Les deux cercueils de Christophe Colomb
Où se trouvent réellement aujourd'hui les cendres du valeureux chrétien qui, le premier, affrontant l'immensité des eaux, alla porter la Croix en des parages ignorés du vieux monde, et accrut ainsi d'un Continent nouveau le domaine de l'humanité ?
Cette question s'est souvent reproduite depuis ces dernières années par Teffet des ardentes contentions élevées entre les deux grandes Antilles. A leur suite, des discussions souvent passionnées ont retenti dans mainte académie d'Europe et d'Amérique, toutefois sans réussir encore à former une conviction générale. Les organes de la publicité religieuse ont eux-mêmes, par leur trop prudente réserve, contribué à perpétuer l'indécision. La plupart, renfermant leur neutralité dans un silence équivoque, se sont obstinément abstenus de formuler leur pensée, et, comme si un tel sujet n'était d'aucun intérêt pour l'Église, ils laissent maintenant
sans direction l'opinion catholique, l'abandonnant aux perplexes fluctuations de l'incertitude.
Or, au moment où la majorité de l'épiscopat sollicite du Souverain-Pontife la béatification du premier Évangéliste des mers, il importe d'écarter préalablement tout doute sur l'identité de ces restes glorieux, destinés peutêtre à devenir demain des reliques. Il faut donc qu'on sache inébranlablement en quel lieu ces ossements existent. Car, là où ils sont, là aussi se trouve institué l'Ordinaire le plus compétent pour commencer une information sur les vertus et les miracles de l'incomparable serviteur de Dieu.
En notre qualité de Postulateurde cette grande Cause, le devoir nous incombe, après avoir laissé libre cours à tous les débats, d'exprimer enfin notre sentiment et d'entrer au vif de la question actuelle, sans nous préoccuper des prétentions ni des compétitions diverses.
C'est ce que nous venons faire aujourd'hui.
Un événement non moins imprévu qu'important pour l'histoire se produisit le 10 septembre 1877 : les restes mortels du Révélateur de l'autre hémisphère, qu'on supposait reposer depuis 1796 dans la cathédrale de la Havane, furent retrouvés dans celle de Saint-Domingue.
Tout d'abord, un mouvement de surprise doublé de curiosité avait rapidement propagé en Europe la nouvelle de cette découverte. Mais, bientôt, un démenti bruyant arriva d'outre-mer par le câble sous-marin, les
LES DEUX CERCUEILS DE CHRISTOPHE COLOMB. i
télégraphes, les paquebots transatlantiques, et l'on vit soudain les communications officieuses, même les instructions officielles du Gouvernement espagnol, chercher à le disséminer partout. Après avoir si longtemps fait le silence sur Christophe Colomb, l'Espagne s'efforçait maintenant de procréer l'erreur sur ses reliques, en persuadant au monde entier qu'elles demeurent réellement en sa possession à Cuba, « protégées par sa glorieuse bannière ».
Comme l'événement dont il s'agit fait partie intégrante de l'histoire posthume du héros des mers, nous devons ici exposer succinctement les circonstances de la jom^née du 10 septembre 1877 et maintenir les droits de la vérité, en dépit des subtilités et des arguties bibliographiques imaginées à cette occasion. Nous allons donc, avec une sincérité scrupuleuse, résumer d'abord les faits; nous examinerons ensuite leur signification.
Lors du traité de paix conclu à Bâle le 22 juillet 1795, d'après lequel, en vertu de l'article IX, l'Espagne cédait à la France le territoire qu'elle possédait dans l'île espagnole, au moment d'abandonner Saint-Domingue, le chef d'escadre, amiral don Gabriel Aristizabal, ressentit le patriotique désir de ne point laisser aux nouveaux possesseurs du sol les cendres de Christophe Colomb. 11 s'en ouvrit au maréchal de camp, gouverneur don Joachim Garcia, qui l'y encouragea fort. Il en parla aussi à l'archevêque, IVP'' Portillo y Torrez, aux principales au-
torités, ainsi qu'aux fondés de pouvoir du duc de Veraguas. Tous l'apiDrouvèrent.
Le temps pressait. On ne pouvait plus en référer au souverain et attendre une réponse de Madrid ; il fallait opérer. En conséquence, le 20 décembre 1795, dans la matinée, les autorités civiles et militaires s'étant réunies à la cathédrale, on ouvrit un caveau qui était placé sous le sanctuaire du côté de l'Évangile. Il n'y avait là ni armoiries , ni inscription, ni aucun signe distinctif. On trouva des lames de plomb brisées, des fragments de tibia et d'autres ossements humains, mélangés de terre, qu'on recueillit avec une soucoupe ainsi que la terre qui était confondue parmi ces débris, et le tout fut déposé dans une caisse de plomb doré, avec serrure en fer, dont l'archevêque eut la clef; puis on renferma cette caisse dans un riche cercueil recouvert de velours noir, orné de galons et de flocons d'or \
Le lendemain eut lieu un pompeux service, suivi d'une oraison funèbre par M*"' l'archevêque. Le soir, à quatre heures, les autorités et les notables étant de nouveau arrivés à l'église, le cercueil, après la cérémonie religieuse, fut transporté avec tout l'apparat possible, au son des cloches, de la musique guerrière et des salves d'artillerie, jusque sur le brigantin le Découvreur, d'où on le transborda sur le grand vaisseau le Saint-Laurent^ qui devait le porter à la Havane.
Là, une réception solennelle attendait cette poussière anonyme, ce résidu de algun difimto qu'on croyait être
1 «Y se traslâdo en un ataud forrado en terciopelo negro, guarnecido de galon y flocos de oro. » (Extracto de la Noticias que comunicaron al gobierno los Gefes y nuioridades, etc. Coleccion diplomâticaj n° 177.)
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Christophe Colomb. Il y eut, au débarquement, un grand concours de peuple, beaucoup d'acclamations; ce fut un mouvement immense dans l'île de Cuba.
Pourtant, malgré l'éclat de cette translation et la pompe des cérémonies, pendant ce temps, à Saint-Domingue, d'anciens habitants restaient persuadés que les cendres de Christophe Colomb n'étaient point sorties de la cathédrale. En effet, rien n'indiquait qu'on eût réellement trouvé les ossements du fondateur de la cité. Plusieurs des colons présents à l'exhumation avaient pu remarquer, comme le fit alors le docteur en droit, don Moscoso, qu'on ne voyait à cette place ni monument, ni inscription, ni emblème d'aucune sorte. Et, en y réfléchissant, on est forcé de reconnaître que, dans leur hâte du départ, les fonctionnaires espagnols s'étaient montrés d'une crédulité singulièrement complaisante. Leur procès-verbal d'exhumation le prouve surabondamment. Il se borne à dire qu'on a trouvé des lames de plomb paraissant avoir fait partie d'une caisse de ce métal, et des fragments de tibia provenant de quelque àéhmi, partes de algun difimto. Il semble donc assez naturel que beaucoup d'assistants n'aient pas été dupes de la pompeuse translation de ces prétendus restes.
Leur conviction s'était propagée dans quelques familles principales de l'île; elle était passée à l'état de tradition et subsistait sans s'étendre beaucoup ; car, il faut l'avouer, à cette époque, pas plus à Saint-Domingue qu'en Espagne, on ne se préoccupait guère de Colomb. Toutefois, bien avant la découverte opérée le 10 septembre 1877, nous avons eu personnellement la preuve qu'il existait à Saint-Domingue une tradition restreinte,
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mais constante et ferme, relativement à l'existence des restes de Colomb dans la cathédrale.
Il y a peu d'années encore vivait dans la colonie un des derniers descendants de ce brutal gouverneur, qui osa charger de chaînes le Révélateur du Globe. C'était l'estimable Don Thomas Bobadilla, notaire de la curie ecclésiastique et cousin de l'archevêque M'''''ValeraYJimenez. Jurisconsulte distingué, il fut, pendant plus de soixante ans, mêlé aux affaires publiques. Parfois, on l'avait ouï dire que, malgré la prétention de la Havane, Saint- Domingue possédait toujours les ossements de Colomb. Néanmoins, son gendre lui-même. Don Carlos Nouël, partageant l'erreur commune, continuait de penser, comme ses voisins, que le cercueil de Colomb était à la Havane, lorsqu'en avril 1861, l'honorable vieillard eut occasion de lui dire formellement : « Les Espagnols se sont trompés quand, en nous quittant, ils ont cru transporter avec eux les restes de Colomb ; nous les possédons encore ; ils sont toujours ici, dans la cathédrale, du côté de l'Évangile*.» Don Thomas Bobadilla avait eu aussi occasion, en 1868, de dire au chanoine pénitencier Billini que les restes de Christophe Colomb étaient dans la cathédrale.
En 1872, Don Carlos Nouël fut amené à répéter publiquement ce qu'il tenait de son beau-père. Plus tard, il en parla aussi au Délégat Apostolique M^' Santanché, archevêque de Saint-Domingue, lequel ne lui accorda pas d'abord grande confiance; il objectait les faits de 1795; mais ensuite sa conviction se forma sur d'autres
1 (( Los restos de Colon eslàn aqui en la caledral en el presbilerio, del lato del Evangelio. » (Emilio Tejera: Los Rnstos de Co/o?(,p. 50. SantoDoming'O. 1878.)
témoignages, et si bien que nous fûmes étrangement surpris, quand, à l'époque des noces d'or du grand Pie IX, le vénérable prélat se trouvant à Rome soutint contre nous que la sépulture de Colomb était à Saint- Domingue. M. le chanoine Billini se rappelait qu'étant encore au séminaire, il avait entendu dire par M'^' Elias Rodriguez, évêque titulaire de Flaviopolis, mort en 1873, qu'un mulâtre âgé de plus de quatre-vingts ans savait où se trouvaient les ossements de Colomb. Le général Don Ignacio Maria Gonzalez, ex-président de la république dominicaine, connaissait également cette tradition.
Pendant les premières années de sa résidence, M^'Rocco Cocchia, lui aussi, entendit diverses fois assurer que sous les dalles du sanctuaire reposaient les restes de Christophe Colomb. Mais, comme chez ses prédécesseurs, la translation solennelle opérée en 1795 suscitait des doutes en son esprit.
Il est incontestable qu'à Saint-Domingue un certain nombre d'habitants avaient ouï dire que nonobstant le buste de Christophe Colomb, placé dans la cathédrale de la Havane, ses restes n'avaient pas quitté sa terre de prédilection. Le commissaire délégué du gouvernement de Cuba, M. Lopez Prieto avoue que le 26 décembre 1877 Don Joaquin Montolio, ministre de l'instruction publique, lui avait déclaré qu'à Saint- Domingue il existait au sujet des restes de Colomb une tradition parmi d'anciens et respectables habitants*. C'est
1 « Que la tradicion de existirlos restos de Colon en Saoto Domingo la habian conservado y trasmitido respetables ancianos. » (Lopez Prieto : hi forme sobre loi restas de Colon, p. 5G. Ilabma, 1878.)
donc à bon droit que nous soutenons la réalité de cette tradition, maintenant âgée de quatre-vingt-six ans. Pour nous, le fait de son existence n'est pas sérieusement contestable; sa perpétuité ne peut être niée.
Dans le cours des travaux de réparation de la cathédrale de Saint-Domingue, qui duraient depuis plusieurs mois, on découvrit, le 4 mai 1877, à la gauche du sanctuaire, le cercueil de l'amiral Don Luiz, petit-flls de Christophe Colomb.
Quand on voulut le retirer de sa niche, il fut mis en pièces par la maladresse et l'inadvertance des ouvriers. La caisse de plomb était déjà détériorée dans le fond et partiellement écrasée par un madrier de l'échafaudage dont le poids l'avait aplatie ; néanmoins on put lire, sur une des lames, ces mots écrits en caractères gothiques allemands : El A Imirmite Don Luiz Colon, Diiqiie de
Veragua , Marques de (le reste était effacé ou
rongé)*.
Cette découverte si inattendue ramena au souvenir des habitants l'opinion des anciens sur la sépulture du grand Colomb. Quelques personnes, parmi lesquelles surtout Don Carlos Nouël et M. Luiz Cambiaso, consul d'Italie, insistèrent auprès de M. le chanoine Billini, chargé du soin des réparations, pour qu'on prît, en les continuant, toutes les précautions possibles et qu'aucun signe extérieur ne fût négligé.
Les travaux se poursuivaient; et, dans les premiers jours de septembre, ils étaient poussés jusqu'à la partie souterraine du sanctuaire du côté de l'Évangile, lorsque
' Constatation de la découverte par le notaire public, en date du l^f septembre 187G.
S. Ex. M^" Cocchia, mû par une sorte de pressentiment, ordonna de bien examiner l'endroit que la tradition désignait comme recelant le cercueil de Christophe Colomb. Vu l'urgence, M='" l'archevêque autorisa la continuation des travaux dans la matinée du dimanche. Le 10 septembre, sous les yeux du chanoine Billini et du grand sacristain Jésus-Maria Troncoso, deux péons continuaient leur besogne, quand la pioche ayant détaché du ciment et fait choir une grosse pierre brute, on aperçut par ce trou une sorte de niche, au fond de laquelle semblait se dessiner dans la pénombre une caisse quadran-
gulaire.
Aussitôt, le grand sacristain alla prévenir M*^' Cocchia, qui accourut et fit sur-le-champ avertir le ministre de l'intérieur, le priant de se rendre immédiatement à la cathédrale. M. le chanoine Billini arrêta incontinent les travaux. L'ingénieur civil qui les conduisait arrivait sur ces entrefaites. Il fit agrandir un peu l'ouverture du trou, et l'on put reconnaître distinctement un coff're de métal, que ternissaient en certains endroits des fragments do ciment et de gravier. En passant le bras par l'ouverture il fut possible d'enlever un peu de ce poudreux enduit des ans, et alors on lut ces caractères : P^"- A'^ C'était l'abrégé des mots : Primer Almirante.
Une soudaine émotion s'empara de l'assistance. L'archevêque, ayantpeine à contenir sa joie, s'écria involontairement: « Oh! quel trésor* ! » Immédiatement on fit
1 Ce mot de trésor ayant frappé les oreilles de certains individus se trouvant là par hasard, ils crurent qu'il s'agissait d'un trésor matériel, d'une cachette de lingots d'or ou de pierreries découverte sous les dalles du sanctuaire. L'annonce de la merveilleuse trouvaille courut promptement à travers la cité, surexcitant beaucoup moins la curiosité que la convoitise. Peu d'heures après des groupes
sortir tout le monde et fermer les portes de l'église où l'autorité civile posa des sentinelles à toutes les issues. Sans perdre un instant, M»'' l'archevêque adressa des lettres d'invitation à S. Ex. le président de la république, aux ministres, aux membres de la municipalité, au corps consulaire, pour assister à l'extraction et à l'ouverture de la caisse, ainsi qu'à l'examen de son contenu.
Ce jour-là même, à quatre heures et demie, les ministres, le président de la Chambre législative, le gouverneur de la province, le commandant de place, la municipalité, les consuls, trois notaires et deux docteurs en médecine se rendirent à la cathédrale; une foule d'habitants et d'étrangers s'y précipitèrent à leur suite.
M^"" l'archevêque, entouré de son clergé, ayant résumé devant l'assistance ce qui s'était passé dans la matinée, fit abattre quelques pans de maçonnerie. On enleva les pierres, et l'on put retirer la caisse qui fut portée sur une estrade au milieu du choeur. Les autorités et les consuls s'en approchèrent ; on se pressa tout à Tentour. La caisse fut époussetée, et alors on put, au-dessus du couvercle, lire cette inscription en abrégé : D. de la A. P"A", c'est-àdire : Découvreur de V Amérique^ p'e;>rit';' Amiral] et sur les côtés : G. G. A., c'est-à-dire Christo%)]ie Colomb Amiral.
La caisse ayant été ouverte, on aperçut des ossements humains. La partie intérieure du couvercle fut
nombreux stationnaient autour de la cathédrale dont les portes, gardées par des sentinelles, étaient closes. lis eu attendaient irapaliemmeut l'ouverture.
aussi nettoyée, et on lut ces mots, en caractères gothiques allemands :
ILL"" y Es''" Varon.
D" Cristoval Colon '.
Dès lors, plus de doute ; c'étaient bien les reliques du héros incomparable î Le saisissement fut aussi profond que la conviction était spontanée. Ainsi se trouvait justifiée la tradition des anciens du pays. Une émotion indescriptible s'empara des assistants ; des acclamations enthousiastes firent retentir les voûtes, puis les cloches sonnèrent à toute volée ; bientôt les fanfares militaires et les salves de l'artillerie annoncèrent à la ville l'heureuse découverte.
Aussitôt la caisse fut transportée à la sacristie, pour procéder à une vérification officielle.
En présence de toutes les autorités, des consuls, des notables, on constata que cette caisse entièrement en plomb, formant un carré oblong-, était assez grossièrement fabriquée, un peu déformée dans quelques parties, et bossuée du côté gauche. Elle mesurait 44 centimètres de large, et 23 centimètres de haut. Le couvercle paraissait fait d'une seule pièce. Les docteurs en médecine, MM. Antonio Gomez et José Brenes, reconnurent au milieu des débris d'ossements : un col de fémur détérioré, un péroné assez conservé, un radius, une clavicule, deux vertèbres lombaires, un cubitus, un fragment de coronal avec une partie de cavité orbitaire, un
1 Procès-verbal de la découverte opérée, le 10 septembre 1877, dans la cathédrale de Saint-Domingue, signé des trois notaires: Pedro l'olanco, Mariano Montolio y Rios et Leonardo Deimonte y A ponte.
tiers de tibia, une partie de maxillaire inférieur, un os du métacarpe ; et en tout vingt-huit gros fragments, et treize petits, parmi lesquels se trouvaient une balle de plomb et deux petites vis oxydées'.
Il fut décidé que cette caisse, désormais si précieuse, serait durant les travaux de réparation mise en dépôt à l'église vulgairement nommée Regina Angelorum. On convint de l'enfermer dans une autre caisse en bois, plus grande, à solide serrure, dont la clef serait confiée au révérend chanoine Billini, mais sur laquelle, en garantie d'inviolabilité, allaient être apposés les sceaux du Gouvernement, de l'Archevêché et des Consuls, présents à la réunion.
Ainsi fut-il fait.
Cependant la nuit était venue. La constatation anatomique des restes, la rédaction du procès-verbal, le scel de la caisse s'opérant au milieu d'une foule compacte qui occasionnait une étouffante chaleur, n'avaient pas duré moins de trois heures.
Les cierges s'allumèrent. On se forma en procession. W l'archevêque avec la croix et le clergé ouvrirent la marche. Les ossements du héros apostolique recouverts avec des ornements d'autel, en riche damas, comme les reliques d'un Saint, furent placés sur un brancard, que portaient alternativement les consuls et les principales autorités. On allait aux sons de la musique guerrière, au carillon des cloches, aux détonations du bronze. Deux bataillons formaient l'escorte que terminait une brigade d'artillerie. Sur tout le parcours les
' Adcmâz se eiicontrû nna bala de p!omo del pezo de una onza poco mâs 6 menos, y dos f cqncùos torniUos de la niisma caja.
maisons étaient illuminées, et les balcons parés des plus belles tentures. Pour être improvisée, cette solennité n'en offrait pas moins un aspect chrétien et grandiose. Les cris de gloire à Colomb, mêlés à ceux de « Vive Isabelle », se prolongeaient jusqu'aux rues les plus écartées.
La procession étant arrivée à l'église de la Reine des Anges, la caisse, soudainement transformée en chasse par la vénération des fidèles, fut déposée sur le maître-autel, et W l'archevêque prononça le panégyrique de l'Amplificateur de la Création, tandis qu'au dehors les feux d'artifice, les globes de lumière signalaient de haut l'heureux événement de cette journée.
La joie d'une telle découverte avait besoin d'éclater en transports. Un enthousiasme digne de la grandeur de Colomb s'était emparé des esprits. Durant toute une semaine on entendit glorifier son nom et celui d'Isabelle, sans que jamais s'y mêlât celui de Ferdinand. L'instinct du peuple devançait le discernement historique. Le consul d'Espagne l'atteste : chaque soir, à peine le soleil disparu, des sons harmonieux retentissaient, pendant que s'entre-croisaient dans les airs des ballons illuminés, marqués d'ingénieuses devises ^
• « Ocho ilias transcurrierou en los que apénas desparecia el aslro del dia tras las cortinas del ocaso, veanse cruzar por el espacio una infiuidad depinlorescos e iluminados globos, rodeados de fajas, cuyos campos se hallaban sembrados de iiiscripcioues alusivas al graa marlno iâ la virtuosa reina. (Témoignaye du consul d'Espagne Don Manuel de Echeverri, dans son écrit: Do existen depositadas las Cenizas de Cristobal Colon, p. 13. Santander, 1878.)
Tel est en substance, et clans sa rigoureiise exactitude, le fait de cette découverte.
Retrouver au bout de plusieurs siècles la trace du Révélateur de la Création, du bienfaiteur de la race humaine, restituer à Tîle, objet de sa prédilection et de ses desseins catholiques, les restes dont on la croyait dépouillée, était pour le Délégat du Saint-Siège une joie évangélique, une noble allégresse, une inexprimable félicité. Quatre jours après, dans une Lettre pastorale adressée à son clergé, le vénérable Prélat ordonnait que la commémoration de cette découverte fût annuellement célébrée au son des cloches par un solennel Te Deum. Quand il eut annoncé cet événement au grand pape Pie IX, en lui envoyant le procès-verbal de la découverte, signé des trois notaires rédacteurs, Pedro Polanco, Leonardo Delmonte y Aponte et Mariano Montolio, M^"" Cocchia en fit part à tous les gouvernements d'Europe et d'Amérique, les invitant à concourir aux frais d'un magnifique monument, qui serait érigé à Saint- Domingue , pour conserver ces restes glorieux.
Mais déjà, par leurs consuls respectifs, la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, les États- Unis, la Hollande, étaient informés de l'événement. Le monde entier se préoccupait de cette nouvelle. La surprise était générale, et l'on semblait attendre avec une certaine anxiété la confirmation d'une trouvaille si extraordinaire.
Seule l'Espagne, dès le premier instant, nia hautainement cette découverte, qu'elle disait supposée. A la réalité des faits et à l'identité de ces ossements, elle opposait la translation pompeuse accomplie en 1795. Le cabinet espagnol ne reçut pas, sans un vif mécontentement, les détails de la journée du 10 septembre 1877, donnés par son propre consul, témoin oculaire de la découverte. L'Espagne se refusait obstinément à l'évidence. En même temps, le Gouvernement donnait des ordres sévères pour qu'il ne fût plus accordé à personne communication des archives nationales. Des instructions particulières étaient simultanément envoyées au gouverneur général de Cuba.
Le 23 octobre, M. Canovas del Castillo, président du conseil des ministres, adressait à FAcadémie d'histoire de Madrid les documents que lui avait transmis le consul d'Espagne à Saint-Domingue, et la chargeait de faire un Rapport sur cette découverte. Cinq jours après, on répandait à la Piierta del Sol le bruit d'un télégramme qu'on disait envoyé de Saint-Domingue à VAnglo American Times (mais qui venait directement de Cuba), cer* tifiant que la prétendue découverte était une mystification. Or, la mystification était uniquement ce prétendu télégramme, puisque Saint-Domingue ne possède pas de câble électrique.
Bien qu'il eût demandé à l'Académie d'histoire son sentiment sur la découverte du 10 septembre 1877, le Gouvernement, sans l'attendre, s'empressait d'adresser le 15 décembre suivant à ses ambassadeurs, ministres plénipotentiaires et consuls, une circulaire dans laquelle il était question de découverte siVjrposée, de trouvaille
20 LES DFAiX ŒRCUEILS DR CHRISTOPHE COLOMB.
2)rcie)i(I((c. Le ministre d'État y disait qu'on avait célébré à Saint-Domingue, par des fusées, de la musique, des réjouissances, cet événement inattendu; mais que, après la dépêche du consul d'Espagne, la copie de l'acte et le croquis de la caisse trouvée, le Gouvernement de Sa Majesté a jugé insuffisantes ces preuves d'authenticité ; qu'il estime ces découvreurs des hallucinés, par le double aveuglement de V enthousiasme et de V ignorance en histoire ; qu'il les considère comme dupes d'une « vilaine attrape». En conséquence, le Gouvernement maintient et proclame l'identité des restes de Colomb, qui furent déposés le 19 janvier 1796 dans la cathédrale de la Havane. Le ministre engage ses agents diplomatiques à faire comprendre autour d'eux qu'on doit suspendre toute opinion favorable à cette découverte, jusqu'à ce que l'Académie d'histoire ait fait connaître son jugement autorisé '.
Et, sans attendre lui-même ce jugement définitif, le cabinet espagnol décide à l'instant la question. D'ores et déjà, il statue sur cette découverte : il la déclare fausse, et regarde comme hallucinés ou niaisement dupes ceux qui la croient réelle ^ Alors à quoi bon invoquer les lumières de l'Académie et réclamer son jugement afin de l'imposer ensuite à l'opinion comme le suprême arrêt de la science historique?
Quelles devaient être les conséquences d'une telle
' « Goinpieuder la conveniencia de suspender todo juicio fa,vorable al nuevo descudrimiento interin la clocta corporacion academica dés su aulorizado y definitlvo fallo. » {Circulaire ministérielle du 15 décembre 1877.)
- « Que juzgû ilos descubridores alucinados por la doble ceguedad del eiitusiasmo y la impericia crltica de la historia â no considerales victimas de uu triste eiigano. » {Ihid.)
circulaire, évidemment destinée à égarer le sentiment public? On le pressent déjà. Par la seule existence de cet instrument diplomatique, la liberté du docte aréopage se trouvait enchaînée. Après l'affirmation si absolue du Gouvernement, était-il encore permis aux académiciens d'avouer sincèrement la réalité du fait? Devaientils, par des conclusions contraires à celles du ministre, infliger une sorte d'humiliation au Pouvoir, dispensateur d(^s allocations, souscriptions, subventions, pensions, décorations et lucratives fonctions? Le ministère d'État avait, plusieurs mois d'avance , fait lui-même à sa façon l'épure du Rapport demandé.
Le cabinet espagnol ne se borna point à des assertions ; il voulut donner des preuves.
•? D'après ses instructions, le gouverneur général de Cuba , Don Joaquin Jovellar, dut envoyer à Saint-Domingue un commissaire chargé de lui adresser un Rapport détaillé. Son choix s'arrêta sur le digne M. Gonzalez de la Puente, déjà recommandé par plusieurs missions heureusement remplies. Celui-ci, après une scrupuleuse vérification des faits, rédigea son Rapport, et conclut à l'authenticité des restes découverts le 10 septembre dans la cathédrale de Saint-Domingue. De là, grande déception pour le Gouvernement. Ce Rapport, entaché de véracité, fut condamné à mort; on le jeta aux oubliettes, on le tint pour non avenu. Jamais personne n'a pu en avoir des nouvelles, malgré la réclamation des journaux non subventionnés.
Le gouverneur de Cuba voulut envoyer un autre commissaire. Il n'eut pas à chercher longtemps ; tout prêt sous sa main, se tenait le jeune Don Antonio Lopez
Prieto, qui déjà s'était occupé de la question et, avec un zèle patriotique, avait publié, dans la Revue de Cuba, un travail érudit conforme aux vues du ministre d'État.
En même temps, le ministère espagnol faisait demander au Gouvernement Dominicain, tout comme si celuici était tenu de justifier à ses yeux sa lyrètendue découverte, de lui fournir :
1" Une copie légalisée de l'acte d'exhumation des restes mortels de Christophe Colomb dans la cathédrale de Saint-Domingue ;
2" La photographie de chacune des faces de la caisse, avec le fac-similé ou empreinte des inscriptions existant sur ladite caisse ;
3" Un certificat des docteurs en médecine les plus versés dans les sciences physiques, relatif à l'état de conservation où se trouvait cette caisse, en établissant par les données scientifiques quels effets avaient pu produire sur le métal les trois cent quarante et un ans écoulés depuis l'arrivée de ces restes à Saint-Domingue ;
4° Un ample mémoire des plus détaillés, avec pièces à l'appui, indiquant à quehes époques on avait opéré la réfection du pavé de la cathédrale, et particulièrement à l'endroit où l'on avait rencontré les ossements du héros. Il fallait établir également si ces restes avaient été inhumés dans la terre ou renfermés dans quelque monument, qui les aurait conservés sûrement sans qu'il y eût à craindre qu'on ait pu les confondre avec d'autres corps ensevelis dans ce lieu ^
1 Lettre du consul d'Espagne au ministre des relations extérieures de la République dominicaine, reproduite par don Manuel Echeverri dans sa défense. Samam)er,1878. "
Après avoir, dans sa circulaire , taxé d'hallucination et d'ipiorance les Dominicains, le cabinet espagnol pouvait s'attendre à un juste refus de toute communication. Mais, comme la vérité ne craint pas le jour, le Gouvernement de la république, oubliant l'injure, offrit avec une extrême complaisance tous les renseignements demandés, et répondit que ses archives étaient ouvertes aux investigations de l'Espagne.
Le 21 décembre 1877, le consul de Sa Majesté catholique à Saint-Domingue, don José Manuel de Echeverri, demandait qu'en conformité des instructions de son Gouvernement, on voulût bien procéder à une nouvelle investigation médicale des restes que Ton croyait être ceux du Héros, et pour cela convoquer les personnes devant qui devait s'opérer l'ouverture de la caisse. En même temps, le consul annonçait qu'à cet acte devraient intervenir don Antonio Lopez Prieto, envoyé spécial de l'Espagne, et don Raimondo Rodriguez Cabrera, son secrétaire.
Pour cette seconde vérification, la présence des autorités et des consuls était indispensable, car il fallait briser les divers sceaux apposés sur l'ouverture de la caisse. M'"" l'archevêque eut la bonté de convoquer les fonctionnaires pour le 27 décembre, à trois heures e demie du soir; mais dans la matinée de ce jour, le président de l'Ayutamiento ayant déclaré qu'il ne pouvait accepter l'invitation sans le consentement de la majorité
des conseillers, la réunion fut renvoyée au lendemain, 28 décembre. Or, sur ces entrefaites, le vapeur postal allant à Cuba entra dans le port, et M. Lopez Prieto, jugeant commode d'en profiter, partit accompagné de son secrétaire, oubliant que la convocation avait uniquement lieu à son sujet et pour complaire à son Gouvernement.
Puisque le singulier départ du commissaire faisait disparaître l'urgence, on remit au 2 janvier suivant l'opération demandée par l'Espagne.
Donc, le 2 janvier 1878, à doux heures, l'église dite Reg'ina Angelorum vit arriver les ministres de la justice et de l'instruction publique, de l'intérieur, des affaires étrangères, de la guerre et de la marine, le gouverneur civil et militaire de la province, le président du conseil municipal, don Alfonseca, les conseillers, don FélixBaez, don Manuel Cabrai, don José Maria Bonetti, don Antonio de Soto, don Francisco Aylas, MM. les consuls d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne et de Hollande, MM. les docteurs en médecine, Pineiro, chef du service médical, Mariano Soucarraz et Manuel Duran ; puis l'alcade constitutionnel don Alonzo Ravelo, en outre les honorables citoyens : don Apolinar Tejera, Manuel Santa-Maria, Rafaël Ramirez, Francisco Pellarmo et José Joachin Machado, appelés par l'alcade en qualité de témoins pour certifier l'état de la caisse scellée le 10 septembre précédent et portée de la cathédrale dans cette église.
Le président de l'Ayutamiento annonça qu'à la demande du consul de Sa Majesté catholique, il allait être procédé à certaines constatations désirées par l'Académie d'histoire de Madrid. Alors M. le chanoine péni-
tencier Billini présenta au président la caisse cachetée et scellée. Elle fut posée sur une grande table.
Le procès-verbal dressé sur le requis du chef de la municipalité, par le notaire Leonardo del Monte y Aponte, dit que. vérification faite de la caisse et des sceaux, le tout a été reconnu entièrement intact; qu'ensuite les ministres, les consuls, le président de l'Ayutamiento et M. le chanoine Billini, comme représentant AP' l'archevêque, absent, ont rompu chacun leur sceau particulier. Cette caisse de bois en contenait une autre de plomb, la même qui avait été décrite et commise à la garde du chanoine pénitencier.
Les médecins accomplirent leur constatation scientifique toujours en présence des assistants, parmi lesquels s'étaient ghssés quelques étrangers. En remuant, jusqu'au fond de la caisse, la poussière des ossements, le docteur Manuel Duran rencontra et aveignit une planchette d'argent quadrangulaire, percée de deux trous. On put remarquer qu'ils correspondaient exactement aux deux vis oxydées précédemment trouvées dans la caisse, le 10 septembre. Sur cette plaque d'argent se lisaient deux inscriptions, l'une à la face, l'autre à l'exergue. Celle-ci portait seulement ces lettres : V. Cristoval Colon. Mais sur la première on hsait :