‹ Les deux cercueils de Christophe ColombChapitre 2 sur 2 · V. P" de los r'"-' del F'""' AV D. Cristoval Colon des · texte numérisé non relu

V. P" de los r'"-' del F'""' AV D. Cristoval Colon des

C'est-à-dire : Dernière partie des restes du premier Amiral Don Christophe Colomb, découvreur.

Il y eut alors un mouvement de stupéfaction bientôt suivi de joie pour les habitants, car personne n'avait pensé que de cette seconde vérification allait sortir une

preuve encore plus conflrmative et plus authentique d'identité.

L'examen scientiflque étant terminé, toujours à la vue du public, on photographia les quatre côtés de la caisse. Le syndic François Aybas se chargea du fac-similé des inscriptions de la caisse et de la plaque d'argent. Quand ces opérations furent achevées, il était cinq heures du soir. On remit alors la caisse de plomb dans celle de bois. M. le chanoine Billini, au nom du Délégat apostolique, y 'apposa le sceau de l'archevêché, les consuls y mirent celui de leur Gouvernement respectif, l'alcade et le notaire rédacteur la marquèrent chacun du sien. Après quoi l'acte de constatation, ayant été lu et approuvé, fut signé des ministres, du consul d'Espagne, du consul d'Allemagne, du consul d'Itahe, du consul des États-Unis (par procuration), du consul de Hollande, du président de la municipalité, des trois docteurs en médecine, de l'alcade, et des témoins spécialement requis; ensuite on le déposa aux archives de la cité.

Quelques jours plus tard, le consul d'Espagne recevait brutalement avis de sa destitution. Hélas ! dans son rapport sur la découverte du 10 septembre, M. de Echeverri avait dit franchement ce qui s'était passé sous ses yeux.

M. Lopez Prieto, qui n'avait rien vu, ayant quitté la ville au moment de voir, n'en faisait pas moins un Rapport, dont les conclusions lui étaient imposées d'avance par son écrit publié dans la Revue de Cuba. Pendant les heures passées à Saint-Domingue, le jeune littérateur n'était pas resté inactif. Il avait mesuré dans sa longueur et sa largeur l'étendue de la cathédrale, médité sous ses

voûtes, devant ses piliers, évoqué dans un poétique élan les souvenirs de sa grandeur passée, dressé le plan du sanctuaire, copié des inscriptions funéraires à la cathédrale, au couvent des dominicains, et au couvent de Saint-François. Mais, sauf ce travail d'architecte ou d'archéologue, d'un intérêt fort indirect, l'érudit commissaire eût pu s'épargner la fatigue du voyage, et faire tout aussi bien son Rapport, sans sortir de son cabinet.

Nous sommes loin de méconnaître le mérite de M. Antonio Lopez Prieto, ses recherches patientes, sa valeur littéraire. Mais nous trouvons chez lui un plan arrêté d'avance, un système de défiance d'après lequel tout devient objet de suspicion :

L'état de conservation des os ;

La multii3Ucité des inscriptions, au dehors et au dedans de la caisse;

Les caractères en gothique allemande ;

Le pléonasme qu'il y croit découvrir ;

L'orthographe diverse du nom de Cristoval et de Cristobal ;

Le nom d'Amérique ;

La balle de plomb trouvée entre les ossements.

Selon M. Prieto ce seraient là tout autant d'indices de quelque fraude sépulcrale.

Sans relever une à une ces différentes objections, nous ferons simplement les remarques suivantes : 1" L'état de conservation ou d'effritement d'un sque-

lette ne saurait indiquer sûrement la date d'une sépulture, tant sont diverses les causes de détérioration. On ne peut en cette matière se fonder sur aucun principe d'ostéologie ou de chimie, car dans tout cimetière on ne rencontre jamais les corps inhumés à la même époque, détériorés ou détruits au même dei^Té ;

2° Les caractères gothiques allemands ayant été usités en Espagne au seizième siècle, ont pu l'être au dix-septième, à Saint-Domingue. Le grand imprimeur de Séville était l'Allemand Crond)(^rger. La première édition de l'histoire générale et natureUe des Indes, par Oviedo, a été imprimée en caractères gothiques allemands. L'inscription tumulaire de l'amiral Don Luiz Colomh était en caractères allemands. Pareillement on lit au couvent de Saint-Dominique, devant l'autel de Sainte-Rita, une inscription en lettres allemandes. La chapelle de rEvêque de Pierre montre aussi une inscription en caractères gothiques. Dans la chapelle où repose Melchor de Castro, on voit aussi des lettres gothiques. M. Lopez Prieto a pu en copier d'autres eucore. Les caractères gothiques n'infirment donc en rien l'inscription existante dans la caisse trouvée le 10 septembre 1877 ;

3" Les inscriptions sépulcrales de l'extérieur n'empêchent point celles du dedans ; fréquemment on en rencontre dans l'intérieur des tombes. Elles sont de tous les temps. On a trouvé des papyrus instructifs dans les sépulcres égyptiens; des einldèmes, des armoiries, de l'or, des bijoux, dans les tombeaux des Étrusques, des Phéniciens. Aux columbariums romains les inscriptions n'étaient-elles pas intérieures ? Ne fnllait-il pas

y entrer pour les voir? robjection tirée de la double inscription ne peut être prise au sérieux :

4° Après avoir suspecté la forme des caractères et leur place, M. Lopez Prieto chicane sur les mots. Les épithètes, ilustre y esclarecido si rapprochées, forment, dit-il, un pléonasme. Nous le nions. Le pléonasme n'existe point ici. Entre ilustre et esclarecido nous trouvons nne différence. On peut être illustre sans être précisément célèbre. On voit des personnalités populaires sans illustration, d'autres, illustres, sans popularité. D'ailleurs, y eût-il pléonasme, qu'induire de ce manque de goût? En qnoi nn pléonasme diminuerait-il la véracité de l'inscription ? Au surplus, dans l'épigraphie funéraire le pléonasme semble avoir droit de domicile, tant il y est habituel.

5° La lettre A initiale du nom d'Amérique, figurant dans l'inscription, est aux yeux de M. Lopez Prieto un anachronisme accnsateur; car le nom d'Amérique ne s'est introduit que récemment en Espagne. Le nouveau continent y était toujours appelé les Indes '^ d'ailleurs, comment aurait-on osé graver sur le cercueil de Colomb ce nom « odieux d'Amérique, rappelant l'inique usurpation, qui excitait, dit-il, l'indignation générale de l'époque » ! Mais puisqu'on Espagne on n'employait point le nom d'Amérique, pour désigner le nouveau monde, ce nom y étant inusité ne pouvait dès lors indigner personne. A la vérité, quoiqu'il ne fût pas entré dans le langage administratif, ce nom d'Amérique était nécessairement familier aux esprits cultivés. M. Prieto n'ignore pas que, déjà au seizième siècle, dans un ouvrage de physique, le Compendio, de Pedro Margallo, publié

en 1520, à TUniversité de Salamanque, le nom d'Amérique était donné au nouveau continent. Les savants, les cosmographes, n'en employaient point d'autre; d'ailleurs, l'Académie elle-même reconnaît qu'on a imprimé àSéville en 1672 un livre intitulé Note de la contratation de las Indias occidentales, dans lequel l'auteur, D. José de Veitia-Linage, emploie plusieurs fois le nom d'Amérique, bien que le vulgaire continuât d'appeler les Indes, le nouveau continent*. Comme au dix-septième siècle, époque probable du transvasement des restes de Colomb dans cette caisse de plomb, le nom d'Amérique se lisait sur toutes les cartes de géographie, les planisphères, les globes terrestres, il paraît tout naturel, qu'à Saint-Domingue, où abordaient des marins, des commerçants de diverses nations, on ait inscrit ce nom d'Amérique adopté déjà par l'Europe entière ;

6" La balle de plomb semble aussi à M. Lopez Prietro doublement suspecte par sa rencontre et son calibre. Pour nous c'est ici le lieu de répondre personnellement, puisqu'il a plu à l'Académie d'histoire de Madrid de nous mettre nominativement en cause.

Nous l'avouons franchement ; quand nous apprîmes qu'il s'était trouvé une balle de plomb parmi les ossements du Héros, cette circonstance nous parut confirmer l'identité de ses restes. Colomb avait reçu un projectile qu'on n'avait pu extraire. Questionné publiquement à ce sujet, nous écrivîmes une note qu'imprima VUnîve/'s, et que reproduisirent diverses feuilles amé-

' Informe sohrr los restas de Colon p. 82-83.

ricaines. Là-dessus grande rumeur -chez les bibliographes. Plus tard, T Académie royale de Madrid nous a gaillardement plaisanté ; d'autres Académies ont discuté cette balle, son poids, sa probabilité. On a nié la balle. On a nié la blessure. On a railleusement réclamé de nous le certificat des chirurgiens cjp.n pansèrent Colomb à l'ambulance. On nous a demandé qui nous avait informé de cette blessure. Nous avons répondu: Colomb lui-même. En preuve nous citions ses propres paroles. Un malin bibliographe a cru subtil de distinguer entre le mot de plaie et celui de blessure. Il oubliait qu'usuellement on dit tantôt la blessure en parlant de la 'plaie, et tantôt la plaie pour désigner la blessure. Sans discussion nous laissons à cet érudit la joie de son habileté.

Un de ses émules a poussé l'outrecuidance jusqu'à n'attribuer aux expressions de l'amiral qu'un sens figuratif, une valeur purement allégorique. N'est-ce pas abuser de la simplicité des lecteurs? Quoi ! Lorsque dans une relation officielle le Révélateur du Globe écrivait : (( Là ma plaie se rouvrit; pendant neuf jours je me vis perdu sans espoir», nous devons niaisement penser qu'il s'amusait à la métaphore? Pour qui nous prend-on ?

Ces superbes opposants ne veulent absolument pas entendre parler de la blessure parce qu'à aucun prix ils ne peuvent admettre la balle, cette petite balle dont ils se sentent frappés eux-mêmes, puisque de son témoignage insubornable elle détruit leurs plus spécieuses allégations.

Un bibliographe de la Havane a fabriqué contre nous

une hrochuro intitulée : Une balle Jitstorlque. Nos diligents contradicteurs, pour réfuter notre assertion, sont allés chercher, mais en vain, une négation dans les musées d'artillerie et les ouvrages techniques. Ils prétendent qu'au temps où vivait Colomb il n'existait pas de balles d'un tel calibre.

Pour nous, sans nous être épuisé en perquisitions et enquêtes laborieuses sur le calibre des arquebuses et des mousquets de cette époque, nous savons qu'ils pouvaient porter des balles d'une once et demie, et qu'il y avait aussi des balles pesant un tiers de moins. La blessure de Colomb ne provenait point d'une arme européenne. Les Musulmans employaient volontiers l'épaisse carabine, à bouche évasée, appelée tromblon, qu'ils chargeaient de plusieurs balles de divers calibres, en guise de mitraille. L'amiral avait pu être blessé, soit par un corsaire turc, dans les mers du Levant, soit par les Maures durant le siège de Baza. Il est certain que cette blessure était faite par un projectile, et non par une arme tranchante, comme l'a prétendu un chanoine académicien de Gênes ; car à la suite d'un coup de lance, ou de sabre, la cicatrice une fois bien fermée ne se rouvre jamais, tandis que la présence d'un corps étranger peut, sous diverses influences, envenimer la cicatrice, et la disposer à se rouvrir. La chirurgie militaire sert de garantie à notre opinion.

Quoique les historiens n'en aient dit mot, nous sommes persuadés que cette blessure de Colomb était connue de la Cour, parce qu'elle lui venait des ennemis du Christ. La pieuse sympathie qui attirait la grande Isabelle vers le Révélateur du Glo])C s'('tait surtout cimentée de leur

commune yénération des Lieux saints. La reine, dontle génie avait expulsé de l'Espagne les Mahométans, connaissait son vœu d'afifranchir de leur joug le tombeau du Sauveur où elle envoyait, chaque année, un voile brodé de ses mains. Elle n'ignorait pas la blessure qu'il avait reçu des Infidèles. Aussi lui pari e-t-il de sa cicatrice rouverte, sans donner aucun détail, sans la moindre explication, comme d'une chose bien connue de la Catholique. Il ne dit pas : Une blessure que j'avais reçue autrefois se rouvrit, mais tout simplement : Ma plaie se rouvrit : « AIR se me refresco ciel mal la llaga^. » Quoi de plus clair? Ce petit monosyllabe est assez grand de preuve. Il suffit de le remarquer.

Dans son Rapport imprimé, par ordre du Gouvernement, M. Lopez Prieto n'admet pas qu'en 1795 l'amiral Aristizabal et les autorités de Saint-Domingue aient pu se tromper sur la sépulture de Christophe Colomb; la concession royale du 22 juin 1537 ayant autorisé la famille de Colomb à y placer telles effigies, signes et armoiries qui lui plairaient. L'auteur du Rapport en infère qu'on voyait là des indications rendant impossible toute méprise. Elles existaient certainement, dit-il, puisque le premier archevêque de Saint-Domingue, M^"" Alonzo de Fuenmayor, a écrit que la tombe de Christophe Colomb était « très vénérée et respectée ». Il y avait donc quelque signe extérieur pour la reconnaître. M. Lopez Prieto, afin de prouver combien cette place était distincte, assure que l'archevêque M^' Juan Escalante Turcios y Mendoza avait dit sa première messe à la cathédrale,

' Cuarlo y ùltimo viage de Colon. — ColeccioQ diplomatica, tome I, p. 301.

pour le repos de Fàme de Christophe Colomb, grmtd dècoiwt'eur des Indes ignorées. Nous ne sommes nullement surpris de ce souvenir, chez un prélat, amateur de géographie, de navigation, et qui, à l'exemple du premier évoque effectif des Antilles, M="'' Alexandre Géraldini, rédigea un itinéraire des mers et terres occidentales. Malheureusement nous voyons son successeur immédiat, W Dominique FernandezNavarette, déjà se tromper au sujet des Colomb, et dans le synode tenu le 5 novembre 1683, prendre pour frère de Famiral, son petit-fils. Don Luiz « su hermano D. Luiz », ce qui ne dénote pas un intérêt bien vif pour cette immortelle mémoire.

C'est particuhèrement du témoignage do M='' Alonzo de Fuenmayor que se targue M. Prieto. Pourtant, quand on se rappelle qu'il a fallu une injonction comminatoire de l'empereur et roi', pour contraindre l'archevêque à recevoir dans les caveaux de la cathédrale le cercueil de Christophe Colomb, que l'opiniâtre prélat laissait dehors depuis quatre ans, malgré les réclamations de la famille et les avertissements de la Cour, il n'est pas facile de croire qu'une fois introduits de par l'autorité royale, ces restes, objet d'un tel dédain, ou d'une telle indifférence, aient subitement imposé le respect et la vénération aux fidèles. Cette étrange assertion si opposée aux faits connus nous met en défiance sur la source d'où elle procède. C'est la Relation des choses de V Espagnole, par W Fuenmayor. Relacion de Cosas de la Espafwla. Où

' « Que si asi no lo hicieredes è cumpliéredes ô excusa 6 dilacion en ello pusiéredes, n:iandaremos proveer en ello lo que â nuestro scrvicio convenga. » {Real cedula. Archiva çjcncral de Indias.)

LES DEUX CERCUEILS DE CEIRISTOPIlE COLOMB. 35

trouve-t-on cet ouvrage? Nulle part. Aucune bibliothèque publique ne le possède. Il est manuscrit. Au moins ce manuscrit est-il authentique? Est-ce l'autographe de M='' Alonzo de Fuenmayor ? Non. Ce n'est qu'une copie. Qui nous garantit son intégrité ? Cette copie a-t-elle été communiquée à l'Académie d'histoire ? Soumise à l'examen des bibliographes ? Pas davantage. Elle échappe à tout contrôle.

On n'a jamais pu nous citer un document, une page, une ligne, même un mot prouvant qu'il existât la plus légère indication de cette sépulture. M. Prieto explique ce manque de monument par cette circonstance qu'au moment où une flotte anglaise de cinquante-six voiles, sous les ordres de l'amiral Venable, envoyée par Olivier Cromwell, se présentait devant Saint-Domingue, le 23 avril 1655, l'archevêque, M^' Francisco Pio, aurait recommandé de couvrir les sépultures, et particulièrement celle du vieil amiral^ du côté de l'Évangile, afin de les préserver de toute profanation de la part des hérétiques.

Mais d'où est puisée cette marque de prévoyante sollicitude pour la tombe du vieil amiral? De la copie incomplète d'un manuscrit incomplet aussi, peut-être, attribué à D. Montemayor de Cuenca.

A part ces deux témoignages manuscrits, et d'une origine naturellement suspecte, puisqu'ils sont tirés de copies contestables, sans valeur reconnue, M. Lopez Prieto ne peut produire et ne produira pas un texte qui nous prouve qu'aune époque quelconque il y eut jamais dans le sanctuaire de la cathédrale un monument, une statue, une inscription désignant Tcndroit où gisait le

Révélateur du Globe. Ce dénûment bibliographique ne l'empêche pourtant pas de dire d'un ton d'assurance et de satisfaction : a Une caisse de plomb grossièrement fabriquée, avec des abréviations infinies, quelques inscriptions maladroitement gravées se rapportant à Colomb, et de nombreux restes humains, ne constituent pas des preuves assez irrécusables pour détruire une grande vérité historique, qui a pour base des actes légaux et reconnus ^ »

Ces actes légaux et reconnus consistent uniquement dans le procès-verbal du 20 décembre 1795, sur le transport solennel des restes de algun difunlo.

Nous avons voulu d'abord répondre par quelques observations au Rapport de M. Lopez Prieto, par ce que c'est le travail le plus érudit et le plus direct que le gouvernement espagnol ait fait publier au sujet des restes de Christophe Colomb, et que d'ailleurs il renferme en substance tout ce qu'à cette occasion il a été écrit de spécieux postérieurement.

Maintenant, abordons tout droit un pénible sujet : l'Informe^ ou Rapport officiel commandé par le Conseil des Ministres de sa Majesté catholique à l'Académie royale d'histoire de Madrid.

1 « Una caja de plomo toscameate fabricada con abréviaturas infinitas y algunas JQscripciones con torpeza grabadas que se refieren à D. Gristôbal Colon y abundantes restes humanos constitug-au pruebas irréfutables para destruir una gran verdad histôrica que tiene por base actos légales y reconocidos. » (Lopez Prieto : Informe sobre los restas de Colon, p. 7G. Habaua, 1873.

Disons sans réticence notre pensée sur cette regrettable éliicubration.

Imposée par l'autorité royale, entreprise sous les les auspices de l'orgueil national et de la prévention ministérielle, l'œuvre de l'Académie d'histoire ne pouvait aboutir qu'à la déflguration de la vérité. Tel a été l'embarras des académiciens devant soutenir ce thème de fausseté, qu'ils ont mis douze mois ! à confectionner un Rapport qui n'aurait pas exigé douze jours d'étude, et douze heures de rédaction, s'ils eussent suivi la voie droite.

Quoi de plus illogique, de plus irrationnel que la manière dont on a procédé. Le Gouvernement espagnol voulait être renseigné ; c'était son droit comme son devoir. Et au lieu d'envoyer à Saint-Domingue et à Cuba une commission composée d'érudits et d'archéologues, il charge des académiciens de juger, étant dans leur fauteuil, à Madrid, ce qui vient de se passer aux Antilles ! Il s'agit d'un fait tout actuel, et l'on se borne à compulser des livres, des papiers. Et quand les papiers manquent, on y supplée par des suppositions, des hypothèses téméraires , des inductions aussi erronées qu'offensantes. Le Cabinet espagnol nous parait plus blâmable encore que l'Académie royale d'histoire, car il l'a limitée dans son action. En ayant par sa circulaire exprimé son opinion, sans attendre la sienne, il avait d'avance tracé ses conclusions. Le Gouvernement manifestait aussi sa volonté par des actes. Il frappait de destitution le Consul faisant un rapport sur ce qu'il avait vu, et récompensait l'écrivain qui faisait un rapport sans rien voir. D'après ces précédents, l'Académie pouvait-elle se sentir libre?

Il lui faut absolument donner satisfaction au Pouvoir. Conséquemment elle doit, par des arguties plus ou moins captieuses, justifier ses prétentions, et déclarer, contre toute vraisemblance, que « les restes de Colomb reposent dans la cathédrale de la Havane, à l'ombre de la glorieuse bannière de Castille ^ ». A bout d'expédients bibliographiques, la malheureuse Académie arrive à contester la réalité de la découverte survenue le 10 septembre 1877, dans la cathédrale de Saint-^ Domingue, par cela qu'en 1795 on avait exhumé de la même église les restes de Colomb, et qu'ils furent transportés solennellement à la Havane. Au fait présent elle oppose le fait passé. De par l'autorité de celui-là, elle méconnaît l'existence de celui-ci.

Précisons, à notre tour, le point de la discussion. Mettons les deux faits en présence ; car c'est uniquement entre deux dates que doit se renfermer le débat.

En 1795, qu'a-t-on trouvé dans la cathédrale de Saint- Domingue ?

En 1877, qu'a-t-on trouvé dans la même cathédrale?

Comparons :

Le 20 décembre 1795, dans la cathédrale de Saint- Domingue, on ouvrit, sous le sanctuaire, du cûté de l'Évangile, un petit caveau que l'on crut être la sépulture de l'amiral Christophe Colomb. Il n'y avait là ni statue, ni inscription, ni armoiries, ni aucun signe indicatif de la personne dont on venait de chercher les restes. On trouva seulement des lames de plomb, des

1 « Los restos de Cristûval Coloa yacen en la catedral de la Habana k la sombra de la gloriosa bandiera de Castilla. » {Informe de la real academia de la Idstoria, p. 122.)

morceaux d'os, de tibia et d'autres fragments terreux qui avaient appartenu à un mort quelconque, otras 'partes de algun dlfmito. Comme nous l'avons dit, on les recueillit avec une soucoupe, ainsi que la terre mêlée à ces débris de cadavre ; puis, on les versa dans une caisse de plomb dorée qui fut mise dans un cercueil revêtu de velours noir garni de galons et de glands d'or.

Voilà tout. Quelle preuve avait-on de l'identité de ces restes ? Aucune. On se persuadait que c'étaient ceux de Christophe Colomb ; mais sur quoi se fondait cette croyance ? Uniquement sur cela que cette sépulture était du côté de l'Évangile. L'Académie d'histoire fait sonner bien haut le rang, la clairvoyance des autorités qui présidèrent à cette exhumation, et insiste sur le procèsverbal qui en fut dressé. Là n'est point la question. La solennité religieuse, l'apparat militaire, la pompe des cérémonies attestent l'intérêt qu'excitait le réveil d'une mémoire si longtemps assoupie, mais n'apportent aucune certitude d'identité.

Le grand bibliographe américain, malgré ses attaches à l'Espagne, n'a pu s'empêcher de dire : « On est en peine de découvrir les données sur lesquelles Aristizabal a procédé à cette exhumation, dont on exige que nous acceptions l'étiquette comme parole d'Évangile. Le critique est aussi fondé à se demander sur quoi les écrivains espagnols s'appuient pour venir déclarer avec tant d'assurance que l'amiral espagnol n'a pu se tromper. »

Au contraire, que s'est-il passé le 10 septembre 1877 ?

On a rencontré dans la même cathédrale, en un petit caveau, sous le sanctuaire, du côté de l'Évangile, une

caisse de plomb parfaitement intacte, quoique marquée des vestiges du temps. Le nom et la qualité de l'homme enseveli s'y lisaient au dehors et au dedans de ce dépôt mortuaire.

Qu'objecter à une si claire révélation de la Tombe ?

Tout doute disparaît maintenant. La tradition locale se trouve confirmée péremptoirement par ce fait d'une indiscutable authenticité. Il n'y a plus à contester : les véritables restes du Révélateur de la Création sont demeurés à Saint-Domingue.

Accablée sous l'irrésistible évidence des faits , impuissante à rétorquer la démonstration qui en résulte, l'Académie se réfugie dans l'érudition, nous ramène au règne de Charles-Quint, au transport du cercueil de Colomb, de Valladolid à Séville, puis de Séville à Saint-Domingue, et déroule ses souvenirs historiques.

Ne nous laissons pas égarer. Il ne s'agit point ici d'une question complexe d'Histoire, mais d'une simple question de Fait. Or, dans toute question de Fait, les témoignages oculaires constituent la plus importante preuve devant la Justice. Également la valeur des témoignages se proportionne au caractère ou à la qualité des témoins. Sachons donc quels sont ceux qui assistaient à la découverte du 10 septembre 1877.

Voici, parmi eux, outre S. Ex. l'Archevêque, Délégat Apostolique, et l'élite de son clergé : don Marcos Cabrai, ministre de l'intérieur ; donFernandez de Castro, ministre desrelations extérieures ; don Joaquin Montolio, ministre de la justice et de l'instruction publique ; don Cacéres, ministre du commerce et des travaux pubhcs ; don Valentin Ramirez Baez, ministre de la guerre et de la ma-

rine ; don Braulio Alvarez, gouverneur de la province ; don Juan de la Cruz Alfonseca, président du Conseil général ; don Félix Mariano Pluverez, président de la Chambre législative ; don Francisco Javier Machado, député; M. Joseph Manuel d'Écheverri, consul d'Espagne ; M. Miguel Pou, consul d'Allemagne ; M. Louis Cambiaso, consul d'Italie; M. Paul Jones, consul des États-Unis ; M. Leyba, consul des Pays-Bas ; M. Aubin Desfougerais, vice-consul de France; M. Coën, viceconsul d'Angleterre ; les membres du conseil municipal, les magistrats, et les premières notabilités de Saint- Domingue.

Peut-on mettre en doute la perspicacité de tous ces personnages, les dire hallucinés, les croire auteurs ou dupes d'une mystification quasi sacrilège?

Ces témoins ont examiné le vieux caveau, où, par l'huis que venait de faire la pioche, s'apercevait Fapparence d'une caisse. Ils ont vu les ouvriers agrandir le trou au point de pouvoir retirer cette caisse. Ils ont reconnu le métal dont elle était formée, noté son aspect extérieur, pris ses dimensions, copié les caractères indicatifs de son contenu. Ils ont également assisté à son ouverture, à la désignation anatomique des ossements qu'elle renfermait, et contemplé dans l'intérieur du couvercle le nom de Christophe Colomb, gravé en toutes lettres.

Ce quadruple témoignage de l'autorité religieuse, militaire, judiciaire, civile, joint à celui de sept Consuls étrangers et d'une population entière, ne possède-t-il pas une force absolue de certitude? N'est-il pas une affirmation indestructible comme la vérité? Ces preuves déjà irrécusables se sont encore élargies et accrues

par la seconde constatation des faits qu'a demandée le Cabinet espagnol, bien loin d'en prévoir les résultats si contraires à ses vœux.

Ce second examen semblait exiger une vérification plus approfondie encore que la première ; aussi la Commission scientifique est-elle au complet. Cette fois, le consul d'Espagne peut examiner à l'aise et tenir dans ses mains la petite balle, cause d'une si longue polémique parmi les bibliographes. Son poids est de 31 grammes. La description des ossements, leur classement s'opèrent avec une scrupuleuse exactitude. L'observation et les recherches, dans ces débris poudreux, sont plus minutieuses ; c'est alors que se rencontre la planchette d'argent, portant comme une décision suprême ces mots : Dernière partie des i^esles du premier amiral C]iristop)he Colomb, découvreur. On comprend quelle surprise mêlée de stupeur frappa l'assistance à ce oracle du sépulcre. Comment ne pas s'incliner devant une telle affirmation sortant de la tombe, pareille à l'inflexible arrêt de l'histoire ?

L'Espagne avait provoqué une nouvelle constatation des faits , et l'on voit comment les faits lui ont répondu.

Hors d'état de contester leur authenticité , l'Académie s'est efforcée de tenter une explication, qui maintint à Cuba la possession de ces restes héroïques. Hélas ! pour soutenir le mensonge, elle s'est abaissée à des moyens dont rougirait un honnête arrière. Oubhant que la fraude ne se présume point, qu'il faut la prouver d'abord, l'Académie ose attribuer au vénérable archevêque une préméditation criminelle, une tromperie sacrilège, qu'elle croit adoucir du nom de fraude pieuse.

D'après l'esprit de son Rapport, la caisse de plomb, les ossements, les inscriptions, la balle, la plaque d'argent étaient préparés d'avance. « Une main dévote et bien intentionnée les avait transportés sous le sanctuaire, à la place qu'occupe le siège épiscopal. » Dans sa cféûérosité, l'Académie n'entend pas, dit-elle, s'ériger en cour de justice et décider si le fait est criminel * ou non, parce qu'elle veut s'en rapporter uniquement au jugement de la postérité. Néanmoins, comme celui qui commet une fraude, même pieuse, perd ses droits au respect, le Rapport traite fort cavalièrement S. Ex. le Délégat apostolique, parle de «. sa légèreté et passion notoires^ », des « téméraires affirmations de l'ardent évêque », de sa jorétendue découverte, de son intrigue, dont il nous apprend le mobile.

Puisque, vulgairement, l'intérêt est toujours la règle des actions , l'Académie suppose que l'archevêché de Saint-Domingue, ne jouissant pas aujourd'hui d'un revenu proportionné à la dignité de son titre d'Église primatiale des Indes, M»' Cocchia, en inventant cette découverte, espérait hâter les formalités préalables à la béatification de Christophe Colomb, afin qu'une fois déclaré Saint, sa cathédrale restant dépositaire de ses reliques fût désormais le but de pèlerinages fructueux, devînt ainsi célèbre jusqu'à mériter le nom de Jérusalem américaine ^ et que, par suite, la popuhition de Saint-

1 La Academia prescinde de si el hecho es ô no criminal porque no prétende someter la causa que ventila al fallo de un tribunal de justicia sino al de la historia. » {Informe sobre los restas de Co'on, p. 110.)

- « Con notoria ligereza y pasion. » [Los restas de Colon, p. 43.) ^ « Uua vez beUificado el nudo y esteri! titulo de Iglesia Primada de las Indias que hoy leva iacatedral de Sâato Domingo, sieadok depositaria de! cuerpo

4i LES DEUX CERCUEILS DE CHRISTOPHE COLOMB.

Domingue s'accrût, à la manière dont autrefois on vit les fidèles, se groupant autour du corps du glorieux opôtre saint Jacques, former la cité de Compostelle.

Telle est la grave imputation suscitée par l'Académie, contre le vénérable archevêque.

Pour lustrer d'un vernis de vérité ses calomnies, Vinforme fait de M^''' Cocchia (( un des plus ardents travailleurs à la cause de Colomb, dont le comte Roselly de Lorgnes est le Postulateur infatigable » ^ Or, notre postulation pour la cause de Colomb était communiquée aux membres du Concile de Rome, en juin 1870 ; et c'est seulement plus de huit ans après, le 31 août 1878, que M^"" Cocchia, sur notre invitation, s'est uni aux démarches del'Épiscopat, en adressant au grand pape Pie IX une remarquable lettre. Ces simples dates disent si le vénérable Prélat a été un des plus ardents travailleurs pour la cause.

L'Archevêque n'a donc agi de concert avec nous que bien postérieurement à sa découverte, pendant que l'Académie d'histoire rédigeait contre lui le calomnieux échafaudage d'inventions outrageantes, de suppositions ridicules, où l'odieux se superpose à l'absurde et constitue le fond de cet informe Informe. Nous n'avions eu l'honneur d'aucune relation écrite ou verbale avec S. Exe. le Délégat Apostolique, avant la découverte du 10 septembre 1877. M^' Cocchia eut la gracieuseté de nous apprendre cet événement qu'il pensait de-

santô, la snblimaria hasta merecer el nombre de la Jerusaleii Americana. » l^InforniP sobre los restas de Colon, p. H3.)

1 « Siendo el obispo de Orope uno de los iias ardienles obreros en su calidaJ de prelado, y un infatigable postulante el conde Roselly de Lorgues. » [In forme sobre los restas de Colon, p. 112.)

voir nous intéresser, en notre qualité d'historien de Christophe Colomb. Jusque-là nous étions complètement étrangers l'un à l'autre. La supposition d'une connivence, en pareil cas, est tout aussi fondée que le projet de tranformer Saint-Domingue en Jérusalem américaine.

L'Académie d'histoire se plaît à nous représenter comme l'Auxiliaire du Prélat, et nous reproche d'avoir, usurpant une autorité supérieure à notre qualité de laïque, « déclaré que Christophe Colomb mourut en odeur de sainteté », en olor de santidadK Elle a souligné ces mots, tout exprès, pour qu'on les crût textuels. Or, ils ne sont jamais sortis de notre plume. Nous avons dit au contraire : « Il mourut déjà oublié des hommes, dans l'abandon, la pauvreté... Le renom de Sainteté, la Fama sanctltatis^ était changé pour lui en diatribes, en calomnies, en accusations graves. Le renom de Sainteté, au Heu de commencer pendant sa vie, ou de se manifester dès la sépulture, fut remplacé par des rumeurs hostiles, la défiance, la diffamation ^ » On voit avec quelle aisance l'Académie d'histoire sait fabriquer ses citations. Mais, taisons nos griefs personnels.

Niant la réalité de la découverte faite à Saint-Domingue, l'Académie d'histoire s'en prend surtout à la plaque d'argent. C'est que cette plaque d'argent est là, permanente attestation, insubornable témoin de la réahté. Que lui objecter qui soit rationnel? Comment

1 « El conde Roseily de Lorgues interveniendo en la cuestion como auxlliar del Obispo de Orope, con una autoridad superior â su condicion de iâico no vacila en declarar que Cristôval Colonmuriù en olor de Santidad. w {Informe sobre los restas de Colon, p. lU.

2 Roselly de Lorgnes : L'ambassadeur de Dieu et le pape Pic IX, 'p. 458, 464.

expliquer sa i)résence dans ces ossements? Nous insistons sur ce point, précisément parce qu'on a voulu faire de cette plaque une pièce de conviction, démontrant la fraude. Mais cette plaque trouve sa justiflcation dans les circonstances mêmes de la découverte.

Évidemment par l'importance de son inscription, il y avait intérêt à la faire apparaître dès l'ouverture de la caisse, si on l'y eût placée à dessein. La certitude eût été plus entière, le triomphe plus assuré. Mais personne alors ne se doutait qu'elle fût là. Lors du premier examen elle avait échappé à l'attention. Ainsi, du 10 septembre 1877 au 2 janvier 1878, pendant près de quatre mois, on a ignoré son existence. On avait bien trouvé les deux vis rouillées qui la fixaient autrefois à la caisse. Mais personne ne pouvait expHquer leur emploi. Ce n'est qu'au second examen, qu'une vérification plus minutieuse a fait rencontrer cette plaque d'argent qu'elles soutenaient avant leur oxydation. On ne l'a découverte que grcâce à la seconde constatation demandée par l'Espagne. Et l'on ne saurait dire que, dans cet intervalle, quelqu'un l'ait furtivement glissée dans la caisse, car les sceaux des divers Ministères, des autorités de la ville, et de sept Consulats, étaient dès le premier jour la garantie prise contre toute soustraction ou introduction possible. Or, l'intégrité des scellés a été pubHquemcnt reconnue avant de procéder à ce deuxième examen.

Cette simple planchette d'argent rend stériles et vaines les hypothèses' injurieuses, les subtiles interprétations. [Elle reste là, durable, visible à tous, aussi démonstrative de la sincérité, que péremptoirement décisive de l'identité.

A la fraude pieuse^ qu'a honteusement inventée l'Académie d'histoire, s'oppose une double impossibilité.

Impossibilité matérielle.

Impossibilité morale.

Matériellement, quels obstacles n'aurait-il pas fallu surmonter? Combien de risques à courir pour la perpétration d'une telle infamie ? — Gagner à prix d'or le Directeur des travaux, M. l'Ingénieur civil Del Castillo, de Cuba, afin qu'il simulât la vétusté du caveau, le fossoyeur qui procurait les ossements, le graveur d'inscriptions, les péons chargés de placer la caisse. — Salarier le silence des employés de la Cathédrale. — Séduire le premier commissaire envoyé de Cuba, et M. le docteur Mariano Soucarraz, aussi de Cuba, qui assistaient le docteur Manuel Duran, dont la main rencontra la plaque d'argent. — Associer à sa supercherie les membres les plus importants de son clergé. — Se mettre à la merci de son entourage, de ses serviteurs ; enfin tromper la clairvoyance des autorités de tout ordre, et des Consuls de sept Gouvernements ! Y pensc-t-on ? était-ce possible ?

Moralement, l'impossibilité ne paraît pas moins grande.

Il faut être bien étranger aux choses ecclésiastiques, et dépourvu du sentiment chrétien, pour avoir construit cette révoltante hypothèse, contre laquelle proteste le simple bon sens. Ces vertueux académiciens oubbent, qu'en sa qualité de capucin, M^'' Rocco Cocchia appartient à la famille Franciscaine. Connaissent-ils l'étroite sohdarité des membres de l'Ordre Séraphique? leur détachement des choses terrestres, leur grandeur

sacerdotale, leur sublime humilité? Savent-ils quels généreux sentiments palpitent sous leur robe de bure, quels nobles dévouements engendre leur zèle évangélique ? Ces hautes qualités de l'Institut dont fait partie M^"" Cocchia se relèvent encore chez lui du caractère sacré d'Évêque. Aux obligations du cordon séraphique, il joint la dignité archiépiscopale, et l'éminente charge de Délégat du Saint-Siège auprès de trois Gouvernements. Le seul énoncé de ses titres dit suffisamment ses droits au respect de tous. Et Ton voudrait que pour le mince appas d'un lucre incertain, il faussât sa conscience, se défit de sa piété, trahit son ministère, tombât dans son propre mépris, encourût une responsabilité terrible devant Dieu, devant les hommes, et déshonorât bassement la triple mission qu'avait confié à sa Sagesse le Souverain Pontife ? Cela n'est pas croyable.

Une imputation calomnieuse qui serait passible des tribunaux correctionnels, si la charité du Délégat apostolique ne l'inclinait au pardon, telle est uniquement la substance de Ylnformc académique, annoncé d'avance avec tant d'éclat. Le ministère espagnol ose pourtant appeler travail co}isciencieux cette pédantesque diatribe, virulente plaidoirie du faux contre le vrai, dans laquelle l'aigre argutie, l'hypothèse oiîensante, tout le long d'un volume, sophistiquent opiniâtrement à rencontre de la logique et de la droiture.

Le monde lettré s'attendait à quelque dissertation savante, digne d'une Académie royale d'histoire; il n'a eu qu'un pamphlet où l'inconvenance, le sarcasme, tiennent lieu d'érudition, de raisonnement. Et comme ce fameux Informe n'est qu'un libelle, il en a aussi le piètre for-

mat. l'Espagne veut avoir raison par le nominor quia leo. C'est la lutte disproportionnée du fort contre le faible. L'Académie d'histoire comptait sur le suffrage du bibliographe américain, mais voici qu'il le lui refuse et déclare que ses adversaires « n'ont pas réussi à prouver que les restes exhumés en 1795 fussent véritablement ceux de Christophe Colomb ».

Pour les rédacteurs de V Informe, ces paroles valent une sentence. Ils se voient abandonnés. Cette œuvre d'iniquité littéraire n'aura profité, ni à ses auteurs, ni au Gouvernement qui l'inspira. L'Académie d'histoire s'est diminuée dans l'estime publique, et le Gouvernement n'y a pas grandi. Loin de là : il a baissé dans sa propre considération, en descendant à se faire le solliciteur du mensonge, le mendiant de la pubHcité universelle, allant lui-même directement frapper à la porte des journalistes pour accréditer ce piteux /;i./*ory>i£? académique.

Après tant de démarches, d'influences, d'instances, d'efforts, les droits de la vérité historique subsistent intacts. On est généralement persuadé dans le monde érudit qu'à Saint-Domingue demeurent les restes glorieux que revendique vainement l'Espagne. Et c'est justice.

Particularité significative : aucun de ceux qui assistèrent, soit à la découverte du 10 septembre 1877, soit à la vérification opérée d'après la demande de l'Espagne,

ne conçut jamais le moindre doute sur l'identité de ces restes. Ceux-là seuls qui, éloignés, n'ont rien pu voir, rien constater, opiniâtrement contestent.

M. Lopez Prieto n'a pas vu l'intérieur de la caisse par lui si fortement suspectée, étant parti au moment choisi pour l'examiner de ses propres yeux. M. Armas, que vante et cite élogieusement l'Académie d'histoire (sans flageller la rude inconvenance de son langage), n'a pas pris la peine de venir à Saint-Domingue. Il s'est borné à nier de loin, craignant de trop bien voir de près. D'autres qui, de Cuba, de Costa-Rica ou de Caracas, réclament et contredisent, n'ont pas vu davantage. Ils nient à tout risque, par pure défiance, refusant de croire comme ils ont refusé de voir. Et c'est uniquement sur le dire d'opposants volontairement sourds à la vérité, réfractaires à l'évidence, que s'appuie l'Académie royale d'histoire !

Lors de la célébration du premier anniversaire institué à Saint-Domingue en commémoration de l'heureuse découverte du 10 septembre 1877, le nouveau Consul d'Espagne venu remplacer M. d'Etcheverri, destitué pour avoir été témoin loyal et sincère, osa, lui qui n'avait rien vu, protester avec aigreur, réclamer contre cette cérémonie et soutenir hautement que les cendres de Christophe Colomb étaient à la Havane. Alors, parmi les témoins oculaires de la découverte, plusieurs personnages, bien qu'étant de cultes divers et de nationalités différentes, s'indignèrent en public. Un Français, antiquaire soKde, M. Manuel Deschamps, qui avait consacré vingt ans à étudier en détail tous les musées de l'Europe, ne put contenir plus longtemps sa conviction

intime. Pour l'honneur de la vérité, il fit une contreprotestation, s'offrant à prouver devant une commission de savants véritables l'authenticité de ces reliques et de la caisse les contenant ^

Il ne lui a pas été répondu encore.

L'Académie de Madrid nous a demandé d'un ton goguenard si nous avions assisté Christophe Colomb dans une salle de chirurgie ou si nous avions été son hôte, comme Bernaldez ; si nous fûmes en rapport épistolaire avec lui, comme Angleria ; si nous l'avions suivi pas à pas, dans ses voyages par mer et sur terre, comme Las Casas, ou au moins si nous l'avions connu et traité familièrement, comme Fernandez de Oviedo ^. Nous regrettons d'être obligé d'apprendre à des académiciens espagnols que si Las Casas eut entre ses mains le journal de bord de Colomb et d'autres papiers du vice-roi des Indes, il ne suivit jamais l'amiral de l'Océan ni sur mer ni sur terre, ne monta jamais avec lui sur aucun vaisseau et ne put faire partie d'aucune de ses expéditions. Pendant le second et le troisième voyage, il était encore étudiant en théologie. Nous avons aussi la preuve qu'il n'affronta point les terribles dangers de la quatrième expédition. Il se rendit à Saint-Domingue, sans Colomb, qui alors s'en trouvait arbitrairement proscrit, et il y chanta la

1 « Estos restos vénérables !o repito, son auténticos, y estoy lislo â probarlo ante una comisio compiiesta de Yerdaderos sâbios. En mi calidad de extranjero no tengo otro interés al escribirle esta carta, sino el de tributar un homenaje â la eterna verdad. » — Monseiior Roque Cocchia: Los restas de Cristobal Colon, Santo Domingo, 1879.

- « No parece sino que el Conde assistiô â Colon en un hospitale de Sangro 6 fus su hospedad como Bernaldez ô tuvo con él comercio epistolar como Angleria b le siguiô de cerca en sus campaàas y viajes por mary tierra como Las Casas, 6 por lo ménos, le conociô y trato familiarmente como Fernandez de Oviedo. » [Informe sobre los restos de Colon, p. 104.)

première grand'messe, en 1510, par conséquent quatre ans après la mort du grand Découvreur.

Pour compléter la leçon, nous devons apprendre encore à ces superbes académiciens que Gonzalo Fernandez de Oviedo n'eut l'honneur d'aucun rapport fmnilier avec le vice-roi des Indes. Il put, en qualité de page du roi Ferdinand, l'apercevoir maintes fois à la cour, le contempler avec admiration lors de sa réception triomphale à Barcelone, mais aucune sorte de relation ne pouvait s'établir entre un simple page et le vainqueur de la mer ténébreuse. Les parchemins, les titres et privilèges de l'amiral, qu'Oviedo eut sous les yeux, lui furent communiqués par le fils aîné de Colomb, don Diego, garde du corps du roi Ferdinand, que les nécessités journalières du service mettaient en rapport avec lui. Messieurs de l'Académie royale d'histoire ont ici confondu le fils avec le père, comme ils l'ont fait au sujet de Las Casas. Colomb, à Saint-Domingue, avait protégé François de Las Casas, père de Barthélémy. Pendant sa seconde entreprise de Découverte, ii a pu l'avoir à son bord, et le ramener en Espagne ; mais, à cette époque, le futur évêque de Chiappa n'était pas encore sorti des bancs de l'école.

Impeccables bibliographes, avant de plaisanter les écrivains étrangers qui parlent de l'Espagne , étudiez d'abord l'histoire de votre pays.

En résumé : l'Espagne, abusant de sa supériorité territoriale et maritime, a cru pouvoir égarer l'opinion et dépouiller la répubhque de Saint-Domingue de sa possession légitime, étouffer, par ses moyens de publicité, la protestation de ce petit État. Mais il est advenu que

ses négations, ses exigences, ont servi à mieux faire reconnaître l'identité des restes contestés. Elle a porté l'attention sur leur prétendu ensevelissement à la Havane ; et l'on se demande à présent où se trouvent aujourd'hui les débris anonymes qui furent transportés solennellement en 1795... Nous savons qu'on les déposa dans la cathédrale de la Havane et que, plus tard, un buste assez mesquin, ridiculement accoutré, y marquait leur place dans le choeur. Mais s'y trouvent-ils encore?

On n'a pas oublié que l'évêque j\P' José Diaz de Espada y Laveda doutait de la qualité de ces restes.

En 1834, il se disait à la Havane que, peu d'années auparavant, les restes de Colomb avaient été transportés au cimetière général. Aucun monument n'y signale leur place à la pieuse curiosité du visiteur. Où sont-ils réellement? Personne ne peut le dire. Et cependant nonobstant ces tristes preuves d'indifférence, l'Espagne se vante de sa reconnaissance pour Christophe Colomb !

Abandonnant à leur inutilité les prolixes digressions de messieurs les académiciens, arrivons maintenant à l'examen moral du débat suscité par Madrid.

Si nous considérons sous son véritable point de vue la découverte du 10 septembre 1877, nous verrons reparaître dans les circonstances de cet événement le caractère étrange et mystérieux qui marqua la destinée posthume de Christophe Colomb, comme il avait signalé sa vie. Quant à nous, qui ne répudions point la foi du Messager de l'Évangile et ne doutons pas de l'action divine

sur les événements de l'humanité, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître, dans la découverte opérée à Saint-Domingue, une influence providentielle pour l'accomplissement des volontés dernières du Révélateur de la Création.

Christophe Colomb avait, par ses dispositions testamentaires, formellement exprimé le désir d'être inhumé dans cette terre que, suivant son fier langage, il avait « par la volonté de Dieu, acquise à l'Espagne en suant le sang^ » Il destinait Saint-Domingue à devenir le centre de la propagande chrétienne dans le nouveau monde. Il lui avait donné pour armoiries le lion de Juda et la clef de saint Pierre. Saint-Domingue était le lieu où avait d'abord fructifié la Croix qu'il y avait plantée. Là s'étaient recueillis les prémices de la foi catholique aux Antilles, et c'est là qu'il voulait reposer à jamais.

Ses intentions n'étaient ignorées de personne. Leur souvenir se perpétuait parmi les siens. La vice-reine des Indes, dona Maria de Tolède, avait invoqué auprès de l'empereur la volonté de l'amiral. Son petit-fils, Don Luiz, l'avait aussi rappelée . L'amiral Aristizabal lui-même, en croyant enlever les cendres du vainqueur de l'Océan, semblait s'excuser de cette pieuse violation de ses dispositions mortuaires, et disait qu'après Saint-Domingue la Havane était la terre la plus digne de les posséder.

Vingt années plus tard, l'héritier du titre ducal de Veragua montrait encore des scrupules de conscience au sujet de cette sépulture établie à la Havane, contrairement aux volontés de ce mort immortel. Il manifestait

1 « Que yo, por la voluntad de Dios gané â Espaiïa sudando sangre. » {Cuarto y ultimo viage de Colon. Coleccion diplomàtka, tomo I, p. 297.)

l'espoir de voir restituer ses reliques à Saint-Domingue quand les troubles révolutionnaires seraient apaisés, et il écrivait de Madrid, le 12 septembre 1815, au révérend chanoine Don Francisco Gonzalez, docteur en théologie, qu'il désirait que ces cendres précieuses fussent ren- -dues à l'Église primatiale des Indes.

En 1875, une feuille périodique imprimée à Puerto- Plata, el PorDenu% poussait le général président Gonzalez à solliciter de l'Espagne la restitution des cendres de Christophe Colomb.

L'année suivante, une vive polémique s'engageait à ce sujet entre le général dominicain Lupéron et le Diario de la Marina publié à la Havane. Vers ce temps, Don José Garcia consignait dans le premier volume de ses mémoires, pour une Histoire de Quisqueya, les regrets et les espérances de Saint-Domingue. Un sentiment d'équité rendait unanime le désir de ce retour chez ceux des habitants qui croyaient encore les reliques de Christophe Colomb au pouvoir de l'Espagne à Cuba.

Ils n'ont plus désormais à former ce vœu.

Dans un but que le zèle patriotique peut excuser, mais que la justice ne saurait absoudre, l'Espagne, sans égard pour la volonté de Christophe Colomb, avait résolu de transporter ses restes à Cuba. Vaine tentative! Elle s'est méprise sur leur identité. En dépit de l'éclat et des solennités de la translation, son rapt pieux n'a pu être accomph. La Providence n'a pas permis une telle violation des intentions de son Messager; et, malgré les hommes, ses ossements vénérables ont, suivant son désir, continué de reposer à Saint-Domingue.

Syracuse, N. Y. ,

Stocicton, Calif, (

HESTBICTJBD CIRCULATION

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