ENTRETIEN
— Votre conspiration était mal ourdie , évêque Juxon ; d’ailleurs des obsèques sont un mauvais moyen. Un cadavre qui a huit jours de date n’inspire plus rien au peuple. Si vous aviez eu un des fils de Charles, peut-être auriez-vous pu faire «pielque chose. Encore fallait-il que ce fût un de ses fils légitimes et connus: car l’enfant qui est ici ne vous eût servi de 1 ieu. Il a besoin d’être expliqué, c’est trop long pour les ma.sses. Pendant que vous leur auriez fuit son hi.stoire, je les aurais cornées, le nez eu l’air et la bouche béante. Tout cela était mal fait.
— M. Cromwell est un juge .sévère, mais l’Evangile a dit....
— I.’Evangile a dit que l’on voit la paille qui est dans l’œil du voisin, et non )>as.... et cætera, et caHera. Je sais fort bien l’Evangile, milord. Jugez, maintenant, si l’application est juste. , Vous entraînez Barkstead dont la nièce a tout simplement fuit un enfant avec Charles I", comme cela e.st arrivé à tant d’autres, à croire que c’est là un grand secret d’Etat. Le colonel s’exalte à celte idée, y intéres.se son honneur, et fait à Charles
n serment qu’il peut tenir sans crainte : car, milord, s’il vous faut dos bâtards royaux pour révolulionycr l’Angleterre,
j’en ai une liste très bien fournie, et vous pouviez mieux choisir. Vous jetez dans la tête de la vieille lady Salnsby l’idée de faire de sa hile une lady nourrice, et la petite pécore, grâce à l’éducation que vous lui avez donnée , accepte avec joie. Vous intéressez ensuite un imbécille de mari à enlever pour son compte la femme qu’on lui enlève pour celui de la bonne cause, comme vous dites , et vous vous offrez à l’aider, s’il veut aussi escamoter la petite poupée à révolution que vous voulez montrer au peuple, comme si nous en étions au temps des Warbeck. Pour cela vous arrangez une émeute à la taverne du Roi Richard, et vous y allez en matelot. Macdonnel monte la garde tous les jours en cavaliero espagnol, le manteau sur le nez, devant la porte de Barkstead. Ensuite, vous exaltez ces pauvres chambellans; vous leur promettez des pairies, des terres, des jarretières, que sais-je? et vous arrangez une conspiration si béte , que lors même que je ne l’aurais pas apprise , elle eût manqué, s’il avait plu une demiheure, ou que votre corbillard eût roulé un demi-mille plus loin que la maison de Southampton. Et puis, parce que Tomlinson a eu mal au cœur le 30 janvier, vous croyez avoir l’armée ! Tout cela est fort mauvais, milord, fort mauvais !
— Monsieur, les résultats seuls sont les vrais juges du mérite des choses; tout n’est pas hni dans cette affaire, et vous n’avez pas tout prévu.
— Tout a été prévu, et tout est hni. Vous parlez des résultats ! Eh ! où sont les vôtres , milord ? De tout ce que vous aviez arrangé, rien ne s’est-il réalisé? Depuis la naissance de cet enfant qui devait rester un secret pour moi , jusqu’à cette révolution qui devait me renverser , que s’est-il accompli de ce que vous avez voulu ? Rien.
— Une trahison nous a perdus.
— Votre incapacité vous a sauvé, évêque Juxon! S’il y avait eu la moindre chance de succès dans votre plan , ni vous, ni vos complices ne vivriez à l’heure qu’il est. Je n’avais pas besoin, pour cela, de procès et de jugement : j’aurais laissé faire ce peuple dont vous avez essayé aujourd’hui. Ecoutez, évêque Juxon : lorsque j’étais enfant, il y avait dans la cour
LKS DüUIX CADAVRES.
de mon père une sorte de baquet où l'un abreuvait les chevaux. Un jour qu’il était plein d'eau, je voulus le verser sur les pieds de l’un de mes petits camarades qui n’y faisait pas attention ; je soulevai avec effort un côté du baquet; mais, sur le point de le renverser toutrà-fait, je ne pus aller plus loin, et je manquai de force, le baquet m’échappa, retomba à terre et m’inonda tout le corps par le retour subit de l’eau qu’il contenait et qui devait tomber sur un autre. Evêque Juxou, vous vouliez faire de moi le petit camarade et vous avez iailli être le {>etit Cromwell ! Mais Cromwell est devenu grand, nplord, et si oe peuple ne vous a pas déoliirés comme des traitres qqe vous êtes, c’est que Cromwell ne l’a pas voulu.
— Cromwell a4-il voulu que le boucher Tom Love assistât à la délibération qui vient d’avoir lieu , et qu’il conunandùt même au représentant du parlement?
— CrmnweH a voulu que le boucher Tom Love fût averti qu’on attaquerait la maison de Barkstead pour qu’il viut la défendre, quoique vous y fussiez. Il a armé, pour vous protéger, la seule force qui puisse combattre la force que vous aviez imprudemment appelée à votre aide; le peuple contre le peuple, Toml/ove contre Witiituns. Cromwell a eu pitié de vous. Milord, les eont hommes qu’avait gagnés Williams cus- . sent tué Barkstead et enlevé l’cnfaut, je le crois : mais le rcalc était de bonne foi, et le reste vous eût mis e*i lambeaux, j’cu suis sûr. Donc , milord , celai qui avait la volonté de vous servir, Williams, vous eût perdu , car c’est vous qui le meniez: et celui qui, dans son ame, eût donné sa vie pour vous perdre, Tom Love, vous a sauvé, parce que c’est Cromwell qui le tenait dans sa main. On corrompt des parlemeus, des juges, des généraux, milord, mais non |>as un peuple, et la corruption est la seule arme que vous connaissiez à fond. Quant au peuple , vous n’en comprenez pas un mot; n’y songez donc plus, et laissez-le à ceux qui savent s’eu servir mieux que vous, sous peine d’en périr.
— S’il en est ainsi, Cromwell a donc voulu que le corps du roi Charles fût traîné à la Tamise, comme cela se fait mainte-
LES DEDX CADAVRES.
•—Cromwell a voulu que le corps du roi Charles fût décemment enterré à Windsor, comme cela se fait maintenant, et comme cola était écrit dans l’ordre qui vient d’ètrc remis aux lords commissaires. En ce moment, il est vrai, le peuple traîne dans les rues un cercueil de plonib revêtu de bois; il l’insulte, le couvre de boue et d’immondices. Dans une lieure, il l’aura usé sur les dalles des égoùts les plus infects, et il le jettera à la Tamise ; mais la Tamise n’emportera à la mer que quatre planches et une boîte de plomb, et le coips de Charles Df sera à Windsor, accompagné de ses chambellans, comme l’avait ordonné le parlement, comme Cromwell l’a voulu.
— Demain, Windsor sera dévasté, et le peuple, irrité d’avoir été trompé, ira peut-être plus loin , dans ses désirs de vengeance, que jusqu’au cadavre de Charles Le tigre aime aussi la chair vivante, monsieur, et peut-être il déchirei'a la main qui le mène avec les dents qu’on lui a laissé aiguiser sur un cercueil, car il y a trouvé les preuves de sa force.
— 11 y a trouvé la prouve de sa maladresse. Quant à votre tigre, qui a des dents qui déchirent les mains de son maître, je crois, moi, que ce n’est qu’un enfanta qui il faut laisserquclquefois briser le hochetdont il est ennuyé. Demain l’Angleterre me remerciera d’avoir sauvé à son peuple la honte de cette profanation. Ekîoutez donc ce que j’ai k vous dire : Faites taire cos Salnsby; emmenez de cette maison cette lady nourrice, et laissez à Barkstead le soin d’élever l’enfant de sa nièce; no buvez plus avec les ouvriers du port ; confessez les chambellans, mais ne les endoctrinez pas, et comprenez que je ne sei-ai j)6ut-êtrc |)as toujours d’humeur à vous pardonner, à vous ainsi qu’à vos complices.
— Nous en avons un qui ne vous pardonnera pas, à vous !
— Ijoquel, milord !
— Le temps, monsieur.
— Comment l’entendez-vous ?
— Certes, il n’y a pas dans tous ceux qui veulent le retour desStuarts une pensée qui vaille la vôtre, une intelligence à lutter avec vous, un talent qui vous le dispute, ni un courage
pour VOUS conabattre, et pourtant nous arriverons à notre but, et les Stuarts reviendront.
— Jamais , milord , jamais î
— Jamais ! est plus long que la vie d’un homme ; ne vous engagez pas au-delà de vous , monsieur , car nous avons contre vous...
— . L’assassinat et le poison , n’est-ce pas ?
— La mort ! monsieur , la mort éloignée , naturelle, la mort aiTivée même à l’extrême déclin d’une longue vieillesse , mais la mort , qui emportera dans votre tombe la volonté , la puissance et le génie de la république , tandis que la royauté aura gardé sa religion, nourri son fanatisme, et grandi sous la persécution et préparé son triomphe.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que vous ôtes un homme et que nous sommes un parti.
— Croyez-vous que la république n’ait pas le sien ?
— Pas encore ; jugcz-eu à votre tour , monsieur ; c’est à lx)ii droit que vous méprisez la valeur des hommes qui ont obéi à ma voix. Je vous sacrifie encore l’excellence du plan que j’avais conçu et je vous l’avoue insensé , impossible même, lié bien ! monsieur des femmes et des hommes ont tenté l’impossible et l’insensé, au risque de leur tête, sans rétlcxion ni crainte. Ils le faisaient, et , parmi les sectaires de la république, le plus célèbre après vous par son talent oratoire, son courage et sa haute vertu ouvrait sa maison comme un sanctuaii'e à un enfant qu’it eût déposé à la porte d’un hospice, s’il était né d’un de ceux qui ont envoyé Charles à la mort : tandis que le plus fidèle des soldats du parlement, celui à qui on avait confié la garde de l’échafaud, abjurait sur cet autel de la république le serment qu’il lui avait fait ! Monsieur, monsieur, n’est-cc rien que cet esprit et cette religion qui fait lever les uns et chanceler les antres? Ah !... si Cromwell était né roi !.. Ah !... s’il voulait !...
— Être royaliste , n’est-ce pas ? Non milord , le mol de roi sera rayé de la langue anglaise tant que Cromwell vivra...
— Tant qu’il vivra ! je le crois.
— Si vous le croyez, que coroptez-vou5 donc faire, milord ?
— Attendre ! monsieur.
A ces mots , Juxon sortit, et Cromwell se retira pensif.
Cette nuit mèmele cadavre de Charles fut déposéà Windsor, dans la chapelle où Henri VIII avait été enterré.
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