‹ Les deux cadavresChapitre 36 sur 37 · ENFIN · texte numérisé non relu

ENFIN

Lorsque Ralph était arrivé à Greenwich, il avait attendu vainement l’apparition de la voiture qu’il croyait devoir amener Richard. Bientôt, à l’insouciance moqueuse que laissa éclater Love, il comprit qu’il avait été joué, Il interrogea le

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boucher, qui répondit en le raillant sur sa perspicacité, et qui laissa imprudemment échapper que Richard devait être loin. Ce mot, quelque insignifiant qu’il fût, éveilla les soupçons du colonel. Il réfléchit qu’en l’entraînant à Greenwich on avait voulu sans doute l’écarter de la direction où se trouvait le rendez-vous de Richard ; et, comme la route la plus exactement opposée à celle de Greenwich était celle de Windsor, que sur cette route se trouvait Grcat-House, il ne douta plus que ce ne fût de ce côté que Richard était parti.

Sa fureur fut extrême à cette supposition ; il accabla Love de menaces et de questions, et l’insolence des réponses du boucher ayant mis le comble à son exaspération, il décida de le faire arrêter. Ce fut pendant que Tom se débattait entre les mains des dragons, qui s’emparèrent de lui, qu’un papier tomba de son pourpoint. Ce papier était la lettre de mistriss Barkstcad à son fils.

Love voulut la ressaisir vainement, et il la redemanda avec tant d’instances, que Ralph, averti dekon importance , s’en empara, lalut ety trouva laconfirmation de ses soupçons. Aussitôt, et sans prendre aucun repos, il remonte à cheval, regagne Londres, traverse la ville et court à Great-House. Il arrive, apprend aussi l’afireuse nouvelle du fléau qui avait dépeuplé sa maison ; mais, eu même temps, on lui dit qu’un homme est entré, qu’une jeune fille a reparu avec lui; et Ralph, à son tour, méprisant tout danger, franchit l’enceinte condamnée et court au château. Il arrivait quand il rencontra Richard.

Au cri qu’ils poussèrent en s’apercevant, à la rapide spontanéité avec laquelle ils tirèrent tous deux leurs épées, il semble qu’ils dussent s’élancer l’un sur l’autre et se déchirer sans paroles ni retardement. Il n’en fut pas ainsi.

Certes ces deux hommes n’avaient pas tourné toute leur vie àla perte l’un de l’autre pour se massacrer soudainement et en aveugles. Non ; arrivés à l’heure décisive de leur haine, ils voulurent s’y arrêter quelque temps. Comme la jeune fille qui cherche une heure de solitude avant le moment du mariage, comme le coupable qui a besoin de quelque méditation avant l’échafaud, comme fait tout homme pour qui se prépare un

événement important, Ralph et Richard suspendirent tous deux leur détermination, non plus pour la discuter, mais pour s’y bien assurer, pour s’y complaire, pour en jouir.

D’ailleurs, ils se sentaient si bien maîtres l’un de l’autre, ils étaient si bien enfermés dans la même cage, si sûrs de so retrouver et de ne plusse perdre, qu’ils dédaignèrent de se hâter. Ils s’arrêtèrent donc en face l’un de l’autre, et se considérèrent quelque temps pour se repaître l’un l’autre de leur présence.

— Enfin ! ditRalph avec une joie infernale.

— Oui, enfin ! répondit Richard avec le même accent.

Ils demeurèrent immobiles encore à se regarder, et Ralph, croisant indolemment les jambes l’une sur l’autre, et s’appuyant sur son épée, se prit à dire avec une nonchalance qui semblait aiguiser encore, par un contraste habilement étudié, la cruauté de paroles :

— Sais-tu les nouvelles, Richard? sais-tu que ta mère a changé le lieu du rendez-vous que tu lui as donné? sais-tu qu’elle ne doit point t’attendre au coin du chemin qui tourne à droite, à un demi-mille de Great-House ?

— Je l’ignorais, reprit Richard, affectant le même ton in- .souciant et dédaigneux. Mais, dis-moi, où est ce nouveau rendez-vous, Ralph? je n’y manquerai pas, car tu sais, toi, que je ne manque pas à ceux qu’on me donne, fût-ce sous les potences de Tybum !

— Tu as raison, tu ne manqueras pas à celui-ci, car c’est moi qui t’en fraierai la route, répliqua Ralph en suspendant sa réponse, comme pour lui donner plus de portée.

— Où est-il donc. Ralph ! dit Richard qui prévoyait une cruelle parole.

— A la mort! dit Ralph.

— Tu as raison à ton tour ; oui , tu m’en fraieras la route, car tu y seras avant moi, répondit Richard d’une voix qui ne put rester calme.

Ds s’arrêtèrent un moment. Richard pensa à ce que venait de lui dire Ralph ; il se rappela les tristes pronostics d’Andlay, les fiîchenx svmptûmes de laveille.il se sentit une larme dans

4^ LÈS DËttt CA0ÂTRES.

sfis yeux: il se lut, puis se rejjrit à regarde»- Ralph, et, à son tdur, il lui adressa la parole.

— Sais-tu aussi toutes les nouvelles qui te regardent. Ralph ? lui dit-il.

— Je les sais, répondit celui-ci, sans paraître ému.

— Tu sais que c’est moi qui ai livré au gibet le Corps de Charles ajouta Richard en élevant la voix.

Jele sais! dit encore le colonel d’un ton calme.

— Sais-tu que c’est moi qui suis venu hier dans cette maison, et qiiètu as voulu faire égorger ? continua sOn cimetBi en souriant cruellement.

— Je le sais ! répliqua Salnsby, toujours impassible.

— Sais-tu que j’y ai vu Charlotte ? ton amour ! ton e pair 1 ta vie I dit Richard en accentuant chaque imrolej comme pour la plonger au cœur de Ralph.

— Je le sais ! dit Ralph, qui se dominait souverainement.

Sais-tu que celle dont tu n’as recueilli que haine et dégoût, s’est iivrée à moi, et qu’elle m’appartient maintenant, non seulement de son ame, mais de tout son être? s’écria Rit Jiard avec une fureur et une joie terribles.

— Tu mensi tu mens! cria Ralph, qui pâlit et trembla à son tour.

— Sais-tu qu’elle m’attend, et que nous fuyons ensemble? dit Richard; qu’une fois que ce fer aurâ cherché ta vie dans ton cœur, nous partons pour vivre. Ralph I tandis que tou corps restera ici, abandonné aux bôtes fauves et aux oiseaux de proie.

— Quelque part qu’elle t’attende, répondit Ralph, redevenant maître de lui, souriant et levant son épée, elle estderricre ce fer, et ce fer est un rempart que tu ne franchiras pas !

— Tout à l’iieure ! répliqua Richard avec un accent de dédain et en invitant son ennemi, du geste, à prendre patience et à baisser son épée ! Tout à l’heure !

— Oui, tout à l’heure! reprit Ralph en imitant l’inflexion elle geste de Richard: car tu ne sais pas encore que la mère l’a maudit à son lit de mort, et que c’est moi qu’cll a chargé

4e scs adieux, et que je les porte là sous qion pourpoint, écrits popr toi.

■—Je les lirai donc! dit Richard j mais tu ne sais pas, toi, qu’on t’a menti, sans doute, quand tu es entré iqi; tu no sais pas que ta mère \it et qu’elle t’attend,

— Ah ! s’écria Ralph ; je la verrai donc 1

A ce moment, une rougeur étrange éclaira je lieu où sc trouvaient les deux ennemis. Pour bien faire comprendre leur situation, il faut dire que le parterre qui séparait le château du bois, était coupé }iar une allée qui conduisait de l’un à l’autre. C’était dans cette allée que se trouvaient Richard, qui, sortant de la maison, lui tournait le dos, et Ralph qui la voyait en face, Le premier, il aperçut cette liieqr qqi vibrait avec éclat à travers les vitres.

— C’est un incendie! cria-t-il malgré lui.

— Oui, répondit Richard, qui, s’étant un moment retourné, avait reconnu la pièce où il avait rallumé le foyer ; oui, c’est l’incendio, et ta mèro est couchée sans force et sans moi|vement dans cette chambre qui brûle !

Ralph frissonna de rage. Il ramassa scs forces et voulut s’élancer sur Richard.

— Place! place! lui dit-il.

— ^ Tu ne passeras pas I répondit Richard.

Ralph courut vers lui ; mais soudain des cris perçans, sortis du bois qui était derrière Ralph, le frappèrent et suspendirent son attaque. — Du feu! oh! du feu! criait une voix désolée; du feu ! ou je meurs !

— Tu me trompais! ma mère est ici! elle m’appelle! dit Ralph en s’arrêtant. Elle m’appelle! entends-tu?

— Non! non! dit Richard, c’est Charlotte qui m’attend.... Place! place!

— Tu ne passeras pas, à ton tour ! s’écria Ralph.

— Ta mère meurt, vois-tu! dit Richard.

— Ta fiancée meurt, entends-tu! reprit Ralph.

— Eh bien! dit l’un, iras-tu?

— Et toi ! dit le second, iras-tu ?

Us pouvaient s’épargner et les sauver. Ils s’attaquèrent

alors. C’était une aveugle rage, une haine frénétique qui les poussait l’un sur l’autre, et pourtant, ce ne fut ni un combat aveugle qu’ils se livrèrent, ni des coups frénétiques qu’ils se portèrent. Toutes les ruses, toute la souplesse, toute la force que deux hommes peuvent posséder, ils en usèrent pour s’atteindre et s’éviter alternativement.

Cependant, l’incendie gagnait, et soudainement on entendit se briser les fenêtres de la chambre où il brûlait avec éclat. A la sanglante lueur qu’il jeta par cette issue, on vit alors, d’un côté de ce combat, un spectre s’élancer hors de la chambre et se précipiter sur le balcon, en poussant de lamentables cris ; et, de l’autre côté, on vit, enchaînée à un arbre, se débattre une jeune femme, répondant par des cris aussi lamentables.

— Attends, ma mère ! cria Ralph, en portant un coup terrible à Richard.

— Attends, Charlotte ! cria Richard en frappant Ralph de son épée.

Tous deux reculèrent blessés. En se voyant face à face et dans un jour éblouissant d’incendie, ils se mesurèrent de l’œil en grinçant les dents et se dévorèrent du regard.

— L’incendie gagne ! dit Richard; entends-tu ta mère?

— Charlotte attend ! dit Ralph ; entends-tu ta fiancée ?

Ils se reprirent au combat, plus déterminés, plus furieux ; les épées se croisaient et se frappaient, réfléchissant le rouge de l’incendie. Les cris duraient sans cesse, les cris de lady Sainsby et ceux de Charlotte. Enfin, les épées se teignirent de sang, et les deux adversaires ne frappèrent plus que pour se tuer. Leurs armes ruisselaient, leurs vêtemens étaient souillés, et leurs membres couverts de larges blessures .

Us ne se parlaient plus, mais tous deux laissaient exhaler un sourd rugissement. Peu à peu, cependant, leur force s’afiaiblit sans que leur colère perdît de sa ténacité, et ils se frappaient encore, que leurs coups déchiraient à peine leur chair. Ailleurs, aussi, tout s’apaisait, les cris s’éteignaient, lady Sainsby ne laissait plus entendre qu’un râle sourd, et quelques sanglots sutfoqués sortaient seuls de la poitrine de Charlotte. Puis, Ralph tournant sur lui-méme, comme saisi du dernier

LKS OtUX CADAVlltS.

vertige, tomba eu voulaut faire un pas vers le château; Richard, poussant un rire de triomphe, s’abattit à son tour dans le sang qui coulait de ses blessures ; lady Saltisby, atteinte par l’incendie, se roula et se tordit comme un serpent dans les flammes ; et Charlotte, attachée par la ceinture, se laissa affaisser, et, se ployant comme une gerbe brisée, resta pendue, immobile et froide, au tronc de l’arbre qu’elle avait décliiré de ses dents et de ses mains. Tout se tut, et l’incendie régna seul dans la nuit et dans le silence.

Seul, dans la nuit, il lança au ciel ses jets lumineux; seul, dans le silence, il fit bruire son foyer rugissant, et les habitans des alentours se réunirent pour voir s’abimer le château, avec ses sourds mugissemens et ses éblouissantes convulsions ; ils oublièrent, pour ce spectacle, la garde sévère de l’enceiiile pestiférée : mais personne ne sortit.

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