‹ Les deux cochers de Québec ...: Souvenirs historiquesChapitre 9 sur 13 · LES COURSES · texte numérisé non relu

LES COURSES

Par un soleil magnifique, enfin sorti des nuages, Provençal conduisit ses deux amis sur les plaines d'Abraham, où toute la population de Québec, annuellement et souvent durant toute une semaine, allait s'amuser à l'envie.

Les bureaux, les chantiers se fermaient.

Toute la flotte et les matelots chômaient, et ces derniers montaient en foule, pour y faire leurs parties de boxe, le soir, avec les traînards, aussitôt que la police militaire, spécialement organisée et la seule que nous ayions, se fût retirée.

Durant le jour, les dames de l'aristocratie, et messieurs les militaires, ceux de F état-major, se faisaient un honneur d'y étaler leurs brillantes toilettes et d'y faire promener leurs brillants équipages.

Les quelques privilégiés, parmi le peuple, qui avaient le rare avantage de posséder un cheval, y amenaientleurs femmes et leurs enfants, entassés dans une charrette, tpute couverte d'une toile du pays, de branches de sapins, ou de vertes feuilles d'érable.

On passait la journée dans ces tentes ambulantes, à dévorer, comme des gloutons, les provisions apportées, et à vider le petit flacon de rhum blanc.

La foule y venait à pied. De.t

breux et joyeux restaurants, improvisés, mais bien approvisionnés, savaient régaler les pauvres piétons et leurs familles réunies.

Les tables étaient chargées de mets et de liqueurs assorties.

Les joueurs de guimbarde, de violon, de flûte,de clarinette, de corne-muse, et, plus . tard, les orgues de barbarie, présidaient aux chants populaires et à la danse du cotillon et des jupons.

C'était la grande fête annuelle du peuple de Québec et de tous les environs. On chantait : Vive la Canadienne ; à la claire fontaine ; Vive le Roi, la Reine, Vive Napoléon !

Le goût des Anglais pour le fun, la boxe et le sport, commençait à se former aussi dans les mœurs des Québecquois.

Le dernier jour, nous avions nos courses pour les chevaux de charretiers et des habitants,

A la fin de la semaine, des jeux de

toutes sortes, par des gens aux bras attachés, les yeux bandés, ou le corps enfermé dans des poches, et jusqu'aux courses des petits cochons, dont on graissait les pattes et la queue. C'étaient toujours des irlandais qui les attrapaient le mieux.

Çà et là, sur ce vaste champ, sur ses tertres et ses bosses, dans les coins les plus isolés, sur les bords du chemin, et jusque sur les terrains voisins, l'on voyait partout de petites tables garnies de pain d'épices, de sucreries et de raisins secs ; des oranges et des citrons, des torquettes et des pipes, et, toujours, de côté, un quart de petite bière d'épinette, monté sur une forte chaise, au fond de bois, ou de platesbandes, d'une écorce épaisse et brune, et fortement entrelacées.

Souvent, tout auprès, un couple heureux ou amoureux, mais bien fatigué des plaisirs de la journée, se reposait, nonchalament assis par terre, sur leurs mouchoirs de coton barré, ou de soie de couleur.

Le cavalier, avec son veston et sa cravate du dimanche, fumait librement sa pipe et quelquefois son cigare de bourgeois, ré* pandant, partout la fumée, et le parfum de la canelle ou celui du rat musqué.

Tête nue, plein de sueur et altéré, puis serrant son chapeau, entre les jambes, il mettait son gilet à bas.

De sa main libre, il soutenait, au-dessus de sa blonde, son grand parapluie de coton, pour se protéger, tous deux, d'une chaleur trop brûlante.

Jamais fille du peuple, en ville, et encore moins à la campagne, n'eût osé porter des parasols et se pavaner avec les petits ronds bariolés et frangés de soie, comme ceux d'aujourd'hui.

La forme de leurs chapeaux de paille protégeait assez leur teint de rose.

Leurs couleurs naturelles valaient celles »

d'aujourd'hui. On craignait moins aussi de se chiffonner.

Nos garçons, moins fiers, que les swelh (nos enflés) et les " dudes" du jour, moins guiadés et moins tirés à quatre épingles, ne marchaient pas aussi roides, et tout comme s'ils avaient avalé des tisonniers. Ils ne se tenaient pas, avec peine, sur leurs pieds enflés, dans leurs trop petites bottes cirées, et montrant leurs doigts emberlificotés dans des gants jaunes, craqués et trop serrés.

Nos souliers français nous donnaient moins de cors aux orteils, et l'on était moins gênés dans nos mitaines.

On ne mettait pas, non plus, de gants blancs pour dire la vérité et exprimer notre pensée. On savait aussi travailler avec nos mains, nues, mais toujours assez nettes, et deô doigts moins crochus.

Les filles, au beau corsage, aux hanches naturelles, n'avaient pas d'empois ni de fil de laiton à se procurer.

Elles n'empruntaient ni leurs gros croupions des grecques, ni leurà traxWufc te*>

musulmanes, et, encore moins, leurs couettes de cheveux, aux mandarins chinois.

Aussi, on faisait nos " mises" de. fouet avec les cheveux de nos filles ou de nos femmes, pour ménager la ficelle, la peau d'anguille et la soie.

On prenait nos ébats sur l'herbe, sans, crainte de tout bosser ou de perdre même nos ajustements.

Que de joies plus belles et plus naïves, qu'en ces jours de fêtes populaires.

Aujourd'hui, les filles de charretiers ou celles de nos petites pratiques, moins riches, que nous, mais se croyant plus fortunées, toutes grandes demoiselles, élevées long* temps dans les couvents, se promènent encore trop longtemps dans les rues,sans aider à leurs mères, à faire la soupe, balayer la.

place, ou coudre leurs habillements.

Les garçons en font autant. Quand le père est borgne, et qu'il ne peut plus les nourrir à ne rien faire, tout durant l'hiver, et puis les promener encore, tous les di-

manches de l'été, ils mettent leurs chapeaux et s'en, vont, sans dire bon jour à leurs trop vieux parents.

Les sœurs ne vont plus avec leurs frères, et n'aiment plus qu'à aller courir, l'hiver, sur des raquettes, avec tous les étrangers, déguisées en sauvagesses ou embarrassées dans leurs traînes, ou passent l'été à se rafraîchir.

Les garçons, bien trop grands, ne pensentplus qu'à boire, seuls, ou dans les cantines, à jouer au soldat, à l'école militaire St- Jean, ou à tourner la roulette, pour s'enrichir. Ecoutant toutes les sornettes du jour, ils prennent les baumes de tous les bons Samaritains, et croient avoir profité de leurs journées de courses, quand ils rapportent, dans leurs mouchoirs, quelques petites souricières ou autres attrappes de quelques américains.

[j Les hommes laissent, là, leurs femmes, qui se sont ennuyées à la maison ou chez la voisine, en se chamaillant sur la politi-

que et sur la religion, ou disputant contre leurs maris, sans oublier la Corporation.

Nous savions bien mieux nous amuser, ensemble, et travailler jusqu'au dimanche, en perdant moins de temps et faisant beaucoup moins de cancans.

Sur les plaines avachies de notre gouvernement, nous avons trop, aujourd'hui, de petits coureurs, que le diable paraît exercer, et n'en faire que de méchants trotteurs ; tandis que nous avions les meilleurs coursiers du monde.

Les.courses, de nos jours, ne sont pas dignes de celles d'autrefois. Il y eut des coursiers célèbres, et des bons Jokies,pour les bien monter.

Le nom fameux de Filo, est resté légendaire. On voit encore ce nom figurer sur les meilleurs traineaux de nos glisseurs.

Il avait battu son père, Snapp, ou le " Borgne" d'une demie longueur de col ; cela lui porta malheur.

Il en mourut à la peine. Les grands cour-

siers et les bons Jokeys, nous ont laissés, avec les militaires réguliers de notre Reine si aimée.

Le bruit assourdissant de ces fêtes publiques, n'était pas, on le pense bien, du

goût du paisible Provençal, D'ailleurs, son cheval eût eu bien trop peur, et sa calèche fût certainement égratignée.

Page 1