TYBURN
Ainsi, quand on arriva à Tyburn, il ne restait plus rien dans le peuple de ce sentiment d’attention universelle , mais calme, qui avait accueilli l’apparition du cercueil de Cromwell. Sans dessein de rien empêcher ni de rien entreprendre , il avait déjà abandonné ce vaste souvenir qui l’occupait d’abord tout entier, et commençait à reporter ses regards sur l’exécution en elle-même. Lorsqu’un vase est plae^ sur le feu , et qu’une chaleur encore faible commence à le presser, bien long-temps avant que l’eau ne bouillonne à grands flots , il s’élève du fond du vase des milliers de petites bulles qui éclatent à la surface et lancent dans l’air, en parcelles imperceptibles, la faible goutte d’eau qui les enveloppe ; de même , le peuple, légèrement échauffé de la singulière nouvelle de ce qui s’était passé à Pawltry, laissait échapper , en exclamations rapides , les symptômes d’une agitation naissante.
Le shérif ne put se méprendre sur ces dispositions, et prévit que le moindre accident le pousserait aux plus extrêmes entreprises, d’autant plus qu’il était facile de deviner qu’il se mêlait une crainte superstitieuse à l’indignation politique. Le magistrat jugea donc convenable de presser, autant que possible, Texécution dont il était chargé.
La potence, telle que nous l’avons décrite le jour du supplice de Barkstead, était dressée au milieu de la place. Des dragons du roi la protégeaient, comme alors, contre l’approche des curieux, et, près des bières de Brandshawet d’Ireton, déjà aiTÎvés, se tenait un bourreau masqué.
■.ÜU
Déjà le murmure léger , qui courait sur la surface de la multitude, avait pris un caractère plus sérieux ; entre les cris épars qui la dominaient de temps en temps, on reconnaissait déjà des voix irritées, on pouvait entendre des imprécations. Le shérif se hâta de traverser la foule et d’arriver au pied de la potence. Une fois derrière le rempart de soldats qui l’entouraient, il espéra prévenir toute tentative d’enlèvement du corps de Cromwell, seule entreprise qui lui parût véritablement à craindre.
Toutefois, contre son attente , tout demeura tranquille, la curiosité remplaça un moment l’agitation qu’avait produite l’événement de Pawltry. Mais cette curiosité, ce calme , si on avait pu en sonder la disposition, étaient bien plus terribles que toutes les agitations qui s’étaient manifestées jusque là. Dans cette attention que le peuple apportait aux apprêts du supplice , il y avait pour lui enquête et espoir d’éclaircissement de ce qui s’était passé. Dans sa superstitieuse horreur, il ne doutait pas que, si le ciel improuvait l’horrible mesure ordonnée par le parlement , il ne manifestât sa volonté par quelque surnaturelle circonstance. Le plus grand nombre, déjà irrité, espérait une confirmation de ce qu’elle appelait un premier avertissement. La discussion , qui avait un moment .sui^i parmi la foule, ne s’était arrêtée que dans un sentiment' d’examen. Cependant, si quelqu’un eût pu planer un moment sur cette multitude innombrable, il lui eût été impossible de saisir, à aucun endroit précis, [l’expression de ce sentiment qui la dominait tout entière : car voici à peu près les propos qui jaillissaient çàet là.
— Peut-être ce n’est pas vrai !
— Attendons une nouvelle preuve.
— Et, alors, malheur aux infâmes I
— Vous voilà bien, vous, toujours exalté! avez-vous vu le eadavTe consentir?
—Je vous dis qu’il a dit : Oui, d’une voix qui s’est entendue à un mille.
— Oh ! l’imbécille ! voilà deux heures que nous sommes ici, et nous n’avons rien entendu, et il n’y a pas un mille d’ici à Pawltry.
— Je crois bien que vous n’avez rien entendu ; vous parlez toujours comme un canard qui barbotte.
— D’ailleurs, il y a un quart-d’heure , j’ai bien certainement entendu un son extraordinaire, si bien que je l’ai dit à monsieur que voilà.
— C’est vrai ! ce garçon m’a dit : n’avez- vous pas entendu quelque chose? et je lui ai répondu ; Non, rien du tout!
— C’est clair ! mais il y a des gens qui font les savans et qui ne croient a rien
— Qu’est-ce que c’est?... quel tumulte!...
— Ne poussez donc pas! voule&vous rester à votre place? Pan!
— Ouf! ! Ahée ! ahée !
— En voilà un qui n’en verra que la moitié.
— Tiens ! il cherche son œil !
— Ohée ! est-il bleu ou noir, votre œil ? C’est Peters qui lui a donné ce coup de poing.
— Ouiche! Peters. 11 en mangerait quatre comme Peters;
c’est FVemy, le calfat, qui a des poings comme des boulets de douze
— Place ! place ! place !
— Qu’estrce qu’il a, celui-là?
— Place! je vais à la potence !
— A-t-il l’air enflammé! qu’est-ce qu’il a donc, le serrurier?
— Hé! Jacques Smith , te voilà tout renversé !
— Ah ! c’est toi , Fremy ; j’arrive de Pawltry .
— Tu étais à Pawltry?
— U était à Pawltry?
— Vous étiez à Pawltry? Tai.sez-vous donc, vous autres! Eh ! bien, l’avez-vous vu ?
— Oui ! je l’ai vu à dix pas !
— Oh! ! et il a consenti? Silence! là-bas.
— En propres termes, Williams s’est approché, il lui a fait sa salutation, et le Prolecleur a baissé la tête en ré[x>ndant : Avec plaisir !
tes DECX CADAVRES.
— Ah ! par exemple , ce ii’estpas possible !
— Quel conte !
— Comment ! quel conte ! je vous dis qu’il a répondu : Avec plaisir !
— 11 nous prend pour des oisons!
— Je te prends pour ce que tu es, pour une canaille de papiste ! et je te dis qu’il a répondu : Avec plaisir !
■ — C’est vrai ! c’est un papiste ! A bas !
— Allons ! allons ! ne voyez-vous pas que c’est un vieil imbécille?
— Ha donc répondu : Avec plaisir ! et après ?
— Après ! est-ce que tu n’en as pas assez ? voulais-tu qu’il dansât une sarabande ?
— S’il ne l’a pas dansée là-bas, il va la danser ici !
— C’est ce que nous verrons ! il faut d’abord...
— Silence donc !... voilà Jack Ketet qui vérifie les nœuds coulans.
— Tiens ! il y a un bourreau masqué, comme pour Charles I®' !
— Çà n’empôche pas que c’est une abomination de déterrer des chrétiens !
— Des chrétiens ou des chiens, qu’estee que çà fait 7 c’est toujours une horreur !
— D’autant qu’il y a assez d’infection dans l’air pour tuer le pauvre peuple, sans y ajouter de pareilles corruptions.
— Est-ce qu’il y a des morts dans votre quartier, la bonne '?
— Cinq ce matin ! et des hommes superbes !
— Oh ! la sorcière ! des hommes superbes ! Est-ce que ça te regarde?
— Ça me regarde si je veux ; et je dis que c’est une infamie de faire pendre des vieilles charognes pour empester l’air.
— Pourquoi y viens-tu, charogne toi-mèmo.
— Oh ! elle pue !... elle a la peste ! !
— Elle est violette !
— Voulez-vous vous taire? canaille !
— Elle se tord le bec et tourne l’œil !
LES DEUX CADAVBES. 363
— Allons ! silence, petits drôles! laissez cette bonne femme ! ne plaisantez pas, ça peut donner la maladie.
— Bah ! tu en es siir ?
— Je les ai vus? Deux hommes sont sortis, ce matin, de Westminster avant le jour.
— Il y a quelque mystère épouvantable dans tout ça.
— Et nous l’éclaircirons !
— Qu’est-ce qui est le gardieti des caveaux de W’estminster ?
— C’est Sawton !
— Ah! oui, une vieille canaille!
— Gare à lui si tout ne va pas droit!
— Est-ce que c’est sa faute à ce pauvre homme ? C’est plutôt celle du shérif qui n’a pas voulu assister à l’exhumation des autres !
— Eh ! bien, que tout ne se passe pas en règle et nous verrons ! Shérif et gardien y passeront.
— Silence ! vu que l’on va procéder à l’exécution.
— Chut... là-bas ! Regardez!...
Ainsi mille propos roulaient dans le peuple. Rs manifestaient un mécontentement indécis et sans direction à 1a vérité, mais qui n’attendait qu’un souffle du hasard pour se déterminer violemment dans un sens ou dans un autre ; et puisqu’il est des momens où l’on ne saurait mieux comparer la foule qu’à un homme, il faut dire qu’elle était tourmentée d’une sorte de crise nerveuse, qu’elle était possédée de cette impatience qui, importunée par le moindre objet, s’enflamme peu à peu dans une rapide succession de petites contrariétés, et finit par éclater au moindre accident un pou considérable, souvent même contre l’opinion que l’on devrait croire la sienne.
Cependant les apprêts étaient finis au pied de la potence. Le shérif précipitait ses ordres, empressé qu’il était de rentrer au port avant que l’orage n’éclatàt : car, en habile pilote, il sentait la mer gonfler et entendait gronder l’air.
. Richard était avec Love aussi près de la potence que possible ; il suivait chaque mouvement du bourreau, comme si sa vie y eût été attachée. Il vit dresser sur la charrette qui avait
amené le cadavre, un tréteau de près de six pieds de hauteur. Sur ce tréteau fut posé le cercueil, afin que le corps fût élevé aux yeux du peuple et pût être aperçu de tous côtés. Bientôt le bourreau masqué monta sur les ridelles de la voiture et se mit en devoir de passer au cou du cadavre le nœud coulant qui devait le tenir suspendu. Ainsi Jack Ketet remplissait sa promesse ; mais la gaucherie de celui qui opérait à sa place, le temps qu’il mita cet anangement, qui ne demandait que quelques secondes, excitèrent de sourds murmures dans le peuple, et le shérif ne put s’empêcher de crier qu’on se hâtât.
Cette circonstance ne fut pas inutile au succès de Richard, car le cercueil était ouvert devant l’homme masqué qui nouait la corde, et cet homme, quel qu’il fût, voyait la face du cadavre qu’il allait supplicier ; mais, soit que la haine, qui l’avait poussé à cet acte extravagant, égarât ses regards et ses souvenirs; soit que le trouble d’une action si inouie ne lui laissâtaucun pouvoir d’attention et de clairvoyance ; soit que, poussé par les ordres du shérif, il perdit toute présence d’esprit, ou, peut-être encore, aveuglé par la persuasion où il était qu’il attachait à la potence le cadavre de Cromwell ; il acheva ce qu’il avait à faire, et fit signe au bourreau que tout était prêt sans qu’il fût arrivé à personne le soupçon que ce n’était pas le Protecteur qui allait être arraché à son cercueil et ignominieusement pendu.
n nous a fallu entrer dans tous les détails de cette exhumation ; il nous a fallu suivre la marche du cercueil pas à pas ; il nousa fallu raconter chaque circonstance physique qui abusa les regards de tant d’intéressés, chaque sentiment moral qui les fascina; il nous a fallu nombrer tous ces petits incidens qui détournèrent l’attention des uns et commandèrent la précipitation des autres, pour montrer comment arriva cette terrible substitution, qu’il semble qu’un rien devait faire reconnaître à chaque instant.
Et même, à ce suprême moment de l’exécution, lorsque co noble masqué attachait la corde, supposez à la place de cet homme bouleversé, furieux, tremblant, voyant mal à travers son masque, le bourreau calme, accoutumé, l’œil nu, et peut-
I,ES DEUX CADAVRES. .Wj
être éloiiiiû (le celle barbe entière que ne portail point Cromwell, de ces cheveux fournis que Cromwell avait perdus, et peut-être il s’arrêtait. Mais un hasard inoui combina la haine des uns et des autres, les sentimens de tous elles précautions ordonnées à concourir au succès de cette profanation.
Ainsi, c’en était fait, les tréteaux avaient été renversés, la voiture s’était éloignée, et le cadavre, balancé en l’air, flottait aux yeux du peuple.
A cet aspect, un long murmure éclata bruyant et satisfait. Chacun fut déchargé de son anxiété. Le shérif crut n’avoir plus aucun accident à redouter, comprenant que les autres cadavres inqwrtaient à peine à la curiosité publicpie. Le peuple fut affraiKîhi de ce mouvement de colère superstitieuse que lui avait inspiré le bruit de l’accident de Pawllrj', et il ne douta plus que celte exécution ne fût juste, puisque rien ne l’avait prévenue et ne semblait la troubler. Tous les regards étaient tendus sur le cadavre.
Deux hommes, cependant, tous deux parvenus au comble de la joie, ne regardant plus au gibet, mais se cherchant et s’appelant de l’œil, devaient donner à cette journée une effroyable conclusion. En effet, qu’importait à Richard que sa vengeance s’accomplît, si lui seul devait en être confident. Certes, il pouvait bien éveiller les soupçons de ses voisins, et même il n’avait qu’à lesguider dans leur étonnement : car les plus rapprochés se demandaient déjà si jamais on eût pu se figurer le cadavre de Cromw'ell, tel qu’on le voyait en ce moment. Mais ce n’était pas là le premier but de Richard ; avant de répandre la nouvelle de sa vengeance dans le peuple, il fallait qu’il en frappât quelqu’un à part et d’une façon temble. R cherchait donc de l’œil, et ne pouvait découvrir Ralph Salnsby. R frémissait déjà de rage de ne le point trouver, car il l’avait demandé aux dragons de son régiment; il l’avait demandé à Love, qui avait parcouru la foule ; il l’avait appelé à haute voix. R désespérait enfin de le découvrir, lorsque ses regards, avec tous ceux du peuple, furent appelés de nouveau sur la potence.
Une longue échelle était placée et appuyée à l’extrémité du
bras que le gibet tcnfluit vers le peuple. Un homme s’élance sur l’échelle, moule jusqu’au sommet, saisit la corde, s’y attache des mains, cl se glisse jusqu’au cadavre. Cet homme était le bourreau masqué , et la foule contempla cette action avec un stupide étonnement.
Arrivé jusqu’au cadavre, le prétendu bourreau, chez qui la haine avait, à coup sûr, étouffé tout sentiment d’embarras et de prudence, le noble bourreau enfin frappe du pied sur la tête de ce corps insensiUe, en poussant un cri de joie sauvage. Mais, sous les coups du farouche exécuteur, les fils qui retenaient ensemble ce tronc et cette tète, jadis séparés, déchirent les chairs pourries, se détachent toul-ii-fait et laissent tomber, d’un côté, le corps qui s’abat sur le pavé avec un bruit flasejue et mou, tandis que la tête, un moment retenue dans le nœud coulant qui serrait le cou, semble s’agiter, se tordre, et finit aussi par se détacher et disparaître. Le bourreau lui-même, à qui manque ce point d’appui, mal soutenu par ses mains, glisse et tombe en même temps.
A cet aspect, à cette disparition du cadavre et de l’exécuteur, qui, dans le cercle que faisaient les dragons autour de la potence, semblaient s’abîmer dans un gouffre, un cri épouvantable surgit de la foule, un mouvement universel s’opère autour du rempart de soldats. Leur masse plie et fléchit; et quelques hommes, lancés par une force terrible, séparent les chevaux et pénètrent dans l’enceiute réservée. En ce moment, shérif, bourreau, sei'gent de la chambre des communes, officiers de d!-agous,se jettent vers l’homme masqué qui a amené cet événement ; les épées l’entourent, les menaces éclatent sur lui. Cependant, étourdi de sa chute, il se relève avec effort , assourdi des cris, les mains incertaines, trébuchant comme uii homme ivre. A peine debout, une main lui arrache son masque, et chacun recule épouvanté en prononçant son nom : — Sir Ralph Salusby! disent vingt voix; — Sir Ralph Salnsby! répètent cent voix; — Sir Ralph Salnsby! disent et répètent bientôt des milliers de voix courroucées. Mais, tandis que son nom court allumer dans la foule, avec la rapidité de la foudre, d’horribles réflexions, d’épouvantables projets, le misérable ,
blessé par sa chute, essuie son front d’où le sang coule ; chancelant, il tâche à s’assurer sur ses pieds ; effaré, il tend ses bras au hasard comme pour trouver un appui ; l’œil hagard et terne, il cherche de tous côtés un visage connu ou ami, mais sa vue se voile de nouveau , et son sang coule dans ses yeux ; il les essuie encore, les presse un moment de ses mains, et les tient lermés comme pour rassembler une seconde fois ses idées; enfin il se rassure et regarde. 11 regarde, et, à deux pouces de son visage, il voit se balancer une figure hideuse; il recule, la tète le suit; il s’écrie, il se tait, il reste béant, la tête s’agite et pend toujours à la hauteur de son visage : et une voix poignante, terrible, acérée, lui crie alors :
— Reconnais-tu cette tète? bourreau de Charles
Ralph, à ce mot, reste immobile, anéanti, scellé, pour ainsi dire, à la terre ; et, tandis que tous ceux qui l’entourent, épouvantés de cet affreux aspect , ne savent s’ils doivent s’approcher ou s’enfuir, Richard reprend avec une voix qui retentit jusqu’aux extrémités de Tyburii :
— Charles II a condamné son père au gibet, et voici sa tète qu’il livre au peuple anglais une seconde fois, comme gage de sou amour pour lui !
A ces mots, de son bras vigoureux, il la lance pardessus le rempart de dragons, et la tète de Stuai’t, que Cromwell avait protégée contre les fureurs populaires, va rouler dans la fange, sous les pieds de la populace.