comme sur un traversin. Ketet prit un instrument qu’on ne saurait mieux comparer qu’à une de ces balances dont on se sert sur nas comptoirs, mais dans de plus grandes dimensions. Cet objet, était en effet, construit de même ; d’abord un pied de cinq à six pieds de hauteur, ensuite de ce pied, et formant l’équerre avec lui, une petite barre de fer, et à cette barre de fer un balancier accroché. Mais là s’arrêtait la ressemblance ; car, aux deux extrémités de ce balancier, au lieu des chaînes qui soutiennent les plateaux, pendait une baguette en acier,

, mince et flexible, et, au bout de cette tringle, une petite boule en plomb.

Lorsque le patient était étendu sm‘ le dos, ainsi que nous l’avons dit, on plaçait cet instrument au dessus de sa tête, puis on le mettait en mouvement, et, grâce au balancement qui en résultait, chaque boule venait alternativement frapper de chaque côté de la tête du supplicié. Ce n’était pas la force du coup, qu’on avait soin de ménager, qui faisait le supplice, c’était le retour constant de ce coup, qui, peu à peu, meurtrissait les chairs, ébranlait le crâne et créait au cerveau un horrible bourdonnement, percé des douleurs les plus aiguës.

Ainsi, quand cette nouvelle torture fut infligée à Sawton, le misérable, encore étourdi de son ivresse et de son premier supplice, ne sembla pas comprendre ni sentir ce qu’on lui faisait. Mais, quand ce coup persévérant et régulier l’eut frappé quelque temps, il se reprit à crier, à hurler, à grincer les dents; enfin, il arriva à ce point que la foule jugea qu’il ne pouvait souffrir davantage. Mille voix crièrent:

— Assez ! assez ! assez !

Kctct s'arrêta, la foule était désappointée. Ce n'était point là ce qu'elle s'était imaginé. Ce supplice froid, enchaîné, sans mouvement, sans combat, n'avait rien d'attrayant ni d'amusant, s'il faut dire le mot, et elle conçut une sorte d'horreur de ce qu'elle avait fait. Mais comme il n'entre dans nul esprit humain, fùt-ce celui d’un homme ou celui de vingt mille, de reconnaître tout de suite un tort, la foule s’excusa son action par l’espoir d’une révélation, et se dit en soi qu’elle ne serait pas coupable si Sawtou avouait le nom d’un complice et si elle découvrait ainsi une juste vengeance à exercer. Elle cria donc à Ketet d’interroger Sawton. Le bourreau prit aussitôt un pot plein d’eau, et le jeta à la lace du supplicié.

La nouvelle souffrance qu’avait subie Sawton, et cette eau qui vint un moment éteindre le délire qui s’allumait dans son cerveau, finirent par éclairer son souvenir, et glissèrent dans sa tête d’une façon plus lucide, quoique encore bien incertaine, la cause de son supplice. Donc, quand Ketetlui demanda s’il voulait nommer ses complices, il murmura un nom. On l’entendit mal, mais on entendit qu’il parlait; il se fil un prodigieux silence, et ces mots arrivèrent à quelques oreilles.

— Une heure oui cinquante guinées Richard

Barkstead.

— Richard Barkstead ! répéta la multitude avec un accent de triomphe. Chez Barkstead ! chez Barkstead ! mort à Barkstead!

Et dans un moment, toute la foule se détacha des maisons où elle était suspendue, pour s’élancer vers la demeure de Barkstead; mais, lorsque ce mouvement vint à s’opérer, ceux qui étaient dans les rues adjacentes, et qui attendaient sans voir ce qui se passait, opposèrent quelque résistance : il en résultat un choc violent, une pression terrible qui refoula la multitude sur la maison de Ketet. La démolition qu’on avait faite des murs supérieurs avait amassé autour de la maison une quantité de matériaux assez grande pour qu’elle s’élevât à la moitié de la hauteur de l’étage, et en facilitât l’escalade. Ainsi, lorsque ceux du centre furent culbutés les uns .sur les autres, tousceuxqui étaient autour de la maison, se sentant

LES DEUX CAltATRES.

ÔÜS

pressés, grimpèrent sur le plancher où étaient Jack Ketet, sa famille et l’infortuné Sawton. Le bourreau prenant sa femme dans ses bras avec son fils, les protégea facilement contre une invasion qui n’avait rien de menaçant. Mais le misérable gardien, laissé étendu par terre, évité un moment pendant qu'il y avait assez de place pour lui et pour les autres, fut bientôt heurté du pied, et lorsque la foule, se pressant sur la planche, fut tellement serrée que chacun avait à peine la place de ses pieds, on lui marcha sur le corps, on le foula indifféremment, et on finit par l’écraser sans rien de cette fureur qu’on avait montrée contre sou prétendu crime, ni de cette pitié qu’avaient ensuite inspirée ses terribles souffrances.

Cependant le cours de la foule se rétablissait insensiblement, et les cris de : — ^Meure Barkstead ! chez Barkstead ! d'abord isolés, s’étment réunis dans une acclamation de réprobation universelle. Enfin, comme une masse d’eau qui tourbillonne dans une écluse, tant que les fissiu^s des portes ne lui laissent qu’une pénible issue, et qui se verse avec un choc effrayant quand ces portes s’ouvrent tout-à^fait , la multitude, une fois que le passage fut frayé, se rua, plus furieuse que jamais, à travers les rues qui conduisaient chez Barkstead.

Enfin, elle croit avoir atteint le vrai coupable, et pour celui-là il n’y aura rien d’assez cruel , tout sera juste, sans doute. On court, on s’élance, on approche. Les plus frénétiques atteignent l’extrémité de la rue où est située la maison. Us appellent la foule à grands cris ; ils s’élancent de nouveau et arrivent jusqu’à la maison proscrite. Aussitôt ils montent vers la porte pour la heurter, et le premier qui lève la main recule épouvanté; d’autres arrivent, ils excitent ceux qui sont devant eux, les pressent, les culbutent, et quand ils sont à leur tour en face de la porte, ils reculent comme ceux qui les précédaient, et comme eux ils se taisent.

Cependant la foule , engagée dans cette longue rue , s’impatiente et veut approcher, car elle n’entend pas encore crier les membrures des toits ; elle ne voit ni voler les tuiles, ni s’agiter des victimes. Les premiers passent, et ceux qui les poussent arrivent, regardent à leur tour, reculent et passent

de môme. Seulement, k mesure qu’ils envisagent cette porte, un cri sourd d’effroi et d’étonnement s’échappe d’eux pendant qu’ils fuient. Ainsi la foule, toujours poussée et toujours fuyant, passe dans la rue cotnme un torrent. Dans toute sa longueur elle en bat les côtés, elle en heurte les bords , elle la remplit dans toute sa largeur ; mais, arrivée devant la porte de Barkstead , à quelques pas avant et après, elle se creuse , s’éloigne du mur et fait une sorte de courbure comme l’eau d’une rivière, chassée du bord par un éperon armé de poutres et chargé de pierres.

Quelle puissance surhumaine , quel bras de fer inflexible écartait donc cette masse vivante et terrible, etla faisait ployer en avant de cette porte ? Quel respect, quel sentiment sacré 'l’écartaitainsi de ses desseins homicides? était-ce quelqüeobjetdu culte religieux? quelque vénérable signe de pouvoir? quelque ordre d’un magistrat , affiché là et respecté sous le sceau des armes de Londres ? Non, rien de tout cela n’eût retenu la foule, rien de ce qui, ordinairement, imposait à sa turbulence, n’eût suffi à cette heure , où elle avait brisé tous les liens de l’obéissance et de l’ordre. Une résistance de cette sorte n’eût fait qu’exaspérer ses fureurs; et, au lieu de fuir, de s’échapper et de se disséminer au bout de cette rue comme il arrivait, sans oser s’entre-regarder, morne, taciturne, éperdue, elle eût fait un jouet ou une victime de plus de ce qu’on eût opposé à sa volonté souveraine. Qu’était-ce donc? et pourquoi ce flot humain, toujours poussé en avant, arrivant furieux! et frénétique à cette maison , semblait-il se calmer dès qu’il en voyait la porte ? Pourquoi s’écartait-il , muet et épouvanté quand il passait devant elle? et pourquoi fuyaitil, tout haletant d’eflroi,dès qu’il l’avait dépassée ? Qu’y avaitil donc là de si épouvantable et de plus fort que tout un peuple ?

Ce n’était rien qu’un signe, rien qu’une image, rien qu’une croix rouge, qui voulait dire à tous ceux qui la voyment:

— Ceci est une maison de pestiférés !

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