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XI J

Suzanne avait, comme moi, naguère, une institutrice. Mais cette institutrice ne suffisait pas à son éducation : elle n'était guère qu'une répétitrice qui accompagnait ma fille aux cours. Ces cours n'étaient pas, ainsi qu'au temps de ma jeunesse, de braves cours familiaux où une vieille dame enseignait, maternellement, la littérature, l'histoire et un peu de sciences, — à moins que ce ne fût un vieux monsieur à cheveux blancs qui avait déjà seriné les mêmes choses à nos mamans. Le siècle avait marché : des hommes, professeurs notoires, faisaient à nos enfants, du haut d'une chaire, ainsi que dans une faculté, ce qu'on appelle pompeusement des conférences, et nos enfants, pareils à des étudiants, prenaient des notes. Nulle explication : un professeur parle,

les crayons des élèves courent sur le papier, le professeur cesse de parler, salue et s'en va. Mais c'était « chic » d'aller à ces cours...

J'étais stupéfaite aussi de tout ce qu'on leur apprenait, et que j'ignorais.

Il naissait et se développait chez Suzanne un individualisme qui m'inquiétait. L'individualisme aura été pour la France le grand fléau des vingt dernières années du dix-neuvième siècle et des toutes premières du vingtième. Les Français de mon époque avaient encore été élevés dans cette idée que l'intérêt de la nation dépasse infiniment l'intérêt de chaque individu, et que le second doit être, quand il le faut, sacrifié sans regret et sans hésitation au premier. Tout en n'étant qu'une femme, je me rends bien compte que, pour un pays qui se veut fort, c'est là un principe fondamental. Mais, après les années employées à préparer inutilement une revanche de 1870, les théoriciens de l'individualisme, étrangers pour la plupart, ont prêché que la vie individuelle possédait une valeur incomparable, et

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que seul le bonheur de l'individu importait : doctrines écoutées avec complaisance, parce qu'elles flattent les appétits et les passions et qu'elles autorisent chacun, sous couleur de philosophie, à se désintéresser de ses compatriotes et de sa patrie. Elles perçaient jusque dans les cours que suivait Suzanne, édulcorées, certes, mais enfin réelles. Sans doute, l'esprit de ma fille ne s'aventurait pas jusqu'aux extrêmes limites de ces théories, et la pauvre petite eût été consternée si on lui avait démontré où elles aboutissaient. Mais enfin j'étais effrayée de l'assurance que Suzanne avait en elle-même, en son intelligence, en son savoir. Elle admettait encore difficilement qu'on entravât un de ses désirs ou qu'elle dût se gêner pour quelqu'un; elle avait le goût naturel de l'indépendance. Oh! tout cela, gentiment, tendrement. Mais, enfin, je ne me reconnaissais pas en ma fille.

a 11 faut vivre sa vie. »

En feuilletant ce petit carnet de Suzanne,

voilà ce que je trouve encore. Il n'y a décrit sur toute la page que cette courte phrase. C'est bien peu, et pourtant c'est beaucoup. Que de pensées, que de désirs, que de résolutions sont contenus dans ces quelques mots ! Ce n'est pas seulement un caractère qu'ils expriment, mais toute une époque.

Cette phrase, je l'ai souvent entendu prononcer par de jeunes femmes, et toujours avec le même saisissement.

Elles parlaient d'une femme qui avait quitté son mari, abandonné ses enfants, et qui bientôt se remarierait. Elles la blâmaient un peu d'abord, puis elles haussaient les épaules :

— Après tout, disaient-elles, ne lui jetons pas la pierre : il faut vivre sa vie.

Elles parlaient d'un homme âgé, qui, père de grandes filles, menait une existence trop légère, si légère qu'il ne craignait pas de recevoir à sa table la dame de son cœur et d'en faire même l'amie de ses enfants. Elles le critiquaient, elles raillaient son ardeur de cinquan-

tenaire, puis, à demi riant, à demi sérieuses elles disaient :

— Après tout, il a raison; il faut vivre sa vie.

C'était la grande excuse, l'excuse contre quoi rien ne prévaut, l'excuse devant laquelle chacun doit s'incliner. La recherche du bonheur est le seul but des efforts, et, comme la recherche du bonheur n'est aujourd'hui que la recherche du plaisir, on discerne où cela conduit.

Un soir, où je m'étais laissée entraîner à souper dans un cabaret à la mode, on me désigna à la table voisine une jeune Américaine. Elle était fort jolie, et pouvait comptera peine vingt années. Les coudes sur la nappe, elle fumait une cigarette blonde ; de temps en temps elle tournait dans sa coupe de Champagne une sorte de spatule, dont le mouvement enlevait au vin son gaz. Elle était fiancée depuis deux ans, et, tandis que son futur mari restait aux Etats-Unis pour travailler, elle venait chaque été à Paris courir, en compagnie d'autres

jeunes gens, les théâtres, les concerts, les restaurants et les champs de course. Elle connaissait par leur nom toutes les demi-mondaines qui étaient là, et il s'en fallait de bien peu qu'elle ne leur adressât de petits signes amicaux. Je ne veux point avancer que nos jeunes filles françaises ressemblent à cette jeune fille américaine, mais je ne doute pas que la vue, et aussi la fréquentation fortuite de ces libres étrangères d'outre-mer, n'aient exercé sur elles une fâcheuse influence. Les vie\ix Français assuraient que la jeune fille était un être à part, ignorante, candide, et que son charme infini naissait justement de cette ignorance et de cette candeur. Fleur éclatante et fragile, ils la protégeaient contre tous les dangers du ciel et de la terre, ils l'entouraient de soins, ils la surveillaient, ils la cachaient et ils lui cachaient la réalité. Nos jeunes filles d'à présent ne veulent point de cette sollicitude. La pratique des sports, le vif sentiment qu'elles ont de leur personnalité, la comparaison des mœurs françaises et des autres, développent en elles le

besoin de ne plus être traitées selon des règles spéciales. Il est fini, le temps des petites filles à qui Ton donne la confiture en tartines.

Sans doute, certaines réformes me paraissent utiles, et, par exemple, j'estime très raisonnable qu'on inculque à nos jeunes filles les éléments du droit et des notions ménagères. Suzanne s'en allait trois fois par semaine aux environs de l'Etoile, dans une institution nommé le Home, où une maîtresse suédoise et diplômée lui enseignait cette science du ménage que Montaigne affirme quelque part la plus utile et honorable occupation d'une mère de famille. Autrefois, il est vrai, nous apprenions à la maison même tout ce qui concernait la tenue d'une maison : c'était, je crois, la vraie méthode, mais elle n'est plus en faveur. Après avoir confectionné un plat, ou drapé un rideau, ou recueilli quelques préceptes sur les bons maîtres et les bons serviteurs, Suzanne écoutait dans une salle voisine un jeune maître de conférence exposer à ses

auditrices la condition légale de la femme. Soit; depuis la mort de mon mari, j'ai souvent souffert de' mon ignorance juridique. Mais quelle nécessité de bourrer ces jeunes cerveaux de physique et de chimie ou de leur révéler les mystères de l'algèbre? et si la littérature est une chose excellente et agréable, quel besoin, pour être une honnête femme, bonne épouse, bonne mère et qui sache rendre plaisant son intérieur, de disserter avec subtilité sur les tragédies de Voltaire ou les romans de Mme de Staël? Quand je me plaignais d'une instruction si vainement étendue, Suzanne ne me dissimulait pas que j'étais une retardataire. Elle citait avec orgueil certaines de ses compagnes qui préparaient non seulement leur baccalauréat es lettres, mais encore leur baccalauréat es sciences, et qui manifestaient l'intention de passer plus tard tous les examens de droit ou de médecine.

Je me taisais, craignant trop d'avoir un jour une fille bachelière, ou peut-être interne des hôpitaux.

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Cependant il fallut bien suivre des cours d'anatomie.

Tout d'abord, la première fois que Suzanne m'en parla (elle atteignait sa dix-huitième année), je bondis. Des cours d'anatomie? comme un carabin ! pourquoi pas tout de suite la mener à un amphithéâtre de dissection? C'était moi-même offenser sa pudeur, détruire son innocence : je refusai net.

Un an s'écoula, et Suzanne recommença ses supplications : toutes ses amies suivaient les cours d'anatomie, car elles voulaient toutes appartenir à la Croix-Rouge... elle seule, très humiliée, ne les suivait pas... Et qu'imaginais-je donc qu'elle y apprendrait? rien que de très simple, de très naturel... Plusieurs de ses camarades ne dessinaient-elles pas à l'Académie Léon, d'après le nu, et tout tranquillement, en bonnes élèves appliquées? c'était cependant autre chose qu'un cours d'anatomie. Enfin, pressée par elle et ses amies, je consentis, prévoyant que cette concession ne serait pas la dernière.

Ce fut encore au Home (car on y trouvait tout, depuis le cours de cuisine jusqu'au cours de littérature) que je conduisis Suzanne. Aux murs de la salle pendaient des planches anatomiques, horribles, rouges, blanches et jaunes, ventres ouverts, poitrines écartelées, membres écorchés, crânes à nu; un lit de pansement s'allongeait dans un coin, et en face de ce lit un squelette articulé fléchissait sur les jambes. Mon cœur se soulevait de dégoût; Suzanne s'assit, écouta, prit des notes, attentive, bien mieux, captivée. Durant l'année, le professeur expliqua la structure et le fonctionnement du corps humain, le diagnostic, la marche des principales maladies et la manière de les traiter; un médecin montrait à tendre les différents bandages, enseignait les principes de l'antisepsie, à secourir un blessé, à aider un chirurgien. Suzanne ne manqua pas une leçon, elle était la meilleure élève, et elle subit avec un beau succès les épreuves du diplôme.

Le diplôme conquis, Suzanne ne voulut pas se contenter de le posséder : puisqu'elle avait

un diplôme, elle tenait à l'utiliser. Plusieurs de ses amies, déjà diplômées, fréquentaient chaque jour un dispensaire, situé près de l'Ecole militaire, sur l'avenue de la Motte- Picquet. Elle me prouva, par des arguments qui ne me convainquirent point, mais auxquels je cédai néanmoins, qu'elle ne devait pas se singulariser en dédaignant leur exemple.

De mon temps, nous nous bornions à faire la charité. Mot suspect aujourd'hui, car on prétend que faire la charité, c'est faire l'aumône. Or, l'aumône est trop souvent pour ceux qui la pratiquent un moyen facile de se débarrasser rapidement des devoirs que leur situation leur impose envers les malheureux. Il est convenu qu'une certaine fortune oblige à un certain chiffre d'aumônes : tant de revenus, tant d'aumônes. L'aumône payée, on est quitte envers la misère. Que de personnes non seulement sont en paix avec elles-mêmes, mais s'estiment et se louent, parce que dans la journée elles ont remis quelques sous aux pauvres! Cette dîme légère prélevée sur les biens permet, une

fois qu'elle est versée, de ne plus penser à ceux qui souffrent. L'aumône, d'une part, loin de supprimer la barrière qui sépare le pauvre du riche, la consacre et la solidifie, car elle laisse toujours sensibles l'écart des rangs, la hauteur souvent même inconsciente de celui qui donne et l'infériorité de celui qui reçoit : bien plus, elle les rend plus sensibles encore, car elle entraîne quelque humiliation pour celui qui en est l'objet. De l'autre, — et c'est là peut-être le grief le plus grand qu'on lui adresse, — l'aumône ne sert à rien ni de rien : vite épuisée, elle ne soulage qu'un instant, ou quelques heures, n'abolit pas la pauvreté, et l'entretient. Elle encourage même à la paresse : dans toutes les grandes villes, de nombreux individus, sûrs de recueillir toujours de droite et de gauche quelques pièces de monnaie, préfèrent mendier plutôt que travailler. La vraie charité chrétienne ne consiste pas dans l'exercice de l'aumône : elle est tout entière dans ces paroles du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. » S'aimer les uns les autres, c'est

ne plus croire qu'il y a dans la société des classes formées par les différences de naissance ou de ressources, mais croire que, si haut que le sort vous ait placé, on est le frère plus heureux de celui à qui le sort est cruel; s'aimer les uns les autres, c'est réaliser, aussi profondément qu'on le peut, la fraternité que Jésus prêchait.

Voilà ce qu'on dit; je ne disconviens pas qu'il n'y ait dans ces propos une âme de vérité. En tout cas, c'était ce que pensait Suzanne. Visiter les malheureux, les aider, les consoler, tout cela lui paraissait trop simple. Elle me citait souvent une jeune fille du monde qui, abandonnant sa famille, s'était installée dans un faubourg populaire et, vivant dans un atelier de menuiserie transformé en humble habitation, avait créé de nombreuses œuvres d'assistance maternelle et infantile, une école d'infirmerie, des logements hygiéniques à bon marché... Craignant que, si je contrariais trop ses desseins encore modestes, Suzanne, par esprit d'opposition indépen-

dante, ne résolût de l'imiter, j'acquiesçai à ce qu'elle prît le chemin du dispensaire... C'était la mode alors, parmi les jeunes femmes et les jeunes filles de la société, que d'aller, comme elles disaient, vers le peuple, et les maîtresses de maison offraient dans leurs salons, au lieu de musique, de chant et de danse, une conférence sur l'action sociale que suivait d'ailleurs toujours un excellent goûter.

... C'est un matin de juillet. La salle d'attente du dispensaire est pleine de petites filles que leurs mères ou leurs grandes sœurs accompagnent. Une pièce sert aux consultations; à côté une grande salle de pansements, un vestiaire et une salle d'orthopédie. Dans la salle de consultation plusieurs jeunes filles, revêtues de la blouse blanche des infirmières, entourent un médecin. Le médecin demande les nouvelles. Quelques minutes s'écoulent.

— Eh bien! dit-il, nous pouvons commencer. On ouvre la porte de la salle d'attente.

Une petite fille entre, un médecin l'examine :

— Oh ! oh ! il faudra couper ces cheveux

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avant de l'envoyer dans la colonie de vacances.

Suzanne se penche et aperçoit sur la nuque ce qui détermine l'exclamation du docteur. La petite fille s'éloigne. Une autre se présente, puis une autre, il en vient cinq, dix, quinze... Ce sont les petites filles des écoles du quartier qui doivent se rendre dans les colonies de vacances et qu'on examine auparavant, pour savoir si elles n'ont rien de contagieux. Que de misères se déroulent ainsi sous les yeux des jeunes infirmières, les unes héréditaires, les autres simplement produites par le manque de soins ! Deux petites filles, deux sœurs, se déshabillent, elles ont d'extraordinaires déviations de la colonne vertébrale... Le médecin n'est plus que médecin, et il s'écrie :

— Oh ! que cela est curieux ! Que cela est intéressant !

Et il se renseigne.

Les deux petites répondent et sourient tristement. Combien de fois déjà ont-elles éveillé par leur infirmité la même curiosité !...

Cependant la succession des petites filles

s'arrête. Un gamin arrive, ses deux mains sont brûlées; après Pexamen du médecin, une jeune fille lui fait, dans la salle voisine, le pansement ordonné. Puis c'est un garçon de café, un grand garçon aux yeux troubles et hardis, qui rit au milieu de ces jeunes filles. Une maladie de peau lui ronge les deux mains, et, en les montrant, il plaisante avec des allusions gaillardes, des clignements d'yeux, et il offre de payer l'apéritif aux infirmières et au docteur, quand il sera guéri. Nul étonnement chez Suzanne, nulle révolte : chaque jour elle en entend et en voit bien d'autres : ou plutôt, elle n'entend pas, elle ne voit pas, elle ne voit que les deux mains rongées qu'il faut soigner. Et l'homme, soudain gêné, se tait.

Un petit garçon le remplace. Sa mère, qui le conduit, expose le motif de sa visite. Ce garçon a quatorze ans, il est aussi enfant qu'à six, et elle l'avoue sans euphémisme, il est complètement abruti. Il a toujours envie de dormir. Asseyez-le sur une chaise en pleine fête des Invalides, quand ronflent les orgues

des manèges, quand retentissent les cuivres des parades, quand rugissent les fauves des ménageries : il s'endort aussitôt, et rien ne pourra l'empêcher de s'endormir. De plus, ses pieds enflent de la cheville au genou. Médecin et infirmières interrogent la mère...

— Quels sont les ascendants de ce garçon?.. Son père vit-il encore ?

— Il est mort, répond d'une voix sourde la femme.

• — Y a-t-il longtemps? De quoi est-il mort? Elle se dérobe, elle ne sait pas.

— Il est mort à l'hôpital, dit-elle enfin, dans une espèce de folie, la bave à la bouche...

— Ah! oui, le delirium tremens.

Et tout s'explique...

— Mademoiselle Desaulmin, dit le docteur, vous voudrez bien vous charger de cet enfant.

Je regardais, j'écoutais; les sentiments les plus divers se partageaient mon âme.

Cette promiscuité, cette révélation des misères humaines, la familiarité de certains malades ou leur impudeur m'offensaient et comme

femme et comme mère... C'étaient des jeunes filles, qui voyaient cela, qui entendaient cela, et ma fille se trouvait parmi ces jeunes filles! Et je me rappelais ma jeunesse, alors qu'on s'interdisait de raconter devant moi des histoires qu'on ne jugeait pas convenables et qui n'étaient pas bien terribles, alors qu'on évitait de prononcer jusqu'aux moindres mots qui auraient pu me jeter quelque lumière sur la laideur du monde... Je me rappelais les « Marthe, j'ai dû oublier mon mouchoir dans ma chambre », ou les « va jouer dans le parc, ma petite », ou les « si tu allais étudier ta musique », que maman me lançait de son air le plus naturel, quand elle désirait causer avec une amie de choses que je ne devais pas entendre. Je me rappelais ses mouvements d'yeux et de lèvres, si par hasard mon oncle Gonneville, oubliant ma présence, commençait une anecdote un peu légère... On nous entourait d'ignorance. A notre mari de nous apprendre plus tard la vie dans la mesure où il le jugerait bon. Nous n'étions élevées que pour le

mariage... une jeune fille se préparait au mariage comme un garçon à l'Ecole polytechnique ou à Saint-Cyr. Incomparable charme de Pinnocence! Cependant la vie est là, qui n'est pas innocente. Et j'admirais ces jeunes filles qui connaissaient les détresses physiques et morales , non pas même de leurs égales, compagnes de fortune, de jeux et de leçons, mais surtout des plus malheureux de leurs semblables, passants et enfants de la rue, et qui n'en ressentaient ni effroi, ni dégoût, mais au contraire, souriantes, vives, s'empressaient à des soins intelligents. Je les admirais encore, parce que je ne surprenais chez elles nul désir d'étonner; il y avait de la joie dans leur activité sérieuse : certes elles ne se livraient pas à un amusement, mais elles remplissaient un devoir avec une belle humeur... Sans doute il était préférable de posséder sur la vie de si larges clartés : que d'erreurs prévenues, quelles dures expériences conjurées, que de désillusions impossibles, quelle sûreté dans la conduite de son existence ! Pourtant il demeu-

rait en moi une sourde protestation, fruit de ma première éducation, de mes préjugés, de mon âge...

— Ma petite maman, me dit Suzanne, à voix basse, tu sais, le docteur n'aime pas beaucoup que les mères des infirmières viennent ici... et surtout qu'elles s'y attardent.

Et docile, je m'éloignai.

Aujourd'hui les mères quittent la place devant leurs filles.

Le temps n'est plus de ces femmes qui vivaient dans leur maison, absorbées par les soins que nécessitent la direction d'un ménage et l'éducation des enfants. Celles de nos filles qui auront encore vu un peu vivre leurs grand'mères auront connu les dernières. Vives, spirituelles, elles ne détestaient ni la toilette, ni les plaisirs, et cependant elles s'intéressaient à la grande lessive annuelle, aux confitures de juillet, au raccommodage du linge, surveillaient les études de leurs petits garçons et de leurs petites filles, et inscrivaient, au jour le jour, sur le livre de maison les dépenses et les événements. Elles ne vivaient que pour les leurs, et il ne leur semblait pas qu'il y eût une vie plus aimable que la vie de famille. Sans doute elles avaient des relations, mais

ces relations ne leur dérobaient que les heures dues à la politesse et à Pamitié. Embellir leur intérieur et y rendre Pexistence commode à ceux qui Phabitaient, administrer au mieux de l'intérêt commun la fortune, et transmettre aux enfants les agréables vertus qu'elles avaien héritées, c'était toute leur ambition. Elles Savaient pas fait ce qu'on appelle de bonnes études, elles n'étaient ni des féministes, ni des intellectuelles, elles possédaient une certaine instruction, voilà tout; mais elles avaient toujours su écouter, regarder, et leur intelligence naturelle, leur bon sens spontané, leur tact instinctif valaient mieux que tous les brevets et tous les diplômes.

Et elles vivaient beaucoup chez elles. Aujourd'hui, les femmes vivent toutes au dehors, et tout leur est prétexte à s'enfuir de la maison... leur prison.

Celles qui ne sont que frivoles courent les thés. Le grill-room, noble conquête du vingtième siècle! Les femmes vont au grill-room, comme les hommes au café. Rien n'est plus

amusant d'ailleurs qu'un grill-room, vers cinq heures de l'après-midi. De beaux équipages et de beaux autos rangés contre le trottoir; de gros cochers qui se raidissent en de graves attitudes, et de farauds chauffeurs prenant leurs aises, et toutes les minutes presque, une voiture qui arrive, tourne, s'arrête, la portière qui s'ouvre; et une jeune femme qui descend jolie et joliment habillée, à moins que ce ne soit une vieille horreur fardée, enfarinée, maquillée et minaudière. La salle est pleine de bruits, de rires et de voix. Les lumières brillent, des violons soupirent, de petites bonnes ou de glabres garçons apportent avec empressement sur les larges plateaux la théière, les tasses, le pot à lait, le sucrier, les toasts rôtis et beurrés selon les règles. Il y a les plus ravissants chapeaux sur les cheveux les mieux oxygénés, les plus lourdes fourrures sur les épaules les plus frêles, les sourires les plus conventionnels sur les lèvres les mieux teintées de pommade rosa. Ce sont des amies qui s'offrent à goûter et qui causent de leurs

petites affaires ; ce sont des Anglaises qui viennent là uniquement pour boire à l'heure traditionnelle la boisson nationale; c'est une petite femme, assise à une table, toute seule, qui semble bien occupée à savourer sa moffine et qui, tout à l'heure, affectera une mine très étonnée quand un jeune homme, avec lequel elle a du reste un rendez-vous, s'avancera, et la saluera, tout comme s'il la rencontrait par le plus curieux des hasards...

Celles qui ne sont pas que frivoles et qui ambitionnent aussi une certaine réputation d'intelligence se ruent aux conférences. Conférence par-ci, conférence par-là, que de raisons pour ne pas demeurer chez soi! Puisqu'une femme moderne doit toujours perfectionner son instruction, quel meilleur moyen pour y réussir que de courir les conférences? Ici on lui parle de Racine; là on lui parle de Gogol, ailleurs on lui présente la danse à travers les âges, et plus loin Thaïs, la célèbre courtisane, dans ses habits de morte et momifiée. Paris n'est qu'une infinité de salles où conférencient

de jeunes hommes, des hommes mûrs, des vieillards. En une seule semaine, bien mieux en une seule journée, on a la facilité de comprendre la tragédie classique, de pénétrer les mystères de la littérature russe, de caresser son regard à d'esthétiques spectacles, et de sonder la vanité de toutes choses, devant le cadavre embaumé de celle qui fit perdre la tête aux débauchés, aux philosophes et aux ascètes.

Une jeune femme qui assiste aux principales conférences de Paris, quel puits de science, si elle gardait un peu de ce qu'elle entend ! mais elle y trouve surtout une occasion de briller. Quand, la conférence terminée, elle se précipite au jour d'une amie, elle détient un admirable sujet de conversation : la conférence, le conférencier, le public; et si quelque' visiteuse avoue ne point fréquenter ces causeries littéraires, elle se lamente sur une si prodigieuse infortune...

J'avais suivi, assise sur l'estrade, avec Suzanne, les conférences de M. Jules Lemaître

sur Racine. Il y avait dans la salle, juste en face de moi, au troisième rang, une jeune femme. La première fois, je constatai seulement quelle était élégante et jolie. Je remarquai la seconde fois qu'elle n'avait pas le même chapeau; la troisième fois, j'observai qu'elle arborait encore un autre chapeau. Dès lors, elle piqua ma curiosité. J'attendais son arrivée avec impatience. Elle entrait toujours un peu en retard, elle dérangeait beaucoup de personnes, forçait le conférencier à s'interrompre, mais elle exhibait toujours un chapeau neuf. Ainsi, M. Jules Lemaître lui coûta dix chapeaux, puisqu'il fit dix leçons, mais ces chapeaux causèrent sensation : elle avait créé le chapeau-conférence. Faut-il croire qu'elle se rendait à la salle du boulevard Saint-Germain, parce qu'elle aimait Racine? Que Racine, pour une femme, est peu de chose, en comparaison d'un chapeau !

Nous assistions donc, Suzanne et moi, comme tout le monde, à beaucoup de conférences, et nous allions aussi à la Sorbonne et

au Collège de France. Il y a chaque hiver au quartier latin un professeur dont la renommée passe les ponts et pénètre jusque chez les mondains. Les autres parlent devant quelques étudiants ou devant des banquettes vides; lui, de sa chaire, peut contempler, emplissant la salle , le Tout-Paris des snobs , femmes chargées de fourrures, clubmen , cotillon neurs, tous amateurs de beau langage, sorte de précieux ridicules qui par avance font occuper leur place par les valets de pied, laissent avec de pieux efforts entrer les mots dans leurs oreilles, et se répandent ensuite dans les salons en chantant hosanna. Dans ma jeunesse, c'était Caro; puis c'avait été Larroumet, Brunetière... Maintenant c'était un philosophe, M. Bergson.

Je n'ai jamais eu de goût pour la philosophie : le propre de la philosophie ne seraitil pas d'exprimer en termes obscurs des choses très simples? Elle déclare, par exemple, avec solennité, et comme une trouvaille rare, que l'existence dont nous sommes le plus assurés,

c'est la nôtre : je m'en doutais. Les femmes, qui sont toute sensibilité, ne peuvent rien entendre à la métaphysique, qui n'est, peutêtre, qu'une suite d'acrobaties spéculatives, capables d'intéresser un petit nombre d'initiés... Je donne mon avis pour ce qu'il vaut... avec humilité... Or jeunes filles et jeunes femmes, contemporaines de Suzanne ou un peu plus âgées, célébraient sur le mode lyrique ce philosophe et sa philosophie. Lisaient-elles ses livres et écoutaient-elles sa parole avec intelligence? je commets à d'autres le soin d'élucider ce point.

En tout cas, disaient-elles, les jeunes gens de vingt à trente ans étaient tout pénétrés de sa doctrine. M. Bergson leur avait prouvé la faiblesse de la doctrine universitaire qui s'imagine faussement n'exister d'autre sorte de connaissance que la connaissance scientifique, et, en opposant à l'intelligence qui explique les seuls phénomènes l'intuition qui comprend la vie même, il leur avait montré l'erreur grossière du matérialisme officiel;

enfin en les délivrant du préjugé rationaliste, il leur avait rendu les exaltantes beautés de Pidéalisme : le cœur de ces jeunes hommes battait pour lui d'une frémissante gratitude. Elles disaient encore que les théoriciens syndicalistes, ardemment hostiles d'une part aux intellectuels gonflés de scientifisme et de l'autre fervents panégyristes des producteurs manuels, se réclamaient de ses idées et de sa méthode, comme d'ailleurs, dans un domaine différent, les poètes symbolistes et les peintres néo-impressionnistes. A une époque où il n'y a plus que des professeurs de philosophie, bornés à étudier l'histoire des systèmes antérieurs, lui seul était un philosophe, bien plus le seul philosophe de premier ordre qu'aient eu la France depuis Descartes et l'Europe depuis Kant. Elles ajoutaient que ce philosophe se doublait d'un artiste, par la subtilité de ses analyses, parla séduction de sa pensée, par son aisance à exprimer clairement ce qu'il y a de plus mystérieux dans la conscience. Enfin la fortune lui accordait ce suprême hon-

neur d'être suspect à la Sorbonne, qui, elle, s'obstine à idolâtrer la science desséchante des fiches, des documents et des conjectures... S'il professait au Collège de France, c'est qu'on ne pouvait pas décemment lui refuser une chaire, mais, en le reléguant dans la vieille maison, on indiquait bien que son enseignement n'avait pas reçu l'estampille officielle et que les étudiants auraient tort de s'en trop nourrir...

Voilà ce que j'ai retenu (si ma mémoire peu habituée à ces entretiens ne se trompe pas) de tant de conversations entendues à des dîners, à des goûters, à des soirées, car on rencontrait toujours, dans n'importe quel salon, un thuriféraire du dieu. De charmantes Françaises, qui semblaient au premier abord ne se soucier que de toilettes, de visites, de théâtres, vous disaient le plus sérieusement : « Hier, j'ai suivi, comme d'habitude, le cours de M. Bergson » et en discutaient... pas trop mal... Celles même qui ne s'étaient pas risquées jusqu'à la rue des Écoles et qui n'avaient entr'ouvert

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aucun des livres du professeur, murmuraient d'un air compétent, si quelqu'un citait son nom : « Ah! oui... Bergson... » Quelle immense réputation représentaient ces trois mots, prononcés par de telles lèvres, dans ce milieu, pour un philosophe, homme généralement admiré par une dizaine de disciples, mais ignoré de la foule ! Si l'on confessait qu'on n'avait jamais assisté à un de ses cours, on ne le confessait pas une seconde fois, tant on avait éveillé, à la première, d'étonnement et peut-être de pitié.

Suzanne souhaitait entendre une fois au moins M. Bergson. Je pris donc avec elle le chemin du quartier latin.

Habitant la rive droite, j'adore la rive gauche : là vraiment est Paris, le vieux Paris du pouvoir royal, des écoles, des églises, le vieux Paris autour duquel s'est faite la France, le cœur même de la patrie. Le Paris des riches n'est qu'un amas de maisons confortables, un agencement de rues bien aérées, propres à contenter les étrangers qui veulent électri-

cité, ascenseur, chauffage central, téléphone, théâtrophone, mais point de souvenirs. Tout, au contraire, de ce côté de l'eau, revêt un air calme, simple, honnête. Dans ce jardin du Luxembourg, par exemple, si différent du parc Monceau, nulle recherche d'élégance britannique : Part français y triomphe; même chez ceux qui le fréquentent, nul souci de parader. Bien plus grand que le parc Monceau, il a la digne coquetterie de continuer à porter ce beau et vieux nom de jardin. Ses habitués y viennent réellement pour voir du ciel , des arbres et des fleurs , se reposer, rêver. Ce ne sont ni de magnifiques nourrices, ni des gouvernantes anglaises qui y conduisent les enfants, mais les mamans mêmes. Tout en surveillant leurs petits garçons et petites filles qui jouent, elles cousent, reprisent, bavardent, et ne s'offensent point que les étudiants, en face d'elles, causent tendrement avec leurs légères amies... Des professeurs, sortant du lycée, s'attardent quelques minutes, avant de regagner leur demeure, et de jeunes hommes

pauvres, tout seuls avec leurs songeries, passent, cherchant un coin solitaire pour lire ou espérer. C'est la province à la fois et c'est Paris.

J'avais voulu traverser le Luxembourg, mais nous le traversâmes trop lentement. C'était une de ces journées grises de janvier que j'aime tant, où le ciel bas, chargé d'humidité, enveloppe, en les éloignant un peu, arbres et maisons d'une vapeur bleuâtre et encore transparente. Je n'ajoutais pas foi d'ailleurs aux amis bienveillants qui nous conseillaient, si nous souhaitions être assises, d'arriver au Collège de France deux heures avant l'ouverture du cours... Nous arrivâmes, tranquillement, une demi-heure auparavant... Non seulement une aiguille jetée en l'air dans l'amphithéâtre n'aurait pas dans sa chute touché le plancher, mais les auditeurs s'écrasaient à la porte et encombraient le couloir, d'où, s'ils ne pouvaient rien distinguer, ils pouvaient au moins entendre la voix de M. Bergson. En vain Suzanne cherchait-elle à se glisser dans

la foule : il lui fut impossible d'avancer. L'appariteur se montra incorruptible, parce que même corrompu il n'aurait pu nous être d'aucun secours. Elle maugréant, moi amusée, nous partîmes.

Le lendemain, comme il y avait cours encore, et à quatre heures, Suzanne me contraignit d'arriver à deux heures battant. Cinq ou six auditeurs occupaient déjà leur place. Nous avions chacune emporté un livre pour tuer le temps. A quoi bon? Je laissais Suzanne lire le sien, quelle avait acheté le matin même et qui était X Éthique de Spinoza, sujet du cours, et auquel assurément elle ne comprenait rien. Moi, je regardais.

Les auditeurs ne cessaient de se succéder : de vieux messieurs décorés, à barbe blanche, et très corrects, et aussi, tout simplement, de bons vieux, pas très propres, qui venaient là sans doute pour dormir ou se chauffer ou attendre que la pluie ne tombât plus; de timides institutrices, de vieilles dames drôlement attifées et qu'on s'étonnait de ne point voir serrer

sous leur bras un roquet blanc. Enfin des étrangers. Certes ceux-là constituaient les deux tiers du public. Beaucoup de femmes, des étudiantes russes et polonaises pour la plupart, d'odeur forte, le cou et les bras nus, les cheveux dépeignés et pendants sur les joues, coiffées de chapeaux assez pareils à des bonnets cosaques qu'elles enlevaient et tenaient droit sur leurs genoux, s'interpellant dans leur langue, d'un banc à l'autre, bruyantes, envahissantes... chez elles. Des Anglais silencieux qui étudiaient un vocabulaire de conversation : « Donnez-moi le menu du déjeuner... Faites enregistrer mes bagages... J'ai tué le moineau du concierge... » De jeunes Slaves maigres aux luisants cheveux noirs, de jeunes Allemands, la joue coupée d'une cicatrice, porteurs de lunettes, et le crâne roux; des Turcs, des Roumains... Tout vraiment, l'accent, le costume, les manières manifestaient trop dans cette salle l'étranger et, malgré moi, je ressentais de la gêne, même une sorte d'hostilité. Cependant, Suzanne, qui avait fermé son

Ethique, reconnaissait quelques amies, jeunes femmes amenées là, par curiosité, ou jeunes filles, sérieusement enthousiastes, qui tiraient de leur manchon leurs cahiers de notes et leurs crayons et attachaient déjà leurs yeux sur la chaire vide, mais qui était sa chaire; deux académiciens; un célibataire charmant, que son esprit boule vardier faisait inviter partout à dîner et qui, ouvrant une grosse serviette noire, y puisait des papiers, des livres, un stylographe, tout un attirail de travailleur.

Quatre heures allaient sonner ; la pluie cinglait les vitres, l'électricité brûlait mal, on étouffait. Soudain il y eut un frémissement, puis des applaudissements discrets, puis un vaste silence : la chaire contenait M. Bergson.

Je confesse que j'étais pour lui dans une disposition peu favorable, car d'une part je n'aime point qu'un professeur recueille près des mondains un tapageur succès , et de l'autre je m'irritais de ce que tant d'étrangers se pressassent à son cours : j'ai en politique des idées très solides, mais très étroites; je

déteste les étrangers chez nous. Enfin, j'estimais ridicule que nous fussions là toutes deux, Suzanne et moi, qui n'entendions rien à la philosophie. Les leçons de droit, d'anatomie, l'enseignement ménager, la pratique du dispensaire, mon Dieu, à la rigueur, j'admettais tout cela, parce que j'en discernais l'utilité. Mais quelle nécessité — je ne dis pas pour moi, car moi je ne comptais pas, mais pour Suzanne — d'écouter un cours sur Spinoza, et quel profit même? Qu'importe Spinoza à des jeunes filles!

M. Bergson cependant se penchait et s'inquiétait des fenêtres de droite qui étaient fermées, alors qu'on avait convenu de les entr'ouvrir; il s'en inquiétait si vivement, qu'il restait debout, jusqu'à ce qu'on eût accédé à son désir, occupé de la corde qu'on tirait, et du vasistas rabattu. Enfin il s'asseyait et commençait à parler. Je regardai autour de moi d'abord ; un silence passionné , des crayons et des plumes courant fiévreusement sur le papier, des yeux fascinés, des visages, comme

celui de Suzanne, crispés de contention. Ah! oui, j'étais d'une autre époque. Je le regardai ensuite. Il y avait dans ce corps mince, frêle, sur cette figure très fine, même émaciée, une sorte de spiritualité... il y avait aussi de l'ironie sur sa bouche. Sa voix, qui traînait sur les finales, était lente, simple et précise, avec une douceur que parfois coupait une rapide brusquerie. Tout -à coup pour une idée effleurée, ou un mot répété, une vue large et pleine de poésie. Je ne m'aperçus pas tout de suite que cette parole claire me séduisait : je subissais le charme, sans m'en douter, non pas le charme de Spinoza, qui m'était complètement indifférent, mais le charme de son commentateur... Suzanne au contraire confondait dans son enthousiasme Spinoza et M. Bergson... Tout l'hiver elle lut l'un et l'autre. Je n'oserais pas lui demander s'il lui en est demeuré quelque chose.

J'espérais que Ringen serait pour Suzanne le paradis comme il Pavait été pour moi; j'espérais que Ringen lui donnerait, comme à moi, l'amour du repos bienfaisant, des mœurs simples, des bois, des prés, des champs, de la nature.

Hélas! le parc de Ringen, qui me semblait si grand, lui sembla trop petit; la rivière, qui me semblait un fleuve, lui sembla un ruisseau; ma pauvre barque, qui me semblait la nef des contes de fée, lui sembla un bachot ridicule. Toute seule à Ringen, elle ne savait pas y remplir son cœur, étant déjà de ces femmes modernes qui ne trouvent point le bonheur en elles-mêmes et qui le cherchent toujours au dehors et très loin. Suzanne ne comprenait pas qu'on pût se confiner dans les

limites étroites de Ringen, du parc et du village. Il lui fallait l'espace.

Tout d'abord, elle me supplia si bien et s'entêta si fort que je me débarrassai de mes chevaux pour acheter une automobile. Mon pauvre mari, qui aimait beaucoup les chevaux, se plaisait, quand nous habitions Ringen, le matin à monter, et presque chaque après-midi à conduire un phaéton. Il ne restait plus maintenant que trois chevaux dans l'écurie : deux, d'un bel âge déjà, ne servaient guère qu'à tirer un coupé ou une victoria pour de courtes promenades; on utilisait le troisième, plus jeune, pour la leçon d'équitation que donnait à mon fils un villageois, ancien dragon français, qui pris de nostalgie, une fois son service terminé, avait regagné le pays; solide comme un chêne, ce brave homme conservait, à quarante-huit ans, la légèreté de sa jeunesse et enfourchait à cru les chevaux les plus durs de la ferme.

Je gardai ce dernier cheval. Quant aux autres, dans la crainte que, vendus, ils ne

fussent ou maltraités ou astreints à des besognes trop pénibles, je les fis abattre. Je vendis le coupé, et la victoria, couverte d'une bâche, fut isolée dans un coin de la remise, derrière la limousine énorme, vernie, astiquée, toute reluisante. Le cocher, promu chauffeur, ne tirait de ce nouveau titre aucune vanité : au contraire. Entré chez nous en 1868, à quinze ans, il ne s'était toute sa vie occupé que de chevaux. « Ça ne vit pas, Madame, cette machine-là! » disait-il avec mépris quand je lui demandai s'il s'accoutumait à ses fonctions. Au bout d'un mois il abandonna le volant, sa pelisse et nous-mêmes pour se réfugier dans un château de la Haute-Alsace où une vieille demoiselle s'obstinait à considérer l'automobile comme une invention diabolique. Vieux chevaux, vieilles voitures, vieux serviteurs, la limousine chassait tout le passé.

Dès lors commencèrent à travers l'Alsace de grandes randonnées. On renouait, de Wissembourg à Bâle, des relations avec les châtelains, on allait goûter à trente kilomètres, dîner

à soixante, on revenait dans la nuit. Et sans doute cela m'a permis de ne pas connaître de PAlsace que mon village de Ringen. Mais nous marchions à cinquante ou soixante à l'heure; la nature filait à notre droite et à notre gauche, pareille à un film de cinématographe : est-ce bien là connaître un pays? et ne connaissais-je pas mieux l'Alsace en ne connaissant que Ringen, tous ses habitants, tous ses arbres, tous ses prés?

L'automobile achetée, il fallut, à un bout du parc, installer un tennis : concevait-on une maison de campagne sans tennis? Le tennis installé, il fallut plus tard convertir un grand champ accidenté en terrain de golf : concevaiton une maison de campagne sans golf? Je m'étonne, quand régna la mode du skating-rooling, qu'on n'ait pas transformé une grange en piste pour patins à roulettes.

Enfin, lorsque mon fils atteignit sa dix-huitième année, il réorganisa, sur les conseils de mon frère, célibataire endurci et ardent chasseur, les chasses qui étaient complètement

négligées depuis la mort de son père. Dans mon enfance, et même, tant que mon mari vivait, on chassait sans apparat. Ce fut désormais compliqué, minutieux, presque solennel : invitations par séries, grand déjeuner vers dix heures, départ en automobiles et dans un o:dre hiérarchique, places de tir, rabatteurs, gardes, rien ne manquait de ce qui devait, à mes yeux, changer ce plaisir en corvée. Suzanne, un petit feutre à plume sur la tête, chaussée de gros souliers ferrés sur lesquels tombait sa jupe courte, abattait, le mieux du monde, sans la moindre hésitation compatissante, lapins, faisans, perdreaux et brocarts.

Nous n'étions plus seuls. Dès le début de septembre arrivaient des amis, les femmes avec leur femme de chambre, les hommes avec leur valet de chambre, quelques-uns avec leur automobile et le chauffeur. Il fallut agrandir la maison trop petite et construire une aile sur la droite. Je ne vis pas, sans en avoir le cœur serré, se modifier ainsi cette pauvre maison qui n'avait pas bougé depuis le dix-septième siècle

et qui avait renfermé, dans sa simplicité, tant de bonheur.

Des modifications intérieures suivirent cette modification de la façade. Nous nous contentions jusqu'alors, pour nous éclairer, de lampes à pétrole, qui avaient remplacé les lampes à huile. Si on les allumait mal, si on ne les surveillait pas, elles fumaient et les domestiques, bien différents des anciens serviteurs, se plaignaient de la besogne salissante que leur occasionnaient le nettoyage et la préparation de ces lampes. Suzanne et son frère raillaient cet éclairage suranné. On installa donc l'électricité. Si j'avais écouté mes enfants, j'aurais établi le chauffage central. Mais là je tins bon : pour rien au monde je ne me serais séparée de mes poêles en faïence peinte. Plusieurs générations, après tout, s'en étaient parfaitement trouvées. Comme l'administration avait pourvu le village du téléphone, un fil rattacha la maison au bureau. Alors nous ne fûmes plus du tout chez nous. De tous les environs et même de très loin, de Wissembourg aussi bien que de

2io LES DEUX CAHIERS

Mulhouse, des amis, qui ne savaient comment tuer leur journée, nous téléphonaient le matin : « Pouvaient-ils dans Paprès-midi venir goûter? »

— Invite-les à déjeuner, disait presque toujours Suzanne.

Et je les invitais, car je ne cessais pas d'être faible.

Ils arrivaient dans leurs doubles phaétons, au son des trompes ou à l'aigre musique des sirènes, couverts de gros manteaux et poussiéreux, les hommes coiffés de casquettes et les yeux protégés par des lunettes épaisses, les femmes le visage enveloppé de voiles, la tête parfois entourée d'une sorte de casque à oreillettes, tous assez pareils vraiment à des barbares; les mamans, plus sages, à l'abri du vent, de la poussière et du soleiï au fond d'une limousine... Tout le village se précipitait sur la rue. Ils sautaient à bas des voitures, et proclamaient avec un orgueil de jeunes fous l'allure vertigineuse à laquelle ils avaient n>arché... Les grands manteaux et lçs voiles

tombaient, et d'élégants jeunes gens apparaissaient, souliers jaunes, pantalons retroussés sur chaussettes de couleur, gilets de fantaisie, vestons de flanelle, robes étroites et légères, bas de soie, petits souliers de drap ou de velours, tout ce que la mode la plus savante inventait pour les jeunes hommes et les jeunes filles. Et c'était charmant, autour de la table, ou sur la terrasse, ou dans le parc, ces robes fragiles, ces béguins de paille ou de soie, ces souliers perchés sur de hauts talons, ces visages roses, ces jeunes cheveux blonds ou bruns, mais je me figurais que je passais l'été à Trouville, à Dinard ou à Cabourg. Tout à l'heure on jouerait au tennis ou au golf; la mer devait par là quelque part rouler des vagues; on irait au casino ce soir. En attendant ils racontaient les mêmes potins que racontaient, à la même heure, sur des plages, ou en des stations thermales, d'autres jeunes gens tout semblables à eux.

— Ah! Madame, se plaignait souvent en joignant les mains, la Griffon- Mayer, déjà

toute blanche , mais qui ne se voûtait pas encore, quel changement ! Si Madame votre pauvre mère pouvait ressusciter, qu'est-ce qu'elle dirait!

Parfois, les amies de Suzanne parlaient de longs voyages qu'elles avaient faits, ou qu'elles projetaient, et l'une d'elles lui demandait :

— Et vous, Suzanne, avez-vous voyagé ce printemps?

Ou bien :

— Voyagerez-vous, cet automne ?

— Oh! non, répondait Suzanne. Nous ne voyageons jamais.

De quel petit ton pincé, elle jetait cette petite phrase! Ses amies voyageaient : elle s'irritait de ne pas, comme ses amies, voyager. J'affectais de n'avoir pas entendu, et surtout de n'avoir pas compris, mais je ne me cachais pas que bientôt il faudrait, dans la bousculade d'une gare, prendre des trains, découvrir dans les compartiments une place sous l'œil hostile des premiers occupants, franchir des frontières, subir des douanes, visiter avec fièvre

tous les musées, mal coucher, manger mal, enfin voyager.

Je sais tout ce qu'on peut écrire en faveur des voyages, qu'ils instruisent la jeunesse, qu'ils élargissent l'horizon des grandes personnes, qu'ils étendent l'intelligence, qu'ils affinent la sensibilité. A ne jamais quitter son coin, on se réduit à des idées étroites, à des sensations régulières, et l'esprit s'épaissit. Aujourd'hui, qui n'a été ni à Venise, ni à Rome, ni à Munich, ni à Se ville, ni à Londres excite la compassion ou le dédain. Aussi ceux qui n'y sont jamais allés n'osent-ils l'avouer, et se répandent-ils souvent sur ces villes fameuses en plus de détails précis que ceux qui y séjournèrent. Ce n'est pas, je m'empresse de le dire, un besoin de vaine imitation qui me décida : le désir de* Suzanne me paraissait très naturel. Et puis, me souvenant de la sévérité que me témoignait maman, j'ai toujours souhaité que mes enfants conservent plutôt le souvenir de ma tendre faiblesse que d'une rigueur inutile.

Nous partîmes donc, une année, pour Ve-

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nise, à la fin de septembre. Montées dans le train à Strasbourg, nous traversâmes toute la Suisse, et, après une semaine passée sur les lacs et une courte halte à Milan, le temps de voir la cathédrale et le musée de la Brera, nous débarquâmes, un soir d'octobre, à la gare de Venise, dans le tintamare hurlant des portefaix, devant l'eau clapotante du Grand Canal, tandis que les gondoliers, penchés à l'extrémité de la gondole, lançaient leur monotone appel. Une gondole silencieuse nous emporta vers l'hôtel... Suzanne regardait avidement cette obscurité inquiétante où vacillaient des lumières rouges, ces palais et ces églises qui profilaient sur le ciel encore un peu clair leur masse mystérieuse.

Venise! Italie! Que de littérature nourrit notre première émotion! et de quel effort impérieux nous nous commandons d'être émus, parce que d'autres, avant nous, des poètes, des musiciens, des artistes l'ont été si profondément!

En route donc pour la terre sainte : nous

n'allons pas la découvrir, mais la retrouver. Aussi, à peine avons-nous franchi les Alpes, que nous ne savons plus juger. Notre admiration n'est plus libre : elle nous est imposée par tout ce que nous avons lu, écouté, appris; nous sommes la proie d'un mirage. Non seulement nous redoutons nos sensations personnelles, mais nous les étouffons, car nous ne voulons pas en avoir : ce serait un crime. L'exemple est célèbre de ce jeune homme qui pleurait, à Milan, devant un portrait de jeune fille, sans grand caractère, et faussement attribué au Vinci : il ignorait encore que ce portrait avait été restitué à son véritable auteur et il en était touché, simplement parce qu'il le croyait de Léonard. Nous ressemblons tous à ce jeune homme. C'est le cœur surtout que trouble l'art, et il semble que nous oublions d'emporter le nôtre. Nous n'osons pas nous promener au hasard dans ces vastes musées, la tête vide de tous souvenirs, jusqu'à ce que, brusquement, nous nous arrêtions, sans nous soucier du nom, devant un tableau qui n'est peut-être pas

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d'une facture sans reproches, d'un coloris éclatant, d'un extraordinaire métier, mais qui nous émeut. Nous craindrions de nous tromper.

Heureux celui qui visiterait l'Italie sans avoir rien lu de tout ce qu'on a écrit sur elle depuis des siècles, et qui, sans ignorer les noms des plus grands artistes, ignorerait au moins la liste de leurs œuvres et ce qui les caractérise. Il ne saurait pas qu'il faut louer chez Tintoret une fougue robuste, chez le Titien une simplicité superbe, chez Raphaël une volupté sereine et la perfection dans la mesure, chez Vittore Carpaccio un charme adorable de naïveté, chez Véronèse un faste éblouissant, chez Botticelli une tendresse maladive et la frêle délicatesse des formes. Il saisirait lui-même la beauté sous tous ses aspects, celle qui émeut, celle qui exalte, celle qui déroute, celle même qui révolte. Il ne s'efforcerait pas de constater devant tous les chefsd'œuvre la vérité des opinions qui lui furent enseignées; il jugerait par lui-même et, ne répétant plus une leçon à la manière d'un éco-

lier, il pourrait être à son tour un artiste. Le lendemain de notre arrivée, nous rencontrions sur la place Saint-Marc, au palais des Doges, dans notre hôtel même, des amis, tous nos amis de Paris, qui, chaque année, en octobre, se rendent, par une immuable habitude, à Venise, comme, à d'autres époques, en Angleterre, en Egypte, à Trouville, dans les neiges éternelles, partout où se retrouve, à dates fixes, Pémigrante société moderne. Je m'étais promis une fête délicate de vivre quelque temps à Venise, seule avec Suzanne, sans nous presser, paresseusement, épuisant avec lenteur tout ce que la ville pouvait nous donner de joies. Hélas! nous ne fûmes plus maîtresses de nos actions : nous recevions des invitations à déjeuner, à goûter, à dîner; nous les acceptions; nous invitions ceux qui nous invitaient ; il y avait des soirées où de jeunes poètes récitaient des vers, où de vieux musiciens produisaient leurs œuvres. On se promenait en bande, on visitait en bande les églises et les musées; on s'extasiait en bande devant

les Véronèse, les Tiepolo, les Tintoret, on allait en bande à Murano, au Lido, à Torcello, et toutes les récentes histoires de Paris défrayaient les conversations des jeunes femmes, des jeunes hommes, des hommes mûrs et des vieilles dames. Et quelles phrases banales, toujours les mêmes, pour exprimer l'admiration! « La pureté des lignes... La pureté de la lumière... Quel ciel!... La morbide beauté de Venise!... Ah! les petites rues de Venise!... Et le coucher du soleil sur le Grand Canal ! . . . » Rien de profond, rien de vrai, des phrases lues dans un livre et retenues au hasard. Valait-il bien la peine de parcourir tant de chemin pour mener la même existence que dans le quartier Monceau ou le seizième arrondissement? Le soir, nous nous couchions tard et fourbues, les yeux et l'esprit fatigués par ce que nous avions vu, entendu et dit, et qui était si peu intéressant. Parfois je me plaignais à Suzanne : elle riait de mes plaintes! Nous étions à Venise; que pouvions-nous souhaiter de plus? Elle était à Venise : voilà ce

qu'elle voulait dire et qui seul importait. De Venise, la bande gagna Florence. Nous raccompagnâmes. Tout émerveillait Suzanne, parce que tout était nouveau, et moi je regrettais mes paysages familiers d'Alsace. Pourquoi ce besoin de courir hors de chez nous chercher des beautés qui sont innombrables entre nos frontières? Voilà ce dont je ne concevais guère, après tout, la nécessité. Un chemin qui tourne dans les blés, un étang endormi dans la forêt, une rivière qui murmure, capricieuse sous les arbres, n'est-ce pas toute la nature? Nous ne dédaignons même pas, nous ignorons les splendeurs et les grâces d'une terre qui excite l'envie de tous les peuples, la nôtre et, avec une légèreté féminine, nous poursuivons bien loin des émotions que nous procureraient nos villes, des enthousiasmes qu'éveilleraient les plus proches de nos campagnes. Suzanne, au contraire, n'admettait point que l'on pût voyager ailleurs qu'à l'étranger : je refusai d'y retourner avant de connaître au moins un peu la France. Puisque

nous avions une automobile, que ne nous en servions-nous?

Les hommes n'appelaient jamais autrefois la France que la douce France, et il n'y avait pas sous le soleil un royaume qui pût si fortement enchanter leur âme et leur regard. Touchante épithète et touchant hommage! Pourtant la France n'est pas douce uniquement, elle est grave aussi et gaie, tragique et légère, tourmentée, vive, triste, car elle renferme, dans un incomparable accord, tous les contrastes. On vante aux environs de Paris l'amabilité d'une vallée célèbre, la vallée de Chevreuse. Et en effet, à ne suivre que la route, la vallée est une grâce continuelle. Mais si l'on pénètre dans les bois qui la dominent, on découvre les plus sauvages aspects, rochers immenses qu'entourent des fougères géantes, grands sapins odorants, vieux châtaigniers éventrés, taillis obscurs où s'enchevêtrent mille plantes folles. Dans la plaine, des châteaux et les ruines d'une abbaye élèvent devant les yeux les plus magnifiques témoins

de la plus magnifique histoire. Une multiple beauté à la porte de nos maisons. Ainsi dans la France entière non seulement les paysages les plus contraires se rencontrent : landes et grèves désertes de Bretagne, côtes bleues et blanches de Provence, mélancoliques étangs de Picardie, seigneuriales forêts de Chantilly et de Rambouillet, mais le même paysage harmonise en lui-même les plus saisissantes oppositions.

Accomplissant notre tour de France, comme jadis un compagnon, nous croyions, presque à chaque province, entrer dans un pays nouveau. Franchie une de ces anciennes et réelles frontières antérieures, c'était vraiment une autre nature... La terre n'était plus la même, ni sa végétation, ni les accidents du sol... Il n'était pas jusqu'au ciel, si nous nous éloignions davantage, qui ne changeât, et le soleil, en l'éclairant, répandait une autre lumière. Les mœurs, elles aussi, étaient dissemblables, avec les costumes, le parler et les usages. Nulle province ne rappelait celle qui

la limitait. Tant de différences constituent cependant la plus rare unité; tant de petites patries, si caractérisées, une patrie unique.

Enfin, il s'exhale de cette France une beauté dont nous seuls, Français, nous pouvons entendre P accent.

Quand du haut de San-Miniato, du petit cimetière tranquille et presque oublié, Suzanne contemplait, à la fin du jour, les collines mauves de Florence où, parmi les oliviers se dressent, au-dessus du sol cendré, les longs cyprès noirs; quand attardée à Pile de San- Georgio-Maggiore elle voyait le soleil mourir sur Venise dans un éblouissement désespéré ; ou quand, au bord des lacs italiens, Palanguissait la molle volupté du ciel, de Peau et des jardins, elle avait devant les yeux de sublimes spectacles.

Pourtant, je doute que Suzanne puisse les aimer et les comprendre, comme elle aimera et comprendra un jour un horizon de P Ile-de-France, que voile le crépuscule ou la première vapeur du matin, la noble mélan-

colie de l'automne à Versailles', la tristesse grise de la mer normande, un ciel tempéré de Touraine, ou seulement la paix heureuse d'un village alsacien au creux de la montagne. Ces paysages se lient à elle par mille liens ténus à la fois et robustes. Ils sont riches de tout le passé français ; immuables ils ont entouré la vie et la mort de tous ceux dont elle est issue : ils ont formé son intelligence et son âme. Si jeune, elle peut encore les négliger; plus tard elle les subira. Si beaux que s'étendent devant les jardins silencieux les lacs parfumés, si chargé de souvenirs que soit le Rhin serrant ses eaux au pied du rocher où chante la Lorely, si pathétiques qu'apparaissent dans Venise les palais en ruines qui baignent dans les canaux leur gloire délabrée, Suzanne s'émeut surtout, parce qu'elle cède à une exaltation tout ensemble volontaire et artificielle. Il lui faut un effort, léger peut-être, mais réel, pour s'enthousiasmer. Son enchantement n'est pas instinctif. Ici les morts qui dorment ne sont pas ses

maîtres. C'est en promenant ses yeux sur les campagnes familières que regardaient ses ancêtres, qu'elle sentira seulement la France éternelle.

Mais je ne lui disais rien de ce que je pensais, sinon en de fugitives occasions. Elle n'aurait pas ajouté foi à mes paroles. Même, quand nous étions très loin de la France, et que, penchant vers moi son joli visage, elle me disait, avec ce sourire à la fois tendre et ironique qui lui était familier :

— Avouez , maman , que cela vaut bien Ringen.

Je l'avouais, comme elle le souhaitait — et en effet, à ne considérer la nature qu'en ellemême, Ringen était bien médiocre — mais c'était Ringen, et il y avait au fond de moi une secrète affliction...

Cependant je confiais au temps le soin d'éclairer Suzanne sur elle-même et sur sa patrie, quand elle serait lasse de trop d'admirations dispersées.

Je conduisais Suzanne, quand elle était petite, trois fois par semaine, à une école de gymnastique.

Elle revêtait un tricot noir et une culotte, chaussait des sandales, puis, sur les commandements du professeur, se livrait à des flexions de bras et de jambes, se soulevait aux anneaux, se renversait sur le trapèze , marchait aux barres parallèles, et je me jugeais une maman très novatrice. Même sur ordonnance du médecin, ma mère n'aurait jamais permis que je reçoive d'un homme des leçons de gymnastique, et elle eût cherché dans tout Paris, avant d'accorder son autorisation, une femme convenable, bien élevée, distinguée, qui pût tenir lieu de professeur — et elle ne l'eût pas trouvée. Je croyais alors que toute ma science

sportive se bornerait à connaître les mouvements élémentaires qu'exécutait Suzanne devant moi, renversement, saut, rétablissement. . . je ne me doutais pas que, très peu d'années plus tard, je connaîtrais au moins de nom, et comme spectatrice, tous les sports à la mode. Comment cet amour des sports s'éveilla-t-il chez Suzanne? 11 ne lui fut pas particulier; il était commun à toutes les classes, créé, puis développé par une active campagne en faveur de la culture physique et du grand air. L'influence de son frère Paul y contribua beaucoup aussi : il était, comme tous les garçons de sa génération, épris de sports, et spécialement des sports dangereux : le foot-ball, le hocket, le cricket. Membre du Racing-Club, il rentrait souvent le dimanche à la maison, la jambe en sang, ou contusionné, ou traînant le pied, et tandis qu'il m'affolait, il émerveillait Suzanne par le récit de ses prouesses. Suzanne jouait déjà au tennis, rien de plus naturel, mais avec une fougue et une adresse qui enthousiasmaient ses partenaires. Néanmoins elle dédai-

gnait ce jeu qui lui paraissait déjà banal... Bien souvent, le dimanche, nous allions au Racing voir jouer Paul : je ne comprenais rien à ces mêlées, et je poussais des cris effrayés, quand des joueurs tombaient, que les autres piétinaient et qu'on relevait blessés... Suzanne comprenait toutes les phases du combat : elle ne partageait ni mes épouvantes, ni mes lamentations; elle n'éprouvait que les émotions de la lutte. Je commençai par aller au Racing... j'allai ensuite en bien d'autres endroits.

Mes enfants m'emmenèrent un soir de juin à Neuilly, à la Pelote basque, où ils avaient déjà accompagné des amis. Des lumières brillaient dans les arbres argentés, et les voitures et les autos se rangeaient au bord du trottoir, en longue file sombre. Dans un jardin, à de petites tables éclairées par des bougies électriques, on dînait, cependant que les violons berçaient les appétits avec des valses amoureuses ou des czardas fiévreuses. Toutes blanches, sous la douceur de la nuit, des

femmes se promenaient entourées d'hommes empressés; on entendait leurs rires et leurs voix légères. Une brise parfumée glissait à travers le feuillage, et le ciel d'un bleu laiteux était semé d'innombrables étoiles. Silencieux et profond, avec des ombres épaisses et soudain des clartés pâles où se profilait la forme indécise d'une statue, un parc, un peu plus loin, étendait sa perspective classique par delà un ruisseau que franchissait d'un bond un pont de planches, le parc du cercle Saint- James, où soupiraient d'autres violons, pour d'autres dîneurs, jusqu'à l'heure où ils feraient danser.

Nous nous assîmes sur des bancs étao-és en

amphithéâtre et que couvrait un peuple enivré. A nos pieds, entre le parc du cercle et le jardin, une large piste en ciment s'étalait, bornée à un bout par un mur de face, très haut, le fronton, et à l'autre par un mur de rabat. Les joueurs, au nombre de six, se divisaient en deux équipes distinctes par la couleur de leur ceinture, ceinture bleue et ceinture rouge, trois

joueurs par équipe, deux joueurs d'avant, l'un à droite, l'autre à gauche, et un joueur d'arrière. Nu-tête, ou les cheveux coiffés d'un petit béret de drap tiré sur la nuque, la chemise un peu bouffante au-dessus du pantalon blanc, chaussés d'espadrilles, ils attendaient sous l'éclat aveuglant de la lumière électrique, nerveux, souples et robustes, que le sort désignât le camp qui commencerait. La main droite disparaissait dans le soufflet en cuir de la chistera, gant gigantesque et creux en osier, assez semblable à la membrane qui pend au-dessous du bec des pélicans.

Le camp fut désigné. Un des joueurs d'avant lança la pelote contre le mur de face. La partie s'engageait. La balle claqua, comme une formidable gifle, sur le mur, fut rejetée, coupa l'air. Un joueur du camp adverse la guettait, la suivit, s'élança, offrit le gant, elle tomba avec un bruit mat dans l'osier : une seconde , elle y resta , puis on entendit un « han » violent, un corps se pencha et sauta, un bras se plia, se tendit, se détendit, la balle

fut relancée. Dès lors, ce fut un vol continuel de la balle, reprise, lancée, relancée, rattrapée. Par des cris gutturaux, les joueurs s'excitaient mutuellement à la bataille, tandis que le public, trépignant, les interpellait par leurs noms : « Bravo, Landa! Bravo, Ramuntcho! » criait mon fils. « Bravo, Melchiort! » cria Suzanne. Je la priai de ne point manifester ainsi son admiration. Accoudées au bord des loges, de jeunes femmes, en robes claires, légèrement décolletées, applaudissaient, fanatiques. La brise apportait les sons voilés des orchestres : de temps en temps, dans le silence d'un repos, montait, traînarde et rauque, la mélopée d'un crieur qui annonçait et comptait les points. Et de nouveau contre le mur la claque de la balle, les bonds alertes des joueurs, et la furie endiablée du gant qui arrêtait la pelote et la relançait.

Je me passionnais médiocrement pour ce jeu. Suzanne cependant s'opiniâtrait à m'intéresser par ses explications à cette énergie infatigable qu'exige l'effort dix et vingt fois

répété d'un joueur d'arrière relançant à pleine volée sur le fronton la balle dix et vingt fois renvoyée par l'adversaire au fond du jeu. Elle me montrait que l'intelligence aussi était nécessaire. L'habileté du joueur qui a la balle consiste à la renvoyer de telle façon qu'elle soit particulièrement difficile à reprendre par le joueur du camp opposé. L'imprévu des combinaisons provoque l'originalité du jeu: il faut, par exemple, ne jamais faire rebondir la balle qu'au fond du jeu, de façon à fatiguer Y arrière du camp adverse,... il faut que la balle touche au mur le plus près possible de la bande métallique, afin que, son trajet étant considérablement raccourci, l'adversaire ait moins de temps pour la reprendre,... il faut encore frapper la balle très mollement et la faire tomber presque morte à côté du mur, sans qu'un avant de l'autre camp puisse la reprendre,... il faut... que sais-je? je ne me rappelle plus. Sans cesse, devant une ardeur si folle, je craignais que ces hommes ne s'écroulassent à bout de souffle, mais toujours ils luttaient,

bondissant sur la piste comme sur un tremplin, les cheveux collés, la sueur transperçant la chemise. La victoire seule, en interrompant leur rivalité, les calmait. Alors, à travers le jardin où s'alignaient tristement les tables désertes du dîner, la foule s'écoula.

Naturellement, Suzanne ne pouvait pas jouer à la pelote basque... Elle avait tout de même acheté une chistera, et dans le petit jardin de l'hôtel que nous habitions encore à Passy, avant d'emménager avenue de l'Aima, elle s'amusait avec son frère à lancer des balles contre le mur, à les rattraper, à les relancer, et elle eût fait, j'en suis sûre, une joueuse habile, car elle était forte à la fois et souple. Le patinage lui plut quelque temps ; le patinage à glace d'abord, — mais elle se lassa vite de tourner en rond, dans le petit cirque des Champs-Elysées; puis le patinage à roulettes auquel tout Paris ne se livrait pas encore avec la fureur que Ton sait... Mais on tournait aussi éternellement en rond... elle s'en dégoûta... Elle voulait de l'espace...

La mode décrétait justement que l'hiver était une merveilleuse saison pour les sports, des sports nouveaux, pittoresques et dangereux. Les traditionnels moyens que les montagnards employaient pour vaquer à leurs travaux se changeaient en admirables distractions... Le prince impérial d'Allemagne n'était-il pas venu avec sa fiancée à Saint- Moritz conduire un bobsleigh?... Quel exemple! Jeunes filles et jeunes hommes de la société partaient pour Saint-Moritz : nous partîmes pour Saint-Moritz... Dans mon enfance, on redoutait le froid, la neige, la gelée; on s'enfermait dans les appartements, on s'emmitoufflait de fourrures et de laine. Maintenant rien n'était meilleur pour la santé que le froid, la neige, la gelée. Une veste, un bonnet, des gants de tricot, des coudières en cuir rembourré, des genouillères pour protéger les jambes, de gros souliers ferrés et munis de griffes : certes il n'y a là rien qui embellisse. Mais quand au flanc d'une colline, une jeune femme, montée sur les skis, appuyée sur deux

hauts bâtons, prend son élan, court, bondit et retombe, quelle légère et presque immatérielle vision ! . . . Saint-Moritz, malheureusement, c'est très loin de Paris... Il faudrait, pour y vivre, n'avoir rien qui vous rappelle à Paris. N'existait-il donc pas un sport praticable, au gré de la volonté, sans condition de température, et sans l'ennui d'un voyage?

Un jour Paul, qui achevait sa première année de Saint-Cyr, emmena Suzanne au golf de l'Ermitage; elle atteignait alors sa vingttroisième année. Je ne l'accompagnai pas; elle revint enthousiasmée, je ne m'inquiétai pas beaucoup de cet enthousiasme... Cependant il dura... et curieuse, au début de juin, par un bel après-midi, je me décidai à rejoindre Suzanne qui était partie aussitôt après le déjeuner.

Il est, à quelques pas de la station de l'Ermitage, sur la ligne de tramway qui va de Paris à Saint-Germain, un petit chemin gris, le plus simple du monde, et que nul pédestre

prometteur ne songe à suivre. A cette époque de l'année cependant , tout l'après-midi, des automobiles le descendent en ronflant, et des tonneaux aussi, des phaétons, des charrettes, au trot piaffeur de leurs chevaux, puis, tournant au bout de deux cents mètres, Franchissent une porte et pénètrent dans une cour. D'autres voitures sont là : il est trois heures environ. D'abord, le regard s'arrête, au premier plan, sur des bâtiments rustiques; des femmes en toilettes claires paressent, à l'abri sous une grande tente, où sont dressées les tables fleuries d'un goûter. Mais le regard bientôt se porte, charmé par la nature, plus loin. Entre la Seine, Port-Marly et la terrasse de Saint- (lermain, dominées par la propriété de Dumas, Monte-Cristo, de vastes prairies s'étendent qu'émaillcnt les boutons d'or et les pâquerettes; une ligne de peupliers les borde, un ruisseau étroit et abrupt Serpente, et, au milieu de vastes paddocks, galopent des poulains de sang, tandis que paissent tranquillement de bonnes vaches laitières. Nul bruit; on n'en-

tend même pas le sifflet aigu des locomotives qui filent derrière la colline, et, du côté du fleuve , l'horizon est si bas que nul village n'apparaît : c'est la vraie campagne, comme si l'on était à des centaines de kilomètres loin de Paris... A travers champs, deux par deux, des groupes cheminent, se penchent, demeurent immobiles, brandissent une manière de bâton, repartent, escortés d'un gamin qui serre contre la poitrine un lourd fourreau de toile. Parfois une voix crie : « Attention! » et l'on aperçoit quelque chose de blanc et de rond qui siffle, fend l'air, tombe, roule. On joue au golf.

Antique et calme croquet, qui, jadis, procura tant de joie à tant d'enfants, à tant d'adolescents et aussi à tant de vieilles dames et de vieux messieurs, le golf vous a remplacé : il vous a relégué honteusement sous les ombrages du Luxembourg et il a conquis pour lui tous les grands espaces libres. Vous n'étiez, à vrai dire, qu'un jeu provincial, paisible et vieux. Comment auriez-vous pu lutter contre le golf? Celui-là vient d'Angleterre, —

c'est, en matière de sport, un avantage triomphal — il passionne depuis des siècles les jeunes Anglaises, et cinq mots anglais enfin le résument : club, bail, drive, put, hole. Cinq mots que Suzanne m'a appris comme elle m'a appris les règles et la marche du jeu, car aujourd'hui les jeunes filles apprennent beaucoup de choses à leurs mères. Il s'agit donc, avec des bâtons d'une forme spéciale (clubs), de faire parcourir (drive) à une petite balle en fil de caoutchouc recouvert de gutta-percha (bail) une longue distance, de façon à pouvoir l'envoyer doucement (to put) dans un trou (hole). Celle ou celui qui, partant d'un point donné, a fait tomber sa balle dans le petit trou à l'aide du moins grand nombre de coups de club a gagné la partie. Au reste, la plus courte des parties suppose que la balle a été envoyée successivement au moins dans neuf ou dix trous distants l'un de l'autre de trois cents mètres en moyenne et séparés par des obstacles.

Suzanne commençait justement une partie avec un jeune homme que je ne connaissais

point. Toute élégance qui paralyse les mouvements est proscrite : il faut pouvoir lever les bras sans craindre un subit craquement de l'étoffe, et narguer avec une coiffure commode le vent qui soulève les coques et les nœuds des grands chapeaux. Suzanne portait donc une jupe flottante, une chemisette, et un feutre gris piqué par deux épingles; son partenaire un complet de toile blanche, souple et mou, le gilet déboutonné s'ouvrant sur la chemise de flanelle. Simples toilettes, que le professeur anglais jugeait, paraît-il, encore trop recherchées, affirmant que sur un terrain de golf une femme devrait se contenter pour coiffure d'une casquette, et un homme jouer en manches de chemise.

La balle était posée sur un monticule, gros comme le poing, de sable très fin. Le caddy, un pauvre nain estropié, qui trotte presque sur ses chevilles et qu'on nomme, j'ignore pourquoi, le capitaine, tire un club de son fourreau de toile, le club du départ, le driver. Suzanne le saisit, le brandit, un instant immo-

bile d'attention; autour d'elle, les spectateurs se taisent. C'est un impressionnant moment. Le club s'abat, frappe la balle qui file, glisse, et roule. Suzanne la suit : où va la balle? Estelle lancée trop courte ou trop longue, à droite, à gauche, ou dans la bonne direction? Combien de leçons nécessaires pour toucher du premier coup! Il semble qu'il suffise d'empoigner le club, de le brandir, et puis, hop! on touche la terre, on la creuse, et la balle, ironique, attend sur le tas de sable un coup plus adroit... Cependant le partenaire a joué : c'est à Suzanne de continuer. Sa balle est allée en terrain plat : elle demande au caddy un club différent : le brassy ; elle en a six, plus petits ou plus grands, plus courbés ou plus droits, et une golfeuse difficile en utilise davantage : sept, huit, neuf, ayant même son genre de club préféré, modifié suivant ses instructions. La balle, cette fois, est tombée dans un obstacle, au milieu des cailloux et des herbes, réveillant dans le paddock, d'un heurt désagréable, une vache qui dormait. Par une petite échelle, Su-

zanne franchit les haies de fils de fer qui entourent le paddock, prend un autre club, le fer : la balle repart. On ne tourne pas simplement, suivant un cercle presque régulier, tout autour du terrain de jeu. On parcourt des kilomètres en plein air, sous le soleil ardent, prodiguant adresse, habileté, patience, décision. La balle, capricieuse, même avec les joueurs les plus brillants, n'aime point les lignes droites; elle finit toujours par vagabonder, regagnant jusque dans sa chute sur la terre une force nouvelle qui la mène loin du but qu'on lui assignait. Cependant, l'heure s'enfuyant, le dernier trou se rapproche : un piquet de couleur le révèle. L'ardeur alors diminue, remplacée par la prudence : il ne s'agit plus d'envoyer la balle très loin, mais bien à de petites distances, pour ne pas dépasser le piquet. Suzanne prend le click comme club. La balle, maintenant, n'est plus qu'à quelques centimètres du trou : silencieuse, appliquée, Suzanne se penche : elle tient un club minuscule, le putter ; elle considère le piquet, puis la balle. Doucement, le putter

pousse la balle qui roule et tombe dans le trou. La partie est finie.

La journée s'achève... Le soleil meurt et Pair s'amollit. Sous la tente, les tasses vides et les miettes des gâteaux attestent la collation qui sustenta les adversaires et amusa les curieux. Les vaches, indifférentes, s'étalent dans les herbes. Les chauffeurs tournent la manivelle des moteurs, et les chevaux, impatients, martèlent le sol de leurs sabots. Suzanne secoue vigoureusement la main de son partenaire. Les joueurs de golf s'en vont.

— Avec qui jouais-tu? demandai-je à Suzanne, comme nous quittions l'Ermitage.

— Avec M. Daramont.

— Qui est-ce M. Daramont?

— Un des meilleurs joueurs de golf qu'il y ait en France.

— Mais encore...

— Je crois qu'il est quelque chose au Conseil d'État.

— C'est tout ce que tu sais de lui?

— Oui.

— Où l'as-tu connu?

— Au golf.

— Et tu joues souvent avec lui?

— Presque toujours.

Elle ajouta :

— La prochaine fois je te le présenterai.

C'était un grand garçon, brun de peau et bien bâti, avec une moustache courte, assez pareille aux poils rudes d'une brosse à dents; il pouvait compter une trentaine d'années.

Deux semaines s'écoulèrent avant que je ne retourne au golf; à l'ordinaire Paul y conduisait Suzanne le dimanche et, si elle y allait un après-midi en semaine, la gouvernante raccompagnait. Quand j'y retournai, Suzanne me présenta M. Daramont. Je lui tendis la main, il s'inclina, prononça quelques mots sur l'habileté de Suzanne à lancer la balle et à manier les cannes, et je ne prêtai à sa personne qu'une médiocre attention.

Nous partîmes en juillet pour Ringen, et, en octobre, nous visitâmes les petites villes d'Italie. Suzanne fit cet été arranger, en dehors du parc, un terrain de golf. De retour à Paris, la vie recommença aussi agitée, cours de la Croix- Rouge, consultations au dispensaire, cours du Collège de France, conférences, théâtres, thés, dîners. L'existence d'une paysanne, qui travaille aux champs, est moins fatigante que

cette existence fiévreuse où l'on se contraint à s'intéresser à tant de choses si diverses, où l'on ne se repose jamais en ne s'occupant que d'une seule. Encore souvent confiais-je Suzanne à des mamans plus remuantes que moi. Les cours du Collège de France, les conférences, tout cela m'ennuyait assez, et convenait mieux d'ailleurs à des snobinettes qu'à la femme tranquille et rêveuse que je demeurais. Parfois j'entendais Suzanne prononcer le nom de M. Daramont : elle l'avait rencontré au cours de M. Bergson ou à l'Ermitage.

Un beau jour de mai, tandis que j'étais dans mon petit salon, Suzanne entra, l'air très gaie.

— Maman, me dit-elle, prépare-toi : je vais t 'apprendre une grande nouvelle.

— Qu'est-ce donc? je t'écoute, fis-je, un peu inquiète.

— Je suis fiancée.

J'eus à peine le temps de m'écrier :

— Tu es fiancée! ah! par exemple.

Déjà elle rattrapait sa phrase et la corrigeait.

— Mais non; ce n'est pas ce que je voulais dire... je voulais dire que M. Daramont, le père de Jacques Daramont, viendra aprèsdemain te demander ma main... Les mots ont dépassé ma pensée. Excuse-moi.

— Je comprends, répondis-je, contenant mal mon irritation. M. Daramont me demandera ta main , parce que c'est une formalité à laquelle vous ne pouvez vous soustraire... Mais ta main, tu l'as déjà accordée à son fils... et de tout ce qui agita ton cœur, l'éveil de ton sentiment, tes premières émotions, tu ne m'as rien avoué... Comme c'est mal! et combien peu tu m'aimes, moi qui t'aime tant!

— Mais qu'est-ce que tu imagines, maman? s'exclama-t-elle. Rien n'a agité mon cœur!

Je voulus l'interrompre; elle m'en empêcha.

— Mais non. Nous jouions au golf; Jacques Daramont joue admirablement, et, parce que je jouais presque toujours avec lui, je devenais très forte. J'en éprouvais du plaisir... Nous causions un peu tout en poussant nos balles d'un trou à l'autre. Il m'exposait ses goûts, je lui

exposais les miens, nos goôts se ressemblaient; nous aimions les sports , la vie libre , les voyages, tout ce qui est nouveau. Il me disait aussi que si jamais il se mariait, il ne serait pas un mari tyrannique... La femme, affirmaitil, est l'égale de Fhomme... Enfin, lundi dernier, il m'a dit brusquement : <t Savez-vous qui je devrais épouser? — Non, lui ai-je répondu; je n'y ai jamais songé. — C'est vous, a-t-il répliqué en souriant. — Moi! et pourquoi? » Alors il m'a expliqué que nous serions parfaitement heureux, si nous nous mariions : nos deux fortunes nous procureraient un très beau revenu ; son âge ne différait pas assez du mien, pour que je craigne d'avoir plus tard un vieux mari à soigner... Alors... j'ai dit oui.

— Tu as dit oui, répétai-je machinalement.

Je l'avais écoutée jusque-là sans l'arrêter, car j'étais bouleversée. Etait-ce bien ma fille qui m'annonçait un événement dont tout son avenir dépendait, dans un langage si calme, si raisonnable... C'était ainsi qu'elle concevait le mariage, c'était dans ces conditions qu'elle vou-

lait se marier! Non, ce n'était pas possible... Elle affectait une indifférence qui lui semblait la marque d'un esprit fort, débarrassé des préjugés. Elle parlait comme beaucoup de jeunes filles modernes, mais certainement elle ne pensait pas comme elles...

— Mais tu l'aimes; tu es émue, quand tu le vois?

— Non... il me plaît... voilà. Et puisqu'il me plaît et qu'il faut tout de même que je me marie, je le préfère à d'autres. J'ai plus de chances, avec lui, de n'être pas malheureuse. . . Si l'amour doit naître, il naîtra plus tard... mais s'il ne naît pas, je m'en priverai sans regrets. Il y a tant d'autres choses dans le monde que l'amour.

Toute accablée de mélancolie, je me reportais au temps de mes fiançailles, aux tremblants mouvements de mon cœur, à ses craintes, à ses joies innocentes, à son inquiétude continuelle. Comment l'amour ne pouvait-il pas être le premier désir d'une jeune fille? Cela me paraissait monstrueux. Cependant j'avais

vu tout si rapidement changer autour de moi depuis une vingtaine d'années, que je ne m'indignais pas... Une tristesse impuissante m'enlevait jusqu'au courage de me révolter... J'étais d'une autre époque... il n'y avait rien à tenter contre cela.

Je dis seulement :

— Il faudrait attendre encore, réfléchir.

— Oh non ! pourquoi ? M . Daramont et moi nous sommes d'accord.

— Tu sais au moins ce qu'il fait, ce qu'il est?

— Oui, maintenant, je le sais... Il est maître des requêtes au Conseil d'Etat.

— Et tu connais sa famille, ses parents?

— Oui, j'ai rencontré une fois ses parents au golf. Son père était aussi au Conseil d'État... conseiller en service ordinaire... Il doit avoir pris sa retraite. C'est un monsieur bedonnant, avec des favoris blancs... Sa mère est une petite femme très simple, et qui a du poil au menton... Il a une sœur plus âgée que lui et qui est mariée... Il avait un frère cadet

qui est mort. . . Jacques Daramont a trente-trois ans. Te voilà bien renseignée.

Renseignée, je ne l'étais nullement. Nous ne fréquentions pas du tout le monde auquel appartenaient les Daramont... Je me mis donc en campagne : à Paris, on est vite instruit des gens, quand on s'y efforce. Lorsque M. Daramont se présenta chez moi, j'aurais pu lui raconter sur sa famille des choses qu'il ignorait peut-être. Les renseignements étaient d'ailleurs excellents : vieille famille de robe, originaire de Normandie, très riche, tout ce qu'il y a de plus honorable. Le grand-père, ardent bonapartiste, avait rempli sous l'Empire une belle carrière. Le fils avait été républicain, un de ces républicains modérés qui fondèrent — les malheureux — la République et qu'on traite aujourd'hui de réactionnaires. Le petitfils servait, à l'imitation de ses ancêtres, le gouvernement, mais n'affichait aucune opinion politique. Il siégeait au Conseil d'Etat, parce que son père, son grand-père et son bisaïeul y avaient siégé : il continuait les traditions.

M. Daramont, le père, tenait avec ses favoris blancs, sa lèvre rasée, son ventre confortable, le personnage classique du vieux et digne magistrat dont on ne s'étonne jamais d'apprendre les pires choses ou les plus belles : en l'occasion on ne répétait sur lui que des éloges... Durant sa visite, il parla beaucoup, avec satisfaction. Lui aussi il se plaignait de l'abîme qui séparait sa génération de la génération de son fils. Et il me fit là-dessus un discours en trois points, comme s'il exposait à une séance du Conseil d'Etat quelque affaire litigieuse. Nous nous lamentions tous deux sur le temps présent, et nous célébrions le temps jadis ; nous découvrîmes que nous avions, à notre insu, de communes relations; enfin il partit, enchanté. Naturellement j'avais consenti à l'union projetée... Projetée! Quand je dis projetée, c'est décidée que je devrais dire, décidée par son fils et ma fille, avant même que nous, les parents, nous ayons été consultés. M. Daramont le savait bien, mais il ne voulait pas le confesser... Il s'évertuait, en

vieux magistrat nourri de droit romain, à sauvegarder à mes yeux le prestige de son autorité paternelle. Le pauvre homme!

Suzanne et Jacques étaient donc fiancés! Que de surprises me causèrent ces fiançailles! A chaque instant, je comparais les leurs et les miennes. Je ne pouvais m^en défendre : tout m 'y conviait.

J'avais connu mon fiancé à un bal : vieille histoire! Quand il avait, à son retour d'Angleterre, discrètement révélé à une amie de ma mère ses intentions, elle l'avait emmené un soir dans notre loge à FOpéra-Comique, où l'on jouait les Noc > s de Jeannette : vieille histoire! Il m'avait apporté, tout ému, son premier bouquet blanc, et moi je n'avais jamais voulu qu'on jetât ce premier bouquet blanc, quand il avait été fané : vieille histoire! Il m'écrivait tous les jours, même s'il était venu à la maison : vieille histoire !

Suzanne avait connu son fiancé au golf de l'Ermitage, et elle le connaissait, avant que je le connusse : autre temps, autres mœurs. Elle

le retrouvait au Collège de France, à ce cours de philosophie, si à la mode parmi les jeunes filles du monde qu'on les désignait par un adjectif tiré du nom du professeur : autre temps, autres mœurs. Nulle fièvre chez eux, le calme, la sécurité, toutes les mêmes occupations, tous les mêmes divertissements. Quand ils ne se voyaient pas, ils ne s'écrivaient pas, et, quand ils se voyaient, ils discutaient sérieusement de leurs affaires : le voyage de noces, les personnes qu'on inviterait à l'église et au lunch, la location et l'installation de l'appartement, le choix et l'achat d'une automobile... le nombre des domestiques.... Suzanne parlait cylindre, moteur, soupape, châssis, carosserie... Je les entendais qui disaient : «J'aime mieux une 24-chevaux... j'aime mieux une voiture découverte... j'aime mieux le chauffage à vapeur... » Je ne les entendais jamais se dire bonnement : « Je vous aime. » Autre temps, autres mœurs. Mais, par exemple, quel sens pratique, quelle décision, quelle science de l'utile et du confortable !

Jacques envoyait à Suzanne des fleurs, parce que c'est encore la coutume, mais il ne lui apportait jamais un de ces humbles cadeaux qui réjouissent le cœur, le petit bouquet de violettes pris dans la rue, sur la brouette d'une marchande, en pensant à sa fiancée, ou un modeste bibelot aperçu à un étalage, et acheté parce qu'on imagine qu'il fera plaisir, ou un simple livre même, parce qu'on l'a lu soimême et qu'on souhaite qu'il l'intéresse elle aussi... Autre temps, autres mœurs. Jacques Daramont ne choisit même pas tout seul la bague de fiançailles qu'il devait remettre à Suzanne. Quelle délicate volupté il y a pourtant dans ce choix solitaire? On s'en va, on regarde, on cherche... La jeune fille a laissé deviner son caractère, et l'on sait à peu près ce qu'elle aime. Et tandis qu'on cherche, on craint, on espère, on s'enchante de ses craintes et de son espoir. Jacques Daramont demanda tout simplement à Suzanne ce qu'elle désirait, et tout simplement Suzanne lui répondit qu'elle désirait un rubis : il lui donna un

rubis magnifique. Le prix m'en paraît encore fabuleux, moins toutefois que la franchise de Suzanne. Nous n'aurions pas osé exprimer de pareils désirs, et, d'ailleurs, nous ne les aurions pas eus. Qu'elles étaient modestes, les bagues que m'avaient offertes mon mari! Mais qu'elles m'étaient chères pour tout ce qui s'y attachait de souvenirs et de tendresse! Autre temps, autres mœurs.

Cependant ils ne parlaient jamais, dans leurs projets, des enfants possibles.

— Et les enfants, questionnai-je un jour. Vous n'y songez donc pas?

— Oh! les enfants, fit Suzanne, plus tard, plus tard. Nous profiterons d'abord de la vie.

Quelque temps auparavant, une amie de Suzanne avait accouché dix mois après son mariage. « Oh! par exemple! » s'était écriée Suzanne. Je l'avais regardée si douloureuse que, pour me rassurer, elle était venue m'embrasser. Mais je n'ai pu oublier ces mots, bien souvent je me les suis rappelés. Si Ton veut vivre sa vie, il ne faut pas, en effet, accepter les

soucis et les tourments de la maternité. De nombreuses jeunes femmes affirment ne pas vouloir d'enfants avant plusieurs années, et certaines qui se taisent mal n'en veulent ni tôt ni tard. De tels propos, sans doute, sont des fanfaronnades quelquefois. Pour moi, rien ne me charme plus qu'une jeune mère. Le rôle d'une femme, ce n'est pas uniquement d'être élégante, gracieuse, belle, mais encore de perpétuer le nom de son mari. Souvent je contemple, sur une avenue, une jeune mère qui allaite : quelle confiance ! quelle protection ! Et quel doux orgueil, si j'admire le bébé! Est-il rien de plus triste qu'une maison sans enfants : point de rires, point de bruit, de l'égoïsme ou de la désolation. Et qu'est-ce que le plaisir d'une existence brillante, auprès de la joie que donne un petit garçon ou une petite fille qui court vers nous, en tendant les bras? Qu'estce même que ce plaisir, au prix de l'inquiétude que provoque la maladie d'un petit être qu'on a conçu, porté et nourri? C'est là seulement ce qui remplit les années et le cœur. Epouse,

mère et grand'mère : les trois étapes divines et naturelles de la femme.

Suzanne et Jacques ne semblaient d'ailleurs ni l'un ni l'autre pressés de se marier, le mariage restreignant tout de même, quoi qu'ils en disent, la liberté des époux. Un séjour de Suzanne à Casablanca interrompit du reste les fiançailles. La Croix -Rouge envoyait au Maroc une équipe d'infirmières; Suzanne se fit inscrire sur la liste. En vain lui représentai-] e qu'elle abandonnait son fiancé, qu'une si longue absence aurait peut-être de fâcheuses conséquences, que leur amour n'était pas assez grand pour affronter cette expérience et que, dans le cas où il y aurait entre eux un grand amour, cette détermination était bien cruelle. Si Jacques Daramont fut attristé ou blessé, il n'en montra rien... Il approuva au contraire que Suzanne tînt à utiliser, sur un terrain de guerre, les leçons reçues et les diplômes conquis dans des hôpitaux et des dispensaires pacifiques. Ils se quittèrent comme deux amis; ils se retrouvèrent comme deux amis. Mon

Dieu ! une solide amitié garantit peut-être plus sûrement le bonheur dans le mariage que le changeant amour. Nous demandions, nous, à la vie trop de choses et des choses trop belles, du rêve, du romanesque, l'éternité de la tendresse... et si quelqu'une d'entre nous les obtenaient du mariage, combien ne les possédaient jamais, et, ne les possédant pas, les cherchaient ailleurs! Les jeunes filles d'aujourd'hui demandent à la vie ce que la vie peut leur donner.

Jacques Daramont, mon futur gendre, aimait éblouir : cela m'avait frappé tout de suite. Les deux familles se valaient, et pourtant l'alliance qu'il contractait le rendait fier. Ce besoin d'éblouir est une des caractéristiques de notre époque. Une jeune femme de la société perdit son père à Paris, au commencement d'un mois d'août.

— IJ n'y avait presque personne aux obsèques, racontait-elle, désolée. N'est-ce pas, tout le monde avait quitté Paris... Papa est mort trop tard.

Jacques Daramont eût dit, le plus naturellement, la même chose. Il avait fixé la date du mariage en juin, qui est le beau moment de la saison parisienne, et, désirant que tout Paris y assistât, il craignait toujours d'oublier dans ses invitations quelqu'un, parisien, provincial, ou étranger.

Suzanne le laissait faire, assez indifférente à ce qui agitait son fiancé. Certes elle n'aurait jamais consenti à se marier, comme moi, dans la petite église de Ringen, mais elle ne chérissait pas Ringen. Une semaine après ses fiançailles, je l'avais priée d'adresser à nos jeunes paysannes un cadeau qui eût été un souvenir. Elle ne me comprit pas. Elle ne s'était jamais intéressée à ces jeunes filles; à peine les connaissait-elle; les reverrait-elle seulement jamais? Elle souriait de ma sentimentalité. Cependant, parce qu'elle m'aime bien, elle me promit d'accéder à mon désir, mais les jours s'enfuyaient, et elle n'y songeait plus. J'achetai alors, en secret, à Paris, de petits objets à la fois utiles et jolis, et je les expédiai, au nom

de Suzanne, aux paysannes de Ringen. Elles lui écrivirent et, toutes, dans leurs lettres embarrassées, exprimaient l'espérance de bientôt saluer dans leur village la nouvelle mariée, qui, à l'exemple de sa mère, y reviendrait tous les étés. Les lettres étaient écrites dans notre patois. Suzanne appelle ce patois un horrible charabia, elle ne l'entend pas, et elle ne put lire ces lettres si touchantes.

Six semaines déjà avant le mariage, nous ne vivions plus tranquilles. Couturières, modistes, lingères se succédaient dans l'appartement, et les cadeaux s'entassaient dans le petit salon, sur les tables, les fauteuils, rangés d'abord avec ordre, ensuite pêle-mêle, car il y en avait trop. Pour combien d'encriers, combien de coupes, combien de bonbonnières, Suzanne s'est- elle confondue en remerciements! La soirée de contrat eut lieu Pavantveille du mariage. Suzanne avait choisi une toilette en satin rose, d'une forme un peu Empire, et qui suivait trop nettement, à mon gré, les jeunes lignes de son corps. Je n .'avais pu

26u LES DEUX CAHIERS

obtenir qu'elle mît des gants... elle gardait, comme beaucoup de jeunes filles aujourd'hui, les mains nues. Les cadeaux étaient exposés, avec tout le trousseau, selon la mode actuelle, dans le grand salon, et surveillés par des agents de la sûreté, tant nous avions confiance dans ce flot d'amis qui envahissaient la maison. Un flot d'amis, en effet, un flot sans cesse renouvelé! Les violons jouaient, les fleurs chargeaient Pair de leurs trop lourds parfums, le domestique debout près de la porte criait des noms, et des hommes, des femmes, des jeunes filles, de jeunes hommes s'avançaient que je n'avais jamais vus, et s'inclinaient, me souriaient, me félicitaient, me serraient les mains, puis se répandaient dans les salons, aussi à l'aise que chez eux, vers le buffet, vers les cadeaux, avalant, comme s'ils n'avaient pas mangé de la journée, les petits fours, les sandwichs, le Champagne, le café glacé, l'orangeade, évaluant les bijoux, le linge, les présents : c'étaient tous les invités de Jacques Daramont. Si je voyais de mes amis à moi,

soudain il me semblait qu'au milieu d'une mer où je me noyais quelqu'un me tendait une planche de salut... et j'aurais voulu qu'ils demeurassent près de moi... et je réprimais une envie imbécile de pleurer. Jacques Daramont exultait...

Deux ou trois fois, j'aperçus un des agents, fort distingué ma foi, qui, sans avoir l'air, s'approchait d'un invité trop attentif aux cadeaux.

Et je songeais à Ringen, au bal des paysans, dans le parc que des lanternes vénitiennes éclairaient, aux ménétriers qui jouaient sur l'estrade, derrière les branches de sapin...

Mon Dieu! ne finirai-je pas de me plaindre?

Il me revient en mémoire une chanson que j'ai entendue, voici bien longtemps, à une matinée pour enfants chez cette Mme de Malvégourt dont j'ai déjà parlé.

On avait joué, on avait dansé, on avait goûté, et, après le goûter, de petites filles et de petits garçons avaient chanté la chansonnette et la romance. Une petite vieille s'avança sur une manière d'estrade arrangée au fond du salon, une toute petite vieille voûtée, habillée d'une robe en soie noire, coiffée d'un bonnet en dentelle, les cheveux roulés en boucles et qui marchait en s'appuyant sur une canne. Cette petite vieille chantait, d'une voix chevrotante, la douceur du temps de sa jeunesse : alors tout était beau, juste, bon; il n'y avait

sur terre que de braves gens, d'honnêtes femmes, des cœurs généreux et tendres. Mais le temps présent, quelle horreur! Les enfants désobéissants, les parents uniquement occupés de leurs plaisirs, les jeunes filles coquettes, les jeunes hommes présomptueux; partout l'ambition, l'intrigue, la corruption : quelle différence avec le temps jadis! Le couplet fini, la petite vieille commençait son refrain en tapant avec sa canne sur les planches pour s'accompagner :

De mon temps, oui vraiment, Tout était mieux qu'à présent.

Tout le monde riait... Nous avions reconnu dans cette petite vieille une de nos camarades, et nous, les enfants, nous riions surtout de Tavoir reconnue sous son déguisement. Mais les grandes personnes, comme les personnes âgées, riaient aussi.

— Comme c'est vrai! disaient-elles.

Et elles se lançaient dans quelques considérations philosophiques, dont la profondeur affligée me remplissait d'admiration.

Il me semble que je suis cette petite vieille et que je chante, moi aussi : « De mon temps, oui vraiment, oui vraiment tout était mieux qu'à présent. » Qu'il est difficile de savoir vieillir! Une femme qui, dépassant la cinquantaine, s'accommode avec enthousiasme aux goûts nouveaux se couvre de ridicule. Que ne se souvient-elle de son âge pour laisser aux jeunes filles des jeux et des plaisirs faits pour leurs corps robustes! Mais si elle ne loue plus obstinément que les années lointaines, c'est une rabâcheuse, une radoteuse, on la fuit. « Elle va encore nous raser avec ses histoires du déluge », disait une des amies de ma fille, en parlant d'une vieille dame, jeune sous le second Empire, et qui les avait invitées à goûter. Les histoires qui remontent à cinquante ans sont déjà, pour les jeunes gens, des histoires du déluge. Il faut éviter de leur apparaître sous les traits d'une réchappée de l'arche... Il faut aussi éviter de leur apparaître sous les traits comiques d'une sexagénaire qui affirme encore des prétentions à la jeunesse...

Je sens bien que j'ai un peu tort. Cédant à la mélancolie que me donnait la solitude, j'ai si longuement raconté mon enfance, que j'ai été stupéfaite de ne pas la retrouver tout entière dans mon enfant. Mais combien la vie serait monotone si les enfants répétaient ainsi les parents! Moi non plus je ne ressemblais pas à ma mère : maman considérait avec étonnement cette petite fille au cœur sensible, que des arbres, de l'eau, des prés rendaient parfois si exaltée. Etait-ce bien là sa fille, à elle qui était si raisonnable? De son temps aussi tout allait bien mieux que du mien.

Ainsi, depuis que le monde existe, nous nous en allons, chacune, en chantant le même refrain de tristesse :

De mon temps, oui vraiment, Tout était mieux qu'à présent.

Nous chantons simplement notre jeunesse perdue. Tout était bien alors, parce que nous étions jeunes.

Suzanne, un jour, chantera aussi ce pauvre refrain. Et elle aura raison. Moi qui voyais

tous les défauts de ces jeunes filles, je vois maintenant leurs rares qualités. Elles pratiquent les sports : tant mieux, les sports leur assurent de la force, une force morale à la fois et physique... Elles connaissent leur valeur : tant mieux, puisqu'elles l'emploient aussi bien à Paris, dans les dispensaires des faubourgs et les quartiers pauvres, qu'en Afrique au chevet des soldats blessés et mourants, et demain sur les champs de bataille, si la guerre éclatait. Elles courent toutes avec joie vers le danger, très loin ou très près, peu importe. Elles aiment agir, se dépenser, voir du pays; elles sont curieuses de littérature, d'art, de sciences : tant mieux, de tant d'enseignements, elles tirent des clartés utiles que nous n'avions pas, nous, et elles sont mieux armées pour lutter dans une vie chaque jour plus âpre. Les excentricités de quelques-unes ne discréditent que celles qui s'y livrent, et, à toute époque, il y eut des excentriques.

Un étranger de marque, de passage à Paris, assistait un jour aune réception fort brillante.

Les femmes, jeunes la plupart, portaient les plus belles toilettes et les plus beaux bijoux ; la conversation était spirituelle; on parlait théâtre, mode, littérature. Il ne put s'empêcher de sourire, et, tout en admirant Pélégance et le charme de celles qu'il observait, il insinua qu'il reconnaissait bien là cette futilité des Parisiennes, proverbiale dans l'univers. La maîtresse de la maison, lui désignant au hasard une de ses invitées, puis une autre, et une autre encore, lui exposa brièvement, pour toute réponse, quelles avaient été, dans la matinée et l'après-midi, les occupations de chacune. Celle-ci vivait au milieu des enfants du peuple; celle-là, infirmière brevetée, dirigeait un dispensaire de tuberculeux; cette troisième enseignait aux petites filles d'un quartier lointain la science ménagère ; cette dernière demeurait tout le jour dans une « résidence sociale » à répondre aux demandes de secours moral et matériel que lui adressaient les femmes d'ouvriers... Il apprit ainsi que cette apparente frivolité cachait non seule-

ment la conscience parfaite des devoirs qui incombent aux heureux de ce monde, mais un dévouement continuel, un zèle jamais lassé, et le savoir réel des formes nouvelles dans lesquelles aujourd'hui il faut pratiquer le précepte chrétien : i Aimez-vous les uns les autres. »

Cet étranger avait, des femmes françaises, et particulièrement des femmes parisiennes, l'opinion que partagent beaucoup d'étrangers. N'ai-je pas failli lui ressembler trop complètement?

Mon vieux cahier est bien gros. Le cahier de ma fille est bien mince; ce n'est même qu'un carnet, et pourtant je l'aime mieux que le mien. Elle peut y inscrire un titre auquel je n'ai pas droit.

Une page, en effet, porte ces quelques mots :

« En avril, départ de Paris pour Marseille...

... Le 4 mai arrivée à Casablanca...

... rr juillet, les blessés m'aiment beaucoup,

je les soigne, j'écris leurs lettres, je les panse, je leur fais la lecture... »

Et plus loin :

« 30 août, rentrée en France... Le meilleur souvenir de ma vie. »

C'est tout; rien de plus; pas de littérature, le petit fait du jour tout sec.

vSi j'avais, jeune fille, témoigné, même timidement, l'intention de partir pour quelque colonie, afin d'assister nos soldats, quels beaux cris eût poussés maman!

« Tu es folle!... tu es malade!... tu n'as aucun sentiment des convenances... »

D'ailleurs je n'avais même pas une vague idée de partir; je restreignais l'univers à un petit village.

Aussi, quand Suzanne m'annonça qu'elle appartenait à l'équipe des douze infirmières que la Croix-Rouge envoyait à Casablanca sous la direction d'une infirmière-major, je ne sais de mon indignation ou de mon effroi ce qui fut le plus fort. Elle ne me demandait pas conseil, — à vingt-cinq ans les jeunes filles d'au-

27o LES DEUX CAHIERS

jourd'hui ne se croient plus sous la tutelle de leurs mères, — elle s'était fait inscrire de sa propre autorité sur la liste, et m'en informait avec un petit air tranquille, tendre et décidé. Tout d'abord j'éclatai devant un tel acte d'indépendance. Suzanne avait beau compter vingt-cinq ans : elle demeurait ma fille. Bien plus, elle ne dépendait pas seulement de moi, sa mère, mais encore de Jacques, son futur mari. Et c'était l'époque de ses fiançailles qu'elle choisissait pour son coup de tête ! Les moindres actes qui avaient révélé, puis affirmé dans les années écoulées son caractère volontaire, me revenaient en mémoire, et je les lui reprochais. Soudain je m'imaginais qu'une dispute avec son fiancé déterminait cette résolution inopinée... quelque dépit d'amoureux qu'il me faudrait apaiser. Qu'allais-je inventer là! Aussitôt posée, la question m'apparut dans toute sa vanité... Suzanne partait simplement parce qu'elle avait envie de partir... Elle avait suivi des cours, obtenu un diplôme, travaillé dans des. dispensaires ; l'occasion s'offrait de

remplir, réellement dans les nécessités de la guerre, la mission à laquelle ses études la préparaient : elle ne se pardonnerait pas de la laisser échapper.

Moi, je m'épouvantais. Casablanca, le Maroc, c'était pour mon cœur oppressé le bombardement, la faim, la maladie, le pillage, les supplices... Si Suzanne partait, je ne pouvais pas me figurer que je la reverrais... Ne pas l'empêcher de partir, c'était la pousser vers la mort... Pour elle, Casablanca c'était une ville, voilà tout, une ville pareille à une autre, un peu plus éloignée que Marseille, seulement, et dont l'hôpital, au lieu d'abriter des malades, abritait des blessés. Les assassinats possibles, même fréquents dans ce pays où l'étranger est haï, la malpropreté des habitations, la promiscuité des soldats, la typhoïde, le scorbut, tous les maux qui escortent les armées : rien n'inquiétait Suzanne; elle souriait, incrédule... Si tout cela existait, elle s'en apercevrait bien... Désespérée, je me rendis chez l'infirmièremajor. • L'infirmière-major m'assura que je

m' exagérais beaucoup les dangers : d'ailleurs elle raillait mes craintes... Je me rendis chez les mères des onze autres infirmières; elles ne manifestaient pas le même calme que l'infirmière-major, mais elles cachaient leurs alarmes par d'indulgents raisonnements ou par de patriotiques arguments : de toutes façons la Française courageuse étouffait les soupirs de la maman tourmentée. Je rougis de moimême et de mes angoisses, je serrai Suzanne dans mes bras, et je lui accordai une autorisation qui du reste était inutile... Je l'ai dit, j'ai toujours été faible envers mes enfants.

Maintenant que Suzanne me quittait, je ne voyais plus en elle qu'une petite fille, ma petite fille... Si âgées qu'elles soient, toujours, à quelque moment, nos filles redeviennent pour nous de petites filles. Bien qu'elle s'en défendît, Suzanne, à mesure qu'approchait le jour du départ, dérobait mal sous une gaieté un peu fébrile une émotion trop naturelle. Elle me pria même de ne pas l'accompagner jusqu'à Marseille, ainsi que nous en avions d'abord con-

venu, car elle redoutait pour mon cœur trop sensible cette séparation sur le port, l'éloignement du bateau qui décroît, le mystère de cette mer perfide qui en le portant emporte votre enfant. . . Elle la redoutait aussi pour elle-même peut-être. Nous nous contentâmes, Jacques et moi, de l'accompagner à la gare du P.-L.-M. Je lui avais arrangé de mes mains sa malle, une malle de cuir où j'avais disposé le peu de choses dont elle se munissait, son linge, ses vêtements et son uniforme, grande blouse blanche, tablier blanc, petit bonnet blanc, souliers blancs, brassard matricule et marqué d'une croix rouge. Ses camarades bavardaient et riaient sur le quai, ravies comme si elles prenaient le train pour une partie de plaisir. C'était le 31 avril. Nous, les mamans, nous affections une parfaite sérénité : aucune de nous ne pleura, tant que la locomotive n'eât pas sifflé. Mais enfin la locomotive siffla, nous pressâmes une dernière fois nos filles contre nos poitrines, les employés fermèrent les portières et le train s'ébranla; alors nos yeux se

mouillèrent. Le lendemain Suzanne et ses amies s'embarquaient à Marseille sur un transport de l'État, où s'entassaient déjà quinze cents troupiers. La foule couvrait les quais, le soir tombait, et aux accents de la Marseillaise, aux acclamations du peuple, tandis que le soleil mourait, le bateau gagna la haute mer. Quatre jours plus tard, sur une côte blanche, une ville blanche groupait ses maisons blanches : Casablanca. L'état de la mer forçait le bateau à mouiller loin du port. De grandes barcasses l'accostaient, un marin soulevait Suzanne dans ses bras, la descendait dans une barcasse, et la barcasse nageait vers la terre.

Les lettres de Suzanne n'étaient pas fréquentes — une toutes les semaines — mais elles étaient longues. Dans les premiers jours, alors qu'elle habitait dans le quartier européen un hôtel malpropre, — le meilleur de la ville d'ailleurs, — Casablanca, laid, sale, l'amusait, sans l'enchanter. Ce voyage vers la terre africaine n'excitait pas son imagination; sur le

bateau qui remportait, elle ne rêvait rien de fabuleux : elle allait à Casablanca pour y servir comme infirmière militaire, et ne se disait rien de plus. Lorsque le consul de France eut trouvé pour ces jeunes filles une maison d'habitation — la maison du caïd — et que le service eut commencé à l'hôpital, il ne fut plus question de Casablanca, Casablanca n'exista plus, ou plus exactement tout Casablanca se réduisit à la maison du caïd et à l'hôpital. Durant son séjour, Suzanne ne sortit pas une fois hors de Casablanca : elle n'en eut même jamais le désir.

La maison comprenait un patio qu'entourait en le dominant une galerie. Les jeunes filles, groupées d'après leurs sympathies, occupaient à deux ou trois une pièce : elles avaient une caisse pour table de toilette, leur malle pour table à écrire, pour chacune une chaise et couchaient sur un lit de camp. Un Arabe souvent ivre leur faisait la cuisine. Livrées à elles-mêmes, obligées de balayer leur chambre, de raccommoder leur linge, de préparer leur

repas quand le cuisinier titubait trop, elles se divertissaient de leur installation sommaire. Le matin, à six heures et demie, jetant sur leur uniforme une grande pèlerine assez pareille aux pèlerines des touristes vosgiens, elles se dirigeaient vers Phôpital situé à vingt minutes de là et au bord de la mer. Les Arabes des rues qui les appelaient toubiba (femmes médecins) leur souhaitaient le bonjour et les gamins les saluaient militairement. Jamais un indigène ne leur manqua : on les entourait de respect, parce qu'elles guérissaient. L'hôpital se composait d'une sorte de pavillon en bois que longeaient de magnifiques massifs de fleurs; mais comme il ne suffisait pas à abriter tous les malades, il avait fallu dresser des tentes. L'infirmière-major exerçait une surveillance générale, mettait à jour la correspondance, assurait l'organisation des divers services, soignait les officiers et les sousofficiers; les douze infirmières consacraient leur temps aux soldats. A midi, toute l'équipe rentrait déjeuner, faisait la sieste jusqu'à trois

heures, puis regagnait l'hôpital jusqu'au soir où de nouveau elle reprenait le chemin de la maison, goûtant parfois sur la terrasse la douceur de la nuit, le plus souvent cousant et reprisant, souvent aussi tombant de fatigue et prompte à s'endormir.

Que nous voilà loin de ma jeunesse! L'espace d'une génération, vingt-cinq ans, et quelle différence dans les principes, dans les sentiments, dans les actes! Tout de même, sur certains points, l'avantage n'appartient pas à mon temps. Nous étions romanesques, mais notre romanesque était en nous : quand je montais dans mon bateau, je m'imaginais entreprendre un fabuleux voyage, et les jeunes garçons, mes contemporains, s'imaginaient, après avoir lu Assolant, Mayne Reid, Fenimore Cooper, coureurs de pampas, Indiens empanachés, et capitaines Corcoran. Nous rêvions, nous ne faisions que rêver, nous nous contentions de rêver. Aujourd'hui le romanesque n'habite plus en nous, il est partout autour de nous, nous vivons enveloppés d'un

romanesque si quotidien que nous ne l'appelons plus de son nom, tant il nous semble ordinaire. Les bateaux naviguent sous les eaux, les savants photographient l'intérieur de notre corps ou créent des diamants ; chaque jour, chaque heure, l'homme suit et dépasse Poiseau dans son vol. Tout ce que la fantaisie fertile des écrivains se plaisait à inventer pour nous éblouir ou nous charmer se réalise et rien ne nous étonne. Le romanesque nous paraît la chose la plus naturelle du monde. Si tous les petits garçons veulent être aviateurs, les femmes accomplissent avec la plus grande simplicité les actions les plus romanesques, et, peut-être même, ne se rendentelles pas bien compte de tout le romanesque qu'elles accomplissent, elles qui se prétendent si pleines de bon sens, si pratiques, si réalistes?

Quoi de plus romanesque vraiment, si l'on y réfléchit, que l'aventure de cette jeune fille, Suzanne, élevée dans le confort, sinon dans le luxe, accoutumée à toutes les commodités de

l'existence et qui, près de se marier, quitte sa mère et son fiancé pour soigner et consoler les malades sur une terre lointaine, où les balles et la maladie sèment la mort? La fièvre typhoïde ne Tabattra-t-elle pas aussi, comme elle abat les soldats, ou le poignard d'un fanatique, qui, tuant une chrétienne, croira conquérir le paradis musulman? Nul regret cependant de ses habitudes heureuses, ou de ses aises fortunées ; elle part gaiement, si gaiement que la mère pourrait se figurer que le cœur de son enfant lui est presque indifférent. Elle doit rester absente trois mois dans ce pays ennemi, et, à la fin du troisième mois, elle annonce sans se plaindre qu'elle restera encore quatre semaines. Le bonheur d'agir e d'être utile lui embellissent tout ce que sa mission présente de périlleux et d'extraordinaire. Il y a en elle ce goût de l'aventure propre à sa génération et comme un inconscient besoin d'héroïsme.

Le matin, à l'hôpital, elle panse les blessés, prépare la salle où le chirurgien coupera des

28o LES DEUX CAHIERS

jambes, extraira des balles, coudra des poitrines ouvertes, dispose les outils d'acier, les linges, les cotons stérilisés et, sans s'évanouir, aide aux opérations. L'après-midi elle donne aux blessés, aux opérés, aux malades, les soins prescrits, demeure à leur chevet, leur fait les piqûres ordonnées, élève jusqu'à leurs lèvres fiévreuses les potions ordonnées, cause avec eux, s'intéresse à eux, leur apporte des livres, des journaux, écrit pour eux des lettres et des cartes postales. Et quels sont ces blessés, ces malades, ces opérés! des indigènes pour la plupart, Sénégalais, Marocains, Arabes, qui ne savent que quelques mots de français. Cependant, elle apprend les mots usuels de leur langue, elle leur parle petit nègre, ils l'entendent. Ils lui racontent comment ils ont été blessés, comment ils se sont battus, rient de leur jambe amputée, de leur mâchoire fracassée. Deux fois par semaine, les femmes des Sénégalais cantonnées en dehors de la ville sont admises à voir leurs maris. Elles arrivent en bandes, joyeuses, bruyantes,

leurs enfants sur le dos, et entourent le lit, assises sur les genoux. Suzanne les reçoit, les conduit, les amuse, les rassure, et — le plus difficile — réussit à les éloigner, quand l'heure accordée est écoulée. Les soldats attendent sa venue le matin, comme on attend le premier rayon de soleil. Dès qu'elle entre, leur visage s'éclaire : elle est jeune, elle est jolie, elle est douce, elle trouve les mots qui calment la douleur mieux que les médicaments. Pour lui témoigner combien ils lui sont reconnaissants, coloniaux, chasseurs d'Afrique, zouaves, étouffent les gros mots de caserne qui leur sont familiers, se contraignent à des phrases châtiées et, si par hasard l'un d'eux s'oubliant lâche quelque juron, la réprobation de toute la salle l'accable. Suzanne et ses camarades éveillent instinctivement chez eux le sens de la politesse et de la pudeur.

Suzanne m'entretenait souvent dans ses lettres d'un colonial. On le jugeait perdu, quand on l'apporta à l'hôpital. C'était un Algérien, à peine âgé de vingt ans et qui s'était

engagé pour la campagne. Il réchappa de ses blessures, et, parce que je m'étais beaucoup inquiétée de lui et lui avais envoyé des gâteries, il m'écrivit dès qu'il le put.

« Madame,

« Je profite de ce que mon bras droit ait enfin été rendu à la liberté pour vous écrire et vous remercier de toutes vos bontés.

«Le 21 mai dernier, ma compagnie avait été désignée d'avant-garde et, par une température assez favorable, au milieu d'un terrain très mouvementé, nous nous dirigions vers Sidi-Guebbar.

a Tout à coup, comme autant de diables sortis d'une foultitude de boîtes que l'on aurait subitement ouvertes, les Marocains surgirent de tous côtés. Ils étaient cent, ils étaient mille, ils étaient dix mille. Le branle-bas du combat est vite donné en de semblables cas : chacun à notre poste, nous nous battions comme des lions. Franchement je crus que ma dernière heure avait sonné, lorsque je reçus

la première balle, qui m'atteignit en pleine poitrine.

« Cependant, entraîné par le bruit de la poudre, par un sentiment irrésistible fait du désir de venger les copains morts à nos côtés, et aussi aiguillonné par les plaintes des blessés , je me relevais et reprenais ma place.

« Ce ne fut pas pour longtemps. Quelques minutes après, je recevais deux balles qui me fracassaient la mâchoire, et une quatrième qui me cassait le bras droit.

« Je tombai sans pourtant perdre connaissance et j'assistai alors en spectateur à la fin du combat.

« Les balles sifflaient autour de moi, et, à chaque instant, il me semblait que l'une dalles viendrait m'achever.

« Mon casque fut troué de part en part ; la poussière que soulevaient les balles en tombant autour de moi m'aveuglait. Enfin je fus relevé parmi les blessés.

« A P ambulance les majors ont cru que j'ai-

lais mourir. Nous sommes arrivés à Casablanca après douze jours de voiture à travers les montagnes. Le trajet a été pénible, mais je Pai enduré vaillamment. On m'a dit que j'aurais la médaille.

« Les médecins prétendent que c'est par une chance inespérée que je vis encore. Moi, je sais bien que c'est grâce aux soins que m'a prodigués Mademoiselle votre fille. Sans elle je ne serais plus de ce monde. Mais elle savait si bien me donner du courage. Elle m'a dit qu'elle était fiancée : je lui souhaite du fond de mon cœur tout le bonheur possible. Je n'oublierai jamais son visage ni le son de sa voix, et je voudrais qu'elle eût un jour besoin de moi, pour lui montrer que ma reconnaissance ne finira qu'avec ma mort.

« Je vous prie, Madame... »

Cette lettre où je ne change pas un mot, quelques photographies qui montrent Suzanne couverte de sa pèlerine et en route vers l'hôpital, ou dans sa chambre raccommodant son

linge, ce sont là les plus beaux papiers de noblesse.

Ce laconique carnet de Suzanne, c'est tout de même le carnet d'une infirmière militaire, et mon cahier n'est qu'un journal à l'ancienne mode, un journal de petite fille.

Le train s'arrêtait.

— Ringen, cria l'employé.

Mme Desaulmin descendit sur le quai. Un domestique grisonnant, qui attendait, s'avança, et, levant son chapeau, lui prit son petit sac :

— Alors, Madame est seule? interrogea-t-il. Mme Desaulmin inclina la tête.

— Mais oui, mon brave Louis.

— M. et Mme Daramont viendront bien, à Ringen, tout de même? interrogea-t-il encore.

— Oui, sans doute, en septembre, pour les chasses, je l'espère.

Il était curieux et bavard, parce qu'il servait depuis longtemps au château :

— M. et Mme Daramont se portent bien?

Et Madame a de bonnes nouvelles de son fils?

— Oui, oui, répondit-elle, merci.

Elle songeait aux années encore proches où elle arrivait avec son fils et sa fille, un peu fatiguée par le voyage, mais tout de suite délassée par le sol, les arbres et le ciel familiers. Aujourd'hui, la fatigue pesait davantage à ses membres. Cependant elle ajouta :

— Il n'y a rien de nouveau?

Le domestique eut un geste vague :

— Rien, Madame; on fait les foins; ils seront beaux.

Il se tut, puis il dit :

— Ah ! le gendarme a passé hier , pour savoir si Madame était déjà là. Il a demandé aussi où M. Desaulmin tenait en ce moment

garnison.

Mme Desaulmin sortait de la gare; le domestique ouvrit la portière de l'automobile.

— Occupez-vous des. bagages, dit-elle, voici le bulletin.

En quelques minutes l'automobile, roulant sur la route plantée de cerisiers et de sorbiers, pénétrait dans le parc. Mme Desaulmin gravit les degrés qui conduisaient à la terrasse ,

comme pour entrer dans la maison, puis elle s'arrêta, et puis elle s'en alla à travers le parc. La rivière montrait sous les arbres qui l'ombrageaient les cailloux clairs de son lit; les massifs des pelouses groupaient avec orgueil leurs roses, leurs dahlias, leurs verveines, et l'odeur des foins coupés grisait l'air. Cependant les pas de Mme Desaulmin ne sonnaient pas légèrement sur le sable : ils étaient lourds et lents. Avant de gagner sa chambre, elle avait voulu parcourir le parc, comme jadis... le revoir. Mais, jadis, l'avenir étendait devant elle son mystère charmant, et aujourd'hui, pour la première fois, elle revenait seule à Ringen, toute seule... D'un mouvement presque réflexe elle rebroussa chemin , et , montée sur la terrasse d'où naguère elle avait présenté l'Alsace à son fiancé, elle s'accouda à la balustrade.

Ce n'était pas encore la fin du jour, mais déjà la nature, lasse de chaleur, se préparail au repos. Les oiseaux se taisaient, les longs peupliers tremblaient à peine, tout était calme.

Deux chevaux blancs liraient silencieusement à travers les prés un chariot débordant de foin.

Voici que cinquante ans s'étaient écoulés depuis sa naissance, si peu de chose vraiment, quand elle regardait en arrière vers sa jeunesse et vers son enfance, si peu de chose qu'en une seule minute elle pouvait en embrasser tous les événements, - — cinquante ans qui si vite Pavaient amenée à la solitude et aux menaces de la vieillesse. La cinquantaine, que cela lui semblait loin, quand elle était petite fille, si loin qu'il devait être presque impossible d'y atteindre! Une cinquantenaire, que c'était vieux! Pour concevoir une sexagénaire ou une septuagénaire, son esprit alors ne pouvait imaginer qu'une vieille femme, cassée, voûtée, chancelante, comme en dépeignent les contes chimériques, si misérable, en haillons, pliant sous un fardeau, mauvaise fée appliquée à faire le mal, ou bonne fée bientôt transformée en éblouissante personne. Dans dix ans elle serait une sexagénaire.

Rien pourtant n'avait changé autour d'elle. Les lilas de Perse, où jadis elle enfouissait son visage, éploy aient toujours leurs branches, et c'était toujours devant ses yeux les mêmes prairies, les mêmes vignes, le même village, et toujours à l'horizon les mêmes montagnes bleues. Dans son âme, non plus, rien n'avait changé : toujours aussi ardent, le même amour de la terre natale l'embrasait. Seulement ses cheveux blanchissaient, des rides qu'elle ne songeait pas à effacer marquaient ses tempes, et la tristesse l'accablait. Combien restait-il dans Ringen de ceux qui l'avaient connue en robe courte, les cheveux épandus sur le dos? Le vieux Hans, le cocher, était more, et morts aussi, le vieux voltigeur qui lui racontait la bataille de Waterloo, Mme Kappler qui tenait l'auberge à l'enseigne de la Carpe d'Or, le curé qui aimait tant la crème au caramel et au café mélangés, la petite Marie qu'elle n'avait pu amuser le jour de sa première communion. Les derniers soldats du second Empire, deux ou trois, qui portaient encore la barbiche à

l'impériale, ne tarderaient pas à les rejoindre, escortés à leur dernière demeure par quelque encombrante société de vétérans allemands. A cette même place, naguère, quand ils contemplaient tous deux leur pays, la main de son père cherchait la sienne. Elle entendait encore l'inflexion grave de sa voix, quand il disait : « Comme c'est beau, ma petite ! » A cette même place, le cœur de son fiancé avait battu des mêmes émotions que le sien... Et maintenant, sa fille mariée, son fils officier en Afrique, elle se sentait encore plus seule qu'à Paris dans cette maison où tout lui rappelait son passé. Qu'avait-elle espéré y goûter, en s'y repliant sur elle-même, une sorte de modeste bonheur! Ne vaudrait-il pas mieux fuir à jamais les lieux témoins d'une félicité finie.

— Bonjour, Madame, dit une voix.

Mme Desaulmin se retourna : c'était la Griffon-Mayer, la vieille intendante. Depuis un an que Mme Desaulmin Pavait quittée, elle lui parut encore vieillie, et d'ailleurs elle approchait de sa soixante-dixième année. Petite,

mince malgré sa jupe froncée, son châle, son plastron et son tablier à plis, la Griffon-Mayer avait, sous le grand nœud noir qu'elle gardait fidèlement, une figure toute ridée, claire cependant, avec un front que les cheveux, séparés en bandeaux, découvraient entièrement, un menton sec et un peu recourbé, et des yeux très enfoncés que protégeaient des lunettes.

— Ah ! c'est vous, ma bonne Griffon-Maver ! Comment allez-vous? Je suis bien heureuse de vous revoir.

En même temps Mme Desaulmin se pencha pour l'embrasser.

— Ça va, fit la vieille, qui ôtait ses lunettes, ça va... comme ça peut aller à mon âge... Et vous, Madame?

— Moi aussi, comme vous... ça va bien... Elles se regardèrent un instant.

— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau au village? demanda Mme Desaulmin.

— Aloys Waltz est mort, il y a trois jours; le fils Lutz a déserté; la petite Catherine Walter s'est mariée.

Il y eut encore un silence, et la Griffon- Mayer reprit :

— Et Mlle Suzanne, comment va-t-elle?

La Griffon-Mayer ne songeait même pas à

lui donner le nom de son mari; la jeune Mme Daramont demeurait pour elle Mlle Suzanne.

— Oh! très bien, répondit Mme Desaulmin.

— Et elle ne vous a pas accompagnée?

— Non, fit-elle, indulgente. De si jeunes mariés, il faut les laisser seuls... Ils arrangent leur installation à Paris; ensuite ils iront à la mer, à Deauville où ils ont loué une villa.

La Griffon-Mayer joignait ses mains sur la ceinture de son tablier.

— Quand j'ai entendu l'automobile, je suis descendue au rez-de-chaussée. Je croyais que vous entreriez dans la maison tout de suite, comme tous les ans, pour la visiter du haut en bas, avec moi, constater si tout était en ordre, si Ton avait exécuté ce que vous aviez prescrit... Mais vous vous êtes promenée dans le parc. . . De la fenêtre, je vous ai suivie quelques

moments. Vous n'aviez pas l'air très gaie... Ensuite vous vous êtes accoudée à la balustrade... J'ai attendu encore... Vous aviez l'air si triste. Je me suis décidée à vous aborder... Vous êtes triste, parce que Mlle Suzanne est mariée.

Mme Desaulmin secoua la tête.

— Non, je ne suis pas triste parce que Suzanne est mariée... mais j'éprouve tant de peine à me trouver pour la première fois toute seule à Ringen. J'ai peur d'y être désormais toujours seule, car j'ai peur que Suzanne en oublie le chemin... Mon fils ne pourrait, s'il le voulait, y habiter qu'avec une permission des Allemands, et encore ne tolérerait-on sa présence que quelques jours... Après ma mort, que deviendra Ringen? le vendra-t-on? l' abandonnerai-on? et croulera-t-il en ruines? Supposez-vous, ma bonne Griffon-Mayer, qu'un Allemand l'achète! Ce serait affreux. Mais Suzanne aime tant le changement, ce qui est nouveau, les voyages, l'agitation du monde...

La Griffon-Mayer écoutait, le visage un peu incliné.

— Laissez, laissez, Madame... J'en ai tant connu, au village, qui voulaient courir à travers le monde... des hommes qui s'engageaient à la Légion et se battaient contre les nègres ou contre les Chinois... d'autres qui franchissaient la mer pour gagner de l'argent chez les Américains... et puis les filles qui se plaçaient en France, à Nancy ou à Paris... Ah! presque tous, un beau jour, ils revenaient, qu'ils eussent amassé des économies ou qu'ils n'eussent plus qu'un trou à la poche, des souliers éculés et des pièces au pantalon. Il fallait qu'ils reviennent, ils ne pouvaient plus prolonger leur exil... Ceux qui étaient heureux pensaient qu'ils ne seraient jamais plus heureux qu'à Ringen, et ceux qui étaient malheureux pensaient qu'ils le seraient tout de même moins dans leur village. Ceux qui ne sont pas revenus, c'est, la plupart du temps, qu'ils étaient morts... Même les réfractaires qui ont naguère franchi la frontière pour ne pas coiffer

le casque à pointe, il y en a qui ne peuvent pas s'empêcher de revenir, en se cachant, quelques heures, pour respirer Pair du pays... sentir Podeur des arbres... Pourquoi Mlle Suzanne serait-elle différente? Elle aime le changement... c'est de son âge, elle est jeune... Un jour elle s'ennuiera d'avoir tant voyagé, et elle arrivera à Ringen. Ah! je n'ai pas d'inquiétude. Elle est née à Paris, mais c'est une Alsacienne tout de même. Est-ce que son père, qui n'était pas de chez nous, n'a pas voulu être enterré ici?

Et comme Mme Desaulmin esquissait un geste d'incrédulité, elle ajouta, hochant la tête, sûre de ce qu'elle disait, parce qu'elle était très vieille :

— Croyez-moi... je ne me trompe pas.

Le soir commençait à descendre. Muettes, les deux femmes contemplaient la campagne qui doucement s'assombrissait.

— Voulez-vous, Madame, que nous fassions le tour des chambres? dit la Griffon-Mayer.

— Mais oui.

La Griffon-Mayer précédait Mme Desaulmin, ouvrant les portes, tournant les boutons électriques, puis s'effaçait pour que sa maîtresse entrât.

— Voilà le salon, disait-elle..., j'ai enlevé hier les housses des meubles, puisque vous arriviez aujourd'hui. On a tout épousseté... J'ai changé les cordes des portraits, car je me suis aperçue, à temps heureusement, que la corde qui retenait le portrait de votre grand'mère cédait.

Elle continuait.

— Voici le cabinet de M. Cantuel, votre père, qui a été celui de M. Desaulmin, votre mari... Il a fallu réparer une boiserie que l'humidité avait abîmée. Ça m'a beaucoup surprise... l'humidité, jamais, on n'avait su à la maison ce que c'était... A cette fenêtre M. Cantuel, le matin, tout en réfléchissant à ses affaires, s'accoudait souvent. De là on embrasse tout le parc, la rivière, l'étang, jusqu'à la petite chapelle... Il aimait regarder cela. Si je passais par là, il ne manquait jamais de me

dire bonjour, et parfois nous causions un peu, car il n'était pas fier. Et votre institutrice, vous la rappelez- vous, avec son petit sac noir, dont elle ne se séparait jamais? C'est ici que je vous apportais à huit heures, après la mort de la vieille Kettel, votre soupe — que vous jetiez dès que j'étais sortie.

— Comment le savez-vous?

La Griffon-Mayer sourit.

— Je me doutais de quelque chose... Un matin, vous n'avez même pas pu attendre que je sois derrière la porte... Alors, je ne me suis pas éloignée; la porte était entre-bâillée... Le lendemain, par exemple, j'avais bien envie de rire, quand j'ai de nouveau apporté votre petit déjeuner... Et en même temps je m'alarmais, parce que, de cette façon, vous ne mangiez rien.

Ainsi elles allaient toutes deux, à travers la maison, l'une très vieille, égrenant à chaque pas des souvenirs, l'autre moins âgée, écoutant ces pauvres souvenirs qui étaient aussi les siens, et qui dissipaient sa tristesse. Au premier étage, elles pénétrèrent dans la lin-

gerie. Une table était rangée dans l'embrasure de la fenêtre; tout révélait un ordre minutieux. La Griffon-Mayer se tenait là, quand elle n'était pas dans le parc ou dans le pays; elle ne cousait plus, car ses yeux étaient trop faibles, mais elle distribuait la besogne à des femmes de Ringen et contrôlait encore leur ouvrage. La fenêtre donnait sur la route et entre les arbres on découvrait Ringen, ses toits rougeâtres et son église.

— Vous ne vous ennuyez jamais? demanda Mme Desaulmin.

La Griffon-Mayer la considéra un peu étonnée.

— M 'ennuyer, ici, comment serait-ce possible? J'inspecte la maison, les communs, le parc, je surveille les ouvriers qu'on emploie, je travaille. . . et puis je me souviens.. . J'ai tant de souvenirs ; pensez donc ! à part trois ou quatre femmes, je suis la plus âgée de Ringen, et j'ai toujours bonne mémoire. Presque toute ma vie s'est déroulée dans cette maison... Vous souvenez-vous, Madame, un jour...

Vous souvenez- vous... Mystérieuse puissance de ces simples mots! Ce n'est qu'une bonne vieille qui les a prononcés, une bonne vieille ridée, et à lunettes, lingère qui ne coud plus, intendante voûtée, paysanne qui ne connaît que son village, mais oubliant l'heure, la fatigue, l'ombre qui s'étend sur la campagne, la pièce où elle s'attarde, Mme Desaulmin, assise devant la Griffon-Mayer, écoute la voix qui tremble un peu :

— Vous souvenez-vous, Madame, un jour... vous aviez bien douze ans...

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