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Les deux cahiers

Un beau mariage, certes, et qui avait amené à Saint- Pierre-de-Chaillot, puis avenue de l'Aima, au 13 bis, tout Paris. Suzanne, qui ne s'était pas hâtée d'aliéner son indépendance, épousait à vingt-six ans un jeune maître des requêtes, Jacques Daramont, d'une vieille famille de robe. Les salons, maintenant vides, où tout à l'heure on se pressait pour serrer la main du marié, embrasser la mariée, avaler un sandwich et boire une coupe de Champagne, montraient encore, étalée selon la mode nouvelle, la richesse du trousseau et des cadeaux. Chacun avait pu connaître et évaluer

le linge de la jeune femme et dénigrer les présents de ses amis. Déjà, dans les corbeilles et les vases, les fleurs dépérissaient. Mais Mme Desaulmin, encore toute parée, ne se souvenait plus de l'église pleine de lumière et de musique, ni du lunch, où parmi les félicitations et les admirations les invités innombrables s'écrasaient les pieds avec de mutuels sourires, ni des agents de la sûreté fort corrects qui durant la fête surveillaient les vitrines et les tables. Luxe fiévreux qui contrastait si vivement avec la simplicité de ses noces célébrées, vingt-sept années plus tôt, dans la modeste chapelle d'un village! Elle ne voyait que la tristesse de ce grand appartement, où désormais elle se trouvait seule !

Toute seule! On ne pouvait pas, en effet, être plus seule qu'elle. Son mari était mort, après une courte union sans nuages, lui laissant deux enfants, une fille, l'aînée, et un garçon. Le garçon, esprit aventureux, l'avait quittée très tôt, d'abord collégien que les Pères instruisaient dans un établissement ce-

lèbre de province, puis jeune élève de Saint- Cyr, puis enthousiaste officier que l'Afrique attirait. Il lui restait sa fille : de quel amour l 'avait-elle entourée, confondue pourtant de la découvrir parfois si différente d'elle-même, mais si heureuse de regarder son corps grandir et son caractère se former, si heureuse d'entendre sa voix et son rire, si heureuse de cette compagne chaque année plus intime sur laquelle s'appuyer!

Maintenant, il ne lui restait plus rien, et la vieillesse était là..., la vieillesse franchement acceptée, car Mme Desaulmin n'appartenait pas à celles qui s'épuisent à combattre les ravages du temps. Elle avait dépassé la cinquantaine et, bien qu'à Paris là plupart des femmes se glorifient à cet âge de si beaux cheveux noirs ou blonds, elle gardait, elle, ses cheveux blancs, et même elle les gardait avec fierté. Partagés en deux bandeaux, ils descendaient, couleur de vieil argent, au bord du front, glissaient derrière l'oreille et se ^nouaient en un chignon bas, au-dessus de la

nuque. Ils encadraient un visage très doux, d'un ovale très pur, demeuré très jeune, à cause des yeux limpides, de la bouche tendre, des dents éclatantes, mais ils révélaient, sans hypocrisie, comme sans amertume, les lustres révolus. Une glace refléta son image : quelle bonne grand'mère elle ferait, — sans doute pas trop ridée, pas trop fanée, une jolie grand'mère, — tout de même une grand'mère ! Mais, avant de bercer un petit-fils ou une petitefille, comment occuperait-elle sa vie déserte? Mme Desaulmin s'était levée. Un gai soleil de juin attiédissait l'air, et les marronniers de l'avenue éployaient, en immenses bouquets, leurs branches et leurs feuilles. Elle pénétra dans la chambre de sa fille; tout s'y présentait dans le même ordre et le même aspect que toujours : le lit étroit et peint en blanc avec ses rideaux en vieille Perse, le petit bureau en bois des Iles avec le papier, les enveloppes, le cachet et la plume bien rangés, la coiffeuse en marqueterie, la commode au marbre rose. Elle promenait sur ce décor familier ses yeux émus.

Soudain, sur le bureau, elle aperçut un carnet... On l'avait abandonné là..., jeté, peutêtre, dans l'impatience du départ.

C'était un ravissant carnet, en cuir jaune, de fabrication anglaise, assurément, avec ses feuilles légères alphabétisées, datées, amovibles et son stylographe d'or. Mme Desaulmin le conserva quelques secondes dans ses mains. Eh quoi! Suzanne, cette Suzanne qu'elle aimait tant, mais qui était si moderne, y aurait-elle consigné des impressions, des souvenirs, des sentiments?... Alors, comment avait-elle pu l'oublier?... Mme Desaulmin se rappelait le journal que, jeune fille, elle écrivait soigneusement chaque soir, aussi bien à Paris qu'à la campagne, si fatiguée qu'elle fût, sur un de ces cahiers écoliers, rayés en rouge, à couverture guerrière, et qui coûtent dix centimes. Le premier terminé, elle en avait acheté un second, puis un troisième, et les cahiers s'entassaient dans un tiroir de son secrétaire. Ils renfermaient non seulement le récit de ce qu'elle avait fait dans la journée,

mais surtout la relation minutieuse de ce qu'elle avait éprouvé ou pensé, des tristesses, des joies, des rêves, des étonnements, même une puérile et touchante philosophie, de grands désespoirs, de folles exaltations aussi, car son âme avait toujours été ardente. Jamais elle ne s'en était séparée; pourtant elle ne les relisait jamais, car elle ne s'estimait pas encore assez âgée pour revivre sa jeunesse. « Plus tard, plus tard », se disait-elle, quand la curiosité la tourmentait... Mais en cet instant, elle ne résista pas à son désir — et d'ailleurs l'époque était venue où seul le passé console du présent et procure la force d'endurer le rapide avenir. Les cahiers étaient là, dans sa chambre contiguë à celle de sa fille, abrités dans le vieux secrétaire de son enfance. Elle en tira un, le premier. Sur la couverture, le général Lasalle, vêtu d'un uniforme aux couleurs éteintes, sabrait, avec quelques hussards très défraîchis, tout un régiment d'Impériaux flétris; en haut de la couverture, il y avait, tracés en ronde, d'une encre jaunie, ces mots : « Ce cahier

appartient à Marthe Cantuel. » Puis, au bas : « Ceci est mon journal. » Mme Desaulmin le posa sur la table. A côté du carnet en cuir jaune, il avait triste mine, tout juste la mine (Tun parent pauvre et honteux. Cependant, le distingué carnet en cuir jaune devait, par tout ce qu'il contenait, lui ressembler un peu. Mme Desaulmin tourna un feuillet du cahier.

11 débutait par ces lignes : « Je suis née le

12 juillet 1861, dans notre propriété de Ringen, qui est si jolie avec sa vigne vierge, ses grands arbres et la rivière qui l'encercle... De ma fenêtre, je vois un grand rocher rouge qui monte au-dessus des prairies... » Elle ouvrit le carnet en cuir jaune. La première feuille portait cette note : « Aujourd'hui, à deux heures, partie de golf : réprimander un peu le Caddie qui baye aux corneilles. » Une seconde, celleci : « A quatre heures et demie, cours de Bergson, au Collège de France » ; une troisième, cette autre : « Lucie et Jeanne me cherchent à dix heures du matin pour aller au skatingrink; à deux heures, conférence... » Une qua-

trième : « Demain matin footing au Bois, l'après-midi golf à l'Ermitage... » C'était, rédigé avec l'exactitude d'un commerçant, le tableau de la journée : les dates, les rendezvous et les heures pour les jeux sportifs, les jeux intellectuels et les jeux mondains. Une petite mention sèche, des chiffres, beaucoup de termes anglais, et voilà tout.

Un cahier, un carnet, et deux générations, l'une éprise d'illusions, le cœur trop fragile, attardée à des plaisirs naïfs; l'autre éprise de grand air, de mouvement, de liberté, précise, raisonnante, le cœur naturellement en garde contre les surprises. Les jeunes filles d'aujourd'hui n'écrivent plus leur journal et se répandraient en moqueries presque indignées si on leur conseillait de se plier à une pareille tâche. Même les petites ont des distractions plus dignes de leur âge : elles collectionnent des signatures autographes ou des pensées qu'elles réclament aussi bien aux grands hommes de Paris qu'aux grands hommes d'arrondissement. Mme Desaulmin considérait

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tour à tour le cahier et le carnet, et, tandis qu'elle les considérait, une idée naissait dans son esprit. Elle la repoussa d'abord en haussant les épaules. Allait-elle céder au travers de nos contemporaines qui, dès quinze ans, se croiraient déshonorées si elles ne cachaient pas dans leurs cartons un livre de poèmes ou un roman, produit de leur imagination, de leur expérience et de leur labeur? Ecrire à cinquante ans, quelle démence! Mais relire ce journal, l'arranger, l'ordonner, était-ce là écrire? C'était seulement une récréation pour les soirées d'hiver, le moyen de ne pas s'ennuyer, presque une lec ure avec des commentaires sur la marge du livre. D'ailleurs, qui le saurait?... Et puis, si on le savait, plus tard, les petits-enfants liraient le journal, à la fois souriants et un peu ironiques : « Qu'elle était drôle, notre grand'mère! » songeraient-ils, et peut-être tout de même lui accorderaient-ils une légère gratitude pour la peine qu'elle se serait donnée de raconter... ce qu'était jadis une jeune fille ingénue et sensible. Jadis, oui,

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jadis; car il y aurait un temps où, parlant des premières années de la troisième République, on dirait, comme du premier Empire, ou de l'ancienne monarchie : jadis.

Le soir même, tandis que sa fille et son gendre gagnaient, par l'Espagne, le Maroc, Mme Desaulmin, tous ses cahiers en pile devant elle, commença...

... Je suis née le 12 juillet 1861, en Basse- Alsace, dans notre propriété de Ringen. Mes parents s'y rendaient chaque année dès le début de juin et y demeuraient jusqu'en novembre — mon père, qui était agent de change, coupant sa longue villégiature par quelques voyages à Paris.

Je suis née ainsi dans une vieille maison alsacienne, au grand toit incliné et couvert de tuiles rougeâtres et moussues, où la vigne vierge, courant partout, enlaçait jusqu'aux festons du pignon, une vieille maison construite au dix-septième siècle, agrandie au dix-huitième, et qui gardait sa vénérable et charmante galerie à rampe — et ainsi les premiers objets qui frappèrent mes yeux furent des arbres, des fleurs, la rivière qui encerclait

le parc, les prés magnifiques qui le prolongeaient, et plus loin les grands rochers de grès rose éventré que la forêt couronnait — et ainsi encore mes premiers pas ont tremblé sur la route blanche que bordaient les sorbiers, les cerisiers et les quetschiers. La nature m'entourait et me pénétrait, sans même que je m'en doute, et me formait une âme ardente à la fois et naïve. J'ai été bien étonnée quand, plus tard, j'ai entendu dans le monde des gens qui semblaient sages admirer ou féliciter quelqu'un, parce qu'il avouait aimer la nature : « Ah! vous aussi, lui disait-on, vous aimez la nature! C'est bien, c'est très bien. » On l'admirait, on le félicitait, mais avec curiosité, même avec un peu de compassion... Il devait avoir éprouvé des malheurs, un gros chagrin, des déboires, à moins qu'il ne fût simplement fatigué, le pauvre homme... Alors il se retirait à la campagne...

La maison, bâtie en grès rose, se trouvait à cinq cents mètres du village. Elle avait jadis, deux siècles auparavant, servi d'asile à des re-

ligieuses qui priaient Dieu, soignaient les malades, et cultivaient leur modeste enclos; un jour, les religieuses l'avait mise en vente, et un ancêtre de mon père, qui Berrichon s'était fixé en Alsace, l'avait achetée et naturellement améliorée, mais sans déformer son ancien visage. S'il avait converti presque toute la terre en un beau parc, il avait pieusement conservé à l'entrée la petite chapelle, que consacrait à la Vierge cette invocation gravée audessus de la porte : « Notre-Dame, secoureznous, w

Flanquée de deux tourelles, que le nouveau propriétaire avait tout de suite construites pour affirmer avec une hâte assez puérile sa dignité de châtelain, la maison était longue, avec un rez-de-chaussée surélevé, un étage, et de petites fenêtres dans le toit. La grande allée, qui partait de la route, tournait sous les arbres, autour des massifs et des pelouses, pour mourir sur le sable, devant la maison, au pied de la terrasse, sur laquelle de ce côté ouvrait le rez-de-chaussée. De là tout le pays,

à travers une large échappée, s'étendait : les prairies d'abord, vertes, fraîches et fleuries, tendres prairies de jardin, puis la rivière, puis des champs de blé, puis au milieu des vignes un hameau rouge et blanc, puis les Vosges sinueuses où , parmi les chênes et les sapins, se dressaient les fantastiques rochers.

Le rez-de-chaussée comprenait une sorte de hall, deux salons, la salle à manger, le cabinet de mon père, ma salle d'études. C'étaient de hautes et vastes pièces, aux boiseries sculptées et que meublaient de vieux meubles d'Alsace et de France. Il me semblait toujours que les portraits de famille, pendus aux murs, bourgeois austères avec leurs perruques à trois marteaux, jeunes femmes aux boucles déroulées, officiers du Roi et de l'Empereur, grand'mères à bonnets tuyautés, n'étaient occupés qu'à me suivre de leurs regards, moi, leur descendante, qui riais ou rêvais entre ces mêmes murs où ils avaient ri ou rêvé, qui m'asseyais sur les sièges où ils s'étaient assis, qui, enfin, jeune

image de leur jeunesse, répétais leurs gestes et peut-être leurs paroles.

Il y avait deux de ces femmes que j'aimais particulièrement, — amour chargé d'admiration.

L'une pouvait dans son cadre ovale compter vingt-cinq ans. Ses cheveux poudrés ramenés au-dessus du front et bouffants, une boucle tombant sur l'épaule gauche, la robe décolletée en carré, elle souriait avec une légère mélancolie, tandis que ses yeux brillaient d'une vive finesse : c'était une de mes arrière-grand'tantes, Anne-Marie. Elle avait eu dans sa vie une belle histoire. Sa mère, qui était veuve, vivait à Strasbourg; quoiqu'elle n'y accomplit avec sa fortune que du bien, elle fut arrêtée en juillet 1793, emprisonnée, puis traduite en septembre devant le tribunal révolutionnaire. Ce jour-là Anne-Marie quitta l'hôtel familial du quai Saint-Nicolas, pour aller la défendre, et, tête nue, un grand carrick rouge jeté sur les épaules, traversa toute la ville, au milieu d'une population déchaînée. Elle force les

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portes, elle entre, elle se présente devant les juges; on s'étonne, on s'irrite, on l'interroge : « Que veut-elle? qui l'a conduite? a-t-elle reçu un ordre de comparaître? » Elle répond simplement : « Je n'ai pas coutume de parler debout à des hommes. » On l'insulte, on la menace, mais un soldat lui avance une chaise; elle dit son nom, son âge, sa qualité et qu'elle réclame sa mère. Alors elle se lève, expose tout ce qu'a fait celle-ci, évoque le sort des malheureux qui, privés de ses secours, seront privés de toutes ressources, adjure l'humanité de ceux qui sont appelés à se prononcer. Sa beauté et son courage commandent le silence, émeuvent les âmes; sa mère lui est rendue. Ce qui avait beaucoup surpris, racontait mon grand-père, c'était que, demoiselle de qualité, elle n'eût pas coiffé sa tête d'un chapeau. Elle avait de magnifiques cheveux : si elle les avait couverts, sans doute eût-elle été moins belle, et qui sait si elle eût été victorieuse ! J'ai toujours pensé qu'elle s'était montrée de propos réfléchi tête nue, devant le tribunal,

— suprême coquetterie pour sauver sa mère. L'autre était ma grand'mère. Je l'ai à peine connue : je me souviens seulement d'une petite vieille qui avait une figure ridée, des cheveux blancs, une paire de lunettes, et qui marchait en s'appuyant sur une canne. Son portrait la représentait à vingt ans, si jolie alors que dans la rue beaucoup de passants ne pouvaient s'empêcher de se retourner sur elle. L'année de sa soixantaine , on le lui avait demandé pour une exposition rétrospective qui réunissait à Paris les meilleurs portraits de femmes peints depuis le commencement du siècle : elle l'avait prêté. Un gardien observa que chaque jour, le matin et l'aprèsmidi, aux mêmes heures, un homme, un vieillard, qui ne semblait pas être tout à fait du peuple, arrivait, se dirigeait vers le portrait de ma grand'mère, demeurait vingt bonnes minutes à le regarder, puis s'en allait, sans même égarer un coup d'œil sur les autres. Comme l'exposition s'achevait, cet homme s'informa, en hésitant, en tremblant presque,

si l'on vendait par hasard des gravures de ce portrait, et s'il pourrait s'en procurer une : ignorant du prix, il apportait deux mille francs. En apprenant qu'on n'en vendait pas, il eut un air si désespéré, que l'organisateur de l'exposition, un de nos amis, obéissant à une mystérieuse émotion, lui remit, en refusant son argent, une gravure tirée autrefois à de rares exemplaires et qu'il possédait.

Un an s'écoula, et un après-midi cet ami reçut la visite d'une femme en deuil. Elle serrait sous le bras un paquet long et plat : c'était la gravure.

Elle dit :

— Je suis la veuve de M. Corchot, le tailleur qui faisait le neuf et la réparation. Il est mort, il y a une semaine. Avant de mourir, il m'a recommandé de rendre à monsieur ce portrait.

Il y eut un silence et tout à coup elle éclata en sanglots :

— Ah ! monsieur, il faut vous l'avouer, et sans doute l'avez-vous deviné, mon mari ai-

mait cette dame depuis qu'il l'avait rencontrée au château de Longchamp, en Bourgogne, il y a bien du temps... quand il venait de Dijon raccommoder les effets de chasse. Elle avait alors dix-huit ans. Quand il m'a épousée, il ne m'a rien caché. Il avait beaucoup d'affection pour moi, il a toujours été bon, mais il ne m'aimait pas ; il aimait cette dame d'un amour religieux; c'était comme une maladie. Il paraît qu'il n'y avait pas de femme plus belle sur la terre. J'ai tout essayé pour le guérir : mais en vain. Même à Paris, où nous étions établis, il ne pouvait pas se distraire. Il conservait d'elle de petites choses qu'il avait recueillies dans le château : des bouts de ruban, des épingles à cheveux, un mouchoir. Seulement, avec les années, sa tristesse augmentait, parce qu'il ne retrouvait plus dans sa mémoire avec assez de fidélité les traits qu'il chérissait. Aussi avec cette exposition j'ai cru que la folie le tenait. Imaginez-vous qu'il s'y rendait tous les jours, et deux fois par jour. Enfin, il n'a pas été trop malheureux pendant les douze mois qu'il a

vécu encore. Il avait accroché la gravure dans sa chambre et il la contemplait durant des heures. Souvent je la contemplais avec lui, et il se rappelait, il m'expliquait, et j'écoutais, parce que ça lui faisait plaisir. . .

L'ami avait raconté l'histoire à ma grand'mère.

— Pauvre homme, avait-elle murmuré, les yeux humides.

Brusquement, elle lui avait saisi la main.

— C'est vrai, avait-elle dit avec une plainte où se mêlait une sorte de fureur, c'est vrai, j'ai été bien belle.

Vieille maison où tous les étés m'ont fidèlement ramenée, où, même après la guerre, continuant à vivre dans le décor des mêmes paysages et ne rencontrant jamais un Allemand, nous pouvions ne pas songer à l'annexion, de quel cœur frémissant je me hâtais vers toi!

On quittait le train à quatre kilomètres de là. Une voiture nous attendait : papa et ma-

man s'installaient naturellement sur les coussins du fond, Mademoiselle en face d'eux avec mon frère, oui, mon frère, car moi je grimpais sur le siège, malgré les remontrances de maman, qui était sévère, mais forte de l'autorisation de papa, qui l'était moins.

De là-haut, à côté de H ans, le cocher, qui sentait si bon mon village, avec son feutre noir et son gilet rouge boutonné sous la petite veste aux boutons d'argent, je regardais venir vers moi mon pays.

La voiture roulait d'abord sous une allée de châtaigniers qui dérobaient le ciel, mais bientôt elle atteignait la route, où, arbres plus modestes, seuls les cerisiers, les sorbiers et les quetschiers contournaient leurs branches. La journée s'achevait; confiants, près des coteaux qu'escaladaient les vignes, ou tapis dans la verdure, les villages groupaient leurs toits rougeâtres. Tout était jeune, le clair feuillage des bois que faisait plus clair encore l'éclat sombre des sapins, l'herbe nouvelle, l'eau plus vive et plus murmurante, les bouquets de cerises

charnues, le ciel même plein de bonheur. A l'horizon, la douce brume bleue commençait à couvrir les montagnes.

De temps en temps, Hans, claquant son fouet, me disait avec un joyeux sourire :

— Bonne année, mademoiselle, pour les foins... Contemplez-moi ça; il y aura peut-être trois regains.

Ou bien, tristement :

— Mauvaise année, mademoiselle, pour les fruits; il y a eu une gelée; presque tout à péri.

Ou bien, en baissant la voix :

— Est-ce qu'on les reverra bientôt, les Français?

Les premières maisons du village apparaissaient. Debout sur le seuil, Mme Kappler, qui tenait l'auberge à l'enseigne de la Carpe d'Or, nous saluait, et des enfants escortaient en criant la voiture. Enfin c'était la haie de buis qui bordait le parc sur la route. J'entends encore, après tant d'années, le bruit de la porte en bois, surmontée d'un petit toit en

chaume , quand Pouvrait toute grande la vieille Kettel. Je sautais à bas du siège; la vieille Kettel me prenait dans ses bras, s'extasiant sur ma bonne mine, ma taille, ma robe, mais je m'enfuyais pour courir vers la terrasse. Là, des lilas de Perse, qui sont moins violets que les autres, éploy aient leurs branches. J'y enfouissais mon visage; quelle fraîcheur et quel parfum! J'oubliais la fatigue du voyage, la chaleur de la journée; une griserie délicieuse m'envahissait. Depuis le départ, depuis la veille, depuis des semaines, je ne pensais q-u'à ce moment; jamais il ne m'a déçue. Soudain une main me touchait l'épaule :

— Allons, Marthe, sois raisonnable.

C'était ma mère.

Raisonnable! Combien de fois ce conseil m'a-t-il été donné! Raisonnable, raisonnable! Quel horrible mot qui rétrécit la vie et le cœur! Si j'avais été raisonnable, je n'aurais pas grimpé sur le siège du cocher, mais je me serais docilement assise à côté de Mademoi-

selle, le dos tourné à mon pays; si j'avais été raisonnable, je n'aurais pas enfoui ma tête dans la fraîcheur des lilas, mais j'aurais gagné ma chambre pour me déshabiller, me laver, me recoiffer; si j'avais été raisonnable...

— Viens, me disait mon père.

Il n'était pas très raisonnable, lui, et il était tendre. Nous nous accoudions à la balustrade de la terrasse. Le soir descendant répandait sa lumière mourante ; de grandes ombres glissaient sur la montagne et la forêt; dans le silence, un immense voile mauve, peu à peu, s'étendait d'un bout de l'horizon à l'autre.

La main de mon père cherchait la mienne.

— Comme c'est beau, ma petite! me disait-il.

Je ne répondais rien. Qu'auraient pu signifier mes paroles? Je serrais sa main et, comme lui, des mêmes yeux, je regardais.

Alors, vraiment, je commençais à vivre.

Certes, je ne me déplaisais pas à Paris. Nous habitions, rue Tronchet, ce qu'il est convenu d'appeler un bel hôtel, et j'y avais une jolie chambre, tendue de blanc, avec de vieux meubles patines par le temps. Mais Paris, c'étaient les leçons, les cours, la compagnie continuelle de Mademoiselle, les visites obligatoires aux oncles, aux tantes, aux cousins et cousines, aux antiques amis de la famille, et les bonbons de réglisse qu'il fallait accepter et sucer bien tranquille dans un coin, sans se mêler à la conversation des grandes personnes.

Je me levais régulièrement à sept heures, et à huit heures la femme de chambre m'apportait dans la salle d'études, sur l'ordre de maman, qui me défendait le café au lait et le chocolat,

une assiettée de soupe. J'ai toujours détesté la soupe et je la jetai, aussitôt la domestique sortie, dans un petit endroit contigu. A Ringen j'agissais de même. Je n'en jouissais pas moins d'une excellente santé; les amies de maman s'en émerveillaient, et maman, toute fière, expliquait :

— C'est parce qu'elle mange chaque matin de la soupe.

De huit heures et demie à dix heures et demie, je travaillais avec Mademoiselle l'histoire, le calcul, l'orthographe, la littérature, l'anglais et l'allemand, les sciences, enfin tout ce qui peut rendre l'existence très dure à une petite fille. A dix heures et demie, récréation; de onze à midi, piano. L'après-midi, promenade aux Champs-Elysées avec Mademoiselle ou parfois avec maman ; puis couture, broderie, devoirs, leçons.

Deux fois par semaine, Mademoiselle me conduisait chez Mme Antoine, une brave dame un peu hydropique et très myope, qui faisait à ses élèves des cours sur toutes choses,

car rien ne lui était étranger. Une semaine nous prenions des notes sur nos cahiers, et l'autre semaine elle nous interrogeait. Elle habitait rue des Saints -Pères, au fond d'une cour, et je goûtais un grand plaisir à me rendre chez elle, car nous y allions à pied par la rue Royale et les quais, et je m'arrêtais à chaque instant pour regarder la Seine, les vieilles maisons, et, au bout du fleuve, Notre- Dame.

Le professeur de solfège, M. Hubert, logeait non loin de là, rue Saint-André- des -Arts. C'était un excellent homme, toujours vêtu de vêtements assez sales — non qu'il fût pauvre, mais il se souciait bien de toilette ! Il n'existait rien de plus beau pour lui sur la terre que le solfège, et il prétendait qu'on ne méritait pas de vivre, si l'on ne savait pas l'harmonie. A vrai dire, il enseignait le solfège à merveille et nous initiait, par un moyen très ingénieux dans sa simplicité, aux mystères de la transposition. Aux concours de transposition, qu'il organisait, j'étais toujours classée la première.

Alors M. Hubert disparaissait un moment, derrière une portière de reps rouge, puis réapparaissait avec une corbeille où s'entassaient pêle-mêle de menus objets : peignes de poupées, chapelets, essuie-plumes, fleurs en papiers, et me priait, en s'inclinant, d'en choisir quatre ou cinq, pour récompense de ma victoire. Quand je les avais choisis, il les enveloppait dans un papier de soie, et ficelait le paquet avec de la ficelle rose d'épicier qu'il tirait par petits morceaux de sa poche. Rentrée à la maison, je rangeais soigneusement mes trophées dans ma chambre sur une petite étagère. Que de pleurs j'ai versés, parce que mon frère, enragé tireur à la carabine, voulait toujours « descendre », selon son expression, mes bibelots avec ses balles de liège!

Presque tous les jours se ressemblaient désespérément. Et je néglige les observations incessantes de Mademoiselle et de maman! « Tiens-toi droite... ne croise pas les jambes... Une petite fille ne parle à table que si on l'interroge... Il ne faut pas rire fort... Il faut ma-

cher la bouche fermée... », et surtout le fameux « sois raisonnable » .

Un peu plus âgée, vers douze ans, Raccompagnais parfois après dîner ma mère chez quelque vieille parente qui demandait à me voir.

Nous partions en voiture; citait la nuit; je m'inquiétais des rues sombres et des passants, les uns affairés, les autres nonchalants et qui semblaient, plutôt que marcher, guetter je ne sais quoi. La voiture s'arrêtait dans une rue déserte. Le concierge de la maison nous observait d'un œil soupçonneux. Maman sonnait; on entendait des pas hésitants, un petit judas s'ouvrait : « Qui est là? » interrogeait un domestique dont on ne distinguait pas la figure. Enfin un verrou glissait, la serrure grinçait, et nous entrions. Le domestique refermait d'abord la porte, poussait le verrou, tournait la clef, puis, nous introduisant dans le salon, allumait deux bougies sur la cheminée, mettait une allumette sous un feu préparé, et nous attendions, sans nous parler, dans cette grande

pièce froide, éclairée comme pour une veillée mortuaire. Enfin la cousine arrivait, habillée de noir, les mains protégées par des mitaines, m'embrassait avec sévérité, m'examinait : j'avais grandi, ou bien j'avais engraissé, ou bien j'avais maigri, ou bien j'étais trop pâle. On s'asseyait, la cousine dans une bergère près du feu qui brûlait mal, maman près d'elle, moi en face de la cousine, et la conversation commençait, roulant, toujours la même, sur les innombrables ennuis de la vie. Silencieuse, un côté du corps chauffé par le feu, l'autre glacé par l'air qui filtrait de la porte mal jointe, je tendais toute mon énergie à ne pas m'endormir.

Une seule de ces vieilles parentes m'intéressait, Mlle de Wittert; qui avait perdu une immense fortune, qui avait eu un chagrin d'amour, et qui n'avait jamais voulu se marier. Elle habitait faubourg Saint-Germain, dans un pavillon qui dépendait d'un bel hôtel, un petit appartement de trois pièces, remplies de miniatures, de bibelots et de portraits anciens; on

y accédait par un escalier aussi étroit et difficile qu'une échelle. Mlle de Wittert portait toujours une haute collerette empesée, un bonnet de dentelles et une palatine en grège. Malgré ses malheurs, elle restait gaie et curieuse du monde, ne se plaignant jamais de l'existence, racontant au contraire les plus amusantes histoires sur des gens que d'ailleurs je ne connaissais pas. Je ne pouvais m'empêcher de rire en les écoutant; maman aussitôt me faisait les gros yeux, mais Mlle de Wittert s'écriait :

— Laissez-la rire, cette petite, c'est de son âge.

Et elle me baisait tendrement les joues, en me les piquant avec les poils de sa moustache.

ITy avait aussi les dîners du samedi chez l'oncle Gonneville. Rien ne me paraissait plus fastueux; pourtant rien n'était plus simple : peu de plats, mais excellents, et au dessert une bombe glacée à laquelle je pensais souvent durant la semaine, car j'étais et je suis demeurée un peu gourmande. A table, je ne parlais que si l'on m'adressait la parole.! Après

dîner, je m'installais au piano; je jouais la Marche turque, de Mozart, ou une valse de Beethoven; on m'écoutait avec plaisir, on ne m'accablait pas de compliments, et, pour me remercier, mon oncle Gonneville me versait tout bonnement, de sa main, un petit verre de guignolet d'Angers. Ma mère, mes tantes, mes cousines tricotaient autour d'une table éclairée par une haute lampe à huile qu'un domestique silencieux venait remonter de temps en temps et dont l'antique mouvement grinçait. Quand les hommes avaient fini leur whist, on causait de beaucoup de choses littéraires et politiques où je n'entendais rien, ce qui m'irritait secrètement; et toujours il régnait, même si l'on discutait, une politesse exquise. A dix heures, Mademoiselle me cherchait et m'emmenait, ravie.

Ringen, au contraire, c'était la liberté. Je ne songeais même plus aux dîners de l'oncle Gonneville, ni à la bombe glacée, ni au verre de guignolet. Deux heures de travail le matin ou l'après-midi, et j'en avais terminé avec

mon instruction. Jetais libre, libre, libre : on ne s'occupait plus de moi; tout le parc m'appartenait. Ivresse de l'absolue liberté et de la solitude, ivresse de courir, de m 'étendre, de dormir sur l'herbe, de regarder les fleurs, les plantes, les arbres, les animaux, d'être mélancolique ou gaie, de me taire ou de parler à moi seule, sans souci d'être une petite fille correcte, distinguée, élégante. Le parc, c'était pour moi le vaste monde; j'y découvrais toujours quelque chose d'inconnu, et quand je voulais, téméraire exploratrice, en passer les limites, je n'avais qu'à franchir un pont de planches pour me trouver dans les champs et les prés, parmi mes vrais amis, les paysans, au milieu des bœufs couchés et des chevaux que le travail trempait de sueur.

Mais j'aimais par- dessus tout la rivière. Lente, ombragée et sinueuse, elle coulait au bas de la propriété, sous les peupliers chantant. Dans une manière de petit port mystérieux, une barque m'attendait, amarrée à la rive par une simple corde. J'y montais, je la

détachais et saisissais les rames. Aussitôt, la barque suivant le courant, je n'avais plus qu'à me laisser conduire au fil de Peau qui s'ouvrait mollement. Eau claire qui montrait son lit de cailloux, ses poissons effrayés et ses racines tortueuses; arbres poussant vers le ciel leurs rameaux protecteurs et saules pleurant vers moi, prés odorants, champs de blé où rougeoyait le coquelicot, l'oiseau qui passe, le ciel silencieux, les mille bruits de la nature, et une petite fille qui rêve éperdûment dans une barque presque abandonnée et croit entreprendre un voyage sans fin : oh! non, je n'étais pas raisonnable.

Chaque matin ou chaque soir, je m'embarquais avec la même émotion craintive.

La jeune fille d'aujourd'hui qui prend le bateau pour les Iles, pour l'Inde ou pour le Japon, ne sent pas battre en elle un cœur plus enivré que le mien, lorsque je détachais l'amarre de mon bachot et plongeais les rames... Seule, sur mon petit banc, entre ces planches incurvées et vernies, il me semblait

que j'allais découvrir, au prix de mille aventures, des pays merveilleux... Il me semblait... que dis-je! j'en étais sûre. Or, mon voyage était toujours le même ; toujours , si le ciel changeait, les rives entre lesquelles je voguais se déroulaient pareilles; et toujours, une heure sonnait où il fallait aborder au même endroit, si je ne voulais pas, remontant le courant, revenir au lieu d'où j'étais partie. Que m'importait? Mes yeux pleins d'imagination transformaient un paysage si familier, ou bien, se fermant, ils inventaient, autour d'eux, une nature magnifique, horrible ou irréelle, arbres et animaux exotiques , précipices , antres, forêts vierges, Niagaras, Mississipis, négresses à la démarche balancée, peauxrouges aux plumes multicolores, ondines, sylphes et magiciennes, mystérieuses mélodies, toutes mes lectures et toutes mes fictions. Sans doute les plus lointains voyages finissent toujours. « Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent — pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons — de

leur fatalité jamais ils ne s'écartent — et sans savoir pourquoi disent toujours : allons! » Plus tard, bien plus tard, jeune femme, ouvrant pour la première fois les Fleurs du ruai, je suis tombée sur ces vers, et j'ai compris ce qu'était cette barque de mon enfance, toute la poursuite qu'elle offrait à mon âme inquiète « de vastes voluptés, changeantes, inconnues — et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom ».

Cette barque, voilà avec les lilas de Perse, où j'enfouissais, à mon retour, mon visage, ce qui ne m'a jamais déçue. Tout le bonheur que j'attendais, ils me l'ont toujours donné. Mais combien d'autres joies espérées m'ont trompée !

Il y avait à Ringen, dans le salon, une bergère à oreillettes. Le soir, après dîner, papa s'y asseyait, son petit verre de quetsche à la main, puis lisait les lettres et les journaux. C'était sa bergère : nul ne s'y asseyait que lui. Moi, je ne pensais qu'à m'y asseoir : cette bergère ce devait être le paradis! Si j'étais

libre d'agir à ma guise, je remplacerais, par exemple, le verre de questche par un bonbon de chocolat, je m'enfoncerais dans le coussin, une jambe repliée sous moi... et je lirais les Malheurs de Sophie... Oui, s'asseoir dans cette bergère, et de cette façon, le soir, après dîner, comme papa, ce serait la félicité suprême. Mais, hélas! c'était une félicité à jamais interdite. Or, l'été de ma onzième année, il advint qu'une vieille amie, se décidant à habiter de nouveau sa propriété, à trois kilomètres de la nôtre, pria papa et maman de vouloir bien dîner chez elle tous les samedis. Ils n'osèrent se dérober. Moi, petite fille qui n'allais pas dans le monde, je resterais à la maison avec Mademoiselle : le cœur me sautait de joie dans la poitrine.

Le premier samedi, le dîner à peine terminé, j'entre dans le salon; oh! loin de courir, pour raffiner mon plaisir, je ralentissais le pas. Enfin, le livre de Mme de Ségur et mon bonbon de chocolat à la main, je m'assieds dans la bergère, je m'y enfonce, je replie ma

jambe, je porte mon bonbon à la bouche, je le laisse fondre, j'ouvre le livre. Nul délice ne m'envahit, je n'éprouve même pas de confort, et ma jambe, bientôt, s'engourdit. Cependant, je demeure : j'attends... j'attends l'enchantement sur lequel je comptais. Enfin, je me lève, stupéfaite, vexée, accablée. Le second samedi, je recommence. Sans doute, je m'y serai mal prise : il était impossible que cette bergère me leurrât d'une telle espérance. Le second samedi me causa la même déception que le premier, et tous les samedis qui suivirent lui ressemblèrent, bien que je m'obstinasse, jusqu'à la fin de l'été, à vouloir tirer de ce siège la volupté qu'il devait contenir et qu'il me refusait.

Et je me rappelle une autre désillusion.

... A douze ans, je fis, à Ringen, ma première communion. Tous les grands événements de la famille devaient se produire à Ringen; on y naissait, on s'y mariait, on tâchait d'y mourir. Dans quel état d'exaltation me jetait l'approche de ce jour que chacun, autour de moi,

m'annonçait le plus beau de ma vie ! Sans doute tout alors s'ingénie à nous spiritualiser, les lectures, les récits, les sermons, surtout les longues heures de la retraite passées dans le doux silence d'une chapelle, en prières, en méditations, en subtils examens de conscience, cette sorte d'auréole aussi qui nous désigne : « elle fait sa première communion au mois de mai », et nous oblige à mesurer nos paroles, à calmer le bruit de nos jeux, à rougir de nos défauts, à déraciner ce qu'il y a de mauvais dans notre caractère, nous élève enfin audessus de la terre. Mais mon imagination ajoutait encore à ce trouble religieux; je me préparais à un bonheur vraiment divin. Par contre de quels scrupules, de quelles alarmes, de quels désespoirs étais-je la victime ! Serais-je assez pure? n'oublierais-je pas quelque péché, et, si je l'oubliais, ne fondrait-il pas sur moi un effroyable châtiment? Si je n'avais pas pleuré en m'éloignant de la Sainte Table, j'aurais cru que Dieu, me dédaignant, n'habitait pas mon âme. Mais je pleurais de joie, de

reconnaissance, d'émotion, à la fois nerveusement et sincèrement, et les petites paysannes, mes blanches camarades , bien sages , bien tranquilles, me regardaient et se regardaient, étonnées.

— Oh! Mlle Marthe qui pleure! qu'est-ce qu'elle a donc?

Or l'usage voulait que toute première communiante, de famille aisée, choisît pour compagne, sinon une enfant pauvre, du moins une enfant, dont les parents payaient avec peine les frais de la cérémonie. La famille riche aidait l'autre, quand elle ne subvenait pas à toutes les dépenses. J'avais choisi Marie, fille d'un paysan qui exploitait mal une maigre ferme : elle était charmante, avec son front pâle sous les cheveux séparés en bandeaux plats, ses yeux rieurs, ses petites dents écartées. Maman lui avait donné la robe, le châle et le bonnet, papa le chapelet, le livre et la médaille, et l'on avait décidé que, le lendemain de la première communion, elle jouerait tout l'après-midi avec moi dans le parc.

Déjà ma tête travaillait : quelles bonnes heures nous allions vivre! Je montrerais à ma petite amie tous les coins et recoins du parc; nous monterions dans la barque et la barque glisserait au fil de Peau; nous franchirions le petit pont et nous nous promènerions dans les prés ; elle visiterait la maison du haut en bas; nous partagerions tous mes jouets. Ensuite quel excellent goûter! Elle emporterait du bonheur dans ses bras et dans son cœur pour des années, elle ne l'oublierait jamais, toute vieille elle le raconterait encore.

Le visage encadré par le grand nœud du bonnet, la jupe rouge froncée à la taille, son petit fichu serré sous le plastron à paillettes, elle arrive, conduite par sa mère qui se confond en remerciements. Je l'embrasse, je l'emmène. Nous voilà dans le parc; une épaule de travers, la tête baissée, elle me suit. Sans doute elle est intimidée, mais encore quelques minutes, et cette gêne s'évanouira. Je glisse mon bras sous le sien, j'invente des histoires, je ris, je veux qu'elle rie; elle ne rit pas,

elle dégage son bras, se mordille le bout des doigts, puis se les fourre dans le nez. Je lui prends la main, je Pentraîne vers la rivière, voici le bateau, je lui explique ce qu'on va faire. Comme on s'amusera! Elle baisse de plus en plus la tête, enfin elle éclate en larmes. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il y a? J'essaie de la consoler : je l'interroge, la moue allonge ses lèvres, je me fâche, elle pleure de plus belle. Nous regagnons la maison, j'entasse à ses pieds tous mes jouets, poupées, mercerie, épicerie, patiences, constructions, elle les repousse. Je lui cherche des gâteaux, elle les jette à terre.

— Enfin, lui dis-je, désolée, qu'est-ce que tu veux ?

Morveuse, les joues salies de larmes, tapant le sol avec son soulier à boucle, elle hurla :

— Je veux m'en retourner chez nous, je veux m'en retourner chez nous!

— Mais pourquoi, pourquoi? demandai-je.

Elle me regarda en dessous, et d'une voix

basse chargée de rancune, elle répondit :

— Je m'ennuie ici, je m'ennuie.

Et il fallut la ramener chez elle.

Le dimanche suivant, quand M. le curé vint déjeuner, je lui racontai, encore toute affligée, l'aventure. Il n'y prêta pas grande attention :

— Vous êtes trop sensible, mon enfant, ditil simplement, et Marie est une bête.

Je dus me contenter de cette consolation.

D'ailleurs, à table, M. le curé n'aimait pas à parler de choses sérieuses, car il était gourmand et prétendait qu'un bon repas ne veut que des conversations aimables.

C'était un de ces prêtres solides et actifs comme on en rencontre beaucoup chez nous, qui ne se renferment pas dans les strictes limites de leur ministère, mais qui participent avec la même ardeur aux travaux des champs et aux luttes politiques. Maman, qui l'estimait beaucoup, lui préparait toujours les plats qu'il préférait. Il raffolait entre autres d'une cer-

taine crème au caramel et au café mélangés, un de ces plats de famille dont les générations se transmettent fidèlement le secret, car naturellement il y avait un secret. On la lui servait tous les dimanches, et tous les dimanches, quand il avait avalé la première cuillerée, il disait, d'une voix lente qui pesait chaque mot : « Ceci est un nectar. » Le domestique lui représentait le plat; M. le curé refusait, car s'il était gourmand, il ne voulait pas le paraître; maman insistait, M. le curé cédait, comme pour ne pas l'irriter, et chaque fois que le domestique lui représentait le plat, aussi bien la troisième que la seconde, la même comédie se répétait.

C'était lui qui m'avait appris la pêche aux trois hameçons, car il était grand pêcheur.

On s'en va le long de l'eau claire, la ligne à la main, légèrement, en étouffant ses pas, en retenant sa respiration, pour surprendre le poisson arrêté, soit à fleur d'eau, soit entre deux eaux. On l'aperçoit, on descend la ligne très doucement, très adroitement, puis hop!

d'un coup sec, — il y a un coup de main, que beaucoup n'attrapent jamais, — les trois hameçons glissent sous le cou et le harponnent. J'étais devenue rapidement très habile et j'aurais manqué rarement le but, si mon frère souvent n'avait goûté un détestable plaisir à me suivre en effrayant par ses cris le poisson.

M. le curé m'avait encore appris à pêcher les grenouilles dans l'étang où sourdait une source et qui était ainsi un peu courant. J'attachais un petit morceau de drap rouge au bout d'une ficelle, et j'en effleurais l'eau; une grenouille le happait, j'enlevais la grenouille, et elle serrait si fort le bout d'étoffe qu'il fallait tirer durement sur ses pattes pour la décrocher. Le soir, à la lumière d'un falot, on péchait, tout le long de la rivière, les écre visses avec les grenouilles attachées dans les balances.

Moi, je préférais une autre manière que M. le curé pratiquait à merveille. Vers neuf heures, par une belle nuit d'étoiles, lui, papa, mon frère et moi, nous gagnions l'étang, munis seulement d'un panier et d'une bougie. On

avait aménagé autrefois sur un bord une sorte d'embarcadère qui n'était plus utilisé, car on ne se promenait plus en barque sur l'étang. M. le curé, retroussant sa soutane, s'étendait, allumait sa bougie et la plantait dans l'eau, profonde à cet endroit de quelques centimètres, puis, reculant de façon à ne pas demeurer dans le faible rayonnement de la bougie, relevait sa manche et attendait. Je m'agenouillais à côté de lui, et mon frère s'allongeait sur la berge même, tandis que papa se dissimulait derrière un gros sapin. Un grand silence, et sous l'ombre du ciel et des arbres, cette petite clarté droite au ras de l'eau immobile. Cinq ou dix minutes s'écoulaient. M. le curé se tournait un peu vers moi, le visage fendu par un large sourire : « En voici une. » Je me penchais doucement, doucement. Les pattes nageant, inquiète à la fois et curieuse, aux écoutes vraiment, l'écrevisse avançait vers la lumière. M. le curé plongeait la main, vite, presque sans bruit, puis la retirait, tenant 'le crustacé, comme il disait, par

le corps même, entre deux doigts... Une seconde, une troisième suivait celle-là; il en venait de tous les points de l'étang. M. le curé plongeait la main, la retirait. Parfois mon frère poussait un caillou qui roulait ou papa derrière son arbre remuait ses jambes engourdies : « Chut », faisait M. le curé impérieux.

Tout ensemble, frémissante et angoissée, j'avais envie si une écrevisse, prévenant la main jetée vers elle, s'enfuyait à reculons, la queue repliée, de battre des mains parce que l'écrevisse trompait les ruses du curé. Il me semblait non seulement que je braconnais, mais encore que j'étais transportée en des temps très anciens ou bien en des contrées sauvages, petite fille de peuplades barbares obligée dans la nuit de pourvoir avec tous les siens à la nourriture de la tribu, ou petite fille de romanichels, rouée de coups, affamée, et qui, pour calmer sa faim, cueille le jour des mûres, et le soir, dans l'obscurité propice, maraude.

Ce brave curé devint, après mon mariage, tellement sourd, par suite d'un accident, qu'il

aurait fallu, au confessionnal, hurler ses péchés pour qu'il les entendît. Naturellement les pénitents n'y consentirent pas. D'un commun accord, les jours de confesse, ils se réunissaient tous dans le petit cimetière qui entoure l'église, les hommes causant des semailles ou des récoltes, les femmes encore préoccupées d'examiner leur conscience, et chacun n'entrait qu'à son tour dans l'église vide, où seul, avec le prêtre, il pouvait, sans danger, proclamer ses infractions aux commandements de Dieu et de l'Eglise. C'était une petite église romane, où souriait avec tant de bonté une Vierge en plâtre rehaussé d'or, confidente de toutes mes peines et de toutes mes joies. Je m'agenouillais dans le confessionnal en chêne bruni, le cœur serré, et dans ce silence désert ma voix criait, exaspérée et tremblante, mes fautes et mon repentir.

— Plus fort, plus fort, intimait parfois le curé...

Et mes péchés, qui retentissaient sous la voûte, me paraissaient formidables.

... Si Ton me demandait quel est le plus beau mot de la langue française, le plus doux à prononcer et celui qui touche le plus le cœur, je répondrais sans hésiter que c'est le mot : souvenir. On le découvre, il est vrai, seulement vers la trentaine. Enfant, on ne le connaît pas; jeune fille ou jeune homme, on ne l'emploie même pas; on ne pense qu'à l'avenir, on ne désire que l'avenir : « Ah ! qu'il vienne, cet avenir!... Qu'il se réalise!... Que sa possession est lente!... Ah! si j'avais vingt ans!... Quand j'aurai vingt-cinq ans, je ferai telle chose... » Des projets et sans cesse des projets... L'avenir semble infini, comme la jeunesse.

Un jour, sans qu'on sache pourquoi, le mot souvenir monte aux lèvres. On s'étonne, on le

répète, il ravit déjà par les lettres qui le composent et l'inflexion qu'elles lui donnent : cet S caressant, cette diphtongue qui prolonge la caresse de Y S, cet E robuste qui se dresse pareil à une colonne de soutènement, cette voyelle /, qui, suivie de YR, vibre encore après qu'elle a été émise. Mais bientôt il n'est plus uniquement un vocable plus charmant que les autres; il s'anime et il anime : simple terme, souvenir, il éveille la troupe légère ou la théorie douloureuse des souvenirs, réalités vivantes. Et ils sont innombrables. Il y a des choses que la mémoire, se figure-t-on, ne garde pas : elles sont si lointaines, on était si petit... et soudain, pour une brusque émotion, même pour moins, pour une parole entendue, un geste ébauché, souvent pour rien, elles renaissent : on se souvient. Comment! l'on a tant vécu déjà ! On compte derrière soi déjà tant d'années écoulées!... On ressent presque de la fierté ; plus tard, cette fierté s'attriste ; car beaucoup de souvenirs, c'est la vieillesse. Aujourd'hui, par exemple, je ne me rap-

pelle pas sans mélancolie la fête du village. C'était, avant la guerre, une fête très brillante, et les vieilles gens, qui le tenaient de leurs parents, affirmaient qu'autrefois rien ne lui était comparable. Installée sur la place, elle envahissait la route avec ses tirs, ses loteries, ses manèges, ses Indiens mangeurs de verre, ses femmes à barbe, ses avaleurs de sabre, ses diseuses de bonne aventure. Deux bâtiments en planches, construits tout exprès, ornés de sapins et de drapeaux tricolores, portaient l'un cette inscription en lettres de feuillage : bal de la société; et l'autre, celle-ci : bal des paysans. La jeunesse dansait là tous les soirs , au son des violons et des clarinettes... Le premier soir, le maire ouvrait le bal des paysans en valsant avec maman, tandis que papa ouvrait le bal de la société avec la femme du maire. Seuls, les deux couples valsaient, tous les autres rangés autour de la salle. Quand ils avaient fini, alors seulement le bal commençait. On accourait de tous les environs, même de Saverne, de Was-

selone, de Molsheim, aussi bien des châteaux que des fermes, et des fermes que des maisons bourgeoises. Les officiers de Phalsbourg, la garnison la plus proche, ne manquaient pas de venir et avec leurs pantalons rouges, leurs tuniques froncées à la taille, leurs aiguillettes d'or, ils avaient joliment de succès; plus d'un même y trouvait femme.

Moi, des fêtes antérieures à la guerre, je ne me rappelle que la fête de 1870. Elle s'était inaugurée le 15 juillet, comme d'habitude, trois jours après l'anniversaire de ma naissance; j'avais donc juste neuf ans. Les petites filles du village m'accompagnaient : nous étions entrées dans les baraques et nous avions rendu visite à toutes les boutiques. Désirant si passionnément créer autour de moi du plaisir, j'avais bien vite dépensé avec elles toutes mes économies de l'année. Le 19, au soir, mon porte-monnaie vide, je pénétrais avec maman et Mademoiselle dans le bâtiment où dansaient les paysans. Je vois encore les musiciens rassemblés sur l'estrade, coiffés du chapeau de

feutre, le gilet rouge déboutonné sur la chemise blanche, le visage rasé : Claus qui était bossu, Aloys qui depuis trente ans jouait de mesti en mesti (1) à travers Y Alsace, Fritz qui avait le nez écarlate, et le père Vogt qui semblait pâmer quand il poussait son archet. De temps en temps, un des garçons de Mme Kappler, l'aubergiste de la Carpe d'Or, leur passait des choppes : ils buvaient à grands coups, les yeux souriants de contentement, s'essuyaient la bouche du revers de la main et reprenaient leurs instruments. Je les regardais, et je regardais les danseurs.

Brusquement, une batterie de tambour couvre le chant des violons et des clarinettes. Tout le monde s'arrête : la batterie continue; les hommes, laissant leurs danseuses, se précipitent au dehors. Il y eut un grand silence, puis des cris s'élevèrent : la guerre, c'était la guerre ! . . . Le garde champêtre lisait la déclaration. La guerre! depuis deux ou trois se-

(1) Nom populaire des fêtes de village en Alsace.

maines, on en parlait bien, mais personne dans le village n'y croyait. Papa lui-même prétendait que tout s'arrangerait. En un instant la salle fut déserte ; les musiciens dégringolèrent de leur estrade ; des femmes — oh ! deux ou trois seulement — pleuraient; les hommes discutaient, agitaient les bras. Et, soudain, la Marseillaise retentit. Elle était interdite en France depuis la proclamation de l'Empire; mais ce jour, où je l'entendis pour la première fois, nul gendarme n'osa appliquer la loi...

— Les Prussiens, disait Aloys, on les reconduira jusqu'à Berlin, à coups de pied dans le derrière...

Pauvre Aloys !

L'été suivant il n'y eut pas de fête. Le 1 5 juillet au matin, vers six heures, papa me réveilla :

— Lève-toi, ma petite!

C'était un dimanche. A moitié endormie, je murmurai :

— Qu'est-ce qu'il y a donc? Qu'est-ce qu'il y a donc ?

Il répéta[ doucement :

— Lève-toi, ma petite, et habille-toi. J'obéis.

Il m'avait dit aussi :

— Mets une robe noire.

J'en avais mis une.

Une heure plus tard, nous montions, maman, lui et moi, dans le train; deux domestiques portaient de grands paquets. Dans le compartiment, papa demeurait silencieux; de temps en temps il se tournait vers la portière et baissait la tète; je discernais qu'il avait envie de pleurer. Les employés, allemands désormais, criaient, dans leur langue gutturale, le nom des stations, que je reconnaissais à peine, et parfois un gendarme, coiffé d'un casque à pointe, tout gourmé d'autorité dans sa tunique verte à parements bleus et son pantalon noir au passe-poil rouge, nous examinait d'un œil soupçonneux. L'un d'eux même interrogea papa 2

— Qui était-il ? comment s'appelait-il ? avaitil des papiers?

Papa lui tendit une sorte de livret, le gendarme lut attentivement, puis il prononça avec déférence, car ces gens-là ne se montrent insolents qu'envers les pauvres gens : « Ah! bon, château de Ringen, château, château », et, touchant son casque pour saluer, s'éloigna. Comme nous arrivions à Reichshoffen, papa dit : « Nous descendons ici. » Alors je compris où nous allions et je devinais ce que renfermaient les paquets : nous allions sur le champ de bataille, et les paquets renfermaient des couronnes.

Une voiture nous attendait à la gare. C'était une belle journée pleine de soleil; la voiture traversa Reichshoffen, grimpa une côte à travers un bois, atteignit Frœschwiller où des maisons éventrées par le canon ou incendiées croulaient encore, et, laissant le village de Wœrth, dépassa le hameau d'Elsasshausen.

Nous gagnâmes à pied un gros noyer.

— C'est l'arbre de Mac-Mahon, dit mon père; c'est d'ici que le maréchal suivait les phases de la bataille.

Nous nous taisions, et nous pleurions. Tout le pays, où s'était abattue la fortune de la France, s'étendait sous nos yeux, et, baigné de soleil, bordé par les forêts épaisses, il déroulait sous le ciel bleu la richesse de ses vignes, de ses prairies et de ses champs, et il semblait respirer le bonheur. C'était, dans une paix infinie, à notre gauche, la vallée de la Sauer, coulant de Langenzoulzbach, d'où les Bavarois avaient surgi, devant nous les hauteurs nues de Preuschdorf, à notre droite le Niederwald et Morsbronn, Wœrth enfin dans le fond. Et papa nous expliquait :

— C'est par là que l'attaque a commencé... ici, dans le Niederwald, le 3e zouaves a tenu jusqu'à la dernière cartouche et jusqu'au dernier homme... là les Bavarois ont été décimés... la brigade Michel était massée dans un ravin, à l'est; la division Bonnemain était tout près de nous... Et toujours des renforts réparaient les pertes des Prussiens. . . Ils occupaient les hauteurs, ils débordaient, ils franchissaient la Sauer dont les Français n'avaient même pas

détruit le pont... cent vingt-cinq mille hommes contre quarante-cinq mille...

Il n'eut pas la force de continuer.

Je n'avais que dix ans, mais je n'ai rien oublié, et je nous revois toujours dans nos vêtements noirs, regardant à nos pieds cette vallée de la Sauer, d'où s'élevaient dans une sérénité virginale les dernières vapeurs du matin. Les cloches de Frœschwiller et de Wœrth tintèrent, pour le service dominical, puis celles de Niederbronn et de Reichshoffen, et nous quittâmes l'arbre du maréchal. Nous marchions à travers le champ de bataille, cherchant les lieux où reposaient nos morts, les Français. Le grand monument construit depuis en leur honneur n'existait pas encore, et les Allemands non plus n'avaient pas encore dressé leurs colonnes, leurs rochers, leurs aigles, leurs lions. Il n'y avait que de longs ou courts renflements de terrain, avec de petites croix blanches, les unes marquées d'un nom, d'une date, d'un âge, d'un grade; les autres muettes. Nous nous arrêtions , nous déposions une

couronne ou des fleurs, et nous priions.

— Il faudra venir chaque année, dit mon père.

Il a fidèlement tenu sa parole, comme j'ai fidèlement tenu la mienne : seulement, nous vînmes désormais au jour anniversaire de la bataille. Pourquoi cette année-là a-t-il voulu me conduire sur ces tombes à peines comblées, le jour même où, les autres étés, je me réveillais avec tout le village dans la joie fiévreuse de la fête? Sans doute, pour frapper davantage mon esprit et que la tristesse de ce premier pèlerinage solitaire ne s'effaçât jamais de ma mémoire. Voici quarante années de suite que je reviens sur ce champ de bataille, au 6 août. . . D'abord nous étions peu nombreux, de pauvres femmes qui arrivaient de France, mères, épouses ou sœurs de soldats, de pauvres paysannes d'alentour, tous de pauvres gens craignant le gendarme hargneux qui nous surveillait... Durant la période terrible des passeports, nous n'allions sur les tombes qu'un par un, deux par deux, presque en nous ca-

6o LES DEUX CAHIERS

chant, car des groupes auraient été accusés de manifester. Enfin, aujourd'hui, redressant la tête, revendiquant nos droits, nous voulons honorer hautement, sans peur, avec orgueil, les morts tombés pour nous. Mon cœur cependant n'a jamais battu plus oppressé que ce matin de juillet 1871 où, petite fille vêtue de noir, je suivais sur le plateau désert mon père et ma mère, à travers les humbles croix blanches.

Est-ce parce que je suis d'un pays si fidèle au souvenir, que j'éprouve une telle volupté à me rappeler ?. . . Les années avaient beau s'écouler; à Ringen, on se souvenait toujours. On se souvenait du temps français, où le gendarme débonnaire portait bicorne, où Ton vivait tranquille et libre. On se souvenait du grand Napoléon, de l'époque où chaque maison d'Alsace comptait à l'année un conscrit, et chaque village un colonel ou un général. On se souvenait du voyage que le roi Charles X avait fait en Alsace; une vieille lui avait offert un bouquet; jeune alors et jolie, mais parlant

mal le français, elle lui avait tourné, avec mille excuses, un compliment en dialecte, et le roi, l'embrassant, s'était excusé à son tour d'ignorer le dialecte. On se souvenait de la Révolution de 1848, et de l'arbre de la liberté que le maire avait planté sur la place et que le curé avait béni. Des soldats de Crimée, d'Italie et du Mexique, qui n'avaient pas eu le courage d'abandonner leur clocher, s'occupaient dans la journée avec leurs vignes et, le soir, se réunissaient sur le talus de la route ou chez la mère Kappler pour se souvenir. . .

Il restait même un nonagénaire qui, voltigeur de la Garde, avait reçu une blessure à Waterloo; sa mémoire n'était pas trop affaiblie : lui aussi se souvenait.

Il m'a souvent raconté la bataille, et avec un terrible accent :

— Voyez-vous, mademoiselle Marthe, nous étions là en réserve, dans un creux (et avec sa canne il arrondissait un petit trou dans le sable). Les Englisches étaient là, sur une hauteur (et il touchait un caillou) , nous encais-

sions des balles, des boulets, sans répondre; ça, c'est le plus dur... Enfin un officier d'étatmajor est accouru qui a dit : « Il faut charger. » Nous avons crié : « Vive l'empereur! » et ainsi qu'à la parade nous nous sommes avancés... De la cavalerie ennemie nous a foncé dessus, par le côté; un grand cavalier m'a asséné sur le shako un coup de sabre ; ma tête s'est embouquée dans le shako jusqu'à la bouche; en même temps un coup de lance m'a percé le flanc, je suis tombé; on m'a relevé le soir. Voilà, mademoiselle Marthe, ce que c'est que la bataille de Waterloo.

On ne vivait que de souvenirs.

Mademoiselle, quand elle corrigeait mes narrations, me reprochait de ne pas savoir composer, ou, du moins, de ne pas m'en soucier.

— Toute narration, répétait-elle, comprend un commencement, un milieu et une fin. D'abord, il faut présenter les personnages ou produire le sujet qu'on va traiter, ensuite il faut développer, enfin il faut conclure.

C'était une personne très instruite que Mademoiselle. Fille d'un général sans fortune, elle avait dû, quand son père avait pris sa retraite, chercher une place d'institutrice. Elle possédait ses deux brevets, parlait l'allemand et l'anglais, jouait Beethoven à première lecture, et les fractions qui m'ont obstinément cassé la tête lui livraient tous leurs

mystères. Intelligente, mélancolique, elle souffrait de sa situation, car maman n'était pas toujours très tendre.

Que de critiques Mademoiselle m'adresserait si, vivant encore, elle lisait ce cahier!

— Eh quoi, Marthe, dirait-elle d'une voix affligée, voilà quatre cahiers où vous ne vous entretenez que de vous! Et vos parents? ne convenait-il pas de nous en tracer le portrait, dès le début? Comment était votre mère? et comment était votre père? Quelle influence ont-ils exercée sur votre caractère, et auquel des deux croyez-vous le plus ressembler?...

Enfin, elle m'obligerait à tout recommencer.

— Ne savez-vous donc pas, ajouterait-elle, avec quel art nos grands écrivains composaient?

Je ne suis pas un écrivain, même pas un petit écrivain de sixième ordre, et j'écris pour moi, afin de distraire mon ennui et d'occuper ma solitude : Mademoiselle aurait cependant raison.

Ma mère était très belle. Toutes les petites

filles sans doute trouvent très belles leurs mamans, et même elles les trouvent plus belles que toutes les autres mamans de la terre. Pourtant, il y a des mamans qui ne sont pas belles : mais les regards des petites filles sont pleins d'amour, et l'amour transfigure les êtres et les choses. Aujourd'hui., où je suis presque une vieille femme, je ne vois pas ma mère autrement qu'avec mes yeux d'enfant. De taille moyenne, les cheveux coiffés en bandeaux plats, le front haut et découvert, l'ovale du visage purement dessiné, elle était belle vraiment. Mais quelle sévérité s'alliait à cette beauté! Une sévérité d'ailleurs à laquelle elle se contraignait par principe, car elle pensait que l'on ne pouvait bien élever ses enfants qu'en se montrant sévère avec eux. Et sévère, elle se l'est joliment montrée envers moi.

Maman prétendait que le germe de tous les défauts existe chez les enfants et qu'il faut le détruire tout de suite par mesure préventive, avant même qu'il se soit révélé. Ainsi petite fille, je devais être déjà coquette, inconsciem-

ment ou non, puisque la plupart des femmes le sont. Il fallait donc me corriger par avance.

Je me souviens d'une horrible coiffure à la chinoise — les cheveux bien tirés, bien brillants — qu'elle m'arrangea avec soin un dimanche où nous allions, comme d'habitude, au concert. Par bonheur, une toque en chinchilla cachait cette coiffure; je me résignai donc facilement. Mais une fois au concert, maman m'ordonna d'ôter mon chapeau; j'obéis. Je ne doutai pas que tous les regards amusés de la salle convergeaient à l'instant vers moi, car ma tête ressemblait à la tête de ces poupées en carton peint et sans bras, qu'on donne aux tout petits. Rouge de confusion, je baissais le front; j'aurais pleuré... Cependant l'orchestre commençait la neuvième symphonie, et peu à peu, le cœur oppressé d'émotion, j'oubliais ma coiffure, maman, la salle, pour ne plus qu'écouter la divine musique. Mais quelques jours après, comme nous rendions visite à une cousine, je goûtai la joie inopinée d'une innocente vengeance. Le docteur Orget, un vieil

ami de notre famille, debout contre la cheminée, racontait qu'il avait assisté, le dimanche précédent, à ce même concert. Il parlait fort bien de la musique, car il l'aimait. Tout à coup il s'interrompit et demanda bonnement à ma mère pourquoi j'étais si mal coiffée ce jour-là, s'étonnant d'ailleurs qu'avec une pareille coiffure, je pusse rester encore jolie. Les autres dames voulurent des explications ; le docteur les fournissait : elles se récriaient d'indignation : quelle idée! mais c'était abominable!... une petite fille si charmante!... Maman, très ennuyée, ne savait que répondre. Moi, dans mon coin, bien sage, je jouissais de cette réparation. Enfin maman se leva.

— Ne prête pas attention aux propos du docteur Orget, me dit maman dans l'escalier, il a toujours été un peu bizarre.

Elle me jugeait d'une nature trop indépendante. Un printemps elle m'avait emmenée à une exposition de peinture qui scandalisait par son originalité. Les visiteurs riaient, plai-

santaient, s'ébahissaient. Tous les tableaux — ceux de Manet surtout — leur paraissaient grotesques, monstrueux, un défi au bon sens et aux règles académiques. Ma mère ne riait pas, mais elle haussait les épaules... Je m'étais arrêtée devant une toile de Manet, et j'étais émerveillée... Je ne comprenais pas pourquoi cela était beau, mais mon cœur le sentait.

— Allons, venez, mademoiselle, me dit ma mère, en me tirant par le bras.

Quand elle était fâchée, elle cessait de me tutoyer et ne m'appelait plus Marthe, mais mademoiselle.

— Oh! encore un moment, suppliai-je, c'est si beau.

— Taisez-vous, mademoiselle, vous n'y entendez rien : je vous défends d'aimer de pareilles extravagances.

Je répondis avec toute la force de mon admiration blessée, et aussi avec impertinence :

— C'est très beau, je vous assure, c'est très beau.

— Vous êtes une petite sotte, fit-elle.

Et comme je ne bougeais pas, elle me claqua, puis m'entraîna, tout en larmes, dans la rue.

A Paris, nous sortions souvent en voiture. Assise à côté d'elle, je m'arrangeais de façon à la contempler tout à mon aise, et aussitôt une envie folle me saisissait de l'embrasser.

— A ce tournant, décidais-je, je l'embrasserai.

La voiture tournait et je demeurais immobile. Alors, je choisissais un autre point : un magasin, une boutique, une maison.

Là, certainement, je l'embrasserai.

La voiture dépassait le magasin, la boutique, la maison, et je n'osais jamais réaliser mon cher désir. J'avais trop peur d'entendre une voix étonnée et froide :

— Eh bien, mademoiselle, qu'est-ce qui vous prend?

Elle estimait qu'il était mauvais dans la vie d'avoir trop de sensibilité, et que j'en avais trop.

7o LES DEUX CAHIERS

Certains jours où j'avais durement réprimé ce besoin plus fort de tendresse, où maman m'avait témoigné une sévérité inutile, où j'avais éprouvé l'horreur d'une injustice, je regagnais ma chambre, si nous habitions Paris, ou bien je m'enfonçais dans le parc, si nous habitions Ringen, et je murmurais d'une voix plaintive qui tramait les syllabes : « Je ne suis pas heureuse!... je ne suis pas heureuse! » Il me semblait qu'il n'existait pas sur la terre une petite fille plus malheureuse que moi.

Mon chien, Stop, qui partageait, comme s'il les eût ressenties, mes peines et mes joies, gémissait lui aussi. Je l'avoue, si j'ai tant aimé Pellêas et Mêlisande, c'est un peu parce que Mélisande se lamente avec les mêmes mots que moi, jadis : « Je ne suis pas heureuse... je ne suis pas heureuse... » Quand je l'entendis pour la première fois prononcer, en s'éloignant de Golaud, cette courte phrase où s'exprime une tristesse tout ensemble si vague et si profonde, je revis, dans les allées d'un parc familier, au bord d'un étang chargé de

nénuphars, le long d'une rivière claire, une petite fille, que je connais bien, et qui, ses cheveux dénoués, s'en allait, répétant sur un air de mélopée : « Je ne suis pas heureuse! je ne suis pas heureuse!... »

Un été, néanmoins, à la campagne, je pénétrai combien maman m'aimait.

Je ne sais comment un après-midi, où je jouais dans le parc avec les petites filles du village, je tombai dans la rivière... Je courais droit devant moi pour échapper à leur poursuite : l'eau affleurait la rive; je ne m'en aperçus pas; je croyais courir, et déjà je disparaissais. Mademoiselle me retira de là, après de grands efforts. On me rapporta grelottante à la maison, et la fièvre se déclara. Maman ne quitta pas de la nuit mon chevet; souvent elle se penchait et promenait doucement sa main sur mes joues et mon front. Quand au matin le médecin annonça qu'il n'y avait aucun danger, elle me saisit dans ses bras et me couvrit de baisers :

— Ma petite Marthe, ma petite Marthe.

— Ah! maman, murmurais-je en me serrant contre sa poitrine, je voudrais être souvent malade !

Le lendemain, hélas! elle était redevenue aussi froide.

Plus tard, bien plus tard, je lui ai demandé pourquoi elle agissait ainsi. Que de tendres heures perdues! Ne les regrettait-elle pas?

— Juges-tu que tu as été bien élevée? interrogea-t-elle.

Je hochai la tête :

— Sans doute.

— Alors, je n'avais pas tort, et si j'avais à te blâmer de quelque chose, ce serait de ne pas m'avoir imitée, quand tu as été mère à ton tour. •

Aujourd'hui, je m'en rends mieux compte : si j'ai quelques qualités, je les lui dois.

J'aurais, par exemple, été une enfant très peureuse, si elle n'avait patiemment travaillé à m'insuffler le courage qui me manquait. De temps en temps, après dîner, le plus souvent par une nuit sans étoiles, tandis que dans un

coin du salon je lisais ou je songeais, mon chien Stop à mes pieds, la voix de maman rompait le silence :

— Marthe, j'ai oublié mon ouvrage sur le banc de l'étang...

Ou bien :

— Je crains que la petite porte en bois qui donne sur la route ne soit ouverte ; veux-tu la fermer?

Stop se dressait, grognait, montrait les dents. Il savait ce que cela signifiait : je sortirais et il resterait; il était furieux de ne pas m'accompagner, et furieux aussi, je me le figure encore, parce qu'il devinait tout ce qu'agitaient en moi ces paroles impératives... J'essayais bien une timide prière, une confuse échappatoire : c'était inutile. Papa m'accompagnait, malgré maman, jusqu'à la terrasse, m'embrassait et je partais.

L'angoisse m'étouffait : un ciel épais, la masse sombre des arbres, et subitement, un d'eux, tout seul, avec une fantastique forme humaine; nul bruit que le bruit de mes pas

sur le gravier, ou le bruit des feuilles que remue le vent, ou le cri d'un crapaud. Je n'osais pas me retourner, et pourtant j'étais sûre qu'il y avait derrière moi quelqu'un, une bête monstrueuse, ou un homme noir qui se rapprochait, bientôt s'élancerait, me saisirait... J'aurais voulu courir, mes jambes tremblaient, et devant moi , d'ailleurs , l'ombre profonde des allées cachait mille objets d'épouvante... Enfin je touchais le banc ou la porte; je me baissais pour prendre l'ouvrage ou pousser le loquet, et rien qu'à me baisser, un long frisson me glaçait. Durant que je me baisserais, la bête monstrueuse ou l'homme noir ne se jetteraientils pas sur moi? Alors seulement, pour regagner la maison, je courais, à perte d'haleine; papa m'attendait sur la terrasse, me serrait contre lui, m'emmenait, et Stop bondissait vers moi, avec de petits gémissements heureux.

Parfois il arrivait, sans que maman en fût informée, que papa, me tenant par la main, me conduisait à pas lents jusqu'au banc ou jusqu'à la porte :

— Tu vois, disait-il, ma petite fille, il n'y a rien, rien du tout.

Avec lui, ma main dans sa main, j'aurais, par les ténèbres les plus compactes, marché jusqu'au bout du monde.

Il n'était que bonté.

La situation de grand propriétaire qu'il avait dans le pays l'obligeait à entretenir des chasses où il invitait ses voisins et quelques amis de Paris, et il nourrissait une très belle meute de chiens qui prenait le lièvre à courre. Les jours de chasse, je me levais dès l'aube. Les chiens aboyaient joyeusement dans le chenil, puis ceux qu'on laissait hurlaient avec désespoir. Les chasseurs, habillés de velours, les jambes guêtrées, montaient vers les bois, tandis que les gardes menaient les chiens couplés. Quand le dernier chasseur était sorti du parc, je me hâtais vers le chenil pour donner du pain et du sucre aux pauvres chiens qui se lamentaient de n'être pas de la fête. Miraut! Fanfare! Trompette! Je les connaissais tous par leur nom. Papa cependant accompagnait

sans fusil ses amis; les railleries ne le touchaient pas, il n'aimait dans la chasse que la musique de ses chiens, et très différent de mon frère sur ce point, comme en beaucoup d'autres, il ne cachait pas qu'il jugeait à la fois inhumain et assez ridicule ce plaisir de tirer des bêtes sans défense. Maman lui reprochait souvent cette bonté, affirmant que ses employés, ses fermiers, ses amis, chacun enfin en abusait. Il la laissait dire et tripotait en souriant ses favoris. Ah! lui, je n'avais pas peur de l'embrasser; je l'embrassais chaque fois que je pouvais, et c'était souvent. Il avait un cœur sensible, comme le mien, nous chérissions les mêmes choses, nos goûts étaient les mêmes, et, agent de change, il avait l'âme d'un artiste.

Un vieil ami avait rimé à notre sujet une chanson sur un air de chasse. Il y était question d'un brave gentilhomme qui aurait vécu absolument heureux dans sa propriété, si le sort ne lui avait refusé une fille.

Ce vieil ami ne venait jamais à Ringen sans

la chanter. Il s'installait au piano, et, la tête un peu renversée, il commençait... Mais, au reste, la voici :

Il est dans la verte prairie Une bien charmante maison, Toute blanche et toute fleurie; C'est la maison du cher baron.

Du lundi jusques au dimanche On vante dans tout le canton L'aspect riant et l'humeur franche Du baron et de sa maison.

Heureux nid, agréable gîte, On vit loin du qu'en-dira-t-on.

Qui ne voudrait être l'ermite, L'ermite de cette maison?

Aussitôt qu'il se met en marche Avec Roger son compagnon, Un lièvre part, il le fricasse Et rentre heureux dans sa maison.

S'il a le gibier de la plaine, Des ondes il a le goujon.

Ne plaignez donc pas la bedaine Qui s'attable dans sa maison.

Pourtant il y manque une chose.

Une chose ! Ah ! grands dieux ! Quoi donc ?

C'est un tendron joyeux et rose, Pour égayer le cher baron.

Quand j'étais née, papa avait composé luimême le dernier couplet.

Cette chose est enfin trouvée, Celle dont parle la chanson; C'est une fille bien-aimée Dont je vais vous dire le nom.

Quand le vieil ami en arrivait à ce couplet, papa, joyeux, se levait et m'embrassait.

— En vérité, mon pauvre Charles, disait maman, vous rendrez votre fille insupportable.

Il redoutait un peu maman, tout en l'adorant. Parfois, avant le dîner, si nous étions seuls dans le salon, il me prenait sur ses genoux, je lui racontais ma journée, il me racontait la sienne, et je cherchais dans la poche de sa redingote si un petit cadeau ne s'y dissimulait pas. Soudain, une porte s'ouvrait, se refermait ; il me posait à terre :

— Soyons sages, disait-il, voici maman.

Je n'avais pas encore dix-huit ans quand, le 5 février 1879, ma mère trouva, dans le courrier du soir, un carton de Mme de Malvégourt qui m'invitait à son premier bal. Ce fut un grand événement dans la vie de la famille et ce fut aussi un grand événement dans ma vie. On ne me permettait encore de danser que l'été, à la campagne ou, en hiver, à des matinées blanches, et je ne dînais hors de la maison que chez mon oncle Gonneville. Mais qu'était cela en comparaison d'un bal, d'un vrai bal, auquel je rêvais si souvent et dont je ne réussissais pas à imaginer la splendeur?

Ma mère, cependant, tournait et retournait entre ses doigts l'invitation; je redoutais qu'elle me jugeât d'une part trop jeune et de l'autre trop inclinée à aimer le monde. Mon père la

8o LES DEUX CAHIERS

pressait d'accepter; sans dire un mot, immobile, raidie, j'attendais. Elle renvoya sa décision au lendemain. Quelle nuit j'ai passée! je me considérais comme la plus malheureuse des enfants; enfin, maman consentit. Ce jour-là, tout me parut plus beau, le ciel gris, les arbres sans feuilles, la Seine jaune, tant il y avait de joie dans mon cœur. Aussitôt, une grave question, la plus grave de toutes, se posa à mon esprit : quelle robe mettrais-je? Après avoir visité mon armoire, je me convainquis aisément qu'une robe neuve était nécessaire. Je n'osais cependant interroger personne là-dessus, craignant qu'on m'accusât de coquetterie, quand, un après-midi, mon institutrice m'annonça que nous devions rejoindre ma mère chez une grande couturière, une couturière dont je connaissais la renommée. Des vendeuses s'agitaient autour de nous et drapaient sur des chaises de claires étoffes soyeuses. Ma mère préféra une gaze de Chambéry. La première proposait des modèles : sage, mais toute fiévreuse, j'écoutais, je regardais. Le choix s'ar-

rêta sur une tunique garnie de valenciennes qui, boutonnée par des boutons en perle blanche et décolletant en carré le cou et la naissance de la poitrine, tombait sur une jupe à volants. J'avais, à cette époque, la passion des traînes, et je m'amusais parfois dans ma chambre à m'en fabriquer avec du papier. Ma mère recommanda avec autorité que la robe rasât à peine le sol. Le manteau tout en velours blanc et bordé de cygne était délicieux.

Le soir tant désiré arriva. Ma vieille bonne, qui avait préparé avec tendresse ma toilette sur mon lit, s'extasiait sur mes petits souliers de satin, mon éventail, mon carnet d'ivoire. Un coiffeur était là. A l'ordinaire, mes cheveux, simplement, descendaient, bouclés, sur mes épaules; pour la première fois, une partie en fut ramassée au sommet de la tête, et deux boucles seulement pendirent au milieu du dos. Je portais un léger bouquet de muguet dans les cheveux et un autre au corsage. J'avoue que je m'examinais avec complaisance dans la glace : je ne savais pas si j'étais plus jolie que

la veille, mais je savais bien que, désormais, les grandes filles ne me traiteraient plus en gamine, puisque j'allais au bal. Dans la voiture qui nous emmenait, papa me contemplait avec un bon sourire, et de temps en temps me donnait de petites tapes affectueuses en me demandant si j'étais contente. Maman observait une volontaire froideur.

Nous voici devant l'hôtel de Mme de Malvégourt; un escalier majestueux, des domestiques en livrée, de la lumière, des bruits, des rires. Tout contre papa, qui tenait ses gants à la main, je montais les marches, baissant un peu la tête, intimidée et frémissante aussi; maman nous précédait; on entendait des violons. Nous pénétrâmes dans une vaste galerie, sur laquelle s'ouvraient les portes du salon. Immobiles, beaucoup d'hommes, en habit noir, obstruaient le passage; ils se retournaient à notre approche et nous considéraient; je baissais davantage la tête. Enfin, nous avions salué la maîtresse de maison, et j'étais à peine assise devant maman, sur une chaise dorée et

capitonnée de soie cerise, comme toutes les autres jeunes filles, que Mme de Malvégourt nous présenta des danseurs. Ils saluaient, je saluais, les joues roses d'émotion; ils sollicitaient une danse, je la notais sur mon carnet; ils prononçaient leur nom, qui m'échappait, je les priais de le répéter, et je l'inscrivais en lettres minuscules, car j'appréhendais qu'ils pussent distinguer que j'en ignorais l'orthographe.

Bien vite, sans doute, mon trouble et mes craintes s'évanouirent; j'adorais la danse. Il me faut confesser que je discernais rapidement ceux qui dansaient bien et que je refusais de danser avec les autres : c'était très mal. Mais comment valser avec un mauvais valseur? J'en eus, par bonheur, un excellent, de taille moyenne, brun, le teint un peu sombre, la mine à la fois si brave et si solide, la boutonnière ornée d'un camélia. Nous dansions une valse à trois temps, lente, glissée; à certains moments, nous dansions presque sur place. On avait formé cercle autour de nous; même

on applaudissait un peu. Ce fut encore avec lui que je dansai le cotillon. Je ne savais où ranger toutes les menues choses sans valeur et charmantes que Ton offrait à cette époque; je les déposais sur les genoux de ma mère, sur les genoux de ma tante, sur ma chaise, sous ma chaise; finalement, le jeune homme ouvrit son claque et y enfouit pêle-mêle rubans, tambourins, mirlitons.

Tout de même, il fallut partir; mon danseur m'accompagna jusqu'en bas. Nous montons en voiture; dans le coupé nous écrasions des objets de cotillon.

— Tu as été la reine du bal, dit mon père.

— Parce qu'elle danse assez bien, corrigea ma mère.

Soudain, une voix crie, éperdue :

— Arrêtez, cocher, arrêtez!

Et c'est sans chapeau, sans pardessus, très rouge d'avoir couru, mon valseur qui passe le visage à la portière, salue, s'excuse :

— C'est votre bouquet, mademoiselle, votre

bouquet de muguet... Vous l'avez laissé tomber... Alors, je vous le rapporte.

Je glisse la main sous mon manteau; en effet, le bouquet n'était plus au corsage. Je remercie le jeune homme, et il demeure là, tout drôle, à balbutier des mots vagues, si bien que maman lui ordonne, un peu sèchement :

— Voulez-vous dire au cocher de continuer? et relève le carreau de la portière.

— Pauvre garçon ! murmura papa.

Et il ajouta d'une voix gaie :

— Avait-il l'air amoureux !

Maman s'indignait :

— Je ne vous comprends pas! De telles expressions devant cette enfant !

Papa, grondé, se taisait.

Amoureux! Amoureux! Quel mot nouveau pour moi!... Il y a quelqu'un qui est amoureux de moi... Alors il pense à moi, il se souvient de moi...

J'étais une jeune fille très candide... Aujour-

d'hui il n'y a plus de robes de jeunes filles : elles portent les robes de la dernière mode, si audacieuse que puisse être cette mode... Nous avions encore, nous, des robes de jeunes filles, des robes que seules portaient les jeunes filles, et dont les plis avaient, comme notre âme, une touchante ingénuité. Jusqu'alors, si Ton parlait devant moi de personnes qui s'aimaient, cela ne présentait à mon esprit qu'un sens : ils étaient mariés. « Ils s'aiment » signifiait : « ils sont mariés » ; amour et mariage, c'était tout un.

Mon institutrice me fournit un jour, sans le vouloir, l'occasion de démêler à peu près ce que c'était que l'amour.

Mademoiselle gardait toujours avec elle dans le train, en voyage, ou dans la ville durant ses courses, ou dans le parc, quand nous travaillions à des ouvrages de femmes, un vieux petit sac. Il était horrible, ce sac, avec son cuir noir dont le vernis s'écaillait, sa fermeture de cuivre blanchi et bossue, ses coins ramollis, sa petite clef pendue à une pe-

tite ficelle rose d'épicier. Elle ne s'en séparait jamais. En vain maman, qu'il irritait, lui avait-elle offert de lui en acheter un autre à l'occasion de sa fête ou du nouvel an : Mademoiselle avait toujours refusé. De guerre lasse, un beau jour, maman, d'autorité, lui en donna un tout neuf, en cuir jaune un peu sombre. Mademoiselle se confondit en remerciements, mais ne s'en servit jamais. Où qu'elle se rendît, elle conservait son petit sac noir.

— Mais enfin, Mademoiselle, lui disait parfois maman, comment pouvez- vous y tenir si fort? C'est une passion.

Mademoiselle répondait :

— Il m'est si commode.

Puis elle Pentr'ouvrait :

— Voyez tout ce qu'on peut y mettre^

En effet, quand j'y plongeais mes regards, j'étais émerveillée : tout son ouvrage y entrait, broderie ou couture, avec le ciseau, le dé et les aiguilles, son mouchoir, ses gants, sa voilette, son crayon porte-mine et son carnet de dépenses, et enfin, au fond d'une poche

intérieure pratiquée sur le côté, un gros paquet mystérieux qu'enveloppait du papier. Mais sitôt que mes yeux se fixaient sur ce paquet, elle refermait le sac.

— Marthe, nous perdons notre temps* Moi, je pensais souvent au petit sac : qu'estce qu'il pouvait bien contenir?

Or, un mois de septembre, un après-midi, — je me rappelle exactement la date : c'était le 12 — Mademoiselle, après déjeuner, au lieu de nous accompagner dans le parc, remonta dans sa chambre. Je descendis dans ma barque la rivière. Deux heures plus tard, quand je rejoignis maman, Mademoiselle n'était encore pas là.

— Va donc jusque chez elle, me dit maman. Je crains qu'elle ne soit malade. Elle avait, pendant le déjeuner, l'air très fatigué.

J'obéis. Mademoiselle habitait, au premier, une chambre contiguë à la mienne. La porte était entre-bâillée, je la pousse doucement. Un crucifix posé dans un cadre doré sur une étoffe de velours protégeait le lit d'acajou. Mademoi-

selle était assise; le petit sac, pareil à une épave, gisait devant elle, sur la table, et le gros paquet mystérieux était déficelé. Ce gros paquet se composait de plusieurs paquets plus petits, paquets de lettres, les uns encore liés de faveurs aux couleurs éteintes, les autres épars. Mademoiselle lisait ces lettres, et elle les lisait avec une telle attention qu'elle ne se doutait pas de ma présence. Quelle tristesse baignait son visage! Elle ne pleurait pas, cependant... Alors je toussai... Mademoiselle se retourna brusquement.

— Comment, vous êtes là?

Vite, de ses mains affolées, elle essayait de rassembler les lettres. Mais j'étais déjà près d'elle, et, à la fois émue de son trouble et curieuse de son secret, je répétais :

— Il faut me dire... il faut me dire... Peut-être comprit-elle que je ne m'en irais

pas sans avoir découvert ce que je voulais découvrir; peut-être aussi touchait-elle à une de ces minutes où le cœur ne réprime plus son besoin de s'épancher.

— Eh bien! Marthe, puisque vous n'êtes plus une enfant, je peux maintenant...

Elle s'arrêta, puis elle ajouta :

— Ce sont mes lettres d'amour. . . J 'ai aimé. . . J'ai été aimée...

Je la contemplais, toute bouleversée. On pleurait donc, quand on aimait ; c'était donc triste, l'amour; ce n'était donc pas le bonheur!

— Vous êtes mariée? questionnai-je.

Elle secoua la tête avec mélancolie.

— Non. J'ai été fiancée quand j'étais jeune, avant que mon père ne quittât l'armée. Celui que j'aimais a été tué, stupidement, à la chasse, par un maladroit. C'est aujourd'hui l'anniversaire de sa mort. Il m'avait donné ce petit sac, qui est si laid et qui a été si joli. J'y abrite les lettres que nous nous écrivions, nos lettres de fiançailles., et c'est pourquoi je ne m'en sépare jamais..

— Alors, demandai-je, pleine d'étonnement, vous vous aimiez?

Elle voulut dire quelque chose, il ne sortit de sa bouche qu'un sanglot, et elle se mit à pleurer.

En rentrant du bal, j'avais rangé précieusement dans un coffret le bouquet. Je ne dis pas que ma tête n'ait pas durant quelques jours 1 n peu travaillé : je ne songeais jamais au bal sans songer au valseur, mais je songeais à lui sans coquetterie, sans légèreté, tantôt avec effroi, parce que je me persuadais qu'il était mal de songer à un jeune homme, tantôt avec un tranquille bonheur, comme si rien n'était plus naturel. L'amour naissait en moi, sans que je m'en doute. Je dansais à tous les bals avec mon danseur, mais je croyais ne goûter que le plaisir de la danse. Quand je le rencontrais au Bois ou dans Paris, je croyais ne goûter que le plaisir de l'amitié — l'amitié est un beau mot. Si les cœurs timides se mentent peutêtre à eux-mêmes avec le plus de franchise, je ne peux même pas dire que je mentais. Deux ans s'écoulèrent ainsi, et mon valseur s'en alla passer dix mois en Angleterre. Alors, triste ou bien gaie, je m'inquiétais de moimême, je m'ennuyais, je me sentais seule, loin de lui, et souvent, dans le monde, je me

surprenais à chercher son visage. Mais il m'arrivait aussi de prétexter un malaise pour ne pas figurer à un bal où j'étais trop sûre de ne pas le trouver.

Enfin, de retour en France, il fit à maman une visite mystérieuse.

— Je suis le jeune homme au bouquet de muguet, vous vous rappelez, madame... et j'aime votre fille. Je m'en suis aperçu durant mon absence. Et si vous le vouliez... et si elle le voulait... je la rendrais heureuse...

Maman me rapporta sa demande. Toute pâle, j'écoutais; soudain je ressentis au cœur un petit coup presque douloureux.

— Oh! maman, maman! balbutiai-je en me jetant dans ses bras.

— Tu l'aimes donc? interrogea-t-elle.

Je cachai mon visage de mes mains, des larmes mouillaient mes joues, et je ne répondis rien. Me gronderait-elle, parce que je découvrais que j'aimais! Pourtant j'atteignais ma vingt et unième année... Mais elle ne me gronda pas.

Ma mère tenait à prolonger les fiançailles, pour soumettre à l'épreuve du temps les sentiments de Pierre et les miens. Nous étions en avril; peut-être serais-je fiancée un an, quinze mois même. Je voulais bien être de longues semaines fiancée : j'estimais que je n'avais pas assez d'amies à qui écrire : « Ma chère amie, je t'annonce que je suis fiancée... M. Pierre Desaulmin a demandé ma main... Il est de Lille, et son père est, comme le mien, agent de change. »

Ces fiançailles, c'est le plus tendre souvenir de ma vie. Ni mon mariage, ni la naissance de mes enfants ne m'ont donné une joie si pure, et ce mot de joie me semble bien faible pour exprimer tout ce qu'il y avait d'ingénu, de frémissant, de divin dans ce que j'éprouvais.

J'aimais, et j'étais étonnée d'aimer, et j'avais peur d'aimer, et j'avais peur de ne pas assez aimer. Ce qui me frappait aussi bien de ravissement que de terreur, ce n'était pas que j'allais me marier, mais c'était que j'aimais. J'aimais, comme maman avait aimé, comme Mademoiselle, comme tant de femmes dont j'avais entendu parler. Maman peut-être ne soupçonnait-elle pas la profondeur de mon amour : moi je savais que c'était un grand amour, et souvent je devenais toute grave, tant je le sentais peser sur mon cœur. Hier, j'étais une petite fille, et maintenant j'aimais un jeune homme, et un jeune homme m'aimait. Il y avait un jeune homme qui, tout d'un coup, occupait dans mes pensées plus de place que mon père et ma mère... J'avais dansé avec lui, nous avions échangé quelques phrases, et cela suffisait... Quand je songeais à lui, j'étais si émue que de petites larmes, qui ne jaillissaient pas, me piquaient les paupières. Quand je le voyais, mon cœur battait plus vite ou il battait plus lentement, je rougissais ou je pâlissais,

jetais gênée, troublée, mais j'étais toujours heureuse. Cependant, je n'étais jamais tranquille, je me tourmentais : pensait-il à moi comme je pensais à lui, aussi souvent, aussi ardemment? La dernière lettre reçue me paraissait plus courte que la lettre de la veille ; et pourquoi avait-il, devant moi, tout de même plus d'assurance que moi devant lui?

— Etre sans cesse inquiète, c'est donc cela, l'amour? dis-je à mon père.

— Mais oui, fit-il en souriant, c'est cela. A peine fiancée, je demandai à Pierre :

— Vous connaissez Ringen, n'est-ce pas?

Personne ne pouvait ignorer, me semblaitil, qu'il y eût un Ringen et ne l'avoir au moins traversé.

— Non, hélas, répondit-il, je ne connais pas Ringen.

Aussitôt je lui montrai des photographies, auxquelles je joignis quelques dessins à la plume ou au crayon et qui étaient mon œuvre.

— Ce doit être bien joli, dit-il.

Je fus très émue par ces mots si simples...

S'il m'avait dit : « Comme c'est joli! », j'aurais bien compris qu'il se débarrassait de Ringen par une phrase banale. Ni les photographies, ni les dessins ne donnaient une idée exacte de Ringen, mais ils laissaient deviner ce que Ringen pouvait être, et lui ne s'y trompait pas.

— Il faudra venir cet été, lui dis-je.

Il fut décidé entre mes parents et les siens que Pierre passerait tout le mois d'août à Ringen. Un petit pavillon, qui appartenait à une tante de maman, se dressait à une extrémité du village, au milieu d'un beau jardin; Pierre descendrait là et prendrait ses repas chez nous...

Il arriva le Ier août, tout au matin...

La vapeur de la nuit s'élevait au-dessus des prés et des bois, et le soleil répandait sur la campagne ses premiers rayons encore faibles. Les minces bergeronnettes couraient au bord de la rivière, et, plus audacieux, les pinsons sautillaient sur la route. Partout une fraîcheur délassante, et, parce que l'été, cette année, n'était pas ardent, les feuillages des chênes,

des tilleuls et des hêtres, si jeunes encore, parmi les feuillages plus sombres des grands pins violacés. Accompagnée de papa, ^attendais à la gare avec une véritable angoisse. Qu'allait dire Pierre? Aimerait-il ce pays? Aimerait-il ce que j'aimais? D'habitude, il villégiaturait dans le Nord, où sa famille possédait une propriété. Goûterait-il la beauté d'une nature si différente de celle qui lui était accoutumée? Et quelle tristesse pour mon amour, si elle n'ébranlait pas son cœur! Il descendit du train; il était fatigué, mais, dès qu'il m'aperçut, son visage s'éclaira. Il voulut gagner à pied la maison. Les beaux châtaigniers de la route, les rochers et la terre rose, le village et ses toits rougeâtres, les vignes pressées au pied des montagnes, les prés, les champs, il ne voyait rien, mais je ne lui en voulais pas, contrairement à ce que je me figurais, car il ne voyait que moi.

Il entra dans le parc, il monta sur la terrasse, et il regarda. Devant lui, des fils de la Vierge s'accrochaient encore aux branches. La

prairie ressemblait à un jardin; la vapeur, maintenant, flottait tout en haut des forêts, découvrant leur cime moutonneuse, et très loin, sinueuses, accolées les unes aux autres, les Vosges se confondaient presque avec le ciel bleu.

Il se tourna vers moi :

— Comme je comprends que vous aimiez tant votre pays !

Ce fut ce jour-là, à cette heure, qu'il corn mença d'être Alsacien. Il contempla l'Alsace pour la première fois un matin, à l'heure où elle s'éveille; elle se montra dans sa virginale fraîcheur, enveloppée encore un peu de mystère, et elle toucha son cœur. Il lui fut jusqu'à sa mort fidèle. Je n'ai jamais oublié cette minute. Quelle communion entre nous! Et autour de nous, quel silence!

... Voilà trois semaines que ma fille s'est mariée, trois semaines qu'elle est partie. Elle a traversé l'Espagne, en s'arrêtant à Madrid, à Séville et à Cadix, elle a passé le détroit de

Gibraltar, elle est à Tanger, elle va gagner Oran , et, si le consul ne s'y opposait pas, elle accompagnerait une caravane jusqu'à Fez. Elle m'a bien envoyé vingt et une cartes postales, une par jour, mais pas une lettre. Elle n'a pas le temps d'écrire. Il faut prendre des trains, franchir des kilomètres, parcourir en voiture une ville, voler en auto jusqu'à un site renommé, visiter des musées, des églises, des monuments. Toujours plus loin, toujours plus vite. Alors, elle achète une carte, y griffonne quelques mots :

« Magnifique, superbe, inouï! »

Ou bien :

« Nous nous portons à merveille et nous t'embrassons. »

Ou bien :

« Nous avons décidé de revenir par l'Algérie. »

Ou bien :

« Mille tendres pensées. »

Mille tendres pensées !

La chère petite, elle pense tout juste à moi quand elle m'adresse la carte.

ioo LES DEUX CAHIERS

Je l'entends d'ici :

— Jacques ! et maman que nous oublions !

— Ah! c'est vrai.

— La boutique est là, tout près... Vite, vite, une carte.

— Maman a de nos nouvelles ; elle sait que nous ne sommes pas morts. La voilà rassurée.

Cela suffit. Pourtant ma fille m'aime beaucoup, mais elle est de son époque : il y a en elle un continuel besoin de s'agiter, un périlleux désir de nouveauté, tout ce que résume enfin ce mot à la fois ironique et indulgent : la bougeotte.

La bougeotte! Quand Suzanne était fiancée, je l'écoutais qui formait de grands projets pour son voyage de noces. Le train et l'auto ne la contentaient pas : elle regrettait que l'aéroplane ne fût encore qu'un genre héroïque de locomotion permis à quelques téméraires, et son futur mari l'approuvait en tous points, parce qu'il l'aimait, et aussi parce qu'il avait le même esprit — l'esprit de sa génération. Timidement, à plusieurs reprises, je leur avais

conseillé de passer quelques jours dans notre vieille maison de Ringen : je leur donnais les clefs, je disparaissais, ils étaient les maîtres aussi longtemps qu'ils le voudraient. Ils refusèrent avec un sourire un peu dédaigneux... Ringen! est-ce qu'on allait à Ringen, dans ce trou! D'abord, elle connaissait Ringen, et réclamait de l'inconnu. Lui, hypocritement, me répondait qu'il agirait selon le vœu de Suzanne. Cela m'a fait beaucoup de peine; je puis l'avouer aujourd'hui, puisque Suzanne n'en saura rien. Ringen, c'était pour moi, et c'est encore tout l'univers. Les femmes de mon temps avaient toutes quelque part, en province, un coin où fixer leur vie. Nous nous dispensions fort bien de voyager et, en vérité, nous n'y songions même pas... Si nous voyagions, nous nous bornions à l'Italie, à la Suisse, au duché de Bade... on était une grande voyageuse, presque une exploratrice, si l'on avait été à Rome. L'Europe ne suffit pas à la curiosité de nos filles : l'Inde, le Japon, l'Afrique, les Amériques, il leur faut toute la terre, et encore

la jugent-elles petite. Je crains, tant elles se hâtent, qu'elles ne gardent rien de tant de choses. Le principal ne consiste pas à pouvoir raconter avec intelligence et finesse ce qu'on a vu, mais à dire seulement : « J'ai été aux Indes. » Cela sonne, cela éblouit, à moins qu'une petite amie, plus vaniteuse, ne dise à son tour, pour ramener sur elle toute l'attention jalouse : « Nous avons été, nous, cet hiver, dans PAlaska. » Les Indes, sans doute ce n'est pas mal, mais l'Alaska, c'est mieux. Je devine le succès qu'aurait obtenu Suzanne si elle avait pu lancer d'un air négligent : « Moi, j'ai été à Fez. »

Nous ne faisions qu'un voyage chaque été, nous, et toujours le même ; nous partions pour notre maison de campagne... Là se rassemblaient tous nos souvenirs, tous nos intérêts, toutes nos tendresses. Nous n'étions pas de ces passagères qui naissent, vivent et meurent n'importe où. Nous tenions à un bout de terre par des racines profondes. Nous notions pas égarées sur le vaste monde, pareilles à ces

bohémiens qui ne connaissent de l'univers que

les grandes routes. Si nous souffrions, nous

savions où chercher une consolation : si nous

étions heureuses, nous savions où épanouir

notre bonheur. Nous possédions une maison,

bâtie par nos ancêtres, toute imprégnée de

leur présence, patiemment embellie, objet de

notre travail, de notre affection, de nos désirs...

nous Pappelions « la maison », et par elle

nous avions la sensation que nous durerions

encore au delà de la mort. Aujourd'hui, une

maison, c'est un lien, une charge, un ennui.

On lui préfère l'hôtel, et l'on dirait volontiers,

avec un mépris étonné, à celui qui s'obstine à

en garder une ce que dit le loup au dogue de la

fable :

Vous ne courez donc pas Où vous voulez?...

Je connaissais mon fiancé depuis trois ans, puisque je l'avais rencontré pour la première fois chez Mme de Malvégourt, mais je ne le connaissais qu'à la ville... Me fais-je bien entendre? Je le voyais dans le monde, à des

bals, à des matinées dansantes, à de petites réunions. Or, j'avais très vite démêlé que le monde — ce qu'on appelle le monde — dérobe les caractères. Personne ne s'y montre dans sa vérité : chacun veut briller, et cache tout ce qui pourrait l'en empêcher. On se ment les uns les autres par devoir, et avec une sorte d'ingénuité. Ainsi se forment entre jeunes gens des sympathies qui finissent en mariage et qu'une année de vie conjugale change en vigoureuses antipathies. Il a suffi d'un peu d'intimité pour que les vrais caractères se révèlent. Il n'était plus question de séduire : la jeune fille avait trouvé un mari, le jeune homme avait trouvé la dot, tous deux découvraient leur nature profonde et chacun s'apercevait qu'il avait épousé tout le contraire de ce qu'il croyait.

A la campagne, les âmes peuvent plus difficilement se mentir les unes aux autres : c'est pourquoi je désirais tant que mon fiancé vint à Ringen. L'amour rendait avisé mon cœur ardent : j'aimais, mais je voulais que l'objet de

mon amour fût réellement tel que je l'aimais. Je ne me dissimulais pas que moi-même, bien souvent, à Paris, devant Pierre, je me dominais pour réprimer un de ces mots, une de ces phrases par où s'échappe le naturel. Et quand bien même on ne songerait à rien tenir secret, les habitudes mondaines, la nécessité de peser par courtoisie ses paroles, la contrainte presque physique qu'elles imposent, inclinent à une tromperie incessante et qui n'étonne d'ailleurs personne. A la campagne, — et j'entends la pleine campagne, comme était Ringen, — c'est tout de suite la liberté. Peu, très peu de relations de voisinage; nul souci de toilette. Un homme qui n'aime pas la nature pourra bien se maîtriser quelques jours : au bout d'une semaine au plus, lassé, irrité, il produira tous ses défauts, tous ses ridicules, tout ce qu'il celait avec soin et qui était lui-même. Pierre ne m'avait pas dit, à Paris, quand nous causions : « Oh! j'adore la campagne, les champs, les paysans! » comme tant de jeunes gens qui désiraient me plaire et qui, s'ils

io6 LES DEUX CAHIERS

m'avaient épousée, m'auraient, chaque été, emmenée dans quelque Trouville pour m'exhiber en robe magnifique sur les planches, ou dans la rue de Paris, dîner au casino, jouer aux petits chevaux et aux courses. Il me disait simplement : « J'ai si peu habité la campagne; mais je sens que je l'aimerai. » Il me parlait aussi parfois de son pays du Nord, qui est plat et monotone, avec ses immenses cultures, ou si triste avec ses dunes plantées de pins et d'oyats. Il n'habitait pas depuis dix jours Ringen que j'étais à jamais sûre de lui. D'abord j'avais promené Pierre dans le parc. Je voulais lui montrer mon enfance, ses jeux, ses plaisirs, ses rêves, toutes ses sentimentalités : je voulais en l'épousant lui appartenir vraiment tout entière... Or, ce parc renfermait mon enfance; je la retrouvais à chaque pas, derrière un arbre, près d'un buisson, au bord de la rivière, au coin d'une allée, près d'une source... Je la lui racontais, et il me semblait que je lui offrais le plus rare des cadeaux. Il ne souriait pas de mes récits, il

ne s'ennuyait pas non plus et mes souvenirs réveillaient en lui des souvenirs qu'il croyait évanouis et qu'il me confiait. Ainsi, dans cette solitude, nous ne savions rien nous taire de nous-mêmes, mais, à ne rien nous trahir, nous éprouvions davantage combien nous avions raison de nous chérir.

Le soir, un peu fatigués, nous montions parfois dans le bateau. Il était vieux, mais encore solide, nous le parions de fleurs et de feuillages, comme il convient à un bateau de fiancés, et nous refaisions ainsi l'éternel voyage vers le bonheur, où, petite fille, je m'aventurais déjà.

Maman, de temps en temps, disait à Pierre :

— Marthe vous a encore emprisonné toute la journée dans le parc. Ah ! elle s'y est livrée à bien des bêtises !

Lui n'appelait pas cela des bêtises.

Ce fut un matin, dans ce parc, que Pierre me donna ma bague de fiançailles. Il m'en avait déjà donné une à Paris, mais une bague

d'attente, disait-il, très simple, avec cinq petites perles fines. J'étais seule au bord de la rivière, près d'une passerelle jetée entre le parc et la prairie. On marchait; je me retournai : c'était lui. Il souriait.

— Pourquoi souriez-vous? lui demandai-je. Il me tendit un écrin qu'il tenait à la main.

Je l'ouvris; une bague ancienne, faite d'un beau diamant serti dans de l'or délicatement travaillé, reposait sur un coussinet de velours.

— C'est la bague dont mon grand-père fit présent à ma grand'mère pour leurs fiançailles, dit-il. Elle est très vieille; l'anneau s'était cassé, on a dû le réparer et le doubler. Voilà pourquoi je vous avais prié d'attendre.

Nous allions aussi dans la montagne et dans la forêt. Mon frère ne nous accompagnait presque jamais : il détestait ce rôle de mentor, qui, d'ailleurs en lui ôtant sa liberté, le rendait notre captif. La plupart du temps, papa, sa canne à la main, marchait à quelques mètres derrière nous. Que de promenades! que de kilomètres! Pierre, qui n'avait pas l'habitude

de la forêt, de ses petits sentiers, si raides et si rapides, que l'on monte en courbant le dos, qu'on descend en courant, se plaignait gaiement, les premiers jours, de courbature. Nos arbres auxquels je ne prêtais plus attention l'émerveillaient. Ce fut lui qui me montra leur beauté, cette légèreté jusque dans la force la plus puissante, cette forme si simple, et pourtant d'une variété si riche, leur air d'épouvante ou de souffrance avec leurs bras tordus, leur tronc éventré, leurs bosses ouvertes, le labeur de leurs racines agrippant et aspirant la terre, l'allégresse de leur élancement vers le ciel, le calme de leurs grands rameaux protecteurs, et toutes les caresses changeantes du soleil à travers les branches, sur les feuilles, sur l'écorce.

Je désirais aussi présenter Pierre tout de suite aux paysans du village.

Nos paysans d'Alsace sont très dévoués, mais très fiers. Chez nous le terme de « paysan » a gardé toute sa grandeur, et aucun d'eux ne s'estime inférieur à un bourgeois ou à un noble,

no LES DEUX CAHIERS

et au reste, chez nous, toutes les classes de la société se sont constamment confondues. Je connaissais tous ceux de Ringen, et beaucoup m'avaient vue naître; je me suis toujours considérée leur amie, non leur maîtresse. Nous les aidions : par exemple nous tricotions des calottes ou des gilets pour les garçons, des bas, des jupons, des châles pour les filles; nous partagions leurs inquiétudes et leurs joies; comme il n'y avait pas de médecin à Ringen, papa avait installé dans la maison une petite pharmacie où Ton trouvait de quoi remédier aux maux les plus ordinaires, en attendant le docteur. — Le dimanche, le concierge ouvrait toute grande la porte du parc, où chacun pouvait se promener. Il venait surtout de jeunes filles avec leurs mères : nous leur dressions alors vers quatre heures, dans le hall, un goûter, et c'étaient Mademoiselle et moi qui les servions. Le visage encadré par le grand nœud en faille du bonnet, elles portaient toutes encore le costume, la jupe rouge froncée à la taille et fermée sur le côté, le fichu en soie à

LES DEUX CAHIERS m

longues franges croisé sur le plastron à paillettes d'or et d'argent, le tablier assorti au fichu, les bas blancs tricotés à la main et les chaussures ornées d'une bouffette de velours. Quand elles se penchaient, les grands nœuds avaient des mouvements d'ailes éployées. — Nous nous efforcions, autant que nous le pouvions, en nous cachant du gendarme, d'apprendre le français aux enfants. Mais si maris et femmes avaient cru deviner que nous agissions ainsi par devoir ou par intérêt, et non simplement par affection, comme cela est naturel entre frères de la même famille, ils n'auraient jamais plus rien accepté. Ils sont défiants encore, nos paysans, on les a tant exploités et rançonnés depuis des siècles. Un étranger leur est toujours suspect. Pierre parlait assez bien l'allemand, mais les paysans détestaient qu'on leur parlât dans cette langue : il fallait leur parler en alsacien. Je donnai à Pierre quelques leçons de patois.

Nous voilà donc en route vers le village. Nous entrons dans la première maison, chez

Peter Vogel. Je présente Pierre; Peter Vogel lui serre la main et lui dit :

— Vous pouvez vous vanter d'épouser la meilleure des demoiselles.

Et il entame mon éloge.

Pierre comprenait suffisamment. Je ne savais où me mettre. Je l'entraîne. Nous frappons à une autre porte, chez Aloys Waltz. Je présente Pierre. Aloys Waltz lui serre la main et... comme Pierre Vogel...

— Ah! vous épousez la meilleure des demoiselles.

Chez Paul Lutz, accueil à peu près identique.

La confusion m'accablait. Je voulais retourner chez nous, mais Pierre, maintenant, m'entraînait :

— Venez, venez, ô la meilleure des demoiselles, que nous écoutions encore ceux qui vous aiment.

Seul, le vieux Schaeffer, un de nos fermiers qui m'avait fait sauter et courir, examina Pierre longuement, puis lui tint un long dis-

cours sur la terre, le labourage, les récoltes. Pierre me regardait : il ne comprenait pas un mot, car dans la bouche du vieux Schaeffer qui n'avait plus une dent, les termes se déformaient par d'extraordinaires accents.

— Alors, mademoiselle Marthe, dit le vieux Schaeffer, voilà le garçon que vous épousez.

— Oui, répondis-je, c'est celui-là.

— Mais il ne sait même pas l'alsacien, fit-il en élevant sa canne, qu'il laissa retomber... Enfin... enfin.

Et il me contemplait stupéfait, comme si je lui avais amené un fiancé bancal, bossu ou borgne.

En relisant ce vieux cahier, en l'ordonnant, en le complétant, il me semble que j'ai cent ans au moins, si différente de l'époque présente est l'époque, récente pourtant, qu'il évoque. Quand j'étais enfant et que j'entendais ma grand'mère célébrer le temps de sa jeunesse, je m'irritais. Tout, quand elle avait vingt ans, était beau et honnête; je n'en voulais rien croire, et me persuadais assez facilement qu'elle-même n'y croyait pas beaucoup et ne parlait ainsi que pour s'attribuer de l'importance. Parfois, devant une réflexion qui m'échappait, ma mère lui disait : « Ma pauvre maman, nous ne sommes plus dans le mouvement! )) Dans le mouvement! Expression qu'une génération hérite de l'autre et dont ma fille s'est souvent servie à mon sujet. Voilà

qu'à mon tour je ne suis plus dans le mouvement, mais pareille à une bonne grand'mère qui commence à radoter.

Je ne m'en plains pas. Quand nous sommes petits, nous n'avons qu'une envie : prendre de l'âge, et presque toutes nos phrases débutent ainsi : « Lorsque je serai grand. » Lorsque je serai grand! Quels rêves, quelles ambitions, quels désirs dans ces quatre mots! Et l'on désespère de jamais devenir grand, les rêves s'envolent, les ambitions s'écroulent, les désirs s'éteignent. Il demeure de la vie quelques joies, beaucoup de soucis, de profondes tristesses ; la vieillesse approche , alors on se réfugie dans le passé et l'on découvre qu'il renferme les seuls vrais bonheurs.

L'on s'aperçoit aussi que les vieilles grand'mères n'avaient pas tort. Le siècle des chaises à porteur et des robes à paniers ne pouvait pas produire les mêmes femmes que le siècle de l'automobile et de l'aéroplane. Moi qui appartiens à une période de transition, où il y avait déjà des chemins de fer, mais raisonnablement

n6 LES DEUX CAHIERS

rapides, pas d'autos, pas de biplans, et encore des diligences, je sais bien que je suis un être mal défini, où se mêlent, dirais-je, si j'étais politicien, la réaction et le progrès. J'aime toutes les inventions modernes, j'admire leur audace, mais elles m'effraient : je conçois qu'il ne faut pas obstinément s'attacher au passé, que cela est le propre d'un esprit rétrograde, et que le passé avait, lui aussi, ses laideurs et ses incommodités ; mais je ne peux m'empêcher de m'y retirer.

A cette heure surtout où je revis les journées les plus tendres de mon existence, j'éprouve combien tout de même les choses allaient plus calmes et plus simples en ce monde.

Ma matinée de contrat avait eu lieu à Ringen, et un bal, un bal de paysans, l'avait suivi. C'était la coutume, dans le pays, et pour rien au monde nous n'aurions voulu y manquer. On avait disposé sur la grande pelouse du parc un plancher mobile, et accroché aux arbres des

lanternes vénitiennes. Montés sur une estrade décorée avec des branches de sapin, les ménétriers jouaient, flûte, violon, contrebasse et clarinette, et le plus vieux était l'un de ceux qui, en juillet 1870, faisaient danser le village, quand la nouvelle de la guerre avait éclaté. Tous, joueurs et danseurs, portaient le costume : les hommes, le pantalon et la veste noire à deux rangées de boutons, le gilet rouge, le grand chapeau de feutre; les femmes, la jupe rouge, le corselet avec le plastron brodé de perles, le fichu à ramages, le tablier en soie, la coiffe dorée avec son grand nœud. Je portais une robe en mousseline blanche à pois, et j'avais épingle à mon corsage un petit bouquet de roses rouges et de roses blanches, couleurs de mon pays, que mon fiancé m'avait donné quelques heures auparavant. Nous ouvrîmes tous deux le bal, puis je dansai avec le fils de Joseph Heintz, un de nos fermiers qui était maire de Ringen, tandis que Pierre dansait avec Catherine Suttler, la fille de l'adjoint, et ensuite tout le monde dansa. Les

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étoiles emplissaient le ciel; nul gendarme, sous prétexte de surveillance , ne montrait son casque, puisque nous étions chez nous, et nous pouvions croire que l'Alsace était encore une terre de France.

Mon mariage, non plus, ne ressembla pas beaucoup à un mariage de Paris.

Jadis, avant la guerre, rien n'était, en Alsace, plus gai et, pour employer un mot que je n'aime pas, plus pittoresque qu'un mariage. On n'avait pas délaissé les anciennes coutumes.

Quelques jours avant la célébration des noces, le fiancé, revêtu de ses plus beaux habits, un flot de longs rubans à la boutonnière de sa veste noire, s'en allait à cheval dans les villages, accompagné de trois amis, enrubannés et à cheval comme lui, faire ses invitations. Il arrivait au grand trot, s'arrêtait net, sautait à terre, tandis que ses amis demeuraient en selle, et, enlevant son tricorne ou son bonnet de fourrure, annonçait à ses connaissances son mariage prochain et les priait d'y assister. La

veille de la cérémonie, toujours escorté de ses cavaliers, il cherchait sa fiancée. Elle montait avec sa mère dans un grand char orné de branches de sapin et que traînaient au pas deux fortes juments fleuries conduites par un paysan. La fiancée, toute rougissante dans le traditionnel costume, emportait avec elle son rouet, son lit et le coffre où s'entassaient les trente-cinq jupes dont ses parents, fidèles aux vieilles mœurs, devaient la doter. Le fiancé se tenait à sa droite, et la voiture traversait ainsi le village pour mener la jeune fille à sa nouvelle demeure. Si la jeune fille appartenait à un autre village, le voyage durait plus longtemps sur la route plantée d'arbres fruitiers.

Le lendemain, c'était la messe. Les hommes quittaient la petite veste noire pour endosser la longue redingote à deux rangées de boutons. La messe finie, le cortège sortait avec solennité; mais il n'avançait pas bien loin. Des enfants tendaient sur le chemin une corde, et il fallait, pour passer, que chacun des époux déposât une pièce blanche dans l'as-

siette que l'un d'eux présentait. Les garçons du village tiraient alors en l'air des coups de fusil qui faisaient crier les femmes. Plus le mari était riche, plus on tirait de coups de fusil.

On ne gagnait la grange, où était préparée la table du banquet, que lorsqu'on avait acquitté ce droit de passage. L'appétit des Normands est célèbre : les Alsaciens n'ont, sous ce rapport, rien à leur envier. Assis à midi, les invités ne se levaient guère avant cinq heures, et, tandis que les musiciens jouaient, les plats succédaient aux plats : truites au bleu, choucroute garnie, canards à l'étouffée, perdreaux sur canapé, cuissots de chevreuil, écrevisses, crêpes, tout cela abondamment arrosé des innombrables vins d'Alsace, volxheim glacé, kitterlé, ribeauvillé, turckheim un peu âpre à la langue, vins dorés, si clairs, et pleins de soleil. Imaginez, ces deux jours-là, dans les rues, à l'église, à table, les vives couleurs des costumes, le rouge des gilets et le rouge des jupes, l'or des coiffes et l'or des plastrons, le noir des grands nœuds et le noir des grandes

redingotes, tout délicatement harmonisé avec les couleurs des maisons et les couleurs de la nature.

Ce sont des coutumes qui disparaissent, qui sont même presque complètement disparues. Pour nos chers costumes, on ne les rencontre plus guère que dans certains villages de la Basse-Alsace. Dans tout le reste de la province, les jeunes paysannes, comme partout, préfèrent les chapeaux à plumes qu'on leur vend dans les villes, et les paysans le complet de confection. J'aurais aimé me marier habillée du costume de mon pays. Ma mère me traita de folle : j'étais une demoiselle, bien mieux, la demoiselle du château : je me marierais comme se marient toutes les demoiselles, en robe blanche à traîne, et la robe blanche à traîne serait faite à Paris. Nous nous lamentons, parce que les vieilles coutumes meurent, et nous n'offrons même pas l'exemple qui pourrait les conserver. C'est parce que nous sommes habillées « à la parisienne » que les paysannes veulent nous imiter, se figurant

ainsi gravir un degré de l'échelle sociale. La petite église de Ringen était toute tapissée de branches de sapin avec des drapeaux aux couleurs d'Alsace. M. le curé disait qu'il ne l'embellissait pas mieux pour la fête de l'Assomption. Il avait fallu inviter des amis de Strasbourg, les châtelains des environs, des amis de France. Leur présence me causait sans doute du plaisir, mais je fus émue jusqu'aux larmes quand je vis l'église remplie de nos paysans, vêtus, parce qu'ils connaissaient mon goût, de leurs costumes. Mon père avait voulu mander de Strasbourg un petit orchestre assez réputé, mais cette fois je tins bon : j'exigeai les musiciens du village qui avaient fait danser quelques jours auparavant, et je les eus. Petite musique grêle! les musiciens ne savaient point de morceaux religieux ; ils ne savaient que des airs de danse ; et ces airs me remuaient le cœur plus fortement que les plus beaux oratorios. Je n'essayais point de prendre la mine timide que prennent d'habitude les jeunes mariées. J'étais heureuse; j'ai-

mais Pierre, je me mariais dans mon village; pourquoi aurais-je caché mon bonheur?

Une voiture nous avait conduits à l'église : je la refusai pour regagner la maison; je voulais rentrer à pied. Maman n'approuvait pas ce qu'elle appelait une lubie, et prétendait que je ne gardais pas mon rang, mais Pierre m'approuvait, et cela me suffisait. A peine sortionsnous de l'église que des coups de fusil retentirent : les garçons me saluaient. Les paysans se pressaient sur les marches, agitaient leurs chapeaux, poussaient des vivats. En bas des marches, des enfants tiraient, en riant, la corde. Je serrai les mains tendues vers moi, j'embrassai les enfants, je payai le droit du passage : tous me souhaitaient du bonheur. L'un d'eux me dit :

— Maintenant que vous êtes mariée, mademoiselle, vous n'allez pas nous quitter?

Ce fut Pierre qui répondit :

— Soyez tranquille, nous reviendrons toujours.

C'était un beau jour de septembre. L'air

avait cette limpidité un peu humide qui donne à l'Alsace une douceur recueillie. De la petite place, au loin devant moi, la plaine resserrait ses villages rougeâtres dans une vapeur où le soleil jouait, et sur la droite s'allongeaient, rampantes, les montagnes pâles.

Ainsi nous nous acheminions doucement vers le château, à travers la rue et ses petites maisons peintes, aux poutrages apparents. Il n'y avait point de curieux, il n'y avait que nos amis; il n'y avait pas non plus, comme au mariage de ma fille, des photographes, leur appareil braqué sur nous...

Nous ne fîmes pas un voyage de noces ; du moins nous le fîmes que beaucoup plus tard. Pierre m'avait demandé d'y renoncer pour demeurer à Ringen : je ne désirais que cela. Papa et maman s'en allèrent pour nous laisser seuls.

— Bonjour, madame.

Le lendemain de mes noces, la Griffon- Mayer me salua ainsi en m'apportant le petit déjeuner.

Je n'ai pas encore parlé de la Griffon - Mayer.

La vieille Kettel, qui remplissait en quelque sorte dans la maison la charge de surveillante générale, était morte dix ans plus tôt. Presque le même jour, un certain Mayer, qui tenait une auberge à l'enseigne du Griffon, s'était tué, ruiné par de mauvaises spéculations. Il laissait avec trois enfants une femme plus âgée que moi d'une vingtaine d'années, et que la vieille Kettel employait beaucoup. Papa lui offrit la place de lingère, mais très vite de la

lingerie elle étendit sa surveillance à la maison entière où elle demeurait toute Tannée. Elle était le dévouement même, aussi attachée à Ringen que nous-mêmes, et elle m'avait souvent gardée, quand j'étais toute petite, dans le parc. On la nommait laGriffon-Mayer, en souvenir de l'auberge où son mari vendait à boire et à manger, et aussi pour la distinguer des autres Mayer. En Alsace d'ailleurs on attribue volontiers des surnoms.

Elle voulait m'appeler madame la première et, craignant que la femme de chambre ne la devançât, elle avait réussi à l'éloigner. Je fus à la fois enchantée et confuse. Mon mari, cachant sous un sourire son émotion, se pencha vers moi :

— Je vous jure que, de toutes les madames de la terre, vous serez la plus heureuse.

J'ai vu, depuis, bien des jeunes filles se marier. Le mariage apparaissait à la plupart comme une sorte de libération. Enfin, elles seraient libres, elles feraient tout ce qu'elles voudraient, liraient tous les livres, fréquente-

raient tous les théâtres, souperaient au cabaret, exhiberaient les robes les plus outrées, fumeraient des cigarettes... je ne sais quoi encore. On ne leur dirait plus : « Ce n'est pas un livre pour jeunes filles... ce n'est pas une pièce pour jeunes filles... les jeunes filles ne fument pas... » Enfin, elles ne seraient plus des jeunes filles! Elles rejetaient avec une volupté ardente la dépouille gênante de leur jeunesse.

Je ne me crois pas meilleure que les autres, et cependant le mariage ne me semblait pas une émancipation. J'aimais : pour une femme, l'amour, c'est toute la douce fierté d'être un peu une esclave. J'étais soumise à celui que j'aimais, parce que je l'aimais; il était mon maître, un maître plein de tendresse, en qui j'avais confiance et sur lequel je m'appuyais parce qu'il était plus fort que moi, plus expérimenté, et que ma vie lui appartenait. Il était là, j'étais près de lui, j'étais heureuse, je ne voulais qu'être toujours près de lui, avec lui.

— Mon seigneur et maître, lui disais-je parfois, en riant.

Il riait aussi, car il savait que ce seigneur et maître n'avait rien de terrible.

Un des premiers actes qui affirmèrent mon existence nouvelle consista à pénétrer dans la bibliothèque de la maison et à en prendre possession. C'était, au rez-de-chaussée, une grande pièce éclairée par trois fenêtres et qui servait à mon père de cabinet de travail. Ma mère et moi n'y entrions guère. Les livres, protégés par un léger grillage, couvraient tout un mur. S'il m'arrivait de rester devant les rayons et de lire les titres des volumes, mon père me disait :

— Marthe, cela ne peut pas t'intéresser. Je comprenais et je m'éloignais.

Or, un jour que mon mari me récitait des vers, un de ces beaux soirs de septembre finissants où l'été prolonge un dernier éclat et qui ébranlent dans le cœur l'éternel besoin de la poésie, je confessai ne point les connaître et je lui demandai si par hasard ils se trouvaient

dans la bibliothèque. Ils s'y trouvaient : citaient des vers de Ronsard.

Je plante en ta faveur cet arbre de Cybelle, Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours... J'ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours Qui croîtront à l'envi de l'écorce nouvelle.

— On ne vous a jamais, dit-il, montré les livres de la bibliothèque.

— Je ne les ai jamais regardés, répondis-je, qu'à travers le grillage.

— Eh bien, demain, je vous les montrerai. Il tira de sa poche une petite clef :

— Votre père, avant de partir, me Ta remise.

Je nommais livres jusqu'alors les livres de classe, les livres de prix, les romans ennuyeux, fades et mensongers qui constituent la littérature pour jeunes filles, et voilà tout. Le beau papier, les beaux caractères, les belles marges, les belles reliures, les belles gravures, comment aurais-je eu souci de tout cela, puisque je l'ignorais? La bibliothèque contenait des merveilles, surtout des œuvres illustrées du

dix-huitième siècle, Têlêrnaque, les Fables de La Fontaine, les Saisons, la Bible, les Métamorphoses d? Ovide, entre autres, avec les gravures de Moreau le jeune, d'Oudry, de Marillet, d'Eisen, et des œuvres romantiques illustrées par Tony Johannot, Raffet, Gustave Doré, Charlet, Granville. Les reliures me causaient, à les toucher, une véritable volupté, reliures en maroquin plein, reliures à la dentelle, reliures aux armes, reliures jansénistes, reliures à la gaufre, reliures à la cathédrale, que les années avaient patinées, lissées et polies. Je m'extasiais de ce que tant d'art pût s'enfermer dans un livre, et que des artistes si divers collaborassent à sa perfection. Pierre laissait quelques livres sur le rayon, par exemple l'édition des Contes de La Fontaine, dite des Fermiers généraux, et je n'insistais pas pour les feuilleter, me devinant jeune femme trop récente pour les ouvrir.

Que les jours s'écoulaient vite! Cette grande maison ne me semblait pas vide, tant j'y avais d'occupations. J'ordonnais les repas, fixant

chaque matin les menus et m'ingéniant à les varier; je payais les fournisseurs; je commandais par lettre à Strasbourg ce dont nous avions besoin... Si mon mari était mon seigneur et maître, moi j'étais la maîtresse de maison, et j'en concevais un cardide orgueil. Il aurait fallu me voir quand, à huit heures, la cuisinière entrait dans ma chambre. Je me mettais sur mon séant, si j'étais encore couchée, ou je m'asseyais dans le grand fauteuil, si j'étais levée. Graves instants! Suivant le désir de maman, je vérifiais chaque matin le livre de cuisine, appliquée à refaire les additions, comme si Mademoiselle était devant moi, dans la salle d'études.

— Et le déjeuner? disait, poliment narquoise, la cuisinière, quand je lui avais remis son livre.

Ah! oui, le déjeuner! Qu'allait-on décider pour le déjeuner? Des côtelettes de mouton?... on en avait déjà mangé la veille... Un perdreau rôti?... Il y en avait eu un deux jours plus tôt... J'ai toujours soupçonné cette cuisi-

nière de se moquer de moi. Elle me poussait à chercher, chercher, puis, d'un air ingénu, elle proposait quelque chose de très simple à quoi naturellement je n'avais pas songé.

L'après-midi, nous partions pour de longues promenades. Papa m'avait offert deux poneys et un petit panier abrité par un parasol en toile blanche. Pierre ne connaissait que Ringen et ses environs immédiats. Nous remisions souvent la voiture dans une auberge, et nous montions à travers la forêt vers un de ces vieux châteaux écroulés d'où l'on découvre la plaine magnifique, les bois immenses, la ligne bleue du Rhin. Octobre était venu, le mois peut-être où l'Alsace apparaît le plus belle. Sous un ciel un peu humide, la forêt déploie sur la montagne sa pressante frondaison d'or rouge qu'anime encore le doux contraste des sapins verts, tandis que, dans la plaine, les vignes étendent sur le sol même la pâleur d'un or plus fragile. Les vapeurs du matin, que perce lentement te soleil, mettent dans la plaine une grâce mélancolique, et dans les

bois les feuilles tombent en tournant sur les myrtilles, les fougères, les branches cassées et les feuilles mortes de l'autre année, avec un bruit frémissant, le seul bruit qu'on entende dans le vaste silence. Je n'ai jamais senti chez nous aussi complète qu'en automne l'accord entre la nature et notre demeure : tout s'y harmonisait, avec une incomparable délicatesse, jusqu'à la couleur du feuillage et de la maison en grès rose.

Parcourant ainsi la montagne et les champs, parlant avec les vieux paysans, Pierre comprenait tout ce que la France avait perdu. Il le comprenait mieux que moi, car, moi, je n'aimais l'Alsace, pays de mon enfance, qu'avec mon cœur. Lui, il l'aimait encore avec sa raison. Il m'expliquait pourquoi fidèlement nous devions, chaque année, y habiter quelques mois. Notre présence fortifierait le souvenir de la France, et c'était à nous, à nos amis, — à tous ceux enfin que notre maison recevrait, — de montrer par nos manières et par notre bonté combien la civilisation fran-

çaise était supérieure à l'allemande. Le gendarme ne pourrait jamais nous empêcher de parler de la France, aux petits Alsaciens... Nos enfants continueraient la même œuvre et, Alsaciens de France intimement unis aux Alsaciens d'Alsace, maintiendraient entre l'Alsace et la France les liens les plus puissants... Nos enfants!...

Nos enfants! Que de projets nous formions, avant leur naissance, et que de rêves nous caressions! Les projets ne se réalisent pas, et les rêves demeurent des rêves.

Dans ce petit carnet en cuir jaune, marqué au chiffre de Suzanne, que j'ai retrouvé dans la chambre de ma fille, le jour de son mariage, et où elle consignait en phrases laconiques ses impressions à la fois et ses occupations, certaines pages datent de sa quinzième année :

— Je m'ennuie, écrit-elle, à Ringen... Que Ringen est ennuyeux!... On y vit dans la solitude... Il n'y a pas de tennis... Maman ne veut pas acheter une automobile. Elle veut garder ses vieux chevaux... J'ai reçu une lettre de mon amie Jeanne; elle est à Trou-

ville, elle a bien de la chance; elle s'amuse beaucoup.

Suzanne est née seize mois après mon mariage.

Nous avions loué, à Passy, une maison avec un jardin. A cette époque, en 1885, Passy était encore bien éloigné de ce qu'on appelle le vrai Paris, et en y habitant on habitait presque la campagne. On s'y retirait à l'ordinaire quand on atteignait la vieillesse et qu'on voulait vivre loin du bruit. Aussi, ni les critiques, ni les railleries ne nous furent épargnées. Mais nous y demeurions indifférents, tant nous étions sûrs de notre bonheur.

J'avais tout de suite préparé dans cette maison la chambre de notre enfant, et nous l'avions meublée tous deux avec les meubles qui, autrefois, servaient à nos propres chambres.

Cet enfant, il est vrai, n'était pas né, mais je ne doutais point que je l'aurais, puisque j'étais mariée. Si, deux jours après mon ma-

riage, mon mari m'avait dit : « Nous aurons demain un enfant », je l'aurais cru peutêtre.

Enfin, je connus que je serais mère; j'éprouvais une joie à la fois puérile et grave, de l'inquiétude, du ravissement, de la surprise, et je ne pouvais me représenter cet enfant que je portais qu'âgé de deux ou trois ans, petit garçon en maillot ou en costume de marin, petite fille en robe blanche, avec de longs cheveux blonds et bouclés. Mon mari désirait un garçon, naturellement; moi, je n'avais pas de préférences : je voulais seulement que cet enfant ne fût pas le seul, car j'ai toujours pensé que rien n'offre un tableau plus charmant qu'une jeune mère autour de laquelle la confiance presse de petits garçons et de petites filles. Elle va, elle vient, elle est jolie encore et jeune, et, près de ses jupes, un petit monde s'agite, protégé, amusé, heureux. Il faisait beau aussi que ma mère et mon mari et papa m'accablassent de recommandations : je me sentais très forte d'abord, et ensuite quoi de

plus naturel que mon état, et, puisqu'il était si naturel, pourquoi prendre tant de précautions? J'en pris si peu que Suzanne naquit plus tôt que le médecin ne le pronostiquait. Tout était prêt cependant : j'avais moi-même taillé et cousu la layette. Nous allions partir pour Ringen, afin qu'elle y vît le jour, mais elle voulait être une petite Parisienne, et elle hâta un peu son arrivée pour y réussir.

Il faut que je fasse un grand aveu; je m'attendais à une prodigieuse émotion. Le premier enfant, combien sa naissance doit bouleverser le cœur d'une jeune mère! Quel orgueil aussi elle doit provoquer, et quelle tendresse épanouir! Maman m'apporta Suzanne. Je regardai ce petit être avec étonnement : eh quoi? c'était là ma fille! Qu'elle était petite, et qu'ils étaient petits ses petits pieds et ses petites mains! Sa main, surtout, me remplissait de stupéfaction, si petite et pourtant si joliment faite, avec ses petits doigts roses et ses petits ongles si brillants !

Ma mère souvent m'avait dit :

— Ah ! quand tu entendras le premier cri de ton enfant...

Suzanne était à mon côté, sur le lit, encore tenue par ma mère; elle se mit soudain à crier, et ses cris, qui résonnaient en moi, réveillaient les souffrances que j'avais endurées et qui me laissaient encore si abattue. Je renversai la tête, des mots s'arrêtèrent sur mes lèvres : « Enlevez-la, éloignez-la. » Je ne les prononçai pas, mais ma mère devina et emporta Suzanne.

Je n'ai goûté que deux ou trois jours plus tard cette joie annoncée, une joie où il entrait beaucoup de fierté, la fierté d'avoir souffert, et la fierté de posséder quelque chose qui n'était pas seulement à moi, mais de moi. Néanmoins dans ces deux ou trois semaines qui suivent la naissance, la mère ne joue qu'un rôle assez effacé. Il y a la mère de la mère, il y a sa bellemère, il y a la sœur garde-malade, il y a la nourrice, il y a le médecin. Comme la mère est convalescente, chacun s'occupe de l'enfant : de temps en temps on le prête un peu à la mère,

pour quelques minutes, par faveur. Ce sont les grand'mères ou la chère sœur qui l'emmaillotent, le démaillotent, le bercent, le calment, et Ton croirait que ce sont elles qui Pont mis au monde. Je n'aimai vraiment ma fille, que seule enfin avec elle, lorsque la responsabilité de sa vie pesa sur mes bras. Encore aujourd'hui je ne me rappelle pas, sans que des larmes me mouillent les yeux, la première fois, où, la serrant dans mes bras, je la promenais pour l'endormir. Qu'il me tardait de l'entendre m'appeler maman! Un jour je m'imaginais saisir ce mot sur sa bouche : ce n'était qu'un inintelligible balbutiement, mais je répétai, comme si elle l'avait prononcé : « Maman... maman... »

Quelle mère naïve j'étais!

Je me souviens qu'un matin je tremblai d'épouvante. Je découvre sur le crâne de Suzanne un petit endroit mou, où s'interrompait l'ossature du crâne. Je tâte plus longuement. Si j'avais pressé, mon doigt se fût enfoncé. Et puis, il y avait un battement étrange. Mon mari était à son bureau; j'avais envoyé la

nourrice faire une course. Affolée, je dépêche vers le médecin un domestique. Déjà ma stupide ignorance évoquait Suzanne infirme. Le médecin arrive. Devant mon visage, il s'alarme :

— Qu'est-ce qu'il y a, madame?

— Ah! docteur, c'est horrible!

Je le conduis au berceau, et je pose sa main sur ce petit endroit mou, où continuait la même pulsation.

— Vous voyez , docteur , il manque là quelque chose... c'est très grave... il y a un trou.

Il me considéra en souriant : c'était un vieux médecin, ami de la famille, et qui m'avait reçue à ma naissance.

— Rassurez-vous, chère madame, c'est la fontanelle.

— La fontanelle ! la fontanelle !

Je n'avais jamais entendu ce mot.

— Oui, madame, expliqua-t-il, la fontanelle ou partie membraneuse que présente le crâne avant son entière ossification.

Le moindre malaise d'ailleurs me boulever-

sait. La gorge un peu enrouée, un soupçon de fièvre, un léger mal de tête, et, malgré les sages avis de la nourrice, je redoutais les plus graves maladies : c'était le croup, c'était une bronchite, c'était une méningite... Je courais dans le cabinet de mon mari, je m'emparais du Larousse, je cherchais l'article qui expliquait la maladie appréhendée, et toujours mes yeux découvraient sur le corps de ma fille les signes infaillibles qu'indiquait le dictionnaire : la maladie ne faisait que commencer, mais elle commençait... Enfin le médecin arrivait. . . me calmait. . . se moquait.

Je ne rougis pas de toutes ces craintes ridicules; je regretterais plutôt qu'elles ne me soient plus accordées :

— Marthe, continuait à me dire maman, tu n'es pas raisonnable...

C'est vrai, je n'étais pas raisonnable... je ne l'avais jamais été... pouvais-je m'y contraindre maintenant? « Mademoiselle trop de cœur », m'appelait parfois naguère mon oncle Gonneville... « Maman trop de cœur », auraitil dit, s'il avait encore vécu.

Tout me ravissait d'ailleurs, avec la même facilité que tout m'alarmait : le bain du matin, alors que Suzanne, battant l'eau de ses mains, riait de ce rire fou des enfants, si communicatif que bientôt sa nourrice et moi nous riions comme elle; la première mèche dorée que j'avais formée de ses cheveux frisés et qui, ramenée sur son front, dépassait la ruche de son chapeau.

Tous les après-midi je sortais avec nounou, suivant la température, tantôt dans le coupé, tantôt à pied, la nourrice poussant la petite voiture où reposait Suzanne, et nous gagnions par la Muette l'avenue du Bois. Il n'y avait pas sur la terre une jeune mère plus fière que moi : assurément chaque passant admirait ma fille, bien qu'on la distinguât à peine sous ses couvertures et ses voiles . . . assurément aussi chaque passant lisait mon bonheur sur mon visage...

En vérité, je sentais — et je n'avais pas tort — que, devenue mère, j'étais devenue quelqu'un de très important... Mes amies ne

me comprenaient pas, et se plaignaient : on ne me voyait plus, je ne faisais plus de visites... si j'avais une nourrice, n'était-ce pas justement pour qu'elle me remplaçât auprès de ma fille? J'avais un peu l'air d'une modeste bourgeoise. Tant mieux ! la meilleure des nourrices ne vaut pas une mère, et puis c'était ma joie que de ne pas quitter Suzanne.

Le soir, quand Pierre rentrait :

— Eh bien, demandait-il avec une tendre gaieté, qui est-ce qui a encore admiré Suzanne aujourd'hui ?

Je racontais :

— Un gardien du Bois, en aidant la nourrice à porter la voiture sur un trottoir, l'avait complimentée de la petite...

Ou bien :

— Sur l'avenue, comme nous étions arrêtées, une jeune femme avait souri à Suzanne...

— Ma pauvre enfant, disait maman, si elle était là, mais toutes les jeunes mères se figurent des choses pareilles...

Elle hochait la tête et répétait :

« — Tu ne seras donc jamais raisonnable ! Quand, trois ans plus tard, je mis au monde un gros garçon, qui fut nommé Paul, on s'inquiéta dans la famille... « Cette pauvre Marthe, qui n'avait pas assez de toutes les heures de la journée pour les consacrer à sa fille, comment ferait-elle, maintenant qu'elle avait un fils? » Mon Dieu, tout s'arrangea le mieux du monde : je vécus avec deux enfants, au lieu de vivre avec un seul, tout simplement, et rien, grâce à leur légère différence d'âge, ne fut changé dans mon existence.

Il ne faudrait pas croire cependant que les soucis d'une double maternité rendissent notre intérieur moins agréable ou moi-même moins élégante.

Une de mes cousines, qui n'avait qu'une fille, s'en occupait avec une passion si absolue, et si maladroite aussi, qu'elle ne réussissait jamais à être coiffée et habillée pour le déjeuner, et que, ne surveillant rien dans sa maison, elle y laissait les domestiques installer un désordre souverain.

L'amour de mes enfants ne touchait pas l'amour que j'avais pour mon mari : l'un n'était que le prolongement de l'autre, et tous deux se complétaient en se fortifiant... Jeune fille, il me paraissait que mon amour pour Pierre ne pourrait jamais s'accroître, tant il était grand, et j'ai encore plus aimé Pierre quand j'ai eu mes enfants... Ils étaient, en effet, l'image même de notre tendresse, et ils nous apportaient une nouvelle et puissante raison de vivre... Ils nous représentaient des années dont nous nous souvenions à peine, et ils contenaient tout l'avenir. Encore plus unis par eux , nous partagions, Pierre et moi, la joie et l'inquiétude qu'ils nous causaient...

Jamais nous ne nous couchions, sans entrer dans leurs chambres pour les voir reposer; nous ouvrions la porte doucement, en cachant avec la main la lumière, et doucement encore nous avancions... Ils dormaient, leurs petits poings fermés un peu recouverts par le feston de la chemise, les lèvres allongées par une petite moue, leur figure ronde, innocente et

fraîche, et nous demeurions là, appuyés l'un sur l'autre, à les contempler, émus d'un bonheur que rien ne peut exprimer.

Suzanne, qui était assez délicate, dut, vers sa sixième année, prendre, par ordre du médecin, des leçons de gymnastique, rue du Colisée. Nulle autre personne que moi ne l'y accompagnait. La leçon finie, nous remontions à pied les Champs-Elysées. Il fallait que Suzanne, après ses exercices, ne se refroidît pas. Alors, toutes deux, si mon mari n'avait pu nous rejoindre, et tous trois, s'il l'avait pu, nous jouions à cache-cache derrière les arbres, sans nous soucier des passants, et comme s'il n'y avait, du rond-point à l'Étoile, que Pierre, ma fille et moi... Mais une fois rentrés chez nous, quelle bonne fatigue, quel appétit, et quelle gaieté !

Ainsi les années s'écoulaient. Suzanne grandissait, la petite fille peu à peu s'évanouissait... Il fallait allonger ses robes, ne plus lui laisser les cheveux épandus sur le dos... Sa toilette commençait à la préoccuper. Son ins-

titutrice la jugeait très intelligente. Son frère se dépêchait de pousser, pour la dépasser... Ils s'entendaient tous deux à merveille, trop bien même peut-être, car Suzanne subissait l'influence de ce garçon ardent, téméraire, risquetout, qui à dix ans ne rêvait que d'explorations africaines, parlait automobile comme un mécanicien et achetait les revues scientifiques pour y suivre avec enthousiasme les premiers essais de l'aviation. Il avait ainsi dégoûté, par ses moqueries, Suzanne de tout travail à l'aiguille, et lui avait donné par son exemple le goût des sports...

Et soudain, un jeudi, dans ce calme bonheur, un matin de printemps, vers midi, par un jeune soleil, un corps qu'on rapporte dans une voiture d'ambulance, le corps de mon mari... Pierre était parti une heure plus tôt, à cheval, pour le Bois... Devant la grille du jardin, comme il s'était mis en selle, il se penchait encore vers moi et baisait la main que je lui offrais. Mes enfants étaient près de moi, un peu tristes, parce qu'il n'avait pas voulu les

emmener avec lui, comme il le faisait souvent, sur deux petits chevaux de manège, mais ce matin il avait envie de sauter.

— Faites bien attention! lui dis-je.

Il sourit, tendre à la fois et raillant ma prudence. Quand je le revis, il était déjà dans le coma... Que s'était-il passé? Ses amis m'ont raconté qu'après avoir sauté une haie au tir aux pigeons la jument avait buté, et que Pierre, désarçonné du coup, avait été lancé, la tête en avant, contre un amas de grosses pierres que la négligence avait entassées là. Son chapeau ne l'avait même pas protégé, car il était tombé, dès que la bête avait buté... Maintenant Pierre n'avait plus que quelques heures à vivre, et il ne me reconnaissait pas, il ne me voyait pas, il ne m'entendait même pas. On l'avait étendu sur son lit, qui était très bas ; maman et papa étaient venus ; deux médecins aussi étaient accourus; rien de ce qui m'entourait n'existait. A genoux, devant lui, je tenais une de ses mains, je touchais son corps de mes bras misérables, je l'appelais par

son nom, je ne pouvais croire et cependant je savais que tout était fini. Et, cruauté de notre impuissance à diriger nous-mêmes les profonds mouvements de notre être, tandis que je me désespérais, ma mémoire, à laquelle je ne commandais plus, me présentait, à travers mes larmes, les plus chers paysages de Ringen, les paysages de mon enfance, paysages de mon amour, paysages de mon bonheur.

Une main se posa sur mon épaule, et la voix de mon père me dit :

% — Marthe, tes enfants sont là.

Je me relevai.

— Maman, maman, balbutièrent Suzanne et Paul.

Je les avais oubliés.

Eux pourtant devaient me rattacher à la vie.

J'avais ramené le corps de mon cher mari à Ringen, selon un désir qu'il avait souvent exprimé, et je restai là jusqu'en novembre.

Je serais morte, si je n'avais eu mes enfants : j'ai vécu non seulement pour eux, mais par eux.

Suzanne atteignait sa quinzième année.

Toute enfant, elle était toute ronde et n'endurait jamais, sans crier ou pleurer, que je la quitte; dès que je revenais, elle se blottissait contre ma poitrine avec une telle passion, qu'on ne l'enlevait de mes bras qu'en déchaînant une colère affreuse. C'était maintenant presque une jeune fille, très mince, un peu maigre même, mais aimant les sports, musclée, avec un corps de jeune garçon qui se passait

de corset. Son cou souple portait haute et fière la tête; ses cheveux, d'un blond doré à la fois et cendré, nattés et attachés en catogan sur la nuque, se relevaient à la chinoise, découvrant tout le front et s'harmonisant de la plus rare façon avec ses yeux noirs, vifs, au regard un peu dur. A la moindre contrariété, deux lignes volontaires se dessinaient au-dessus du nez, entre les sourcils. Elle était charmante, mais sans vanité, même sans coquetterie : elle regrettait, par exemple, que ses cheveux ne fussent pas coupés courts, car les instants que la femme de chambre consacrait à la coiffer Pexcédaient. Au reste toute contrainte l'irritait, et elle ne pouvait jamais cacher son irritation. Je me désolais de son air trop décidé, de son ton facilement tranchant, de son sourire un peu ironique. En vain la réprimandais-je : son désir de me plaire cédait à sa nature et souvent, à entendre une de ses réponses trop brusques ou une de ses affirmations trop catégoriques, je me figurais écouter une personne plus âgée que moi, et non ma fille.

Ce fut cette année-là que j'éprouvai combien peu me ressemblait Suzanne.

Jusqu'alors les traits propres de son caractère se confondaient pour moi avec les traits communs aux enfants. Dans ce long séjour à la campagne, dont notre deuil augmentait encore la solitude, il fallait vivre un peu de soi-même. Sans doute c'est beaucoup demander à une jeune fille de cet âge, et pour ma part, je n'ai jamais prisé les âmes qui nourrissent, comme on dit, une vie intérieure. Mais il était aisé de vivre de ce qui nous entourait : du moins, jugeant par moi-même, je le croyais : la nature nous offrait sa beauté, sa richesse, son calme, et sous les ciels changeants les changeants aspects de son visage, et tous ses souvenirs.

Je m'aperçus vite que Suzanne s'ennuyait. Quand elle avait fini de travailler avec son institutrice, elle ne savait où se prendre... rien ne l'attirait de ce qui m'avait naguère amusée ou ravie. Lorsque je lui montrai ma vieille barque, qui, à l'amarre sous des feuil-

lages et envahie par les mousses et les herbes, mourait lentement et que je lui racontai tout ce qu'elle avait porté de rêves, Suzanne sourit avec une compassion un peu dédaigneuse. En vain avions-nous depuis la naissance de ma fille passé tous les étés et la moitié de l'automne à Ringen : née à Paris, Suzanne demeurait une Parisienne. Son frère, qui se perfectionnait en Bavière dans la langue allemande, n'était plus là pour l'associer à ses jeux violents... Elle détestait coudre ou broder; elle ne s'intéressait pas au village, et, quoique très gentille avec les paysans quand elle les rencontrait, elle aurait très bien habité Ringen sans leur donner une pensée. Je laisse à deviner si elle méprisait la pêche aux écrevisses et la pêche aux grenouilles, distractions enfantines. Enfin elle n'avait pas d'imagination et la réalité lui apparaissait dans sa vérité nue : elle n'y ajoutait rien d'elle-même qui l'embellît ou seulement la transformât.

De là ce besoin du nouveau que je commençais à sentir en elle si fort, parce qu'on se

figure que le nouveau contient des sources abondantes d'émotion ou de plaisir. De là, aussi, cet éloignement à se mettre en peine pour de petits sujets quotidiens : on ne veut s'agiter que pour des sujets considérables. Une femme du village accourut un jour au château : ses enfants s'étaient grièvement brûlés, le médecin habitait à cinq kilomètres, elle venait me demander des remèdes. Je n'étais pas là; Suzanne partit avec elle. Quand je rejoignis ma fille chez la paysanne, Suzanne avait lavé les plaies à l'eau de chaux, elle les avait préservées du contact de l'air, elle avait agi enfin avec une science qui me déconcerta, et, loin d'être rebutée par la chair boursouflée et son odeur, avec une sorte de joie. Ce fut elle qui pansa les petits jusqu'à la guérison, si habile et si délicate que le docteur se débarrassait de tous ces soins sur elle. Cependant, si Suzanne traversait le village, elle n'avait pas l'idée d'échanger quelques mots avec les paysans sur les récoltes ou les vignes.

Il n'y a pas d'enfants brûlés tous les jours,

et Suzanne s'ennuyait. Je lui conseillai d'écrire son journal, et me proposai en exemple. Elle ne déguisa pas d'abord son étonnement :

— Eh quoi! elle relaterait chaque jour ses actions, ses pensées, ses impressions. Et pour qui ? pour elle ! Et pourquoi ? pour son plaisir ! . . . c'était donc un plaisir!...

Elle y consentit pour ne pas m'affliger. Oh! cela ne dura pas longtemps. J'ai conservé ce premier journal : il a tout juste cinq pages et il débute ainsi :

— Maman m'a conseillé d'écrire mon journal. J'obéis... Qu'est-ce que je vais bien écrire?...

On dirait d'un pensum que je lui inflige. De petites phrases courtes qui suent la lassitude :

— J'ai été à la messe, ce matin, à neuf heures... Nous avons déjeuné à midi... J'ai lu un roman anglais... Mademoiselle est tombée dans le parc et s'est donné une entorse...

Un soir, tandis que nous étions dans le salon, Suzanne se leva du fauteuil où elle lisait,

avec un air si désolé, que je lui demandai :

— Mais où vas-tu donc, ma petite, avec cette mine-là?

— Je vais, répondit-elle en faisant la moue, écrire mon journal.

— Mais, mon enfant, m'écriai-je, si ce journal n'est pour toi qu'un supplice, il ne faut pas le continuer... J'espérais que cela te divertirait... Je me suis trompée, voilà tout.

— Vraiment, dit-elle, toute réjouie, tu n'exiges pas que je le poursuive?

— Mais non.

— Ah ! tant mieux !

Elle était dans mes bras, contre mon cœur, reconnaissante d'un grand bonheur.

— Alors, lui dis-je, en souriant, et tout de même au fond de moi mélancolique, il ne t'amusait pas, ce journal?

Elle croisa ses mains et secoua la tête :

— Oh! non, maman.

Pourtant, plus tard, trois ans plus tard environ, Suzanne a acheté ce carnet en cuir jaune qui est là devant moi. Il note surtout des

heures de cours, de conférences, de jeux sportifs, des rendez -vous avec des amies le matin, pour faire du « footing » au Bois, — du footing! — ce que nous nommions simplement, nous, marcher — ou l'après-midi pour visiter une exposition, jouer au golf, prendre le thé chez Rumpel, chez Colombin, dans un Palace quelconque; enfin le carnet d'une jeune fille entre 1905 et 191 2, Parisienne et très occupée. Mais, de temps en temps, par quelques lignes d'une grande écriture régulière, le caractère de Suzanne se révèle plus longuement :

« ... Maman me racontait hier que, petite fille, elle appelait de tous ses vœux le jour où elle s'habillerait comme une dame; en attendant ce jour fortuné, elle attachait à sa robe, pour simuler une traîne, quand elle se trouvait seule, un morceau d'étoffe ou du papier... Voilà un désir qui me tourmente peu... je n'ai même ressenti aucune joie, quand la couturière a allongé mes robes.

« ... Notre génération ne sait pas mentir :

nous disons ce que nous pensons, et nous montrons ce que nous éprouvons, et ainsi nous affirmons notre caractère.

«... Le r'r janvier est un jour assommant ; il faut embrasser de vieux parents, oncles, tantes, cousines, être embrassée par eux, répondre à leurs questions. Sous prétexte qu'on ne les voit guère le reste de l'année, ils vous examinent, à l'égal d'une bête curieuse... Ils s'affligent de constater que je ne leur ressemble pas; maman les écoute, les approuve secrètement et s'afflige aussi.

« ... J'ai dîné hier à côté de mon cousin Raoul : il est stupide. Il se lamentait, parce qu'il avait tué son premier chevreuil ; quelle âme sensible! « Ah! disait-il, quand j'ai vu ce chevreuil arrêté tout près du sentier, le courage m'a manqué. — Mais tirez donc, monsieur, m'a dit le garde... J'ai pressé sur la gâchette, le coup est parti, le chevreuil est tombé, mais je n'étais pas fier, et je n'ai même pas avancé d'un pas pour regarder ma victime. » Il ne veut plus chasser... Après avoir

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tourné quelques compliments sur ma « toilette », il m'a demandé si, comme certaines jeunes filles qu'il rencontre dans le monde, je serais capable de faire une robe... Moi, qui ne sais même pas bien conduire une aiguille! J'ai dit cela très haut. On a ri, il y a eu aussi des « ah » stupéfaits, des « oh » révoltés, et maman m'a considérée sévèrement.

« — Suzanne, ma petite, on n'avoue pas ces choses-là.

« Mon oncle aussitôt a déploré l'éducation moderne : « Démon temps... de mon temps... » chacune de ces phrases débutait ainsi. De son temps les jeunes filles n'étaient que perfection : il exagère; aujourd'hui les jeunes filles ne sont que défauts : il exagère encore. Après dîner, on a dansé. Mon oncle a déploré les danses modernes : il a célébré la mazurka, la scottish, la valse à trois temps; son indignation commençait avec le boston, et se changeait en fureur avec le tango. J'ai dit que j'avais mal à la tête, afin de regagner ma chambre...

« ... A vingt ans, je demeure pour maman une petite fille. Pour maman, mon Dieu, je veux bien, car c'est de la tendresse... mais que les oncles et les tantes, et les vieilles dames, qui sont mes parentes éloignées, sans que je sache même à quel hypothétique degré, me traitent ainsi, non, je ne peux pas l'endurer... Ils parlent toujours de leur expérience... L'expérience, c'est le résultat de la vie; or, ils n'ont pas vécu; leurs années se sont écoulées dans de petites habitudes tranquilles, et ils ont toujours redouté de se pencher à la fenêtre pour regarder ce qui agitait la rue... J'ai bien plus d'expérience qu'eux... Et puis l'expérience, c'est en somme la peur; pour vivre — pour vivre fortement — il ne faut pas avoir d'expérience.

« ...J'aime le mouvement... Maman, pour me retenir à la maison, m'a arrangé un petit salon charmant, pour moi seule. J'ai essayé de m'y enfermer quelques heures, car je voudrais la contenter; au bout de quelques minutes je bâillais. Maintenant j'invite parfois mes amies

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à y prendre le thé, mais je préfère le prendre dehors, au milieu du bruit, des lumières et de la foule.

«... Mon peu d'inclination pour le mariage ébahit maman. J'ai vingt-deux ans : à cet âge, elle était mariée depuis un an, et elle juge qu'elle s'est mariée un peu tard. Pourquoi serais-je pressée de me marier? Je suis très heureuse, assez libre, sans soucis et sans responsabilités... Mariée, je pourrai, sans doute, faire des choses qui sont interdites à une jeune fille... les petits théâtres, les soupers, tous les livres... peuh! tout cela ne me tente pas follement. Mais j'aurais un compagnon qui, malgré toutes les belles promesses des fiançailles, ne tardera pas à vouloir m'imposer sa volonté. Or, s'il veut toujours commander, je me révolterai; si c'est moi qui commande toujours, je le mépriserai. Où trouver un mari intelligent sans pédantisme, mondain sans snobisme, de goûts sportifs... qui ne sera pas jaloux, qui aimera voyager, qui respectera ma liberté? Parmi les jeunes gens que je connais, je n'en

distingue pas un seul à qui je confierais mon bonheur : je discerne toujours leurs ridicules avant leurs qualités. Et pourquoi ne resteraisje pas vieille fille?.. Une vieille fille qui a de la fortune, aujourd'hui, c'est tout autre chose que les vieilles filles des vieux romans... Liberté absolue, point de maris pour les gêner, nulle préoccupation d'avenir, pas d'enfants pour leur créer des émotions, des peines. Elles vont où elles veulent, arrivent et partent quand elles veulent, aujourd'hui à Paris, demain à Rome, après-demain en Egypte, ensuite au Japon... Personne ne se moque plus d'elles : on les traite comme on traite les vieux garçons. Si je me faisais vieille fille.

«... Vivre, vivre, par tout ce qui est extérieur, tout ce qu'apporte le jour qui passe, différent de la veille, avec toutes les surprises du lendemain.

« ... Ce n'est pas la peine de vivre, si l'on ne vit pas intensément.

«... Mon amie Jeanne prétend que la vie

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est une fantaisie. Beaucoup de littérateurs, romanciers ou auteurs dramatiques, et d'artistes fréquentent le salon de sa mère : c'est le seul salon où j'ai plaisir d'aller, car je ne m'y ennuie jamais. Là on est intelligent, on est de son époque, on discute sur tout; rien ne résiste à la critique ; parfois même les discussions sont vives. Hier on y parlait d'un scandale qui agite le monde universitaire. Les femmes proclamaient le droit souverain de l'amour, les hommes le droit souverain au bonheur. L'épouse trahie n'éveillait aucune sympathie, car elle se bornait à être bonne épouse et bonne mère; sa rivale, au contraire, belle, célèbre, ne trouvait qu'excuses et approbations. Un seul homme, très jeune encore, a défendu le foyer, la famille, ridiculisé le droit à l'amour et le droit au bonheur : il n'a obtenu aucun succès. On le considérait même avec quelque pitié.

« ... Tante Laura se lamente, parce que ses confitures sont manquées ; en vain les a-t-elle faites elle-même, comme toutes les années.

Que ne les achète-t-elle chez Potin! elle s'épargnerait cette douleur. »

Les proverbes, qui expriment, dit-on, la sagesse des nations, ne sont pas toujours vrais. Tel père, tel fils, en voilà un auquel je ne crois plus. Moi, qui faisais encore mes confitures moi-même, j'aurais compris et plaint tante Laura.

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