‹ Les deux cadavresChapitre 4 sur 37 · LA NOURRICE · texte numérisé non relu

LA NOURRICE

Tomlinson avait suivi lady Salnsby; chemin faisant, elle lui avait raconté l’histoire d’Anna; elle lui avait dit comment Charles !'■ s’était caché k Windsor ; comment, {xmssé jiar une [lassion qu’elle n’avait pu prévoir, il y était revenu ensuite plusieurs lois, durant l’espace de quelques mois. Elle lui révéla que, forcé de rejoindre son armée, il avait quitté les cn-

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LÆb DËUX CA|»A'VHbS.

virouK de Londres, eu lui laisaut coiiddeiux' <le sou autour jKMjr la nièce de Barkslead, de l’étal où elle se trouvait, des précauliou^’ ù prendre et dn secret inviolable qu’elle devait garder vis-ii-vis d’elle sur son vrai nom et sur son rang. — J’avais (termis, dit lady Salusby , i'avais {tennis à Anna d’écrire an capitaine Georges et de recevoir ses lettres ; ce fut <M3tte imprudence qui livra sou secret aux mains de sou oncle. Jugez de mou élouuemenl de le voir, il y a mi mois, arriver dans notie retraite, lorsqu’à jteine l’arrestation du roi nous l'àail {Mirvonuc comme un bruit vague. Uarieslead , l’un des juges cotpups à l’instruction du procès de Charles, avait en entre ses mains tous les papiers qu’op avait saisis avec lui, cl les lettres d’.\nna s’y trouvaient. Bien qu’elles lussent adressétts au tapi laine Georges, elles suflirent pour éveiller les soupçons du colonel , cl lorsqu’il m’ordonna de lui remettre Anna, je crus devoir lui dire toute la vérité.

ïomlinson parut surpris. Lady Salusby continua :

— Il anraitsu de la jeune fdlecequi lui étaitarrivé, et |)eulètre il lui aurait dit imprudemment le nom de celui qui était son amant; et ce nom devait être un secret pour ejle. Seuleuieiit la inunilicence du Charles aurait suivi son eni'aut dans la vie. Telle était sa volonté. Aujourd’hui , tout est bien eliangé ; les enfans U'igitimes de Charles sont aux mains de lK)nrrcaux, on exilés de leur {Wilric. Une vie suffira-tKïlie à leur rage de tigres, l’échafaud est encore dressé, et le jwison s’envoie i)ar messager. Qui sait si les dernières gouttes du sang royal des Slnarts ne couleront pas bienlèt, seulement, dans les veines de l’enfant (jui va naître.

Charles I" l’avait prévu, le jour, où dans un enlrolien qu’il obtint de Barkslead, en présence du colonel Okey et de Juxon, il lui demanda sa parole de chrétien de recueillir et d’élever l’enfant d’Anna, et d’établir, à sa naissance, toutes les {M-euves qui pourraient le faire reconnaître un jour. Barkstead lit ce serment à sa victime, et sans donU» il le tiendra. Colonel Tonilinson,j’en ai fait un aussi, et maintenant que votre ame est revenue de ravenglemcnt où elle était plongée, vous m’aiderez à le remplir.

L£6 l>Ë(;X CAPAVBËS.

A ce moiiieiil, ils urrivaieiil à lu porte d’une ntaisuii qui était sur le bord de la Tamise. Elle était habitée par lady Hacdoimcl, Klle de lady Saliisby. C’était la même qui était avec Anna le jour où Charles I" s’introduisit à Windsor après avoir été séparé [)ar une atta<iue imprévue de quelques cavaliers qui raccompagnaient, et lorsqu’il sc rendait à une entrevue où il devait concerter les moyens de s’emparer de Cromwell et des membres les plusinllucns du parlement.

Jjord Macdouncl était l’imbécille le mieux établi des trois royaumes. L’ambition de lady Salnshy l’avait choisi ix)ur gendre. Ses grandes propriétés en Ecosse, un nom qui n’était pas sans inlluence, l’avaient l'aitpréférer : et taudis qu’il sc croyait un père de famille paisible et l'ésigné, sa belle-mère en faisait un chef de parti entreprenant et ambitieux.

Doue, lady Sainsby entra avet; Tumiinson dans sa maison ; elle le fit appeler ainsi que sa hile, et leur demanda une aUention religieuse.

Ce préambule elirayait toujours Macdonuel, car il était toujours le prélude de quelque demande considérable d’argent pour secourir des royalistes {rroscrits ou des catboliqrrcs malheureux, et loirt bott catholique, tout sirtcère royaliste qu’il pût être, il comprenait difficilement qu’il fallût sc ruiner pour la cause du roi ou du imjre. La denraride que lady Salttsby avait à lui faire, devait rétouner bien davantage. Voici lcdiseour’s qu’elle commença par lui adr esser, et contre lequel il croyait avoir bien noué les cordorts de sa bourse, maisdorrt la coitclusion le jeta dans nue cruelle perplexité.

— I^ord Macdonuel, liti dit lady Salrtslry, vous êtes le représentant de l’uue de ces vieilles cl nobles fatrtüles qui brilierrt autour du Irôrre, comme des diamaits autour d’ruie courortne. Macdonrtd irrditta la tète : lady Salttslry cunlirrua : — ■ Vos aitcôtres ont versé Icirr sang pour la royale maison des Stuarts ; vos arrcètres élaierrt grands et gérféreux ; vous ne serez jvas rnoitts gi'arid, irt moins géiréreux que vos aucètres. Macdouiiel laissa éeliapper un petit toirs-scirrent significatif qui disait certainement : — Bien, biott, je vous vois venir. Lady Sainsby, à qui ce mouvement n’avait pas échappé, ne put releitir un

sourire de pitié méprisante, et elle reprit : — Les biens immenses que vous possédez ne sont pas le plus précieux héritage que vous ayez reçu de vos aïeux.

— De cet héritage, il n’en restera bientôt plus, répondit Macdonnel, qui croyait que le combat allait s’engager sur ce terrain.

— Ce doit être une raison de plus jwur garder intact celui d’un nom honorable, et le jour est arrivé de vous en montrer digne ; vous allez avoir besoin de courage. Ici Macdonnel tressaillit.

— D’un grand courage! Macdonnel faillit se trouver mal.

— Je viens vous demander plus que la vie !

Cette menace rassura le brave lord.

— Qu’est-ce donc? dil-il d’un ton résolu, comprenant qu’il n’y avait ni danger personnel, ni risque d’argent à courir.

— Il faut vous séparer de votre femme !

Aces mots, la jeune lady, qui jusque là était restée assez indid'érente au discours de sa mère, se rapprocha vivement et s’écria :

— Comment! me séparer de mon mari ! je ne le ferai point qu’il ne me l’ordonne.

— Il vous l’ordonnera, répliqua la mère. Ix>rd Macdonnel connaît les droits de son autorité, et quand il aura reconnu que l’honneur de sou nom est intéressé à celte séparation, il saura bien l’exiger.

— Certes, je saurai bien l’exiger, répéta Macdonnel avec un air de sévérité.

— Ce n’est pas tout, dit lady Salnsby en se tournant vers sa fille, il faut encore vous séparer de votre enfant.

— Me séparer dî mon enfant! .s’écria la jeune mère, mon enfant, qui a deux mois à peine, le livrer à des mains étrangères ! lui refuser mon lait ! Non, ma mère, je ne le ferai pas ! je UC le ferai pas ! répétail-clh; avec force, comme pour s’affermir dans sa résolution.

— Elle ne le fera pas ! criait Macdonnel furieux, elle ne le lei a pas !

|.ady Salnsby laissa passer ce premier état de douleur, et,

roiitinuaut comme si elle n'avait rien entendu, elle ajouta : — Vous me suivrez alors, et vous trouverez une noble consolation de votre sacrifice. Le dernier et faible rejeton des rois de la Grande-Bretagne sera remis entre vos mains ; tout l’espoir d’une nation reposera en vous ; comme un ange gardien placé à côté d’un faible arbrisseau, vous le défendrez de l’orage et de la hache de ses ennemis. Votre dévoùment sera égalé dans l’histoire à celui de la more des Macehabées, et le nom de Macdonnel recevra de vous un éclat immortel qui le fera citer comme un modèle d’héroïsme dans les temps à venir.

— Ah ! ah! s’écria Macdonnel, tout surpris de celte gloire colossale que sa femme allait lui apporter, ceci mérite considération. Et que faut-il qu’elle fasse pour que j’obtienne ce nom immortel ?

— Qu’elle dépouille ces vêtemens somptueux, répondit lady Sainsby avec le ton emphatique d’une prophétesse ; qu’elle revête les habits de la misère et de la servitude, et que, renfermant en son cœur le secret terrible qui va lui être confié, elle se consacre, corps et ame, au service de la vraie cause.

La jeune lady ne jxmvait comprendre le sens des paroles desamère; celle-ci cherchait à revêtir des couleurs du fanatisme la singulière proposition qu’elle avait à faire à sa fille, sans pouvoir y parvenir. Macdonnel redoublait son air hébété, et Tondinson lui-même ne savait trop où prétendait arriver lady Sainsby.

A ce moment la porte s’ouvrit. Un message de l’évêque Juxon fut remis à la vieille dame; elle le lut avec une anxiété visible, et, prenant une décision rapide, elle dit :

— Maintenant, ma fille, il n’y a plus à balancer. Et, sans s’arrêter aux exclamations, aux marques d’étonnement que Macdonnel et sa femme laissaient échapper à chaque parole, elle continua résolument: — Ma fille, vous allez prendre les vêtemens d’une femme du peuple, vous en afficherez le langage et les manières. Le colonel Tomlinson vous conduira chez son collègue M. Barkstead, et il vous présentera comme une jeune mère qui vient chercher un nourrisson. Ce nourrisson, vous le trouverez ; on vous en confiera l’allaitement, sur

la recommandation du colonel ; vous resterez près de lui, et vous lui vouerez vos jours et vos nuits.

— Et je quitterai mon enl'ant pour celui d’un autre! répondit lady Macdonnel , chez qui l’amour maternel était surtout blessé de cet ordre.

— El lady Macdonnel entrera comjnc une servante dans la maison d’un rustre puritain 1 dit le mari en haussant les épaules. Vous êtes folle, lady Sainshy, votre tête a tourné quand celle du roi est tombée. Vous êtes folle !

— C’est vous qui êtes fou de j»rler ainsi à lady Salnsby , répliqua-t-cllc d’un ton de dignité. Ce que j’ai dit so fera. Lady Macdonnel est fdle de lady Salnsby, et lady Salnsby a jugé que sa fille entrerait comme servante dans la maison de Barkstead.

Macdonnel riait, tant lui paraissait extravagante la proposition de la belle-mère : — Vôus êtes folle , répétait-il à chaque instant, vous êtes folle!

— Qui êtes-vous donc, lord Macdonnel , pour me répondre de la sorte? s’écria lady Salnsby, dans une colère inexprimable. Quels sont ces aïeux qui vous rendent si vain que vous ne puissiez consentir à ce que je vous demande? Le premier de tous était un montagnard à qui Jacques d’Ecosse, le plus gourniand des rois, paya un coq de bruyère du don d’une seigneurie , un jour qu’il n’avait pas eu de quoi déjeûner à la chasse. Le second était un chanteur de ballades, dont la reine Marie fit un lord de hautes terres , pour avoir improvisé un poème sur sa beauté, dont tous les vers de chaque chant coniinençaient par l’uuc des lettres do son nom. Le troisième était un usurier, qui prêtait au roi Jacques, à des intéi'êts de damné, l’or qu’il lui volait sur la dépciisc de sa cuisine et de ses livres de m^sse. Le quatrième...

— Le quatrième, s’écria Macdonnel, au comble de la fureur, était mon jwre, qui valait dans son petit doigt tous les Salnsby, présens, passés et futurs !

AussiLùl, le petit Ral|>h, qui était préseut à la contestation , s’approcha de Macdonnel, et lui donna un vigoureux coup de pied dans les jambes, en criant: — Ah! tu insultes ma fa-

mille, tu vas voir. — Macfloiinel, surpris de eelte atlatiuc imprévue, s’arrêta loutél)ahi, mais il le fut bien plus lorsfiue sa feunne lui dit : — Mon frère a raison , milord, vous insulte/, les Sainsby, vous êtes indigne do leur alliance.

— Les Sainsby, disait la belle-mère, ont cinq cents ans de noblesse, intacte et pure au scr\ ice particulier des rois d’Angleterre. — Les Sainsby, ajouta la l'cmme , ne se sont jamais alliés ({u’aux plus riches seigneurs de la cour. — Les Sainsby, disait l’enfant, tueraient tous les Macdounel d’un coup de pied dans les jambes. Macdounel était au comUo de l’imbécillité.

Tondinson s’interposa. Macdounel avait entendu tout cc qu’on voulait de lui. H ne restait plus qu’à le faire consentir. Mais, en homme qui sent sa faiblesse , et qui craint de se laisser séduire, il se renfermait dans un refus obstiné. — Je ne veux pas ! était sa seule réponse. 11 comprenait très bien , en sa bêtise, que s’il donnait les raisons de son refus, quelque bonnes qu’elles fussent, il se laisserait battre par les argumens de sa belle-mère, et il croyait tous les prévenir , eu criant à tue-tête : — Je ne veux pas.

Mais lady Sainsby était trop adroite pour ne pas avoir gardé contre Macdounel un terrible et dernier argument , celui de la j>eur; aussi, prenant tout-à-coup un air résigné, elle s’adiessa au colonel Tomlinson , et lui dit: — Croiriez-vous, colonel, que cet homme , qui se refuse à une chose si simple , est le même qui a eu le courage de payer , à prix d’or, ces quatre conspirateurs qui ont pénétré jusque dans la chambre où devait coucher Cromwell ? et qui...

— C’est-à-dire , s’écria Macdounel , que c’est sir Sainsby qui...

— Pourriez-vous supposer, ajouta la belle-mère, sans avoir l’air d’écouter les réclamations de son gendre, que c’est encore lui qui a fait un voyage en Eicossc [>our y soulever le pays, il n’y a pas trois mois, en faveur du malheureux Charles?

— Ce n’est j>as moi ! criait Macdounel; si j’y suis allé, c’était |M)ur y faire des renouvellemens de bail , et c’est sir Sainsby qui...

Lady Salnsby continuait encore : — C’est lui qui a payé le dernier libelle d’Ansby contre Cromwell ; lui , qui entretient , à ses frais, les pauvres Ecossais qui ont juré sur la sainte Bible la mort du traître; lui qui cache, dans sa maison, les armes et les munitions des conjurés; lui...

— Madame! s’écriait le malheureux , je suis innocent de toutes ces horreurs... J’ai payé,... e’est-à-dire, vous avez payé avec mon argent; d’ailleurs , j’aime Cromwell... et puis vous m’avez ditqueees barils étaient du malvoisie; voulez-vous me faire pendre? Colonel, e’est un infâme mensonge...

Et lady Salnsby ajouta d’un ton méprisant : — Et cet homme recule maintenant , qu’il s’agit d’une séparation de quelques jours et do l’accomplissement d’un devoir qui ne demande que son silence.

A ces mots, Macdonnel pritsa femme par la main, la plaça devant sa mère, et dit à celle-ci avec un flegme furieux; — Voici votre fille, faites-en ce qu’il vous plaira, je n’en sais rien, je n’y suis pour rien, faites-la servante, nourrice, reine, peu m’importe, je n’y prends aucune part; la seule chose dont je vous en veuille , c’est d’en avoir fait ma femme. Adieu ! En disant cela, il sortit de la chambre, laissant Tomlinson et lady Macdonnel dans la stupéfaction, et lady Salsnsby dans la joie de cette brusque résolution.

— Qu’il se taise, c’est tout ce que je voulais de lui, dit^elle ; puis , se tournant vers sa fille , elle lui raconta rapidement l’histoire d’Anna et de Charles I". Quelque pénible que fût le rôle qu’allait s’imposer la jeune lady, tel était le fanati.sme que sa mère lui avait inspiré pour la cause royale, qu’elle accepta sa mission avec bonheur, dès qu’elle sut de quoi il s’agissait.

Sacrifier sa vie et eelle de ses enfans au triomphe de la royauté; supporter, pour elle, la misère, l’exil , la captivité, la torture; vouer ses nuits et ses jours à allumer, en secret, des mécontentemens contre le nouvel ordre de choses; le saper à petit bruit; le combattre au grand jour ; tout adopter , tout respecter , tout défendre des hommes du parti royal ; tout haïr, mépriser et calomnier de ce qui appai tient à leurs ad versaires; mentir, dérober, assassiner, mourir; faire indifférem-

LES DEUX CADAVHE8.

nient le bien elle mal; se parjurer, trahir, se vendre, fuir, se déshonorer même, pour ce qu’elle appelait la noble cause, telle était la morale politique que lady Salnsby avait enseignée à ses enfans, et que son époux mettait en usage. Ralph , malgré son extrême jeunesse, était déjà imbu de ces odieux principes. Mais tandis que sa sœur n’y portait qu’une ame soumise, l’enfant y mettait déjà une volonté ardente. I.ady JuliaMacdonnel obéissait aux ordres de sa mère, mais on sentait que Ralph les préviendrait un jour.

Bientôt Juxon arriva lui-même, il panit surpris de trouver Tomlinson chez lady Salnsby. Le colonel le rassura lui-même, et lui dit avec une conviction profonde qu’il était revenu de la funeste erreur où il s’était laissé entraîner. Il lui parla de son repentir en termes pénétrés, et lui jura bien qu’il était maintenant aussi dévoué à la royauté qu’il lui avaitélé ennemi, et il finit par lui demander sa bénédiction, comme une sorte d’acceptation solennelle de son retour dans la vraie route de l’honneur. Juxon se laissa persuader , et ils tinrent conseil avec lady Salnsby et sa fille, sur les moyens de faire admettre Julia chez Barkstead.

Au reste, il faut dire que c’était une organisation toute particulière que celle de Tomlinson. Jamais, peut-être, avec plus de droiture dans le cœur, aucun homme ne commit plus d’injustices; jamais, avec plus de bonne foi, on ne changea plus .souvent de parti. Il avait une telle impressionnabilité, que l’aspect d’un événement inattendu bouleversait souvent toutes ses idées. Ayant renconti é un jour un cocher qui frappait son cheval , il demanda au parlement une loi pénale contre les hommes qui battaient les animaux , et ayant entendu un enfant répondre une impertinence à son père, il proposa d’établir en Angleterrre , comme à Rome , le droit de vie et de mort des pères sur les enfans. Il s’était fait républicain parce qu’un jour le roi avait donné devant lui un coup de fouet à un valet de chasse, et il était redevenu royaliste parce qu’il avait vu exécuter Charles I"".

FUNERAL UNDERTAKERS.

Huitioin-s s’étaient |MLssés depuis le 30 janvier. Anna avait été inluiméesans appareil. Julia Macdonnol , sons le nuni de Callierine , avait été présentée cliez Barksteud et acceptée comme nourrice. Placée dans une chambre particulière, elle s’y tenait soigneusement énlcrmée, et, malgré les propos de Molly, qui lui trouvait les mains trop blandies, tout avait repris dans la mai.son une habitude d’ordre et de calme.

l>eux ou trois fois seulement, le terrible Tom Love était venu s’informer, d’abord du petit héixmàia dague, puis, de la belle lille évanouie, et enfin de la jolie nourrice.

— J’ai vu cette figure-là sotis une toque de velours et une coiffe de dentelle, j’en suis sûr; d’ailleurs, j’ai remarqué que, depuis qu’elle est ici, un gaillard à mine de cavalier, se promène aux entours de la maison. Je jure sur mon poing, que je lui enfoncerai deux côtes pour le moins, et dos vraies.

Tom lx>ve disait cela à la porte de la maison deBarkstead, l’épaule appuyée sur l’angle du mur, tandis que Molly, élevée sur la nrtarche du seuil, le regardait avec complaisance.

Puis Tom Ijove, se grattant le front avec un air cliagrin, continua:

— C’est que, voyeZ-vous, Molly, j’ai de l’humeur, parce que tout ça n’est pas clair. M. Barkstead est assurément un saint; mais depuis qu’on a réduit le Stuart, on ne sait pas; il vient chez lui des figures suspectes, on en parlait hier à la taverne du Roi Richard, dans Temple Bar: qu’il y fasse allentioii ! C’est que.... voyez-vous, les cris de la jeune fille ont été entendus, on a su qn’Andlay était venu, et puis Juxon, et puis... Dites au

LES DEinC CADAVRES. 89

colonel, de la part de Tom Love, de se bien tenir: car, voyezvous, il y a des curieux à la taverne, et Tom Love peut bien barrer le chemin à un taureau en étendant le bras, mais non pas à une balle sortie d’un lx)n carton d’arquebuse, voyezvous.

Molly allait répondre et questionner Love, lorsque celui-ci partit comme un trait. C’était le cavalier qui lui déplaisait si fort, qui venait de se montrer au bout de la rue, désignant du doigt, à deux hommes qui le suivaient, la maison de Barkstead. Molly, alarmée de ce que Love venait de lui dire, le suivit quelê que temps des yeux, mais le cavalier avait disparu ; et bientôt elle vit venir le boucher, accompagné d’un ouvrier du port de Londres, avec lequel il semblait vivement disputer. Comme ils s’approchaient de la maison, elle entendit cet homme qui lui disait:

Je te dis que ce sang leur a fait mal au cœur : ils sont tous mailitenant comme des poules mouillées; ils croient avoir tout fait, parce qu’ils ont coupé la tète au serpent ; mais si l’on . permet de vivre à cette engeance de couleuvres qu’il a laissées derrière lui, nous serons encore infectés du venin royal. Tiens, tiens, dit-il, en montrant la porte de Barkstead, vois-tu cet homme qui entre là? c’est, j’en suis sûr, quelque canaille royaliste de celles qu’il reçoit maintenant tous les jours.

En effet , le duc de Richmond , ancien chambellan de Charles I"^, entrait en ce moment dans la maison do Barkstead.

Tom Lovc.cherchait à calmer son camarade, car le ressentiment de celui-ci semblait augmenter par degré: mais il fut bientôt embarrassé de son rôle, lorsqu’ils Virent pénétrer successivement chez Barkstead, lord Clarendon, celui qui avait demandé et obtenu, sur le passage du roi Charles, sa royale bémnliction; Juxon, le mai’quis do Hertlbrd, et les comtes de Southampton et de Lindsey.

A cette vue, Williams, tel était le nom de l’ouvrier qui était avec Tom Love, s’éloigna avec des menaces terribles, et celuici se rapprocha de Molly, qui était restée à sa place.

— Permettez-moi d’entrer dans la maison, dit-il à la vieille servante, il y aura, à cotjp sûr, du grtibuge : et si l’on en vient

à parler chezM. Barkstead le langage de la taverne du Roi Richard, il n’est pas mal, ajouta-t-il, en montrant son poing, qu’il ait chez lui le premier orateur de la société : car, quoique M. Barkstead ne fasse pas trop franchement les choses, je ne permettrai pas qu’on démollisse sa maison sans l’entendre.

Molly, épouvantée, le fit entrer. Elle voulut prévenir le colonel, mais il s’était enfermé avec les pei-sonnes dont nous avons parlé.

Tom Love lui défendit de faire part de ses inquiétudes à sa jeune maîtresse ; et tous deux demeurèrent avec Betty dans les pièces inférieures de la maison. Ils y étaient depuis quel- ^ ques instans lorsqu’ils entendirent disputer violemment à la porte. Molly y courut, et à peine l’eut-elle entr’ouverte, que deux hommes s’y précipitèrent et faillirent la renverser. Tous deux assaillirent Molly des mêmes paroles : — C’est moi qui suis entré le premier ; remarquez que je dois être présenté le premier. — Annoncez, disait l’un, à l’honorable compagnie, n>àître Christophe Volgthmooth ; — dites, dites, répétait le second, que maître Krakanwimeth s’est rendu aux ordres de leurs seigneuries; puis, sans attendre la réponse de Molly, celui-ci cria à son adversaire: — Sale marchand de guenilles, prétends-tu venir lutter avec un homme comme moi? Tu n’as pas, dans ton entreprise, une voiture propre, ni une femme qui se lamente comme la moindre des miennes.'

— Tais-toi, lui répliquait maître Christophe, souviens-toi du jour ov'i deux convois, sortis, l’un de ta maison, l’autre de la mienne, se rencontrèrent sur la roule de Windsor. Tes pleureuses furent huées, on jeta de la boue à tes hommes tristes, tandis qu’on applaudissait les miens. Mon succès fut si complet, qu’au retour de la cérémonie, les habitans du faubourg firent servir de la bière à mes gens et firent danser mes pleureuses toute la nuit.

— Tout beau, tout beau, mes petits porteurs do cadavres, dit Tom Love en interposant sa main entre les deux adversaires; pas tant de bruit, il n’y arien à faire ici pour vous, la belle est enterrée, et il n’y a rien à manger.

—< Comment ! répliqua Krakanwimeth , il n’y a pas une

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heure que je l’ai vu exposé dans la grande salle de Withe- Hall, ayant sa tète très proprement recousue sur scs épaules par le docteur Andlay, parfumé et embaumé comme un paon prépaié à 1a sauce aux épices.

— De qui jmrle.s-lu donc? reprit Tom Love.

— Eh ! parbleu, dit maître Christophe, du feu traître et tyran Chartes à qui le parlement a alloué cinq cents livres sterling pour se faire enterrer décemment et du mieux (pi’il pourra.

— Ail ! voilà qui est bien, répliqua le boucher, je comprends maintenant l’arrivée de tous ces cavaliers dans cette maison ; allez, Molly, avertir votre maître, et pendant ce temps je veillerai à ce que ces deux coqs de cimetière ne s’ergotent pas de trop près.

Molly appela un domestique pour que l’on allât avertir le colonel Barkstead. L’ordre était à peine donné d’introduire les deux compétiteurs, qu’un bruit sinistre cl confus se lit entendre à l’extrémité de la rue.

Dans un mottient la maison fut entourée, les vitres brisées à coups de pierres, et les cris de meure Barkstead ! meurent les traîtres! retentirent violemment. A plusieurs fois, le colonel essaya de se présenter à la fenêtre, il y fut accueilli par des menaces et des huées, ü ne put faire entendre sa voix, et il semblait ne plus avoir qu’à se résigner au pillage de sa maison et à être lui-même victime de la fureur insensée du peuple, loi’sque Tom Love entra subitement dans la chambre où se trouvaient réunis Barkstead et les cavaliers dont nous avons dit les noms.

Il se montra à la foule, qui parut surprise de sa présence, mais qui n’en continuait pas moins ses clamcui's, et, dominant tout ce murmure de mille voix de sa voix de taureau, il s’écria : — Or çà, canailles que vous êtes ! que venez-vous faire ici?Jo [varieune guinée au plus gaillard d’entre vous <pi’il n’en sait pas un mot. — Cette interpellation suspendit les hurlemens de la foule, et Williams, s’élançant sur une charette qn’on avait amenée sous la fenêtre où se trouvait Tom Love, pour pouvoir escalader plus facilement la maison, répondit qu’ils étaient

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venus pour s’emparer des conspirateurs que Barkstead recevait chez lui.

— Et contre qui conspirent-ils? dit Tom Love, on se croisant les bras et en s’appuyant familièrement sur la fenôtre.

— Contre le peuple anglais qu’ils veulent anéantir.

— Tu mens, cria Tom Love en ricanant, ils ne s’arrètenl pasà si peu de chose, et il y en a ici qui conspirent contre toute l’humanité et qui voudraient vous voir morts tous tant que vous êtes, quoique vous soyez des gueux, et que vous n’ayez pas dix schellings à dépenser pour votre enterrement.

— Tom Love se moque de nous, cria Williams en se tournant du côté de la foule ; c’est un traître qui a été séduit par les promesses des royalistes.

— Si tu avais dit cela à la longueur de mou bras, répoudit l'om lx)ve furieux, je te réponds que tu ne serais plus Iwn qu’à manger de la bouillie, et qu’il ne te resterait pas une dent entière dans la bouche par laquelle tu viens de mentir. Voyons, le heau parleur de la taverne du Roi Richard, qu’est-co que tu as dit à ces braves gens pour les amener jusqu’ici ?

— J’ai dit que j’avais vu entrer chez Barkstead le duc de Richmond.

— C’est vrai. R y est, répliqua tom Love. La foule commença à murmurer sourdement.

— Et puis? dit le boucher d’un air railleur.

— J’ai dit que le marquis d’Hertfort, les comtes de Southamptoii etdcLindsey s’étaient aussi introduits furtivement, et je parie qu’ils y sont encore.

Tom Love retourna légèrement la tète, coinnie pour rogar- <ler au fond de la pièce dont il occupait la fenêtre.

• — C’est encore vrai, Williams, les voilà tous trois qui causent avec lord Clarendon.

A ce nom, les clameurs de la foule redoublèrent, et Williams, croyant profiter d’un instant favorable, se tourna encore vers elle en criant : — Le traître Juxon s’y trouve aussi.

— Juxon s’y trouve, répéta Tom Love, et les vociférations, les menaces, se renouvelèrent; mais le terrible boucher ne s’ofl'rayaitpas àbon marclié. Il continua à s’adressera Williams.

— Il y a eucoro quelqu’un, maître braillard ; voyons si In connais tous ceux qui conspirent ici.

— Qu’inqwrte, dit Williams, je l’erai coniiaissauce avec eux, tout à riieure, quand ils seront accroches aux arbres de Tyburn.

— Je te les ferai connaître avant, moi I Ohé, maître Volgtlimooth ; ohé, maître Krakaihvimeth ! dit alors Tom Love d’une voix retentissante, en entraînant de force les deux enterreurs près de la fenêtre et en leur désignant Williams, ébahi de leur présence. — Outre les cinq cents livres qu’a données le parlement pour rinhumation du Stuart, combien me prendrez-vous pour enterrer cette charogne ? ça vaut moins qu’un &ne et plus qu’un chien, n’esf-ce pas? juste le prix d’un cochon. Attendez, attendez, je vais vous livrer la marchandise.

Cependant, Williams s’était évadé dès qu’il avait entendu prononcer les noms des entrepreneurs des funérailles. L’arrêt du parlement revint sur-le-champ en mémoire à la populace ameutée, et certes Williams eût été victime de son désappointement sans la gaîté extravagante qu’excitaient les salutations comiques des marchands mortuaires, salutations que les chiquenaudes que Love leur appliquait alternativement sur la nuque, rendait on ne peut plus profondes et précipitées.

Cet incident, qui semblait devoir amener un résultat funeste à Barkstead, influa d’une façon bien différente sur les événemens qui finirent cette journée.

En efl'et, Barkstead parut h la fenêtre, et il fut reçu par des houras unanimes. Mais plusieurs voix demandaient que l’on fît connaître le jour, l’heure et l’ordre de la cérémonie funèbre dont on allait s’occuper.

Barkstead annonça qu’il satisferait à ce vœu, et le peuple demeura calme, mais il ne s’éloigna point et continua à occuper toute la rue.

L’assemblée se forma donc alors : chacun affectant do remplir son devoir sous cette influence menaçante, comme s’il eût été dans un château fort à l’abri de toute crainte.

Barkstead, le seul vraiment impassible, fit signe aux commissaires de prendre place ; tous s’assirent autour d’une ta-

ble. Pendant ce temps, Toin Love était resté dans l’embrasure de la l'enétre, les jambes nonchalamment jetées l’une sur l’autre, les bras croisés, et appuyés dans l’angle de la croisée.

Soit que Barkstead ne l’eût {wint vu, soit que l’ayant vu, il ne voulût pas l’éloignor , il ne s’éleva aucune observation sur sa présence. Sur un signe du colonel, lord Clarendon prit le premier la parole :

— Voici, colonel Barkstead, ce que nous désirons que l’on lasse pour la mémoire du roi mort. Il sera enlevé de la chambre où il se trouve actuellement, et enveloppé dans un cercueil de plomb. Deux cents hommes d’un régiment serviront d’escorte à celui qui a commandé des armées. Placé sur une voiture recouverte de deuil, précédé du clergé catholique, qui implorera jx)ur lui le pardon céleste, suivi de quelques amis et de ses fidèles serviteurs, il traversera la ville et se rendra à l’église de Westminster. Là, sera préparée une fosse dans la chapelle où reposent ses aïeux. Un modeste catafalque, qui ne dira que les dates de sa naissance, de son avènement au trône, et celle de sa mort, désignera seul aux larmes do ses amis, la place où repose Charles Stuart, dernier roi de la Grande- Bretagne.

— Est-ce là tout ce que vous désirez , messieurs ? reprit Barkstead froidement.

Les commissaires échangèrent entre eux un regard d’intelligence, et le duc de Richmond prit la parole :

— Il est inutile de dire que l’on gardera dans cette cérémonie les usages reçus.

— Qu’entendez-vous par là? dit Barkstead.

— Mais, dit le duc de Richmond, le cortège sera accompagné et suivi d’un certain nombre de pleureurs et de pleureuses en grand deuil.

— Bien, répliqua Barkstead, et puis?

— Les porteurs de torche ordinaires, répondit le duc.

— Et ensuite ? continua Barkstead.

— Les chantres qui suivent le clergé d’habitude, répliqua Richmond.

— Et encore ?

— Un certain nombre de pauvres à qui la libéralité du roi a laissé la reconnaissance comme un devoir.

Barkstead contracta sa bouche avec impatience, cl se tournant vers Juxon : — Et vous, monsieur, n’avez-vous pas quelque chose à proposer encore ?

— Je ne pense pas, répondit celui-ci trompé par l’apparente froideur de Barkstead, que l’on puisse refuser aux amis de la victime une faveur que l’on accorderait au dernier des lords du parlement s’il venait à mourir. C’est le droit de déclarer ses couleurs et de laisser suivre en cortège tous ceux qui les arboreraient.

— Est-ce tout ? demanda encore Barkstead. Marquis d’Hcrtfort, comte Lindsey et de Southamplon , n’avez-vous rien à réclamer pour votre maître ?

— Rien, répondit le marquis d’Hertfort, que la liberté de remplir ces modestes devoirs. Et cette liberté nous la mettons sous la sauve-garde du parlement, afin qu’il protège notre, douleur contre les ressentimens d’une populace eflrénée.

— Et qu’attendez-vous pour cela du parlement ?

— Qu’il fasse garder les rues où nous passerons, et les abords de Westminster, par quelques régimens à son choix.

— Celui de Tomlinson vous conviendrait-il ? dit Barkstead d’un ton pénétrant.

— Oui, oui, certes, répondit le marquis avec une joie mal déguisée.

Un silence absolu régna quelques minutes. Barkstead sembla se recueillir.

— Milords ! n’avez-vous rien à ajouter ?

Un signe de dénégation fut leur seule ré|^>onse. Barkstead appela alors à haute voix Christophe Volgthmooth. — Maître Christophe, dit-il, vous avez entendu les désirs de ces messieurs. Pouvez-vous leur fournir tout ce qu’ils demandent, moyennant les cinq cents livres sterlings qu’a votées le parlement ?

— Euh ! répondit l’entrepreneur, ii’osaut se hasarder à dire tout ce qu’il pensait ; mais souriant dédaigneusement, c’est une plaisanterie qu’une pareille question. Tout cela pour cinq

cents livres ! Je ne m’en chargerais pas pour cinq mille. Songez donc, un char, des pleureurs, des chantres, des pauvres, des porteurs de torches... euh ! on voit bien que ces messieurs ne se sont jamais fait enterrer, ils sauraient autrement ce «lu’on peut faire pour cinq cents livres !

Sur un signe de Clarendon, Krakanwimelh s'approcha.

— Je le ferai moi ! dit-il, si cet usurier ne veut pas ; et j’ajoiilemi même une compagnie de hcraults achevai, sonnanlde la trompette, et une autre de tambours voilés qui ouvriront et fermeront la marche.

— Tu mens, s’écria Christophe, furieux : no le croyez pas, mes nobles seigneurs, il ne le peut pas, quand même il allumerait des bouts de sapins en guise do torches, dût-il habiller ses pleureurs avec des souquenillcs de toile, et emprunter K Arnot les habits de la cérémonie d’Hamlet; lors même que ses musiciens seraient montés sur des ânes au lieu de chevaux, et qu’ils souffleraient dans des pieds d’ognons au lieu de trompettes; laissàt-il aux pauvres leurs vraies guenilles, et eût-il enrôlé tous les muets de Londres pour chanter les prières, il ne le peut pas. Il vous vole, il ne le peut pas !

— Colonel Barkstead, repritQarendon,le prix de ces détails, et le plus ou moins de luxe qu’ils auront, sont assez indiflférens, et nous importent peu, du moment que cet homme s’offre à les fournir et que vous acceptez notre plan.

— Milords, reprit Barkstead en se levant et en appuyant ses mains sur la table. Avez-vous suffisaminent réfléchi à votre proposition? La prudence qui préside d’ordinaire aux décisions de ceux de votre parti, est donc tombée avec la tète de votre maître?

— Qu’est<» adiré? s’écria le marquis d’Hcrtfort, est-ce une insulte que vous prétendez nous faire, colonel?

— Non pas une insulte que je veux vous faire mais une leçon que je veux vous donner.

— Monsieur, monsieur! s’écrièrent-ils tous, en se levant comme le marquis ; sont-ce là les égards que le parlement avait promis aux amis de Charles l'f?

— Milords, calmez-vous, •^reprit Barkstead, le parlement a

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promis des égards aux amis de Charles I", mais non à scs propres ennemis.

— Expliquez-vous, colonel, dit le duc de Uichmoiid, il est besoin que nous sachions si l’on veut ajouter la violation des plus saintes convenances à la violation des lois et la profanation au meurtre.

— Je vais m’expliquer, monsieur le due, et vous sauriez déjà où j’en veux venir, si vous aviez mis à m’entendre, le calme que j’ai gardé en écoutant vos étranges |)ropositions. Pour les hommes qui n’oiit jamais regardé que le dessus de vos discours et rap|«ireiicc de vos actions, rien n’est plus simple que ce que vous venez de nous projK)ser. Quehiucs pleureurs, quelques chantres, selon l’usage ; des jMuivres qui aiment la mémoire du feu roi ; des porteurs de torches comme cela se pratique; puis, les serviteurs et les amis ; puis, ceux qui voudront prendre les couleurs du mort; puis, un régiment |)Our protéger le cortège; tout cela est naturel et décent, n’esU ce pas, milord? Mais voici ce qu’un homme, habitué à lire plus avant que vous ne pensez dans vos projets, y a trouvé de mal combiné. Il arrivera que le cortège, composé comme vous l’avez fait, sortira du parc SainUJames, défilera au son de la musique religieuse et {passera calme et solennel, dans les rues qui avoisinent le palais. Tout-à-coup, un accident impi'évu, une roue qui se brisera par exemjJe, arrêtera le cliur.... au

premier endroit venu devant votre maison, je suppose,

comte de Southampton. Il faudra quelque leni|)S pour réjjarei l’accident; les amis qui seront près du cercueil monteront dans vos appartemens, soit pour s’y rejioser, soit pour tout autre motif. Le coj tége reprendra sa marche, et arrivera bientôt à l’entrée de la grande place de Westminster : vous savez, marquis d’IIertl'ort, que les meilleures maisons de royalistes renferment des gens dévcHiés à la mauvaise cause ; hé bien ! là, [>ar hasard, «pielqucs uns de vos domestiques insulterou), ^>eut-ètre, la dépouille mortelle de Charles I«% malgré votre présence et vos ordres; ensuite, le liasard jx)urra faire encore que la porte de l’église soit occupée par des forcenés qui blesseront quelques uns des soldats commandés pour vous prolé-

ger ; le colonel, cédant à leur indignation, leur ordonnera, innocemment, de charger le peuple qui les a frappés ; puis les têtes s’exalteront; les amis de Charles I'"" auront trouvé autre chose que du repos dans la maison de Southampton ; des pistolets, des sabres, des poignards, y avaient été oubliés par eux; les pauvres se trouveront riches en armes cachées ; les tambours, abandonnés sur les pavés, et brisés par les chantres, sei'ont remplis de poudre et de balles ; le corbillard immense, et trainé par huit chevaux, ott'rira des fusils à la colère des chantres, des pleureurs et des musiciens ; les porteurs de torches garderont leur arme d’incendie; les affligés aux couleurs de Stuart, se reconnaîtront, se tendront la main, se protégeront; quelqu’un, l’évèque Juxon, je sup|x>se, sera demeuré, toujours par hasard, dans l’église, et aura fait oublier d’en fermer une issue; des imprudens s’en apercevront; ils iront ébranler les cloches, et donneront l’alarme; alors, tout se confondra; l’irritation des esprits sera au comble; la douleur s’égarera jusqu’à verser du sang au lieu de larmes ; on criera peut-être : Vive Charles H, au lieu de prier pour Charles l®"^; et l’on promènera sans doute un enfant en triomphe, au lieu d’accompagner un cercueil. C’est un mauvais ordre de cérémonie que cclui-là, milords, le |»rlemcnt m’a défendu de l’adopter.

Cette longue raillerie de Barkslead avait confondu les lords commissaires. Ils semblaient anéantis. Juxon seul y parut insensible.

Dans ce moment les cris de la foule se firent entendre, des coups violens frappés à la porte de la maison, parurent l’ébranler. Juxon les écouta avec une attention impatiente. Barkstead, les lèvres serrées, semblait retenir à grand’peinc la fureur qui l’agitait. Cependant, le bruit se calma, comme celui d’une vague ()ui frappe le roc et s’éloigne en grondant ; et Juxon répondit :

— L’accusation du colonel Barkstead no me surprend nullement. Celte politique à double face, qui affecte la générosité tout haut, et persécute tout bas; ce respect apparent pour la mémoire de la vic time, et ce prétexte caché pour lui refuser un

uoili de terre; celte protection, qui devait nous suivie iii, et cette populace qui nous entoure ; celle liberté promise à noire douleur, et cette accusation, sous laquelle on prétend l’éloul'l'er; tout celaestril si nouveau, ou si contraire aux habitudes de Cromwell, qu’il faille être surpris qu’il en soit ainsi aujourd’hui ?

Le tumulte un moment apaisé recommença, et bientôt ce fut un perpétuel murmure que dominaient de temps à autre de longs hurlemens, comme le canon sc fait entendre jarmi le pétillement de la mousqueterie.

— Evêque Juxon ! s’écria alors Barkstcad avec colère, tu n’es pas ici dans ta chaire catholique, d’où lu peux à loisir lancer le mensonge etlescalomniessur tes adversaires. Ne saistu pas que Barkstcad te connaît jusque dans les replis les plus secrets de ton ame ? Prêtre qui pardonne l’adultère et protège les amours clandestins, évêque chapelain de la maison des filles de Windsor, peux-tu me parler en face de fourheric ? El vous tous, est-ce donc que l’orgueil de votre sang vous monte si fort à la tête, que vous nous preniez pour des insensés et nous traitiez comme tels ? Crierez-vous toujours qu’on vous calomnie parce qu’on vous devine ; qu’on vous craint parce qu’on vous pardonne, et qu’on vous assassine lorsque l’on vous juge. Assez, assez, sur mon ame ! J’ai arraché des mains de Turloë les preuves de ce complot vêtu de deuil, loi-s- (|u’il allait les expédier au shérif, pour vous faire arrêter, et c’est vous qui accusez et récriminez. Assez, vous dis-je ! assez ! si vous ne voulez que ces hommes de mort ne s’occupent bientôt de vous au lieu de s’occuper de Charles. Et quant à celte populace qui nous entoure, milords, je ne sais encore comment vous et moi sortirons d’ici; mais pour toi, évêque Juxon, tu étais hier à la taverne du Roi Richard, déguisé en matelot, et lu as bu avec Williams du porter.

Juxon fit un mouvement et pâlit...

— Qu’en dis-tu, maintenant ? continua Barkstead, fauteui' de discorde ! Sais-tu qui de nous deux est le maître de cette populace que tu as lancée contre celte maison ? Veux-tu l’apprendre ? Ouvre donc cette fênètre et montre-toi ! Tu n’oses !

Insensé, qui croyais manier la multitude comme si c’était une arme d’enrant ou de courtisan ? Que Dieu te sauve, ou tu te brûleras au leu que tu as allumé ! Conspirateur éti([ue, qui n’as assez d’haleine que pour exciter le loyer d’une taverne, ne sais-tu pas qu’il faut le souffle du seigneur pour diriger l’incendie lorsqu’il embrase la cité? Que Dieu donc juge entre nous ! Viens ici, viens parler à ce peuple, essaie la voix contre la mienne, ton éloquence contre mon éloquence, et que celui de nous deux quia fait la sédition la conduise.

Juxon, déjà remis, sourit dédaigneusement, mais Southanipton, s’élançant vers Barkstead, l’arrêta comme il allait ouvrir la fenêtre.

— Voulez-vous nous livrer à ce peuple? cria-t-il épouvanté Est-ce un assassinat prémédité contre nous ?

En effet, le tumulte semblait arrivé à son comble ; des milliers de voix, unies dans un cri, demandaient Barkstead et les autres commissaires.

Juxon se leva lentement, et, d’une voix solennelle, dit à Barkstead et aux chambellans : — Colonel, votre vie sera respectée ; milords, vous n’avez rien à craindre pour vos jours.

Un rire atroce s’échappa alors de la fenêtre et l’on aperçut Tom Love, qu’on avait oublié et qui se dandinait négligemment, l’épaule appuyée dans l’embrasure.

Cette interruption répandit un morne silence dans l’assemblée. Barkstead seul, comme s’il n’avait rien vu ni entendu, reprit avec autorité ;

— Messieurs, nous sommes ici pour nous occuper du feu roi, linissons-en. Vous avez détruit ce qu’il y avait de saint dans votre mission; portez-cn donc la peine. Voici maintenant, àjouta-t-il en déposant un ordre scellé aux armes du parlement, tout ce que vous pouvez faire pour honorer la mémoire de Charles.

— Bien, dit Tom Love en s’avançant, il n’y a rien à faire. Il n’y aura ni belle ni laide cérémonie, il n’y aura ni fosse à creuser, ni catafalque à élever ; il n’y a plus rien à faire pour lui .

— Ecoutez ce que veut le parlement ! dit Barkstead.

— Ecoulez ce que veulTorn Love ! répliqua celui-ci avec sa

LES DEUX CADAVBES.

féroce insolence. Ecoutez, Barkstead, ou, si tu le préfères, fais le parlement; moi je ferai le peuple. E.ssayons aussi nos forces. Je te porte le défi que tu as fait à Juxon. Fort contre lui, faible contre moi, tu u’o.ses pas non plus. lié bien ! comme tu lui disais d’écouter ce que voulait le parlement ; écoute toi, ce que veut Tom Love. — Alors, promenaul ses yeux de sang sur les commissaires, en laissant échapper le rire forcené qui lui était particulier:

— Evêque Juxon, milords, colonel..., écoutez ! Charles roi de la Grande-Bretagne, ne dormira pas dans la tombe d’un chrétien....

Ces mots étaient à peine prononcés que, de la place où il était, il bondit jusqu’à la fenêtre, comme un taureau dans l’arène, la brisa du poing, s’élança sur la pierre d’appui, leva ses mains en signe d’appel et poussa ce redoutable cri :

— A la Tamise le Stuart!.... Et, sautant de toute la hauteur de cet étage, il disparut aux yeux des commissaires.

A ce moment, et lorsqu’ils étaient tous dans une stupeur mnetfe , un homme entra enveloppé d’un long manteau et portant un vaste chapeau rabattu.

D’un geste de sa main, il sembla commander à la fois le silence et le calme.

— Laissez, messieurs, laissez, le dogue a un os à ronger, dit-il. A l’aspect du nouveau venu, une siiqu ise extrême remplaça l’épouvante ([ui dominait l’assemblée. Iw’étranger ne parut pas le remarquer.

— Lord Clarendon, duc de Richmond, manjnisd’Hertfurl, comtes de Lindscy et de Southanipton , reprit-il, vous seuls étiez chargés par le parlement des obsèques du mort. Vous vous êtes, malgré cela, joints l’évêque Juxon ; messieurs, c’est peut-être un fort bon confesseur, mais c’est un fort mauvais conseiller. Vousavez pu en juger par ce qui vous serait arrivé, si je n’avais été prévenu à temps. Prenez les ordres du parlement, messieurs, ils sont dans ces papiers (jue vous a remis h* colonel Barkstead. No vous en écartez pas d’une syllabe. Turloë ne m’a rien dit, et Barkstead est discret. Allez, vous pouvez vous retirer sans crainte. Restez, monsieur l’évê(jue, nous

avons à nous expliquer. Barkstead, reconduisez ces messieurs. Kl comme ils paraissaient hésiter : — Voyez, dit l’inconnu, en s’approchant de la fenêtre, la rue est déserte, et vos amis de la taverne du Roi Richard n’ont pas même résisté à l’envie d’aller jeter le roi Charles à la Tamise. Allez !

Kes chamiiellans .sortirent, et Juxon demeura seul avec (iromwell.

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