DEUXIÈME PARTIE
D Le charroyeur d’eau; Sa barrique ; Le magasin; Québec en 1885. à
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Le premier patron des cochers de place, à Québec, le fondateur provincial d’une .
profession autrefois dédaignée, mais aujourd’hui si généralement appréciée, eut aussi ses misères et ses joies.
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Ce nouvel apôtre d’une humilité et d’une timidité exemplaires eut cependant assez de courage et d'indépendance pour braver les préjugés de son temps et les moqueries de ses fiers mais trop jaloux confrères.
Il fonda, malgré eux, en notre orgueilleuse cité, un œuvre de secours.
Chantons donc,en ces jours de fêtes, les nobles exploits de ce brave ami du progrès, et rappelons le souvenir de l’un des citoyens les plus utiles de notre grande rue St-Jean de Québec.
Quelques-uns de ses vieux et bien rares contemporains se souviennent toujours de lui, et quelques unes des dernières pratiques de ce bon et fidèle serviteur n’ont pas encore oublié les derniers services qu’il a rendus pendant les années terribles du choléra, dans Québec ; mais hélas pour nos modernes et aristocratiques historiens, pour ses disciples du jour, pour le peuple en général, 1l est encore inconnu et entièrement oublié.
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Le père Jean-Baptiste Provençal, grâce à son travail de chaque jour, était donc devenu propriétaire du lot de terrain voisin de celui où se trouve maintenant, la moderne bâtisse de la caisse d'Economie de Notre-Dame.
Il avait bien mérité d’avoir pour voisine cette institution de secours et d’épargnes si utile à la sienne.
Les banques étaient inconnues dans le temps de la jeunesse de ce petit capitaliste.
On.prêtait volontiers, mais sans intérêts et sur parole, le produit de ses épargnes et cela au premier voisin dont la promesse verbale valait mieux que celle des Rois du jour ou de leurs fourbes courtisans.
Sans Jamais désirer les titres ni les grandeurs nobiliaires, Provençal était fier, cependant, d’être reconnu, sans conteste, le charroyeur d’eau le plus aristo et le plus indépendant de tout Québec. C'était là
son orgueil et son contentement.
Si bonne rénutation lui avait apporté
la première clientèle enviée de tous ses confrères. Cependant n'étaient pas de ses pratiques tous ceux qui le désiraient.
Il ne servait pas les premiers venus et ne voulait absolument ne compter ses pratiques que parmi les plus gros bonnets de la bourgeoisie, les plus riches marchands, et quelque fois, parmi des Anglais, mais des amis ceux-là. . . . . des amis bien reconnus des Canadiens-Français.
Il contentait ses pratiques fidèlement et ponctuellement. Sa barrique, la plus nette, était toujours remplie.
Son vieux cheval normand, gras et luisant, savait trainer sa charrette assez tranquillement pour ne pas trop fatiguer de son maître, la jambe la plus courte, et ne perdre jamais une goutte dans ses voyages fatigants.
Son eau était à bon droit considérée comme la boisson la plus pure de Québec.
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comme les connaisseurs recherchent, aujoutd’hui, les bons vins, les bonnes liqueurs de nos concitoyens Beautey, le français, Toussaint, Grenier, Dubeau, et, en premier choix, ceux de Turcot, mon jovial et bon ami, notre riche et si libéral compatriote, qui paie si bien la “ traite ” aux siens, et, surtout, aux plus gros'cochers du gnvernement qui le mènent partout ; aux Cureles Catholiques, chez les ministres, chez le grand Sénécal, tout comme au parlement, à la pêche, à la chasse ou partout ailleurs.
Cependant, le Père Provençal n'eut jamais voulu faire mousser sa boisson, tout comme les vendeurs de Champagne, de Bordeaux, de Bourgogne ou de Mâcon.
Il n’eut jamais voulu s’abaisser au point d’aller offrir son'eau, si pure. aux premiers buveurs voulus,
La réclame, et encore moins la blague
éternelle, que font les venceurs sur lea
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‘journaux, déjà si ennuyeux, n'étaient pas
encore de mode
©" On battait bien de la cloche, aux coins des rues, mais pour les annonces officielles ;
ou le toscin, au son des trompettes et, quelquefois, aussi, à l’arrivée du hareng frais.
Des fournisseurs d’eau,moins scrupuleux que lui, criaient, il est vrai, dans les ruelles du faubourg, pour inviter les commères à sortir. ‘ De l’eau ! de l'eau ! pour laver les
petites cocottes ! !
Jamais, non, jamais le père Provençal dût-il se noyer dans son eau, ou mourir de faim, n’eût pensé compromettre ainsi son amour propre et l'honneur du métier.
Les gens étaient, d’ailleurs, certains
qu'il ne puisait sa liqueur qu'à la marée haute et au large, autant que possible.
Avec sa chaudière en fer blanc, toujours reluisante,ilne manquait jamais de ranger de côté les carcasses écœurantes des chiens, chevaux, vaches, ventres de bœuf, co- chons, chats, rats, tripes et autres épaves
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un nauséabondes qui flottaient, librement au
soleil, tout près de la rive puante du Cul-
de Sac ou du Palais, les deux principaux réservoirs municipaux de l’ancien temps.
Cependant, la picotte était aussi rare que de nos jours et le choléra, lui même, a fini par s’en aller, pour ne plus revenir.
Les incendies étaient aussi bien maitrisés par les fournisseurs d’eau, à la barrique, que par les tuyaux, trop souvent crevés et desséchés, de notre chère et double aqueduc. ;
Chaque citoyen était un pompier volontaire et y mettait la main pour éteindre le feu. Chaque charretier avait sa barrique d’eau toujours pleine, la nuit et le jour, et courait à l'envie l’offrir aux pompiers aussi alertes que ceux de nos jours.
Le père Prevençcal fesait tout comme les autres, malgré son titre de riche propriétaire dans la grande rue St-Jean, et ce, par respect pour la Loi et pour secourir les siens,
Il avait pu s'acheter, en un jour d’orgueil, une calèche d’un luxe antique, pour
promener sa chère moitié, le dimanche, après les vêpres, quand elle n’était pas de trop mauvaise humeur.
Sauf quelques émotions passagères de jalousie réciproque, ce couple heureux
s’aimait tendrement comme deux pigeons
de France ou nos tourtes du pays.
Il fallait les voir alors, dans cette voi-
ture si aristocratique et si rare, se balan-
cant sur ses deux roues renversées de côté et supportées sur des traits de cuir et son brancard de bois qui avaient échappés à l'incendie du premier siège de Québec.
Si Daguerre fût né, il les eût photographiés, tous deux. Point de peintres, non plus, pour les illustrer, ni les dessiner.
Le vieux mari voulait bien se faire le
cocher de sa vieille. Il se cramponnait à
la quenouille de l'avant siège, puis, de l’autre main, conduisait prudemment son cheval poussif, ne voulant pas tropeffrayer
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sa compagne, assise maJestueusement sur le siège principal, recouvert d’une draperie qu’elle avait, elle même, fabriquée, d’après la mode de Catalogne. Elle se cramponnait fortement aux haridelles, ou plutôt aux longues oreilles, couvertes de toile du pays, grossièrement peinturées en gris, et qui en ornaient les deux flancs.
Jamais la calèche, n1 le cheval, ni la femme ne sortaient, ensemble, les jours de mauvais temps.
Le père Provençal était le seul charretier canadien-français qui possédât une
voiture d’un tel luxe.
Il n’y avait que quelques familles de la plus haute bourgeoisie, quelques seigneurs de campagne, quelques riches notables et messieurs les curés, sans parler des riches communautés, qui eüssent le droit de pos-
séder une voiture de ce genre. aristocra-
tique.
" La charrette, ou le cabrouet, était la seule voiture de promenade du peuple.
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Les Bostonais n'avaient pas encore popularisé le “ quatre roues,” la “ Waggine,” encore moins la “ Chienne,” ces voitures du Jour, ainsi nommées, par les habitants des concessions, les messieurs du grand rang ou les gens de la grande côte, tout comme l’on dit encore au Canada.
Pendant longtemps, les habitants de la campagne ne voulurent de ces nouvelles voitures américaines, bonnes tout au plus pour les vilains citoyens de la République voisine, mais non pour de nobles sujets du Roi. |
D'ailleurs, nos chevaux normands, les plus fringants, mais toujours fidèles aux goûts et usages monarchiques de leurs maîtres, ruaient et piaffaient de rage,
quand leurs conducteurs dégénérés vou- ” Jaient absolument les asservir à ce joug
nouveau, inventé par l’esprit révolution-
naire. -
Le père et la mère Provençal ne firent usage qu'une seule fois d’une voiture à
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quatre roues; ce fut au jour de leur erterrement.
Il n’y avait donc que les plus riches de l'Angleterre et les hauts militaires de son état-major qui eûssent en possession des carosses à quatre roues.
La calèche canadienne, devenue voiture du peuple, règne encore en souveraine, à Québec, et fait les délices des promeneurs étrangers qui voyagent dans nos côtes et nos hautes montagnes.
Il fallait donc, absolument, gagner les bonnes grâces du Père Provençal pour se procurer le luxe et le plaisir de longer la rue St. Jean, en calèche de louage, et de “ passer le Jupiter,” tout devant, “ la source minérale à Gagné.” *
Cette voiture de famille ne servait pas aux étrangers, ni ne sortait, non plus, dans tous les temps, encore moins la nuit ; excepté, toutefois, pour porter le Bon Dieu
* Grande statue au coin de la rue St Jean et Jupiter. Fontaine sulfureuse sur la propriété du notaire Bolduc.