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Les deux consciences

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Le peintre Tarragnoz fut, parmi ses confrères, un favorisé du sort. Son talent, bien qu'aimable et accessible, lui procura néanmoins la fortune et la célébrité; car le public d'il y a quarante ans n'avait pas encore accepté, puis exigé, que l'art fût très difficile à comprendre. Il vendit cher ses tableaux, devint assez vite connu sinon illustre, fit des économies sans être avare. Enfin il eut la chance de ne pas épouser son modèle, mais une orpheline pauvre, de la meilleure société et de l'esprit le plus fin, qui lui donna un intérieur distingué, avec juste assez de teinte bohème pour amuser les gens du

monde et ne pas le faire traiter de « sale bourgeois » par ses confrères.

On jugera s'il faut décider, avec le poète, que ce « mortel aimé des dieux » eut une dernière •chance, en mourant jeune. Tel ne fut pas 'du moins l'avis de sa "femme qui l'adorait et le suivit bientôt. Quant à leur tils, alors âgé de six ans, il est impossible, avec la meilleure volonté, de prétendre que la chance l'accompagnait à son début dans la vie.

Un oncle paternel, un peu malade imaginaire, recueillit l'orphelin qui, heureusement pour lui, n'était pas un orphelin pauvre. Aussi âe mit-on, dès que la chose fut possible, dans un lycée de premier ordre où le jeune Paul travailla autant, mais pas plus, qu'il n'était nécessaire pour tenir la moyenne du tableau, en exceptant toutefois la classe de dessin. Là, dès le premier jour, il tint la queue et ne la quitta plus.

Vainement son maître consterné essaya de stimuler son amour-propre, en mettant sous ses yeux l'obligation morale d'être un bon peintre qui [)esait sur le iils du fameux Tarragnoz.

Poussé à bout, ce réfractaire à l'atavisme,

qui avait alors quatorze ans, déclara qu'il détestait la peinture.

— D'abord ça sent trop mauvais. Et puis j»' ne veux pas faire comme papa qui se levait avant les domestiques, et ((ui venait déjeuner, la moitié du temps, après qu'on avait mangé un [)lat ou deux.

— Oh! mon ami : quand on s'appelle Tarragnoz ! , . .

— Quand on s'appelle Tarragnoz, on ne doit pas faire de la mauvaise peinture. Soyez tranquille, monsieur, je n'en ferai pas.

— Alors, prophétisa l'honnête raté qui avait du style, vous serez un nouvel exemple de l'oisiveté dissipant la fortune acquise par le travail.

De plus en plus sérieux, avec un léger mouvement de tète qui montrait une décision ferme, le jeune Paul répondit :

— Non : j'entrerai à Saint-Gyr. Au moins, si j'ai ma retraite avant d'avoir dépassé le grade de capitaine, personne ne viendra me bassiner avec les gloires militaires de ma famille.

On voit que, s'il donnait peu d'espoir du côté de la peinture, il promettait un bon logicien.

Et, si l'on y regarde, il montrait déjà une tendance à la })ersonnalité qui lui valait, de la part de ses camarades, l'épithète injuste de « poseur ». Il n'y avait en lui aucune pose, mais une indépendance d'esprit poussée un peu loin. Par cela même que, dans une situation donnée, un autre se fût senti obligé de faire une chose par convention banale, son premier mouvement était de ne pas l'accomplir.

Quoiqu'il faille juger, cet amour des chemins non battus le sauva dans une large mesure du danger des exemples mauvais. Les gens faibles, très souvent, marchent de travers parce que, marchant droit, ils auraient peur de se singulariser. Le sentiment contraire, chez le jeune Tarragnoz, remplaça en mainte occasion les principes religieux et même « les principes ». Car, en cette matière, le lycéen n'emportait, à son entrée dans la vie, que le bagage assez mince dont VAlma Mater l'avait pu charger en deux heures de « morale » par semaine, ni papa, ni maman n'ayant été là pour lui servir de répétiteurs.

A dix-huit ans il fut admis à Saint-Cyr comme il l'avait annoncé. En même temps son tuteur.

vieux garçon absorbé par les pilules et les poudres de sa fausse maladie d'estomac, le faisait émanciper et lui rendait ses comptes. Il n'y eut qu'une voix pour lui prédire qu'il s'allait ruiner, sinon pendant son séjour à l'Ecole, du moins peu après la sortie.

— Pourquoi? demanda-t-il.

— Parce que, répondirent les prophètes, un jeune homme dans votre situation se ruine toujours.

— Oh ! pas toujours, fit-il avec un peu de moquerie dans les yeux.

Déjà sceptique, il devinait que les prophètes comptaient bien aider à l'accomplissement de leur prophétie.

Malgré tout, il est impossible de dissimuler que ses trente mille livres de rente se rapprochaient beaucoup de vingt, quand il fit coudre son deuxième galon sur sa manche. Mais enfin ce n'était pas la ruine. On pouvait, au surplus, lui porter en compte un gros capital d'expérience, car, (( pistonné » par le nom de son père, il avait obtenu Paris comme première garnison.

Donc, après avoir cru connaître le monde

aux bals de l'Elysée et autres établissements similaires pendant son temps d'Ecole, Tarragnoz avait pu l'apprendre à fond un peu plus lard. Ce jeune homme n'était pas « joli », grâce au ciel; mais il était robuste, de bonne taille, de tournure élégante, avec une de ces physionomies en dehors du commun qui font demander : qui est-ce? S'il possédait peu ou ne cultivait guère l'esprit journaliste que beaucoup de femmes préfèrent, il avait cette perception inédite et personnelle connue chez nos voisins sous le nom de sensé of humour. Ce genre d'esprit est à l'autre ce que la flèche est au pétard ; il y faut l'arc bandé et l'œil vif, non l'allumette vendue partout.

Ce don naturel donnait à son flirt quelque chose d'aigu et de pénétrant qui plaisait aux raffinées. Cependant il évitait plus qu'il ne tâchait de faire des blessures longues à guérir. Assez vite les phases de la cicatrisation, toujours les mêmes, lui avaient paru fastidieuses non moins que pénibles. Tout, au surplus, était (( toujours le même » dans la vie du monde parisien. C'était un thème favori de ses conversations.

— Dans l'année du laboureur, disail-il, je ne trouve pas plus de monotonie et pas moins d'imprévu que dans la nôtre. Il sème, il voit germer son grain, verdir la [)]yine, se former l'épi, jaunii- la paille. Il coupe, il bat sa récolte, la conduit au marclié ; puis il recommence. Nous avons, nous, la saison des dîners, la saison des lettres de quête qui les payent, le Concours Hippique oii se sèment les grandes passions destinées à mûrir aprrs l'àques. Alors vient le Salon, puis l'Kxposition des cbiens, puis Auteuil, puis Longcbamp, puis les eaux ou la mer, puis les chasses, puis la rentrée à Paris qui n'a même pas l'avantage de réunir à nouveau des gens qui s'étaient perdus de vue. Le Parisien, dans son horreur du changement^ s'est décidé pour la Suisse, pour les Pyrénées o;i pour Trouville, selon qu'il a été convenu (( qu'on s'y retrouverait ».

— Où irez-vous? lui demandait-on un certain, jour, à l'époque des projets pour l'été.

Il répondit comme une chose toute simple :

— J'irai en Algérie, à huit cents kilomètres au sud d'Oran.

Le plus fort, c'est qu'il ne plaisantait pas.

Déjà son ordonnance faisait ses malles. Promu lieutenant, il venait, grâce au même « piston » qui lui avait obtenu Paris pour début, de se faire donner la Légion Etrangère.

Dans son monde, c'est-à-dire dans les quelques centimètres carrés de « monde » qui forment l'enclos spécial d'un Parisien, ce départ fit causer beaucoup. Les uns déclarèrent qu'il était fou, d'autres qu'il était ruiné, d'autres qu'il était amoureux sans espoir. Dans ce nombre une jolie femme, qui avait résisté à des attaques d'ailleurs assez molles, voulut bien se croire responsable du dégât. En quelques lignes qui disaient beaucoup ou rien, selon qu'on voulait ou qu'on ne voulait pas les comprendre, elle éclaira d'une lueur d'espoir le champ de bataille abandonné trop vite. Mais Tarragnoz, qui n'avait pas compris, se tira d'affaire par une petite conférence en deux pages :

« Quoi, chère madame, à votre «jour », où il me fut impossible de paraître, on a bien voulu parler de moi et, d'après ce que vous dites, chercher la clé du mystère ! Si, ce qui est fort douteux, on en parle encore jeudi prochain, soyez

LES DEUX CONSCIENCES y

donc assez bonne pour répéter à vos amies que je suis le moins mystérieux des hommes. Je vous assure que je le regrette. Gela vaudrait mieux pour moi que d'être ce que je suis, c'est-à-dire un enfant trop avancé pour son âge, fatigué de l'afireuse monotonie qui est le résultat de la civilisation. Car une société s'ennuie davantage à mesure qu'elle devient plus civilisée, chose immanquable, puisque le but de la civilisation est de supprimer autant que possible tout imprévu.

» Avant le déluge, l'homme, toujours exposé à l'imprévu de rencontres fâcheuses avec des carnivores à deux étages, ne trouva jamais les heures trop longues, tenez-le pour certain. Dix ou vingt mille ans plus tard, nos châtelaines ignoraient encore l'ennui. Chaque matin, en s'é veillant, elles pouvaient apprendre que le donjon cerné allait subir l'assaut et que, sans parler du pillage et de l'incendie, l'imprévu le plus odieux menaçait leurs charmes. La moindre visite de voisinage les exposait à être englouties au gué, mises à rançon par les malandrins, enlevées par quelque amoureux sans scrupules. Pouvaient-elles dire si l'époux parti pour la

chasse ne serait pas étouffé par l'ours ou éventré par l'aurochs? Portées au flirt, ne devaient-elles pas toujours se préparer, en se mettant à table, à entendre au dessert cette communication indigeste : « Madame, vous venez de manger le cœur de votre amant? »

» La civilisation a supprimé toute fantaisie, particulièrement en matière de représailles conjugales. Aujourd'hui, le sire de Goucy passerait aux Assises. On l'acquitterait, je le veux bien ; tout de même c'est un gros dérangement ; aussi préfère-t-il le divorce — ou même rien du tout, ce qui est plus pratique à coup sûr, mais affreusement banal.

» Moi, chère madame, je frissonne à la pensée que, jusqu'à mes cheveux blancs, je dirai, entendrai dire, ferai, commanderai les mêmes choses, avec la différence d'un peu plus d'or sur ma manche. Les distractions d'une guerre sont de moins en moins probables dans notre système militaire civilisé, où les coups à recevoir sont pour tout le monde, même pour ceux qui ne les aiment pas.

» Donc je vais commander, au fond du désert, des soldats qui, pour la plupart, cachent

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leur vrai nom. EL je vais me battre avec dèsgaillards qui coupent encore la tète aux blessés — quand le temps leur manque pour faire pire. En somme, j'essaye d'une cure desauvagerie ; voilà tout le mystère. Quelques années de ce régime suffiront probal)lemenfc pour me faire trouver délicieux ce qui est monotone, et plus délicieuse encore celle qui est' adorable. Vous savez, madame, de qui je veux^ parler. Si vous ne le savez pas, vos mains, que je baise longuement, pourront vous l'apprendre.

» TARRAGNOZ. »

Deux mois plus tard, Paul ouvrait les yeux, au clairon de la diane, dans une petite maison en zinc d'un des postes les plus avancés du Sud-Oranais. Sous le rapport de l'imprévu cherché, cette garnison en plein désert, où il était arrivé par trois semaines d'étapes quelquefois dangereuses, ne laissait rien à désirer, même à de plus difficiles. Mais la troupe qu'il avait sous ses ordres, compagnie détachée d'un régiment de la Légion Étrangère, sortait du commun plus encore que la garnison.

Tout d'abord, ce qui distingue cette troupe est son mode de recrutement : on n'y trouve que des engagés. Mais, par une dérogation aux lois de toute organisation mihtaire, on exige de

l'homme qui se présente une seule condition : qu'il soit valide. Peu importe si sa chevelure est grisonnante et s'il ne peut dire un mot de français. D'où vient-il, pourquoi vient-il, quelles déceptions ou quels remords chargent son passé, nul ne le lui demande. Il se fait inscrire sous un nom quelconque, vrai ou faux. Le nom vrai, quelquefois, a disparu soudain des contrôles de notre armée régulière.

Là, côte à côte avec l'Alsacien « déserteur » que nous devons saluer très bas, on trouve des gaillards qui ont déserté la morale de tous les pays, même du nôtre. Gela ne regarde qu'euxmêmes et leur Créateur. Changer de nom fut peut-être pour eux une nécessité; peut-être aussi le plus grand — et dernier — signe (de respect qu'ils devaient donner à leur famille.

On juge que l'imprévu ne faisait pas défaut chez des soldats recrutés de la sorte. Mais ce qui séduisit le jeune lieutenant, vu sa bravoure naturelle, fut l'évident mépris de la vie témoigné par ses hommes au cours des engagements, peu rares dans le voisinage d'une telle frontière. Chose étonnante : ces expatriés, qui semblaient avoir renié leur pays, s'en souvenaient

li LES DEUX CONSCIENCES

au moment de l'effort et du péril. Quelquefois, dans une charge, on entendait un légionnaire s'écrier : « Vive l'Italie ! » ou « Vive la Belgique ! » ; parfois même « Vive l'Allemagne ! » Et, dans l'entrain de leur courage, une ardente rivalité nationale en faisait des « guerriers » au sens véritable du mot.

Que leur ignorance de la discipline fût aussi complète que leur ignorance du danger, c'est un malheur dont le nouveau lieutenant ne fut pas long à s'apercevoir.

— Mon cher, lui dit son capitaine, mettezvous bien dans le cerveau que nous ne sommes pas ici à la caserne de la Pépinière, ni aux grandes manœuvres. N'ayez pas l'œil trop perçant ni les oreilles trop fines, ou bien vous avez des chances de ne pas mourir de vieillesse. Ces bougres-là ne sont pas venus ici pour leur santé, ni même pour la vôtre, et, parfois, leurs fusils « écartent ».

— Merci, mon capitaine : moi non plus je ne suis pas venu dans ce paradis pour soigner mon teint .

• — Vous pouvez être sûr que les hommes le savent. Le seul fait qu'un garçon de famille,

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avec du bien Je chez lui, sans licliue liisloire, a cliangé Paris contre la Légion vous a déjà gagné leur estime. A l'occasion vous verrez qu'on risque de bon cœur sa peau les uns pour les autres, chefs et soldats.

Le capitaine Mataillet s'attacha très vile à son lieutenant qu'il accabla bientôt de ses confidences, voire même de ses confessions. Il sortait du rang, avait toujours servi en Algérie, et s'était mis plusieurs fois dans de mau^ais draps, « rapport à cette sacrée coquine d'absinthe ». Il parlait de cette liqueur funeste à peu de chose près comme d'un être animé, plein de ruse, constamment aux aguets pour nuire, à la façon des Marocains. Par bonheur, en allant vers le Sud, le danger de l'une diminuait d'autant qu'augmentait le danger des autres, vu l'absence de tout café en cette région lointaine.

— Si, seulement, on trouvait des puits ! ajoutait-il.

Quand sa conversation tombait sur les Marocains, on aurait cru entendre un sergent de ville parlant des apaches. Pour lui, « ces bougreslà )) étaient non les citoyens d'un pays jaloux de son indépendance, mais des vagabonds sans

aveu, ne songeant qu'à mal faire, capables de toutes les atrocités, et vis-à-vis desquels l'extermination était le seul procédé recommandable.

— Enfin, concluait-il, si ces bougres-là n'y mettent pas d'empêchement, peut-être que je n'aurai pas l'oreille fendue avant mon quatrième galon.

Tant qu'ils furent ensemble, Paul ne l'entendit jamais parler d'autre chose.

Dans un rang inférieur, tout au moins quant à la hiérarchie, il avait, dès la première minute, remarqué son sergent. C'était un Suisse nommé Walter qui, à la différence de son capitaine, pouvait parler de tout, encore qu'il y apportât une précaution évidente si l'on abordait le chapitre des souvenirs.

Son âge, ainsi qu'il arrive pour certaines femmes, semblait varier sous l'influence de l'heure, de l'impression ou, plus probablement, du retour par la pensée à des périodes pénibles de son existence. Après une journée d'inaction, le soir venu, il avait sur le front et au coin de la bouche des rides qui lui auraient fait donner la quarantaine. Le lendemain, il n'avait pas plus de vingt ans si l'on se mettait en route par un

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matin clair, j)our fouiller les gorges voisines et donner la chasse aux voleurs de moutons, si vite mués en coupeurs de têtes. Sous le feu des longs fusils, Walter épaulait sa carabine avec le sang-froid d'un tireur aux pigeons de Monte- Carlo. Son chef, au début, le croyait friand du danger comme d'un sport. Mais il soupçonna bientôt que ce blond à l'œil d'azur, aux mains fines, à la voix caressante, cherchait dans la bataille autre chose qu'un ébranlement des nerfs. Après une escarmouche plutôt mauvaise, il crut devoir l'admonester :

— J'ignore si vous êtes las de l'existence; mais il faut songer à d'autres qui peuvent en juger autrement. Dans la guerre que nous faisons, il arrive qu'un blessé coûte deux ou trois morts, parce qu'il est impossible de l'abandonner aux mains d'un ennemi dont vous connaissez les habitudes.

— Si je suis blessé, il n'en coûtera au gouvernement qu'une simple cartouche. Plusieurs de mes camarades m'ont promis de m'achever, s'ils voient que les Marocains vont me prendre.

— Moi, dit Tarragnoz, je vous promets autre chose, qui est de brûler la cervelle, si j'en ai

l'occasion, à Fauleiir d'un crime de ce genre. Vous ferez bien d'en prévenir vos camarades.

— Mais, mon lieutenant, ils ont pris cet engagement à ma demande. Vos idées changeront, sur ce point — et aussi sur d'autres.

(( Décidément, songea Paul, ce brave Mataillet a raison : nous ne sommes plus à la caserne de la Pépinière. »

— Voyons, demanda-t-il tout haut, croyezvous qu'un homme ait le droit de disposer de sa vie, par avance, froidement, comme d'un papier qu'on ordonne de détruire pour qu'il ne tombe l)as dans des mains indiscrètes ?

— Tiens! fit- Walter en riant, on dirait que c'est « le curé » qui parle.

Contrairement à ce qu'on peut croire, le personnage ainsi désigné ne portait pas la soutane, (pour en voir une vous auriez du marcher longtemps !) mais l'uniforme à parements de velours d'un médecin militaire. Il faut présenter avec quelque soin cet original d'une espèce qu'on ne rencontre guère, malheureusement, car de tels originaux empêchent de prendre l'humanité en grippe. Derrière ses lunettes, avec son dos voûté par l'étude et sa parole alourdie par l'ac-

cent, Rudolpli Tucheim, en attendant qu'il fût un héros de roman, se contentait d'être unliéros tout court. Plusieurs actes d'in[ré|)idité lui avaient valu la croix.

Né à Strasbourg pendant le siège, resté Français, passionné pour l'Alsace, il était venu à la Légion pour soigner « ses chers Alsaciens. » Il était pour eux une sorte d'aumônier laïque, sachant leur histoire, possédant leurs secrets, cachant dans sa cantine quelques-unes de ces lettres qu'il faut envoyer au lendemain d'une bataille, pour faire pleurer, à cinq ou six cents lieues, la vieille femme qui a donné son lait au disparu, la jeune qui lui a donné son cœur.

Ce qui achevait de mériter à Tucheim son sobriquet ecclésiastique, sera, aux yeux de bien des lecteurs, un trait suprême d'originalité : ce médecin militaire était un catholique convaincu ! Dans la Légion, nul ne pensait à l'en blâmer, ni même à en rire. Paul Tarragnoz, libre penseur de la catégorie bien élevée, se garda de faire l'un ou l'autre; mais il s'étonna courtoisement dans une de leurs premières conversations.

— Je ne crois pas, dit-il, avoir jamais ren-

contré un médecin qui admette le surnaturel. Pour être juste, je n'ai pas beaucoup fréquenté vos confrères, ainsi qu'il arrive aux gens qui se portent bien.

Tucheim n'acceptait pas volontiers la discussion sur un sujet rarement à la portée de l'interlocuteur. Jugeant qu'avec celui-ci on pouvait aborder le domaine métaphysique, il répondit :

— Les médecins n'admettent pas volontiers le surnaturel, pour la même raison qui vous empêche, vous militaires, d'admirer la diplomatie. On vous l'a peu ou point apprise. On vous enseigne qu'il n'y a qu'une force au monde : l'arme qui tue les corps. Nous, on nous prosterne devant la science, représentée comme toute-puissante et unique pour les sauver. Dans cette posture, moins fatigante qu'elle n'en a l'air, beaucoup de médecins restent toute leur vie. D'autres, ni les plus sots ni les moins courageux, lèvent la tête, regardent au-dessus d'eux, arrivent à cette double conclusion : d'abord l'être animal n'est pas la partie la plus importante du composé humain ; ensuite, la science, malgré les trésors merveilleux qu'elle

nous offre, est citée chaque matin au tribunal des faillites par un client désappointé.

— Mazette ! Si jamais vous soutenez cette thèse dans un Congrès de médecins, prévenezmoi pour que j'aille empêcher qu'ils ne vous assomment. Avez-vous jamais entendu parler de la Christian Science qui abolit les remèdes et les remplace par la prière ? Eh bien ! mon cher, vous côtoyez de fort près cette hérésie désastreuse !

— Pas du tout. Je ne fais aucun tort aux médecins. Tout au contraire : ce sont eux qui rétrécissent leur empire, qui écourtent le Codex en refusant d'y inscrire certains remèdes particulièrement efficaces. Peut-être avez-vous assisté à la consultation d'un de nos maîtres. Il arrive; il palpe, il retourne le corps malade. Sa science, admirablement infaillible, questionne tissus, muscles, viscères, les force d'avouer leur faiblesse ou leur malice. Le thermomètre, le pulsomètre, le stéthoscope, le microscope fouillent le pauvre animal en danger de mort. Quel est votre âge, votre régime ordinaire, la nourriture prise la veille, la précaution négligée, l'excès commis? De quoi sont morts vos parents?

— S'il VOUS plaît, dit Tarragnoz, abrégez la peinture. Déjà il me semble que je suis malade.

— N'ayez pas peur. Le savant matérialiste n'ira pas plus loin. Il est parti, oubliant de fouiller l'âme, maîtresse du corps, son bourreau souvent, son complice toujours. 11 ne s'est pas préoccupé de savoir si cette âme souffre, de réchauffer sa solitude, d'écouter ses plaintes, ses frayeurs, ses caprices d'enfant, ses lubies de vieillard. Niant son existence ou dédaigneux de son aide, le grand docteur, une belle ordonnance signée, est parti vers d'autres malades.

— Il n'en verrait pas beaucoup dans sajournée, objecta le lieutenant, s'il devait suivre le système que vous indiquez. Adieu les gros comptes à la banque ! Ou bien, alors, il faudrait deux tarifs : avec ou sans surnaturel, au choix du client.

— Je renonce à vous convaincre, soupira ïucheim. Vous ne prenez au sérieux ni la religion, ni la médecine. Voyons ! Est-ce que, véritablement, vous êtes athée?

— Non. Je crois en Dieu autant que le Pape. Mais s'il fallait vous réciter mon Pater... !

— Quel âge aviez-vdus (juand v(»lre mère est morte ?

— Je l'ai à {)eine coiimie.

— C'est bien ce que je {)eii^fais. Moi j'ai encore la mienne, et c'est une sainte.

— Alors, c'est vrai que vous vous confessez?

— Quelquefois : quand je ne suis pas au fond du désert. Si vous saviez comme c'est bon, dans certains cas !

Très vite, les Parisiens avaient oublié Tarragnoz. Pour les amis de son père, il était un transfuge ; pour ses camarades, il était un cerveau brûlé ; pour le monde en général, il était un sauvage ; pour le monde spécial des cercles, n'ayant son nom sur aucune de leurs listes, il était un paria, purement et simplement ignoré. Quelques vieilles femmes, désireuses d'être toujours approvisionnées de potins, entretenaient la légende d'après laquelle « ce pauvre garçon » ou « cet imbécile » — d'après l'humeur du moment ■ — était parti, la tète mise à l'envers par « la baronne ».

Celle-ci, non seulement n'ignorait pas la légende (d'autant moins qu'elle l'avait créée).

mais encore elle trouvait bon de l'entretenir au moyen d'un commerce épistolaire avec sa prétendue victime. Les lettres de Tarragnoz lui procuraient deux avantages : d'abord de pouvoir les montrer comme pièces de conviction; ensuite — on s'en aperçut un peu plus tard — d'y puiser les matériaux d'un roman quelle s'était mis en tête d'écrire. Par parenthèse, elle aurait pu les imprimer sans en ôter une ligne, car elles n'étaient compromettantes ni au passé, ni au présent. L'exilé trouvait dans cette correspondance, d'ailleurs peu active, avec une Parisienne assez jolie et passablement spirituelle, une distraction bienvenue au fond du désert sud-oranais. Pour Waller lui-même, tout Helvétien qu'il fût, certains passages communiqués par son lieutenant semblaient être un régal incomparable. Cependant, il ne se gênait pas, quelquefois, pour se moquer du style horriblement bas-bleu de la baronne.

— 11 faut avouer que c'est un peu ma faute, répondit un jour Tarragnoz. Je m'amuse à exciter son émulation en prenant moi-même la manière de ces dames.

Le sergent, à vrai dire, n'était pas souvent

mis à même d'en juger, et cela pour une bonne raison : c'est que, dans les lettres échangées, il jouait un grand rôle. En ces termes son chef l'avait présenté :

« J'ai sous mes ordres, comme sous-officier, un superbe garçon au profil de grand seigneur, aux mains de duchesse, à l'éducation de gentilhomme (il fait de son mieux pour la cacher), dont vous seriez horriblement éprise au bout d'une semaine si vous veniez ici : lieureusement vous n'y viendrez pas ! Quanta moi, faute de pouvoir en devenir amoureux, je suis en train de devenir son ami.

» Vous allez dire que c'est déjà trop, puisque rien ne prouve que je n'aurais pas tort de lui confier ma montre, bien qu'ils sortent tous deux de Genève. Est-ce pour son plaisir et sa curiosité, à mon exemple, que Walter est venu à la Légion? Vous ne me croiriez pas si je vous l'affirmais. Pourquoi y est-il venu, c'est une chose que nous ne saurons pas. Demander son histoire à un légionnaire, c'est presque aussi mal vu que de demander son âge à une belle madame bien conservée — on peut risquer cette comparaison en face de vos vingt ans... »

Cinq ou six semaines plus tard, nouvelle lettre où Tarragnoz ne se montrait pas beaucoup j)lus avancé :

« Je suis bien près d'en faire mon ami intime, contrairement à tout l»on sens et à toute hiéi'archie. Mais si vous l'aviez vu se battre hier ! C'était naturellement une bataille microscopique; cependant, nous avons perdu quelques hommes. Walter est un héros. Tant pis s'il a des peccadilles plus ou moins fortes sur hi conscience ! Et puis, en tant que causeur, il me va comme un gant.

)) Le soir, quand tout est calme, il arrive dans ma petite maison de zinc. Par permission donnée une fois pour toutes, il s'assied lorsque nous sommes seuls, prend une cigarette, et si quelque journal vieux d'un mois se trouve sur la table, il s'en empare avec une avidité fiévreuse. Détail à noter, il néglige la première page, court aux « Echos mondains » et les dévore sans dire un mot, le front coupé par une grande ride. Qu'il ait plus ou moins habité Paris et fréquenté notre monde, la chose ne peut faire aucun doute ; mais cela ne rend pas le mystère plus rassurant. Parfois sa lecture

lui fait hausser les épaules ou même pousser un juron d'impatience ; car il pose un peu pour le philosophe écœuré des travers mondains. Généralement il se tient dans les généralités, par prudence : il lui arrive cependant de s'oublier. L'autre jour, bien en verve, il marmottait à jet continu : « Pas de quoi nourrir un cheval jadis. Maintenant ils écrasent du monde avec leur automobile. Où diable trouve-t-on l'argent? — Pauvre sotte ! Elle a mis le temps à découvrir que son mari se moque d'elle. Mais si les heureuses rivales sont citées comme témoins, on va rire... — Le fameux ténor mondain! Quel fumiste!... — Enfin ! les voici invités à Bonnelles !... »

» Walter connaît certainement ces personnes que nous connaissons. Je lui ai tendu des pièges, mais il s'est toujours dépêtré à temps. Notre politique ne l'intéresse guère et l'enthousiasme encore moins. Il déclare que la République helvétique fait honte à la nôtre, ce que j'ai l'air de prendre pour la boutade d'un patriotisme exagéré. Enfin, il est souvent beaucoup plus de minuit quand il sort de mon zinc d'officier pour rentrer dans sa toile de subal-

terne. Un seul sujet semble interdit à sa conversation : jamais il ne parle des femmes en général, ce qui pourrait faire croire qu'il en regrette une en particulier. Et encore j'en doute. « Seriez-vous puritain à l'exemple de notre docteur? » lui ai-je demandé. — « Oh ! vous savez : tout le monde est un peu puritain à Genève », m'a-t-il répondu.

» Voilà, chère baronne, de l'imprévu social. Je ne vous parle pas de mon imprévu militaire, des coups de fusil causant un réveil brusque, des cavaliers douteux paraissant sur les crêtes, et qu'il faut aller voir de plus près, du convoi en relard qui met en question le pain du jour suivant et risque de nous condamner au mouton sec. Vrai, je m'amuse beaucoup, mais que deviendrais-je sans cet autre cavalier douteux qu'est mon ami Walter ?. . . »

Déjà, cependant, Tarragnoz connaissait l'épreuve de la jalousie en amitié, car le sergent avait un autre ami dans la personne du docteur Tucheim. Entre ces deux derniers, les rapports étaient beaucoup moins fréquents, mais plus intimes. Probablement ils étaient plus confidentiels. Pour Walter, selon toute évidence,

le « curé » était l'ami des mauvais jours. Quand on était resté quelques semaines sans expédition et sans coup de fusil, le sous-officier devenait sombre avec une expression troublée et pathétique sur son visage. Le soir venu, au lieu de chercher la compagnie de son chef, il errait comme une âme en peine autour du camp. Alors Tucheim se trouvait là, « par hasard », le prenait sous le bras, l'emmenait à son logis attenant à l'infirmerie, et nul ne savait de quoi ils avaient causé pendant une heure. Même, et cette cachotterie déplaisait à Tarragnoz, jamais ni Tucheim ni Walter ne faisaient allusion à ces entretiens mystérieux d'oiÀ le Suisse, invariablement, sortait plus calme et plus disposé au bavardage avec son lieutenant. De telle sorte que Tarragnoz, indirectement, était aussi l'obligé du docteur. Mais le moment vint où il dut réclamer son assistance professionnelle. Un matin, il fut pris de douleurs hépatiques intolérables.

— Est-ce la première fois ? demanda Tucheim appelé au milieu de la nuit.

— C'est la première fois depuis plusieurs années.

— liuin ! Aïn-SelVa est peu conseillé poulies affeclioiis de ce genre. La seule chose qui peut vous soulager est une injeclion de morphine.

Tendez le bras.

Quelques jours après, le mal dissipé, Tarragnoz dit à Tucheim ;

— Si une crise revient quand vous serez en visite de poste avancé à cinquante kilomètres, je vais m'amuser ! Dans ma cantine, j'ai trouvé une seringue jadis employée. Rendez-moi le service de me laisser un peu de morphine. Le cas échéant, je pourrai me tirer d'affaire tout seul.

Tucheim réfléchit, se gratta la tète, puis lit cette réserve :

— Il faudra me donner une promesse, mon lieutenant : faites en sorte que Walter ne se doute pas que vous possédez cette fichue drogue.

— Pourquoi?

— Parce qu'il vous la volerait. 11 a une seringue, lui aussi. Toujours on doit se défier d'un morphinomane, même après guérison prétendue.

— Vous croyez donc votre ami capable d'un larcin ?

— Pour voler de l'argent, non. Pour voler de la morphine... peut-être. J'ai votre parole, n'est-ce pas ?

Celui qui écrit ces lignes — on lui saura gré de sa modestie — n'essaye pas de marcher sur les traces d'Homère qui, à propos de l'aventure cependant assez simple d'une femme, d'un mari et d'un amant, trouva moyen de composer l'Iliade. Le télégraphe sans fil ou avec fil, dans ces derniers temps, a composé de gros volumes, en mauvaise prose mais véridiques, sur les exploits de la Légion Etrangère, sans oublier les autres cohortes qui combattaient à ses côtés. Dans chacune des langues de l'univers, les journaux ont raconté les prouesses des vivants, honoré les mânes de ceux qui tombèrent. Qu'étaient les batailles de la plaine de Troie, à côté de ces marches sans fin dans les monta-

gnes, de ces rencontres où tonnait le canon, où sifflaient les balles, où la mort venait de loin, invisible, inévitable, même pour le combattant qui eût possédé le bouclier d'Achille! Donc ce récit n'a pas la prétention, et n'éprouve pas le besoin, d'être Une glorification des héros que chacun admire.

Aussi bien, à l'heure où commença la guerre véritable avec le Maroc, Tarragnoz et Tucheim n'étaient plus dans le Sud-Oranais. Le sergent Waller y est encore... de même qu'Achille « semblable aux dieux » est encore sur la rive sablonneuse du Scamandre, sous le haut monticule de sable qu'aime à contempler le voyageur. Du pauvre cavalier douteux, semblable à beaucoup d'hommes, que resle-t-il? Pas même un tei'tre de gazon, dernier luxe, inconnu au désert.

Qu'on n'imagine pas, cependant, que les personnages de cette histoire menaient une existence pacifique. Ils connurent déjà les longues expéditions au « pays de la soif » sous un ciel de feu, les embuscades dans les montagnes propices à la trahison, les escortes de convois guettés par une tribu famélique, les razzias de

troupeaux défendus avec une haine furieuse. Va, en plus d'une occasion, le « curé » lit partir de lourdes enveloppes, portant sur l'adresse des noms que personne n'avait jamais entendus parmi les hommes du détachement.

Un jour, quelque peu avant midi, le capitaine Mataillet, le lieutenant Tarragnoz et le sergent Walter causaient, l'air joyeux, sur le sommet d'une éminence d'oii les jumelles du chef fouillaient l'horizon. C'était le jour du courrier, de la farine fraîche, des conserves succulentes, des cartouches neuves. Parti la veille pour visiter un poste, Tucheim avait dit :

— Pourvu que je trouve du tabac demain en rentrant, je me moque du reste.

Un nuage de poussière monta au loin. Sous les jumelles, on vit la bouche de Mataillet faire une grimace.

— Un cavalier au galop, dit-il. Pour sur, il y a quelque chose. Lieutenant, faites préparer une section. Si ce bougre-là se dépèche si fort uniquement pour m'apporter ma graine d'épi nards, j'en serai bien surpris.

Il y avait « quelque chose » en effet. Le convoi, à dix kilomètres, était attaaué. L'escorte,

peu nombreuse, tenait bon ; mais le chef désirait du renfort. Vingt hommes, dont dix montés, partirent aussitôt sous la conduite de Tarragnoz et de Walter. On allait au pas de course, A chaque kilomètre, les cavaliers cédaient leurs montures aux fantassins. Pour arriver sur le lieu de l'engagement, une heure suffit à la petite troupe.

Renseigné par le spahi, Tarragnoz comprenait la situation. Fort habilement tendue à peu de distance du poste, l'embuscade avait d'autant mieux réussi que le chef du convoi croyait avoir dépassé la zone dangereuse. Ayant franchi avant qu'il fît jour la ligne peu éloignée et surtout fort incertaine de la frontière, les maraudeurs avaient pu se dissimuler derrière les rocs du versant ouest de la petite vallée sans eau. Tout à coup, bondissant comme des chats, formés en deux groupes, leur fusillade avait éclaté à l'avant et à l'arrière de la colonne. Par bonheur, nos amis de Berlin n'avaient pas encore eu le temps de les armer à l'Européenne, sans quoi ils auraient pu, conservant leur abri naturel, ouvrir le feu à distance. Nos gens, très vite formés en carré, les décimaient par un

tir rapide, tandis que les longs fusils marocains faisaient peu de mal. Toutefois la partie aurait mal fini sans le dévouement du cavalier et la chance qu'il avait eue de n'être touché, ni lui ni son cheval.

Tarragnoz, avec le sang-froid qui le distinguait, jugea que le meilleur ])arti à prendre était d'occuper la hauteur que l'ennemi venait d'ahandoiiner, ce qui, sans parler de l'avantage de la position, coupait la retraite aux assaillants. Dès (jue les carabines commencèrent à parler derrière eux, ceux-ci comprirent le danger, et voyant qu'ils avaient affaire à peu de monde, cherchèrent bravement à forcer le passage. Mais ils n'avaient pas encore eu l'occasion d'apprendre ce que peuvent faire vingt hommes aguerris et armés « à la franque ». Bientôt la pente fut parsemée de leurs cadavres.

Walter, debout près de l'officier, semblait s'amuser beaucoup. Il tirait en amateur, épaulant à loisir, annonçant les coups.

— Tenez, mon lieutenant, celui-là, qui se préj)are à sauter la crevasse. Le prenez-vous à deux contre un?

L'homme tombait; c'était au tour d'un autre.

— Non, celui-ci est trop facile, disait parfois le sergent qui, sauf de rares exceptions, faisait mouche.

— Compliments ! lui dit Tarragnoz, On peut dire que vous tirez comme un Suisse.

— N'est-ce pas mon lieutenant? Gomme un Suisse, comme Guillaume Tell... Ah ! cochon!...

Il portait la main à la hanche droite ; son visage était contracté par une vive douleur. Il s'appuya sur son fusil pour ne pas tomber. Son chef demanda :

— Etes-vous touché sérieusement?

^— Je ne crois pas. Il n'y a rien de cassé. Je [)eux remuer la jambe.

— Alors, il ne faut pas rester ici, oi^i nous sommes trop en vue.

Mais déjà les assaillants avaient vu.

Poussant des cris de joie qui ressemblaient ù des hurlements de bête, plusieurs se ruaient dans la direction du blessé. Toujours debout, Walter fit feu une dernière fois. Un Marocain tomba. Ginq ou six autres arrivaient sur eux.

— Mon lieutenant, gémit Walter, excusezmoi ; j'ai trop mal, je ne peux plus tenir mon fusil.

— Ce n'est plus un fusil qu'il faut, mon brave. Mais tâchons de gagner cet abri, où je pourrai mieux vous défendre.

Voyant que le blessé marchait avec peine, Tai'ragnoz le prit dans ses bras. Bientôt, échappant aux balles tirées troj) vile, il arriva au rocher j)rolecteur. Dans une main, loflicier avait son revolver, dans l'autre celui du sergent. Quand ces démons furent à dix pas, il ouvrit le feu.

— Gardez vos deux dernières balles [)0ur nous, lui cria Walter,

— Pas besoin encore cette fois. Sans être Suisse, mon tir est passable. D'ailleurs, voici nos hommes.

A celte heure, les Marocains déconcertés par l'effet de nos armes ne songeaient plus qu'à se sauver. Ils y parvinrent, grâce à la diversion causée par la blessure du sergent. Soutenu par deux camarades, Walter put arriver au convoi. Sur un mulet on plaça le malheureux dont les douleurs devenaient terribles.

— Tu ne saignes pas; ce ne sera rien, lui disait-on.

— J'aimerais mieux saigner comme un veau,

répondit-il, les dents serrées. Et j'en ai pour deux heures avant d'être au camp !

On dut bientôt le descendre du mulet, dont les secousses lui causaient d'affreuses tortures. Il resta couché par terre, sous la garde de quelques hommes.

— Je reviendrai le plus tôt possible avec une civière, lui promit son lieutenant. Et j'espère que le docteur sera rentré de son inspection.

Tarragnoz revint avec la civière, mais sans Tucheim à qui l'on avait dépêché un exprès pour hâter son retour.

Le blessé, durant le transport, ne pouvait rester en repos. Sajambe droite, renliée, battait comme une aile, tantôt retombée sur l'autre cuisse, tantôt portée en dehors par un mouvement de rotation presque continu. Il était à l'infirmerie depuis trois heures quand le médecin arriva. Après l'examen et le premier pansement, Tucheim fit son rapport au chef.

— Blessure au côté droit de l'abdomen. Le projectile, après avoir traversé le muscle psoas, est venu dévier sur l'os iliaque. Les douleurs suraiguës du blessé rendent l'investigation profonde difficile. Malheureusement, il s'est

écoulé cinq ou six heures avant les premiers soins. On peut s'attendre à l'infection de la plaie, au psoïtis traumatique avec fièvre intense...

— Au diable vos mots hébreux ; interrompit Mataillet. En bon français, cela veut dire que le pauvre bougre a une balle dans le ventre. Allez-vous l'extraire?

Le médecin détourna les yeux et répondit :

— Pas tout de suite.

■ — Enfin, quoi? Il est fichu? Si vous le pensez, dites-le !

— Je le pense, pour la raison que nous sommes en plein désert, sans hôpital, sans glace, avec quarante-cinq degrés à l'ombre. Comment voulez-vous que j'empêche l'infection de la blessure et que je combatte la fièvre !

— Voilà bien ma chance! le meilleur sergent de ma compagnie ! Ah! les sales bougres ! Dites, lieutenant, j'espère qu'on en a démoli un tas?

— Le pauvre Walter, à lui seul, en a tué un certain nombre, affirma Tarragnoz. Ce soir nous aurons le compte juste.

Il oublia de parler de la besogne qu'il avait

accomplie lui-même, pour empêcher qu'on ne coupât la tète à son ami.

« Est-ce véritablement un service que je lui ai rendu? » se demandait-il.

Tucheim regagnait l'inlirmerie, accompagné du lieutenant. Sur la porte, il pria celui-ci de ne pas entrer.

— Je voudrais causer cinq minutes avec Walter. Demain, probablement, ce sera difficile.

En quittant le blessé, il vint chez Tarragnoz.

— Walter me prie de raconter à sa famille l'engagement de ce matin, pour que l'on sache qu'il est tombé en faisant son devoir. Quelques notes fournies par vous me seraient fort utiles.

— Vous les aurez, promit le lieutenant. Et vous pourrez écrire y sa famille qu'il est tombé en héros. Mais c'est maintenant, j'en ai peur, qu'il aura besoin de tout son héroïsme. D'ici nous entendons ses plaintes. C'est affreux !

Les malades et les blessés du matin, couchés à l'infirmerie volante, n'eurent pas une minute de sommeil pendant la nuit. Le jour venu, Rudolph Tucheim demanda qu'on mît à sa disposition une tente spéciale pour y transporter Walter.

LES ItEUX COXSCIENC.KS 43

— Inutile : envoyez-le chez moi, connmanda le lieutenant.

Le docteur fit cette objection :

— Vous ne savez pas ce qui vous attend. Le malheureux va éprouver, jusqu'à ce que la mort le délivre, un supplice épouvantable. El cela peut durer plusieurs jours.

— Raison déplus. Dans mamaisonilsera mieux qu'avec une simi)le toile entre lui et le soleil.

ïTne demi-heure après, Walter était couché dans le propre lit de Tarragnoz.

A ce moment du récit, pour exaspérer les nerfs du lecteur, l'écrivain le plus réaliste n'aurait pas besoin d'ontrer la description de l'horrible drame. Mais le narrateur n'a pas honte d'avouer que le courage lui manque. Pour Tarragnoz, le supplice enduré pendant trois jours et trois nuits dépassade beaucoup ce qu'il s'était préparé à souffrir. En un crescendo lugubre, les plaintes étaient devenues des cris, [)uis des hurlements de douleur, au point que, dans l'enceinte du camp, pas un homme ne pouvait fermer l'œil.

Tarragnoz, à cette heure, n'avait plus sous les yeux qu'un malheureux monstre défiguré parla

torture. Il avait besoin de s'affirmer que cet inconnu était Walter, ne pouvait être un autre. Le teint, devenu livide, faisait songera l'espace réservé sur la toile par un peintre qui n'a indiqué que par des lignes sombres la ligure de son modèle. Sous les siniis de leurs arcades gonflées, on ne voyait plus trace des paupières. Les yeux, oii brillait encore une lueur sinistre, s'étaient rapetisses et semblaient condamnés à disparaître dans la profondeur des orbites. Cela donnait l'impression des feux d'arrière du train engagé dans un tunnel qui va l'absorber bientôt.

Les bras tordus convulsivement battaient l'air ; les mains se crispaient comme des griffes d'animal. Et, sans discontinuer, avec la régularité inlassable d'un balancier de machine, la jambe repliée, pareille à un aileron d'oiseau énorme, décrivait ce mouvement de rotation qui, plus que tout le reste, rendait Tarragnoz à moitié fou.

Plusieurs fois par vingt-quatre heures, une injection donnée parle médecin soulageait quelque peu l'infortuné. Mais l'effet calmant ne durait guère. Alors, dans les cris devenus

rauques à, la façon d'aboiements d'un cliien sur la voie, on distinguait une supplication :

— Morphine !... Morphine !...

Bientôt, n'y pouvant plus tenir, ïarragnoz courait chez Tucheim :

— Pour l'amour du ciel, venez lui faire une piqûre !

— Pas encore ; une demi-heure seulement s'est écoulée depuis la dernière.

Au matin du troisième jour, le lieutenant insista :

— Eh bien ! Mettons qu'il y a seulement une demi-heure ; qu'est-ce que cela fait?

— Mon lieutenant, je ne peux pas le tuer.

— Ah ! mon Dieu, pourquoi ?

— Parce que la vie humaine ne nous appartient pas.

— Cependant vous admettez qu'il n'y a aucun espoir?

— Pas le moindre.

. — Et vous allez le laisser souffrir?

— Non occides : tu ne tueras point. Vous savez ce que c'est qu'une consigne.

— - Votre religion est sans entrailles.

— N'accusez pas ma religion. Je suis méde-

cin. Le plus athée d'entre nous refuserait de faire ce que vous dites.

Revenu près du blessé, Tarragnoz put croire que sa conversation avec Tucheiui avait été entendue :

— Mon... lieutenant... tuez-moi... S'il vous plaît... tuez-moi !

Dès lors cet appel revint perpétuellement, quelquefois murmuré comme une prière, quelquefois hurlé avec des imprécations. Et, pendant toute la journée, Tarragnoz n'entendit pas autre chose, car, chose étonnante, Walter ne réclamait plus de morphine.

- — Mon lieutenant... vous avez un revolver... luez-moi... mais tuez-moi donc!... Tue-moi donc, lâche... Comme je voudrais... te voir à ma place !

Pour la raison la plus forte, cette épreuve supportée pendant des jours d'angoisse et des nuits d'insomnie eût été dangereuse. Et l'officier n'admettait pas d'autre guide que la raison dans le dédale des vicissitudes humaines. Il interrogea sa conscience. Il se figura Walter condamné à mort et lui-même commandant le peloton d'exécution. Ne devrait-il pas ordonner

le feu ? Et, quand l'homme fusillé serait par terre, un caporal, s'approchaiit, lui donnerait le coup de grâce. Tout cela était légitime. Le coup de grâce réclamé par le mourant l'étail-il moins? La conscience de Tarragnoz — il le crut tout au moins — lui démontra que, dans toute sa vie, il n'aurait pas l'occasion d'accomplir un tel acte de miséricorde. Et devant lui, devant eux, une autre nuit s'approchait, avec les visions d'un effroyable enfer.

Sa résolution n'était pas prise, mais il voulut se préparer à tout événement. Dans tous les cas, il ne pouvait être question du revolver.

« Après tout, cela ne m'oblige à rien », songea-t-il.

Rusé comme un malfaiteur, il entra chez Tucheim.

— Docteur, je ne me sens pas bien.

— Mon pauvre lieutenant, il y a de quoi! Où souffrez-vous?

— Au foie. Je sens venir une crise... et je n'ai plus de morphine pour m'injecter si une colique vient. Voici mon flacon : voulez-vous le remplir?

— Moi-même je suis à court, répondit le

médecin. Le malheureux Walter en consomme terriblement. Je vais en préparer. Laissez-moi votre flacon : vous l'aurez dans une heure.

Cette nuit-là Tarragnoz, seul, veilla son sergent. Quand sa montre marqua minuit, le blessé criait toujours :

— Mais tuez-moi donc !... Mais quel mai... vous ai-je fait... pour que vous me laissiez... souffrir?...

Tarragnoz s'approcha du lit de camp.

— Vous voulez, vraiment, vous voulez ?

— Prêtez-moi... seulement... votre revolver !...

— Non ; j'ai de la morphine. Vous vous endormirez, après trois injections coup sur coup.

— Merci, mon lieutenant... Ah!... Ce n'est pas trop tôt... Donnez-moi la main...

Les doigts qui tremblaient restèrent une seconde dans la griffe toujours convulsée. Aloi"^ Tarragnoz remplit sa seringue et enfonça l'aiguille. Il donna une injection, puis une seconde, puis une troisième. Après quoi il remit tout en ordre, comme s'il eût été un vulgaire assassin. Et, forcé déjà de convenir en lui-même qu'il

LES DEUX CONSCIEXCES 49

n'aurait pas le courage de recommencer si c'était à refaire, il attendit la lin du drame dont il venait d'apporter le dénouement.

Les cris de douleur continuaient de plus belle ; mais il avait entendu dire qu'une dose trop forte n'agit pas instantanément.

— Encore!... criait Walter. Je sens que cela vient... mais pas assez vile... Encore... mon lieutenant...

Paul sentait sa raison, tout à l'heure si affirmative, se dérober pour ainsi dire en face du fait accompli. Déjà il n'était pas éloigné de courir chez le docteur, chez le « curé», et de confesser ce qu'il venait d'accomplir. Tout à coup les cris devinrent plus espacés, moins déchirants, et ce fut, après tant de jours et tant de nuits de rumeur, un silence profond. L'homme qui avait causé ce silence baissa la tête, n'osant la tourner vers le lit où quelque chose remuait encore. L'agrippement de deux mains sur ses épaules le fit tressaillir ; il regarda, frissonnant: Walter était là, son corps à moitié sorti des couvertures. Il était là, avec son visage défiguré, les trous béants des yeux déjà morts. Ce masque effroyable ne pouvait plus s'oublier

quand on l'avait vu. La bouche s'ouvrit d'un mouvement qui ne ressemblait pas au mouvement d'une bouche qui parle, et cependant ces mots en sortirent :

— Si vous saviez...

Ce que Tarragnoz devait savoir ne sera jamais connu de lui, ni de personne. Le poids qu'il supportait devint plus lourd, l'étreinte plus collante. Alors le soldat sans peur connut pour la première fois l'épouvante. Il voulut fuir; mais, dans son mouvement, il entraîna Walter qui roula sur le sol et ne bougea plus. L'heure de la délivrance était venue.

Paul se baissa et dut accomplir un effort désespéré, afin de déposer sur le lit funèbre l'homme qu'il avait porté comme un enfant, quelques jours plus tôt, pendant que les balles marocaines sifflaient à leurs oreilles.

Ceux qui ont tenu dans leurs bras un cadavre savent combien la mort alourdit.

Ce grand problème de Fimmobililé finale que Tarragnoz contemplait, haletant de son effort physique, mais plus encore de l'autre, n'avait rien de nouveau pour lui. Toutefois, dans l'occasion, c'était un problème à deux inconnues. Dans quelles régions planait en ce moment ( il croyait à son existence) l'âme délivrée ? Plus encore, que pensait de lui cette âme dont il avait opéré la délivrance? Lui savait-elle gré, lui reprochait-elle d'avoir obéi ? Etait-ce une heureuse gratitude, était-ce une implacable malédiction qui, désormais, allait suivre le perpétrateur complaisant d'un acte imploré dans l'angoisse des tortures?...

Le seul fait d'être soumis à celte incertitude

lui causait une surprise poignante. Il se croyait tellement sûr de l'approbation donnée par sa conscience! Et, déjà, le conseiller qui, un peu plus tôt, se prétendait orgueilleusement infaillible, tergiversait, louvoyait, comme un témoin sans conviction impliqué dans une affaire mauvaise. Tarragnoz contemplait son œuvre, car, permise ou défendue, c'était son œuvre. Il songeait :

({ Ne pourrais-tu donc faire un signe? » Hélas! le spectacle qu'il avait devant lui, si c'était le signe demandé, n'avait rien de rassurant. Des yeux du mort il sortait un regard (cela pouvait-il s'appeler un regard?) chargé d'autre chose que d'une bénédiction. Tarragnoz voulut les fermer, tâche impossible! On aurait dit que les paupières n'existaient plus... Devenu poltron, il se hâta de couvrir le visage de Walter. Puis il appela son ordonnance et l'envoya chez le docteur. Mais celui-ci, au même instant, ouvrit la porte.

— Il ne criait plus, dit-il ; j'ai bien pensé que la fin allait venir. Mais je ne prévoyais pas qu'elle fût si prompte. Gomment cela s'est-il passé ?

— Les plaintes ont diminué, disparu, et, tout à coup, il a quitté son lit pour venir h moi, commençant une phrase : « Si vous saviez !... » Mais il n'a {)u linir; il est tombé mort; c'est moi qui l'ai replacé sur le lit.

Tucheim examinait le corps, tandis que Tarragnoz, couvert d'une sueur froide, redoutait la question qui allait venir. Mais il fut rasiBuré bientôt.

— Je n'ai jamais vu de cas plus étrange, murmurait le docteur se parlant à lui-même !... Ah! ceux qui ne veulent pas croire à l'auto-suggestion... au pouvoir psychique!...

En tout autre moment Tarragnoz se fût moqué. On devine qu'il n'en avait pas envie.

— Trois heures du matin, lit le docteur en tirant sa montre. Je vais rédiger l'acte et prévenir le capitaine. Le pauvre Walter ne peut plus rester longtemps avec nous.

Tucheim, s'inclinant, dit une prière ainsi qu'il faisait toujours en pareille circonstance. Puis il disparut très vite, laissant le lieutenant soulagé par cette absence de soupçon. Entre celuici elle mort, le secret terrible était assuré désormais. Toutefois Tarragnoz respira plus libre-

ment encore quand le pauvre Suisse, bien avant le soleil de midi, fut allé dormir dans le sable. Lui-même, la compagnie rentrée au camp après la corvée funèbre, tomba sur son lit écrasé de fatigue. Cependant il ne put dormir. Quand ses yeux se fermaient, il "revoyait aussitôt, en face de lui, le chevalet de torture où Walter accompagnait le va et- vient de sa jambe par le rythme affolant de ses plaintes.

Le soleil couché, Paul se dit ce que pensaient quelques douzaines d'hommes autour de lui : (( Enfin ! l'on va pouvoir dormir ! » Un sommeil de plomb, en effet, l'engourdit jusqu'à trois heures. Soudain, il crut sentir deux mains sur ses épaules et une voix rauque lui cria :

— Si vous saviez !...

Tombé instantanément hors du cauchemar, il essaya de se convaincre lui-même que, succédant aux émotions de la veille, l'apparition du fantôme n'avait pas de quoi l'étonner ; mais le sommeil refusa de revenir. Et ce fut le fantôme qui revint à trois heures, la nuit suivante, toutes les nuits. On pense bien que, pour un homme de cette trempe, il ne pouvait

LFS DEUX CONSCIKNCKS 00

être question de terreur physique dans l'impression causée par ces visites régulières. Mais, précisément parce que l'imagination du soldat aguerri n'était pas ébranlée, son jugement travaillait d'autant mieux. Ce trouble persistant après l'acte accompli lui en faisait voir l'énormité. « Si j'avais, pensait-il, détruit le Musée du Louvre de mon plein gré, je ne connaîtrais plus le repos. Mais que sont tous les trésors de toutes les capitales civilisées à coté de ce chef-d'œuvre impossible à rebâtir : la vie humaine?... »

Quelques jours plus tard, l'obsession n'ayant pas disparu, il se souvint du mot prononcé par Tucheim en face du cadavre. « Il s'est trompé ce jour-là. J'ai de bonnes raisons pour savoir que Walter n'est pas mort d'auto -suggestion. Mais il m'apparaît sans doute parce que je me suggère à moi-même l'idée de son apparition à heure fixe. »

Paul en arriva bientôt à se demander si le médecin, adepte du surnaturel, pourrait le débarrasser du cauchemar chronique. Mais il aurait fallu se résoudre à une confession au-dessus de ses forces. Cependant avec une régularité d'hor-

loge l'apparition se montrait. Chaque nuit, à trois heures, le malheureux Tarragnoz sursautait dans l'étreinte d'une angoisse. Puis il s'éveillait et ne pouvait se rendormir. Peu à peu sa santé périclita, ses forces n'étant plus sufiisamment réparées. Le" jugement perdit son empire. N'essayant plus de trouver l'explication d'un phénomène, il accepta franchement l'hypothèse du « fantôme » classique, pareil à celui que Shakespeare montre hantant les murailles d'Elseneur. L'idée, puis la conviction qu'il serait ainsi hanté toute sa vie le jeta dans un sombre désespoir. Et, tout naturellement, il en arriva au premier degré de la folie : la haine du fantôme.

Les rôles avaient changé. Ce n'était plus Walter qui pouvait revendiquer celui de victime. Walter, pour qui Tarragnoz avait risqué sa vie, était un ingrat, dépourvu de toute notion de justice. N'avait-il pas, pendant de longues heures, supplié son chef de lui donner la mort, son chef qui l'avait recueilli, soigné, veillé comme un frère ? Et, certes, si jamais service demanda du courage, c'était bien celui-là ! De quoi Walter pouvait-il se plaindre? Il déclarait

avoir obtenu de plusieurs camarades la promesse de lui donner le coup de grâce sur le champ de bataille si, blessé à mort, il risquait de tomber au pouvoir des Marocains ? Avec toute leur sauvagerie, les Marocains n'auraient jamais pu inventer pour lui une torture aussi cruelle et aussi longue. Mais, dans la brouille lugubre de deux anciens amis, on trouvait cette circonstance aggravante : que Tarragnoz n'avait pas l'avantage de pouvoir fermer sa porte à Waller.

Le fantôme, au surplus, joignait la malice à l'indiscrétion. En vain, pour le dérouter, le malheureux Paul mettait son réveil sur deux heures et demie afin d'avoir les yeux grands ouverts au moment fatidique. Le fantôme, changeant ses habitudes, venait à deux heures; ou bien il attendait, pour venir, que Paul fût rendormi,

— Mon lieutenant, lui dit un jour Tucheim, vous devriez bien demander un congé de convalescence. Me pardonnerez-vous d'ajouter que, si vous ne le demandez pas, je me croirai obligé en conscience à vous le faire donner d'office ?

— Mais je ne suis pas malade! répondit vivement l'officier.

— Vous le serez bientôt : je vous observe. Allez-vous-en, croyez-moi, tandis que vous pouvez encore voyager à cheval. Si vous étiez tout à fait pris, vous saveJ: que nous ne pourrions'pas vous offrir un sleepinrj car.

— Quel genre de mal me trouvez-vous?

— L'hypertension cérébrale. Dormez-vous bien ?

Paul, redoutant l'engrenage de l'interrogatoire, fit un mensonge à Tucheim — ■ pour la seconde fois :

— Je dors à merveille ; c'est l'appétit qui manque.

— Du côté des reins, aucun symptôme? D'ailleurs, vous avez encore de la morphine?

— Certainement, certainement, affirma Paul qui se sentit rougir.

— Il faut prendre un congé, insista le médecin. Le climat du Sud-Oranais vous est contraire. Il faut voir du monde, changer de milieu. La lin atroce du pauvre sergent vous a fait mal aux nerfs. Pas étonnant! Vous étiez aux premières loges !

— A-l-011 découvert sa famille? deiiiaiida rollicier pour cliaiiger de conversation.

— Oui, j'ai correspondu avec elle, sans toutelois... entrer dans le détail des derniers n:ionients.

— Je vais établir ma demande officielle, déclara brusquement Paul.

Son chef ne lui montra pas le rap[)ort médical joint à la demande, où il était parlé d'idée fixe pouvant conduire au dérangement grave des facultés intellectuelles. Le jour du dépai't \enu, Tucheim lit au lieutenant des adieux presque pathétiques :

— Nous reverrons-nous jamais? Quoi qu'il arrive, nous n'oublierons pas certaines heures passées dans ce coin du désert.

— Ce ne serait pas commode, convint Tarragnoz.

— Et si jamais... vous aviez besoin de moi... |»our un service quelconque... vous savez qu'on m'appelle» le curé ». Vous savez même, [)eutètre, que je mérite un peu de ce surnom.

Ainsi la phrase commencée avec une sérieuse émotion s'acheva sur le ton de la plaisanterie ; du moins on pouvait s'y méprendre en y met-

tant de la bonne volonté. C'est ce que fit Tarragnoz, fort décidé à ne revoir jamais, sauf qu'il ne pût faire autrement, Rudolph Tucheim, ni l'Algérie.

Le fantôme oublia de visiter Paul durant la première nuit de son voyage et pendant celles (jui suivirent. L'effet de cette délivrance morale sur son état physique ne tarda pas à se manifester. Ce fut un homme presque heureux et tout à fait bien portant qui mit le pied dans la capitale vers le milieu du printemps, alors que Paris est le lieu le plus charmant à habiter qu'il y ait ici-bas.

Tarragnoz se crut même guéri de son dégoût j)0ur la civilisation qui, après un long séjour dans un pays sauvage, lui semblait moins monotone. N'étant pas entré dans un théâtre pendant toute la saison précédente, les péripéties de l'adultère accompli et du divorce man-

que lui parurent presque neuves. Il n'eut pas envie de bâiller au Concours Hippique dont il avait dit autrefois :

— C'est le (( promenoir » des femmes du monde, de même que les Folies-Bergère sont le « promenoir » des autres.

Les nymphes du Salon de Peinture continuaient à s'éponger dans des tubs en fer blanc au lieu de cacher leur baignade, comme au temps de son père, en un coin mystérieux du lac cristallin. Mais cet abus de la civilisation artistique le fit rire plutôt que s'indigner. Il était décidé à rire de tous les ridicules, puisqu'en somme rien n'exigeait qu'il en pleurât.

Ne pouvant, ainsi qu'on le prévoit, supporter la vie d'hôtel, Tarragnoz prit un appartement qui le séduisit surtout par l'aspect confortable de la chambre à coucher, car il ne comptait pas s'y installer de façon à recevoir.

(( Enfin, songea- t-il, en se fourrant entre ses draps, je vais dormir dans un vrai lit — et dans mon lit ! »

Son sommeil fut délicieux jusqu'à trois heures. Puis le fantôme, qu'il croyait avoir laissé aux frontières du Maroc, vint de nouveau

poser sur lui ses mains crochues, le regarder (le ses yeux de monstre et lui aboyer les mots cabalistiques : « Si vous saviez... »

Pourquoi, par une détestable malice, le fantôme avait-il choisi ce moment pour sa rentrée? Paul oubliait peut-être, en se posant cette question avec colère, la seringue de Pravaz aperçue la veille au fond d'un sac et précipitamment jetée dans la rue. Il n'était frappé que d'une chose : la confiance qu'il avait dans sa guérison venait de recevoir un démenti formidable. Après le désappointement de cette rechute, il n'avait plus d'espoir. Le fantôme était accroché à lui pour le reste de sa vie, désormais sans plaisir et sans charme. Toutefois les apparitions, si elles survenaient encore, n'avaient plus la même régularité. Le fantôme semblait éprouver quelque lassitude. Mais, ce qui n'était guère moins insupportable, Tarragnoz ne pouvait aller au lit sans se demander : (( viendra-t-il ? »

Certains remèdes contre l'obsession peuvent se trouver à Paris mieux qu'au désert. Paul s'arrangea pour être parfaitement et même joyeusement éveillé à l'heure du fantôme. Wal-

ter, en pareil cas, restait invisible; mais Paul, qui guettait malgré lui sa venue, croyait entendre son léger coup frappé à la porte, son excuse murmurée discrètement : « Oh ! pardon. Vous avez du monde : je reviendrai. »

Cependant, tous ses camarades enviaient sa chance. A l'expiration de son congé, au moment oij il se remuait pour ne pas retourner en Algérie, un ancien ami de son père, nouvellement promu général, l'avait choisi pour son aide de camp. Or le général en question, mis hors cadres, faisait partie d'un comité central fonctionnant à Paris ; de sorte que Tarragnoz, à l'agrément de la résidence, joignait celui d'une liberté considérable. Enfin, pourvu de son troisième galon, il devenait un des plus jeunes capitaines de l'armée.

A cette heure où le vent de la prospérité gonflait ses voiles, sa guérison morale semblait infaillible. Du moins il éprouva une sérieuse amélioration. Le fantôme, comme s'il était occupé ailleurs, se ht plus rare ; Paul sentit décroître ce que Tucheim avait appelé « son hypertension cérébrale ». Mais, par une suite naturelle de l'affaiblissement de certaines

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images, l'acte commis un an plus tôt perdit son caractère libérateur aux yeux mêmes de celui (|ui l'avait perpétré. L'excuse s'étant amoindrie, Paul devint tout simplement, aux lumières de sa propre raison, un homme circulant dans Paris avec un meurtre sur la conscience.

Pour un personnage fuyant la monotonie dans l'existence, la situation pouvait avoir le mérite de sortir du banal. Mais, n'étant pas de ceux qui veulent, ou même qui peuvent, s'étourdir vulgairement, fermé par son genre d'esprit à toute confidence, il ne tarda pas à devenir morose, puis assombri jusqu'à la profonde mélancolie. Au bout d'un an de ce régime, l'affection du foie reparut — pour de bon. Le docteur — ce n'était plus Rudolph Tucheim — lui ordonna Vichy. Paul demanda grâce :

— Ne pourriez-vous pas m'ordonner autre chose? Faites attention que ce serait ma troisième cure à Vichy, qui m'est odieux. J'y retrouverai toute l'armée coloniale dont j'ai désiré sortir. Et, chose plus grave encore, j'y retrouverai les civils coloniaux. Enfin, mourant d'ennui, je jouerai, je m'amuserai, je ferai

bonne chère et je me coucherai à deux heures du matin. Vichy offre à ses malades, je n'ai jamais su pourquoi, la collection complète de tous les plaisirs qui ruinent la santé d'un homme vigoureux.

— Alors, puisque vous êtes un modèle de vertu, je vous offre le modèle des eaux sérieuses : Garlsbad. C'est un endroit où les règlements municipaux interdisent au baigneur de s'amuser d'une façon quelconque, de manger rien de ce qui est bon, de se coucher plus tard que neuf heures et de se lever plus tard que six, moment où les orchestres déchaînés partout réveilleraient un mort.

— Pourquoi donc vous autres médecins ne parlez-vous jamais de Garlsbad ?

— Que faites-vous du patriotisme ? D'ailleurs les Parisiens ne peuvent y rester plus d'une semaine. Songez donc ! pas de roulette, pas de petites femmes, de restaurants nocturnes, de cafés... Â.U moins, savez-vous l'allemand?

— Non ; mais je pars tout de même.

Quatre ou cinq jours après, Paul Tarragnoz

débarquait à Garlsbad, au lieu de débarquer k Vichy, comme tout le monde, ce qui était une

première satisfaction. De plus, certain de n'y connaître personne, il était heureux de penser qu'il pourrait se taire tout à son aise et ne pas feindre de s'amuser par politesse, torture odieuse parmi toutes celles qu'impose la civilisation.

A l'hôtel Savoy, qui représente à Carlsbad la corruption moderne au milieu de l'austérité régnant partout ailleurs, on lui donna des plats sucrés, et même fort bons, et l'on n'éteignit guère les lampes avalit onze heures. Chose plus grave, contrairement aux prophéties de son docteur, deux Parisiennes, reconnues pour telles à première vue, dînaient à une table voisine de la sienne. Elles étaient élégantes chacune suivant son âge, mais assez semblablement jolies pour que leurs relations de famille se devinassent aisément. Le temps, comme par un marché avantageux pour elle, avait épargné le visage et la taille de la mère, se bornant à recouvrir ses cheveux d'une couche de neige. Nul n'aurait osé lui donner cinquante ans. Par contre sa fille, non moins belle, mais d'une physionomie plus sérieuse, semblait avoir atteint la trentième année. C'était celle-ci, à en juger par le menu Kurgemœsse de son repas,

qui venait faire sa cure à Garlsbad. Paul Tarragnoz, fin observateur, prit toutes ces notes en dix minutes.

Avec une égale sûreté de coup d'œil, il reconnut que ses voisines n'étaient pas de celles à qui, même en y mettant le respect voulu, on peut adresser la parole sous un prétexte plus ou moins heureux. Il était visible que leur compagnie mutuelle suffisait à les contenter et qu'elles prétendaient s'y tenir. Pour un autre que Tarragnoz, cette parfaite ignorance du prochain où se cantonnaient les deux femmes eût été, suivant les cas, un mauvais procédé ou l'attrait du difficile ; mais on connaît déjà son horreur du banal, c'est-à-dire du développement indiqué et prévu d'une situation,

(( Oui, mesdames, se disait-il, je sais très bien ce que vous pensez en ce moment. Sans tourner les yeux de mon côté une seule fois, vous n'ignorez pas que je vous regarde et que je vous trouve belles. Un Parisien jeté dans une île déserte avec deux Parisiennes de première qualité!... Il cherche déjà dans sa tète, n'est-ce pas, l'entrée en matière qui lui vaudra

une bonne petite douche froide? Eli! bien, c'est ce qui vous trompe ! Vous n'aurez pas besoin d'appareil hydrothérapique. Je vous saluerai très poliment dans l'escalier et dans le vestibule, à cause de votre qualité de compatriotes. Et puis voilà! »

Ce modus vivendi sévère n'empêcha pas Paul Tarragnoz de s'enquérir du nom des deux belles dames ainsi privées du plaisir de le remettre à sa place. C'étaient, comme il l'avait bien prévu, la mère et la lille : celle-ci comtesse de La Guernerie, l'autre madame Villedieu tout simplement. Halim, le superbe Egyptien au visage débène, qui veille aux barrières de ce Louvre, compléta cette information par quelques détails d'assez mince intérêt : elles étaient arrivées de Paris la semaine précédente, avec peu de bagages. Toutefois, leur appartement était retenu d'avance à Idvilla Cleopatra, dépendance de l'hôtel, où les prix sont plus élevés. Leur femme de chambre (il aurait fallu voir la grimace d'Halim) devait avoir cinquante ans et n'était pas gracieuse. Halim les croyait veuves l'une et l'autre ; elles ne voyaient personne, se levaient de bonne heure pour aller boire, sor-

taient en voiture chaque après-midi, et, une fois rentrées chez elles après dîner, n'en bougeaient phi s.

C'était, en somme, le genre de vie de Paul Tarragnoz, sauf qu'il n'avait pas de femme de chambre et sortait régulièrement à pied. Il marchait pendant des heures sous les pins de la forêt dont les allées délicieuses, ratissées, munies de bancs, pourvues de cafés, voire même de chapelles, montent vers les sommets, descendent à la rivière, contournent les collines sans jamais ramener le promeneur au même point. Mises bout à bout, leur développement serait de vingt lieues !

La première fois qu'il salua les deux Françaises dans le jardin qui sépare la « Villa» du gros de l'établissement, elles lui répondirent avec une différence marquée dans leur mouvement de tête. Ce fut, de la part de la plus jeune, comme un de ces accusés de réception imprimés qui s'envoient à tout le monde. L'autre y joignit un regard d'intelligence rapide et satisfait qui voulait dire : « Parfaitement, nous sommes du même pays, et je vois que vous avez de bonnes manières. Surtout, continuez. »

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Les choses, pendant quelques jours, allèrent ainsi. Madame Villedieu prévenait quelquefois le salut du jeune homme, à la mode anglaise. Quant à la comtesse, on voyait clairement qu'elle n'aurait pu répondre si quelqu'un lui eût demandé : « Le monsieur qui vient de vous ùter son chapeau porte-L-il des moustaches blondes ou des favoris noirs? »

« Est-ce affectation ou pruderie? ))se demandait Tarragnoz. Il fut forcé d'admettre, en y regardant bien, que c'était simple indifférence. Toutefois l'honneur était sauf car, en y regardant encore mieux, madame de La Guernerie semblait dépourvue de la faculté de s'intéresser à un objet quelconque, inanimé ou animé. Quand elle se mettait à table, aux questions de sa mère étudiant le menu, l'observateur devinait de loin sa réponse, toujours la même : « Ça m'est égal. » Et quand, installée dans le landau près de sa mère, celle-ci lui demandait : (( Oi!i irons-nous aujourd'hui? » Tarragnoz l'avait entendue répondre : « Oti vous voudrez, maman. »

La voix, ronde et sonore, était du diapason lin peu bas; rien de l'organe plaintif et épuisé

(l'une personne qui souffre en son corps et pleure un défunt. Halim devait se tromper en la croyant veuve. Monsieur de la Guernerie était sans doute un mari ni bon ni mauvais, comme il y en a tant,- ni adoré ni détesté, à qui sa femme répondait : « Ça m'est égal », à table, en voiture, ou même ailleurs. Tarragnoz croyait les entendre : « Chère amie, vous accompagnerai-je en Bohème, où resterai-je ici pour ouvrir la chasse? — Ça m'est égal, mon ami. » Plus que probablement, cette belle dédaigneuse n'était ni un cœur brisé, ni une âme en proie à la désillusion : c'était.... une jeune femme qui s'ennuie, tout simplement.

Au fond, il la trouvait exaspérante — en se mettant à la place du comte, bien entendu, car, pour lui-même, peu importait qu'elle fût froide ou passionnée. Mais le comte? Comment pouvait-il préférer ses compagnies de perdreaux à la compagnie d'une personne taillée sur ce modèle? En toute justice elle méritait qu'un mari se donnât quelque peine pour la tirer de son engourdissement.

La question prit une forme particulièrement précise dans l'esprit de Tarragnoz un jour qu'il

voyait madame de la Guernerie descendre de voiture pour boire du lait dans un café rustique où lui-même était attablé. L'extraordinaire éclat du soleil des montagnes donnait à la mousse légère de ses cheveux blonds le caractère non réel d'une auréole de sainte. Mais les yeux d'un gris bleuté, tantôt aspirant la verdure voisine, tantôt suivant avec une volupté gourmande la cascade veloutée du lait versé dans la tasse, les narines ouvertes à la brise des pins, les lèvres roses, de ce dessin que les peintres ne donnent pas aux bouches créées spécialement pour les joies célestes, rien de tout cela n'indiquait « une sainte. » Toutefois, la noble élévation des pensées et des habitudes éclatait dans toute la personne.

Madame de la Guernerie et sa mère se croyaient évidemment seules dans le petit restaurant déjà moins visité, la saison étant prête à finir, Tarragnoz, caché par un rideau de lierre séparant leurs tonnelles, suivait tous les mouvements de la jeune femme. Pour émietter un peu de pain noir dans sa crème, elle se déganta lentement, et, pareils à d'élégants oiseaux rendus à la liberté, ses doigts roses s'agitèrent avec

des étincellements de nacre. La main et le bras, d'une ligne pleine et savoureuse, ne portaient aucun bijou. Une fillette de dix ans, aux joues rouges comme des pommes, vint lui offrir des fleurs sauvages. Pour la première fois, Paul la vit sourire. Il sourit lui-même de la comparaison (( décadente » qui lui vint à l'esprit : un éclair de neige au sein d'une nuée de pourpre. Mais, en redescendant les pentes déjà gagnées par l'ombre, il se demandait à lui-même : « Ne sourit-elle donc que dans les bois? » De fait, quand il la revit deux heures après sous les lumières du Savoy, elle fut plus exaspérante que jamais par son aspect d'indifférence universelle.

Le lendemain Tarragnoz fumait dans le vestibule quand les deux Françaises le traversèrent pour gagner leur landau, oii le nègre égyptien les aida à s'installer. Au salut genre Vieux Versailles de Tarragnoz, elles avaient répondu chacune dans sa note ordinaire. La voiture éloignée, Halim rentra.

— Beau temps pour monter à Stéphanie Warte!

Il avait jeté cette remarque au capitaine en

passant devant lui, sans autre motif que son besoin inné de dire quelque chose à n'importe qui, à propos de n'importe quoi. Le capitaine lutta cinq minutes contre l'envie qu'il avait d'accomplir l'acte le plus banal du monde. Enfin il prit son chapeau, sortit de l'hôtel, et, quand il fut certain qu'Halim ne pouvait plus le voir, il héla un Einspsenner, calculant qu'un landau, mali^ré les raccourcis ouverts aux piétons, prendrait trop d'avance sur lui.

— Stéphanie Warte, Kutscher ; (jeschwind.

C'était, à peu de chose près, tout ce qu'il savait d'allemand.

Stéphanie Warte est une tour en simili-féodal qui surmonte un café, lequel domine lui-même toute la vallée de la Tepl et son manteau de forêts. L'ascension, de deux mille pieds, est assez longue, même en voiture. Ce jour-là, un soleil de feu dardait ses rayons. Paul, en voyant le cheval tout blanc d'écume, se félicita de n'être pas obligé à la marche, regrettant, par compassion, de n'avoir pas pris un attelage double. Quand il arriva au but, l'heure du café au lait avait attiré sur l'esplanade une cmquantaine de promeneurs. Mais, parmi les gens

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attablés, il n'aperçut ni la comtesse ni sa mère. Cependant, aux écuries, il avait cru reconnaître leur cocher, fumant sa pipe de porcelaine. En cherchant mieux, il découvrit les deux dames loin de la foule, accoudées au parapet d'une petite terrasse un peu à l'écart, d'oi!i l'on découvre une échappée de vue immense. Cette fois, madame de la Guernerie ne souriait pas. Tarragnoz, caché derrière les arbres, la vit joindre les mains avec un geste d'admiration passionnée. Sa mère la contemplait d'un air épanoui.

« Décidément, c'est la nature qui a ses préférences! » pensa le jeune homme.

Combien de temps seraient-ils restés l'une à contempler la nature, l'autre à contempler la contemplatrice, chacun peut l'imaginer à sa fantaisie. Un coup de tonnerre, longtemps répété dans les gorges voisines, mit fin à ces contemplations. La jeune femme, nullement effrayée, semblait ravie de cet élément de pittoresque ajouté au tableau. Sa mère, plus prudente, l'entraîna du côté de l'esplanade déjà évacuée par les consommateurs plus prévoyants. Aux écuries, où le capitaine retrouva ses deux compatriotes, on achevait d'atteler le landau, tandis

LES DKUX CONSCIENCES 77

que les brancards de l'einspœnner restaient vides. Un j)alefrenier s'approcha de Tarragnoz et lui parla en allemand avec des gestes de tragédie.

— Si vous croyez que je peux vous comprendre! lit le capitaine inquiet de voir tomber les premières gouttes d'une formidable averse.

Madame Villedieu, déjà installée avec sa fille sous la capote, lui fit signe d'approcher.

— Monsieur, traduisit-elle, votre cheval se roule sur sa litière dans d'affreuses coliques. Probablement que la malheureuse bète aura bu son eau trop froide.

ïarragnoz fit un grand salut.

— Merci, madame; quand mon cheval sera guéri, s'il en revient, je lui ferai part de votre gracieux intérêt.

La phrase du jeune humoriste était drôle dans la circonstance. Madame de la Guernerie fut sur le point de sourire. Quant à sa mère, elle comprit que Tarragnoz la trouvait plus compatissante pour les bêtes que pour les hommes. Faire lire entre les lignes est un des admirables dons de la langue française, surtout quand c'est une Française qui lit.

— Monsieur, dit-elle, ma fille et moi n'entendons pas laisser un compatriote descendre la montagne à pied, sous cet orage. N'est-ce pas, Valentine!

— Gomme vous voudrez, maman.

L'invitation n'était pas instante. « Mais enfin,

pensa Tarragnoz, çà m'est égal eût été pire. » Des torrents tombaient. Il prit place dans le landau, en s'excusant par une phrase qu'il sentit très banale du dérangement causé, bien qu'il né causât aucun dérangement quelconque.

Sa bonne humeur de soldat qui en a vu bien d'autres avait disparu. 11 se trouvait ridicule aux yeux des deux femmes dans ce rôle qui était celui d'un petit jeune homme délicat, ramassé le long du chemin pour l'empêcher de prendre un rhume. Mais c'est à ses propres yeux par-dessus tout que Tarragnoz rougissait de son aventure; et il possédait précisément ce genre d'amour-propre rafhné, pour lequel une moquerie intérieure est la moins supportable de toutes. 11 s'était promis d'étonner, peut-être de dépiter ces deux femmes par sa réserve glaciale. Et c'était lui qui avait eu besoin d'elles comme interprètes, qui s'estimait trop

heureux tle profiter de leur voiture, qui, en somme, était leur obligé après avoir voulu leur donner une leçon.

Ainsi disposé, leur compagnon de route ne pouvait être un causeur brillant, quoique, dans la circonstance, le moins qu'il dût faire eût été de les amuser pendant une heure. Tandis qu'il cherchait une phrase qui n'eût pas pour thème la pluie, la boue, et les surprises du ciel dans la vallée de la Tepl, ce fut madame Villedieu, nouvelle disgrâce ! qui le tira de cet autre embarras.

— Monsieur, dit-elle, Carlsbad semble vous ennuyer considérablement.

— Pas plus que je ne me l'étais figuré, madame. J'étais prévenu par mon médecin qui m'a donné le choix entre Vichy et les eaux de Bohême.

— Tiens, c'est comme nous ! Moi, si j'avais été homme, j'aurais préféré Vichy, où la pilule du traitement est enveloppée dans la confiture du Casino.

— Hideux mélange ! Quand j'étais enfant, après mon huile de morue, on me donnait une pastille de menthe. Il en résulte que, sans

m'ètre converti au remède, j'ai pris l'horreur du bonbon. Il faut ajouter que Carlsbad m'a causé une surprise délicieuse. La nature qui l'environne, d'une beauté hors ligne, possède un charme inexplicable, reposant, purifiant, que le même décor n'aurait pas chez nous.

Madame de la Guernerie, qui n'avait pas encore parlé, dit de sa voix tranquille et profonde :

— C'est vrai, et je me demande pourquoi.

— Parce que l'élément humain joue un grand rôle dans la nature. Ces Bohémiens sont une race honnête et consciencieuse. Les cantonniers qui entretiennent si bien ces jolies routes gagnent loyalement leur journée, qui est minime. Avez-vous jamais vu nos équipes du Bois de Boulogne se livrer à un travail quelconque? Mon médecin d'ici me garde une demi-heure pour décider si je dois avaler un verre de plus ou un verre de moins. Les balayeurs des rues prennent mille soins pour ne pas laisser échapper un seul microbe. J'aime les Autrichiens, parce que, pour eux, la conscience existe encore.

— Vous y croyez donc, monsieur?

LES DJEUX CONSCIENCES 81

— Mais, oui, madame : pour la même raison douloureuse qui me fit croire quelquefois aux bottines trop étroites. Bon gré mal gré, elles se font sentir !

— J'ai connu des hommes qui paraissaient savoir où l'on s'en procure d'assez larges, dit madame de la Guernerie.

Elle retomba dans le silence. Madame Villedieu changea de sujet par cette question :

— Seriez-vous le fils ou le neveu du peintre célèbre ?

— Je suis son lils ; mais non pas son continuateur. J'appartiens à l'armée.

— Où est votre garnison?

— A Paris, madame, si toutefois on peut appeler garnison l'antichambre d'un général dont je suis aide de camp. Il est tout à la fois hors cadres et valétudinaire, ce qui me donne le temps d'être malade moi-même, de la façon que vous voyez.

Là-dessus, on parla de Paris, où ces dames ne passaient que les trois mois d'hiver.

— Dès les premiers bourgeons ma fille m'emmène à la campagne !

En écoutant cette plainte mal déguisée, Paul

comprit que la mère et la fille ne s'entendaient pas sur tous les points.

— • Moi, dit-il, j'adore Paris... pendant deux semaines, pour peu que j'aie passé deux ans loin de Paris !

Sur quoi la comtesse parla de nouveau :

— Ce serait l'histoire de beaucoup d'adorations, si la franchise était moins inconnue dans le monde.

(( Bon ! pensa le capitaine. Ceci est à l'adresse de notre coquin d'époux. Faut-il donc croire que, pour son légitime propriétaire, une femme cesse d'être belle très vite? »

Placé en face de madame de la Guernerie pendant une heure, Paul avait, en quelque sorte, appris sa beauté comme une leçon qu'on n'oublie plus.

Le lendemain, ayant corné d'avance une de ses cartes, il traversa le jardin et sonna chez les habitantes de la villa Cleopatra qu'il savait hors de chez elles. Par là, très correctement, il les remerciait du secours donné tout en les laissant libres de ne pas pousser les relations plus loin. Mais le soir, au moment où il venait d'achever son repas, madame Villedieu lui fit signe d'approcher de sa table.

— J'ai regretté, dit-elle, d'avoir manqué votre visite. Devant partir bientôt, je vous propose de me dédommager tout à l'heure, si vous n'avez pas de projets plus amusants.

Vingt minutes après, il entrait dans un salon élégant, fleuri, bien éclairé... où madame Ville-

dieu était seule à l'attendre, ce qui changea aussitôt en maussaderie l'humeur excellente qu'il apportait. Madame de laGuernerie, fatiguée par son traitement, était remontée chez elle.

— Quant à moi, confessa la mère, j'aime à veiller tard. Je lis, je fais de la tapisserie... ou des patiences quand ma fille n'est plus là, car elle ne peut souffrir même la vue des cartes.

— J'ai déjà cru remarquer, dit Tarragnoz en souriant, que vos goûts et ceux de madame votre fille ne sont pas toujours les mêmes.

— Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée du monde avec une exagération que je déplore, même dans l'intérêt de sa santé. Mais vous, monsieur, n'êtes-vous pas aussi un peu misanthrope ?

— Oh ! madame, le mot est bien vaste. Je crois que j'ai le caractère mal fait, tout simplement. Je vois partout le mauvais côté d'une chose, le défaut qui rend haïssable un être humain. J'ai même le grand malheur de voir les miens et de ne pas ignorer que mon prochain les découvre. Imaginer que Ton est parfait, admiré de tout le monde, c'est le secret de l'absolue félicité.

— Et (le l'absolu égoïsnie.

— Mon Dieu! madame, c'est tout un.

— N'avez-vous donc point d'amis de votre âge, qui vous entraînent dans leur gaieté?

— Ma génération n'est pas gaie, madame : vous êtes trop près d'elle pour qu'il faille vous l'apprendre. Quant à l'amitié... Je ne connais rien au monde de plus beau et de plus inutile. Vous avez, je n'en doute pas, des amis prêts à vous donner leur vie. Ont-ils jamais pu vous débarrasser d'une migraine ? Les avez-vous jamais empêchés de prendre un rhume?

— Mais oui, riposta la charmante femme avec un éclair de malice dans son regard. Il m'est arrivé de leur offrir une place dans ma voiture, au moment d'une averse.

— Faites attention que, précisément, l'infortuné recueilli par vous n'avait pas l'honneur d'être votre ami. Et cela me donne le droit de répéter encore : à quoi sert l'amitié?

— Quelquefois, par de mauvais conseils, à causer la ruine, le chagrin, la mort! répondit une voix vibrante et profonde derrière lui.

Le jeune homme se retourna. D'une portière qu'écartait son beau bras nu, madame de la

Guernerie surgissait comme une apparition qu'on eût appelée tragique, si le satin mauve clair d'un peignoir aux manches larges, l'or pâle des cheveux, l'admirable teint d'une blonde aux yeux de béryl étaient les attributs ordinaires d'une héroïne de tragédie. Le visiteur comprit que, retirée dans le boudoir contigu au salon, elle avait suivi l'entretien. Il aurait pu être flatté de ce qu'elle désirât s'y joindre. Mais les paroles qui venaient de tomber de cette bouche délicieuse lui causaient une commotion d'autant plus douloureuse qu'elle était moins attendue. Ce n'était pas au sens ligure seulement que lui-même avait sur la conscience la mort d'un ami !

Il s'était levé, balbutiant une phrase de politesse à laquelle madame de la Guernerie ne répondit qu'en lui tendant la main. Déjà elle s'était assise.

— Monsieur, dit-elle soudain calmée, en parlant philosophie à ma mère, vous vous trompez de porte. Elle est la jeune et la charmante : je suis la sérieuse, « défaut haïssable » à vos yeux, sans doute. Mais moi non plus je n'imagine pas que je suis parfaite.

Le jeune homme comprit qu'aucune de ses paroles n'avait été perdue.

— Je crois que, pour les femmes, être parfaites peut être une manière de devenir haïssables, affirma-t-il un peu vexé. Dieu merci, je n'ai jamais connu à leur égard ce sentiment fâcheux.

Au bout d'un instant, la jeune femme parut lasse et dit bonsoir à sa mère.

— Jouez-vous au j)iquet? demanda-t-elle à Tarragnoz. Oui ? Eh bien, alors venez demain faire la partie de ma chère maman. Elle est ici pour moi, c'est bien le moins que je lui procure (juelques plaisirs.

Le capitaine passa une nuit fort agitée. Le fantôme, moins régulier dans ses apparitions depuis quelque temps, se mêla d'une façon horriblement déplaisante au satin mauve et aux cheveux d'or d'une femme pleine de séduction et de vie. La journée fut longue. Déjà, sur toutes les pentes gazonnées entourant Garlsbad, on entendait ce bruit de tapis battus, pareil à un roulement de tambour, qui annonce la fermeture prochaine des « logis », des pensions et des hôtels.

Après dîner, Paul se rendit chez Gléopàtre.

— Allons ! dit bientôt la comtesse, commencez votre partie. Moi, qui suis une personne sérieuse, je rentre dans mon intérieur.

— Le moment est venu de vous avouer un mensonge, soupira le capitaine. Je n'ai jamais touché une carte de ma vie.

— C'est un bon point, déclara la comtesse. Mais alors, vous mentez à l'occasion?

— Je voudrais voir le héros capable de convenir qu'il ne joue pas au piquet, sachant que deux femmes aimables vont lui répondre : « En ce cas, cher monsieur, vous n'êtes bon à rien ; restez chez vous. »

— Il serait encore temps de vous donner ce conseil.

— Mais je suis bon à quelque chose. Vous l'avez dit vous-même : je peux parler philosophie.

— Eh ! bien, faites une conférence. C'est la grande mode.

— Donnez-moi un sujet.

— L'Art d'être heureux, suggéra Valentine de la Guernerie en élevant ses beaux sourcils.

— Hélas ! Je suis mal documenté. Autant

vaudrait VOUS demander une causerie sur l'Art d'êtî^e laide.

— Maman ! gémit ia comtesse, comme c'est dommage que vous ayez laissé votre album à la maison !

La phrase ne dépassait point en ironie ce qu'une femme bien élevée peut se permettre. Cependant Paul fut obligé de comprendre qu'on se moquait de son madrigal, dont il était assez fier.

— Pardon ! fit-il, tâchant de ne pas avoir l'air piqué. J'oubliais que nous ne sommes plus en France.

— Il m'avait paru, observa la comtesse, que vous préfériez la Bohême consciencieuse à la France spirituelle.

— En ce moment, répondit-il, je ne songe qu'au pays où l'on a été bon pour moi.

Disant ces mots, il baisa la main de madame Villedieu, fit un grand salut à sa fille, et regagna l'hôtel un peu plus tôt qu'il n'avait prévu.

Le sommeil, pour lui, fut long à venir ; mais le temps passa très vite à faire le procès de la comtesse. A résumer d'un mot le long réquisitoire, cette jeune femme était insupportable.

Même sa beauté, chose vraiment bien injuste, comptait aux yeux de Paul comme un grief, ou plutôt comme un de ces empiétements incommodes qui gênent la circulation. Depuis qu'elle avait apparu à ses yeux, il ne se mouvait plus dans l'existence avec la même liberté. Il songea aux plaintes entendues de la bouche d'un ami qui avait passé une saison près d'Avranches. L'ami en question avait pris en grippe l'admirable Mont Saint-Michel, ne pouvant rouler en voiture, sortir à pied, monter en bateau, ou simplement rester à sa l'enêtre sans apercevoir la (( Merveille ».

Paul, en réalité, n'apercevait guère cette autre merveille que deux fois par jour. Mais, quand il ne la voyait pas, il se demandait malgré lui si cet autre fantôme n'allait pas surgir, sous les colonnades du Kursaal, le long des boutiques d'Alte-Wiese, ou — c'était là surtout qu'était sa place — au tournant de quelque allée sauvage de la forêt de pins, cadre fait pour sa beauté blonde de fée Scandinave.

Et cependant il prévoyait déjà que cette obsession, dont il faisait semblant de se plaindre, lui laisserait un vide désagréable. Cette femme

qui le gênait, l'encombrait, se moquait de lui quand elle était présente, allait lui manquer quand elle serait partie, de même que le Mont Saint-Michel, déménagé un beau malin, eût manqué furieusement à son ami.

« Tout cela, se remontra-t-il à lui-même, est de pure imagination. Je ressemble à ces gens qui ont sur la langue un bouton pas plus gros qu'une tête d'épingle et croient avoir une montagne dans la bouche. Quoi qu'il en soit, madame la comtesse n'aura [dus l'occasion de regretter son album. Dès demain nous revenons au régime du coup de chapeau pur et simple. Ainsi l'ordonne ma Faculté. »

Par malheur, ce n'était pas chez les autres seulement que Valentine de la Guernerie aimait la conscience. Elle avait examiné la sienne qui l'avait blâmée d'avoir été méchante. Le résultat fut que Tarragnoz la vit venir, le lendemain, dans la direction du fauteuil où il était assis, journal au poing, cigarette aux lèvres.

— Capitaine, dit-elle, je vois que vous êtes fumeur : j'ose vous appeler à mon aide. Il s'agit de m'aider à choisir une pipe d'écume; je

craindrais que le marchand n'abusât de mon ignorance. Voulez-vous faire la corvée séance tenante? Maman, dans une demi-heure je serai de retour.

Cinq minutes après, la comtesse et son compagnon descendaient le trottoir coupé de marches et ombragé de tilleuls nains qui conduit du Schlossberg à l'unique rue de la ville basse. Avec l'aisance d'une femme du vrai monde, elle avait engagé immédiatement une de ces conversations agréables et non cherchées qui suivent naturellement la rencontre de deux amis. Bien qu'elle évitât la moindre allusion, Paul comprenait parfaitement qu'on l'indemnisait du tort causé la veille. Dire qu'il mit bas les armes dès la première minute, serait le faire meilleur qu'il n'était.

Cependant la paix était signée, saris la moindre mention directe, quand les deux ennemis de la veille arrivèrent chez le fabricant de pipes. Là, madame de la Guernerie donna sa commande sans consulter beaucoup Tarragnoz à vrai dire. Elle ordonna qu'un monogramme fût laissé en relief. Même elle en indiqua le dessin d'un coup de crayon très ferme, un peu ori-

ginal, ([ui frappa .son compagnon. Le chifTre : R. T. lui resta dans l'œil.

— Votre ami ne pourra pas se plaindre, ditil — car je pense bien que ce cadeau n'est pas destiné à une cousine.

— Non, c'est bien pour un ami, et pour l'un des plus dévoués que je possède.

Sans autre explication, madame de la Guernerie, ayant donné son adresse, quitta la boutique et remonta lentement vers le Savoy. Comme il était facile de le prévoir, vu le motif qui causait leur réunion à cette heure, ils parlaient de l'amitié. Tarragnoz, exclusivement imbu, sans les approuver, des idées françaises, soutenait que l'amitié d'un sexe à l'autre est impossible, sauf que l'âge additionné des deux parties n'égale un siècle.

— C'est fort ennuyeux, dit la comtesse. Me voilà obligée d'attendre quelque quarante ans avant de pouvoir vous donner une pipe d'écume.

— Oh ! D'ici là, j'aurai cessé depuis longtemps d'être pour vous-même une « connaissance de ville d'eaux ». N'est-ce pas odieusement banal, ces gens qui se cramponnent à

VOUS parce qu'ils ont fait queue à la même Quelle pendant deux ou trois semaines ?

— Tout à fait banal. Cependant on ne peut pas attendre qu'une amitié, même très forte, commencera toujours dans le canot de sauvetage d'un vaisseau qui coule à fond.

— Ce serait peu correct. Le naufrage sort de nos idées conventionnelles, dont il ne faut jamais sortir. L'existence de ce que vous appelez le monde est basée sur un système, qui a pour but de supprimer tout imprévu, autrement dit toute impulsion. Si vous devez votre fortune à une captation d'héritage et si, dans trois ou quatre rez-de-chaussée différents, j'accueille les femmes de trois ou quatre amis particulièrement chers, nous irons notre chemin avec tranquillité, parce que ces choses-là ne sont pas contraires au système. Que si, obéissant à une impulsion que je vais supposer réciproque, nous établissons une amitié sérieuse, visible et innocente, vous êtes une révoltée sans principes, et moi un triste individu qui compromet les femmes.

— Seigneur ! dit-elle en riant. Puisse le monde ignorer toujours que je vous ai emmené

choisir une pipe ! Dans tous les cas, je n'ai jamais vu aucun homme soutenir d'une façon aussi gaie des théories aussi décourageantes.

— Vous connaissez la gaieté proverbiale des croque-morts. Donc je vous dis au revoir... dans quarante ans. Le malheur c'est que, dans quarante jours, vous aurez oublié que j'existe.

— Voulez- vous parier que non ?

— Dix contre un, répondit Paul en baisant la main tendue.

Le surlendemain il accompagnait les deux dames au dernier « Carlsbad-Express », car la saison était linie. Il avait pardonné à madame de la Guernerie d'avoir piétiné ses madrigaux. D'ailleurs il ne songeait plus à en commettre.

— Je vous ferai signe quand nous serons redevenues Parisiennes, avait-elle promis.

Lui-même, son traitement achevé, regagna la France par Munich et les lacs italiens. Puis il reprit son « service d'amateur » près de son général. Son état physique et surtout moral était meilleur. Souvent il arrivait au matin sans s'être réveillé à l'apparition de Walter. Mais, en

apparence, rien n'était changé à sa misanthropie. Aux yeux du monde et de ses camarades, il continuait à passer pour un toqué ou pour un poseur, suivant les goûts.

VII l

Vers la lîn de novembre, il reçut le billet suivant :

(( Monsieur, j'ai gagné mon pari. Un soir que vous n'aurez ni obligation mondaine, ni « impulsion » permise ou défendue par le « système », vous nous trouverez, ma mère et moi, au coin de notre feu vers neuf heures et demie. Si c'est vous qui avez oublié notre nom, il me suffira de vous dire que nous sommes les dames de la villa Cleopatra. C'est assez pour vous remettre sur la voie. Bons souvenirs de vos « connais- » sances de ville d'eaux » .

» VILLEDIEU LA GUERNERIE,

. » /4, rue de C Yvette [c'est affreusement loin), au fond de la cour ».

Celle qui avait griffonné cette carte eût peutêtre su bon gré au destinataire de ce qu'il n'éprouva aucune surprise. On doit comprendre par là que, depuis l'allumage des calorifères et la sortie des manchons, il se demandait : « Le signe qu'on doit me faire viendra-t-il aujourd'hui ? »

Ce n'était pas, qu'on se garde bien de le croire, la confiance de l'homme fat certain d'avoir produit l'impression ineffaçable. Mais il avait lu dans les yeux de la comtesse — et d'autres l'avaient lu avant lui — qu'une promesse venant d'elle, même sans portée sérieuse, valait chose faite. Lui-même se piquait d'une fidélité scrupuleuse à tout engagement. N'empêche que, dix minutes après, son ordonnance portait au télégraphe un petit bleu pour une maîtresse de maison qui l'attendait à dîner. Tuile imprévue, affaire de service, regrets, désolation, rien ne manquait à l'imposture. Que celui d'entre nous qui est sans péché... ! Mais, dans notre monde, on ne lapide plus guère, Dieu merci ! même pour les impolitesses de ce genre.

Dire que la rue de l'Yvette est située à Auteuil ne donne qu'une faible idée de son éloignement. Les habitants d'Auteuil eux-mêmes

en ignorent le nom, ou déclarent avec emphase cjiio « c'est un quartier perdu », se donnant ainsi l'impression relative d'être rapprochés de la Bourse. Habitué à l'étude des cartes, le capitaine arriva, sans se tromper et sans s'être mis en retard, à l'adresse indiquée. Madame Villedieu et sa fille habitaient effectivement au fond d'une cour ; mais c'était leur cour ; et le petit hôtel — un bijou — était /ewr hôtel.

Dans un salon qu'on était surpris de trouver si grand, quelques lampes électriques, sagement voilées, éclairaient sans éblouir. Une douzaine de roses superbes, dans un vase placé sur la table, suffisaient aux habitantes du lieu, simplicité remarquable à notre époque d'universelle richesse, où la moindre bourgeoise, dans sa décoration florale, veut avant tout la quantité. Au surplus, pas le moindre désir « d'épater », ou même de renseigner le public. Rien qui ptjt révéler si l'on était chez une grande pianiste ou chez une grande sculpteuse, ou chez une grande collectionneuse n'importe dans quel genre, ou chez une abonnée de Revues douée d'un appétit féroce — ou même chez une simple joueuse de bridge ; mais on sait déjà que ma-

dame de la Guernerie n'aimait pas les cartes.

Visiblement, elle aimait avant tout le confort physique et moral de l'existence. Paul Tarragnoz employa précisément ces termes pour répondre à la question posée après une « reconnaissance » très sobre de phrases avec la mère » et la fille. Des deux côtés, on évitait de faire

ressortir le neuf àt ces relations, de même que les gens de goût redoutent l'air endimanché que donne le vêtement porté pour la première fois. Cependant, madame de la Guernerie voulut savoir « comment il était impressionné »,

Elle haussa légèrement les épaules en voyant sa mine surprise à ces mots.

— Voyons ! dit-elle. Croyez-vous que nous sommes vaines — ou modestes — au point de mendier l'admiration pour nos personnes? Je vous demande ce que vous pensez « du milieu. » Supposez que vous êtes Bourget, celui du début, fourbissant la première des vingt pages qui vont décrire ce salon et nous dévoiler d'avance les qualités ou les défauts de celles qui l'habitent ?

Paul, improvisant sur le thème donné, récita du ton d'un homme qui lit à haute voix :

« A première vue, on juge la comtesse et sa

mère préoccupées avant tout du confort pliysique et moral de l'existence. Si l'on aime mieux, l'idéal de leur vie est la simplicité, la régularité, la facilité. Elles sont amies, non esclaves de l'ordre, ainsi que le témoigne la disposition des objets, presque tous utiles, pas plus nombreux qu'ils ne doivent l'être sous peine de créer la servitude. Les meubles, dont la commodité n'est pas moins irréprochable que le goût, n'ont pas eu à faire leurs preuves de noblesse. On voit qu'elles ne leur ont pas demandé : « D'oi^i venez-vous? » mais : « A quoi êtesvous bons?... »

— Bravo! interrompit madame de la Guernerie. Ajoutez que nous posons cette question aux gens et non pas seulement aux meubles.

— Tout cela, dit madame Villedieu sans amertume, se résume à insinuer que nous faisons l'effet de deux bonnes bourgeoises.

— Non, vous faites l'effet de personnes qui, ayant voyagé et peiné dans leurs pérégrinations — j'en parle par expérience — connaissent le prix du bien-être et du repos.

V — C'est vrai, admit la comtesse devenue un peu sombre. Nous avons beaucoup voyagé au pays du chagrin. Je possède un oncle, ancien capitaine de vaisseau, qui vieillit doucement dans sa retraite. Bien qu'il soit Breton, il est allé s'établir en Touraine, parce que la vue de la mer lui rappelle « trop de fichus coups de tabac », pour employer ses expressions. Vous savez maintenant pourquoi nous habitons cette pension de famille sans pensionnaires, où l'héroïsme de l'amitié peut seul amener un être humain. La vue du monde nous rappellerait « de fichus coups de tabac », comme dirait mon oncle. Soit dit en passant, l'aversion du vieux marin pour l'empire de Neptune nous profite, car il nous prête son habitation du Morbihan.

Madame Villedieu étouffa un soupir :

— C'est presque aussi loin de Paris que la rue de l'Yvette !

— Patience! dit madame de la Guernerie. Vous savez bien, maman, ce qui est convenu : quand nous serons vieilles, nous habiterons place Vendôme, et les « Echos mondains » du Gaulois retentiront de votre nom. Car nous

aurons eu le temps d'oublier le langage... et la nausée.

Depuis qu'il était entré chez ces dames, Paul s'étonnait de si peu sentir qu'il y élait un nouveau venu. Avant la fin de sa visite, il exprima cette surprise :

— Entre le coup de sifflet du train quittant Carlsbad et mon coup de sonnette de ce soir, nous nous sommes perdus de vue complètement. J'ignorais votre adresse et n'aurais pas cru convenable de vous la demander. Ce soir, je découvre que notre amitié a grandi dans cet intervalle, comme ces enfants qui, pour être placés en nourrice au village, ne s'en développent pas moins.

— Ils grandissent même souvent plus vite que les autres, dit madame de la Guernerie avec son sourire « dangereux. »

Tarragnoz le qualifiait ainsi dans sa pensée, parce qu'il ressemblait à la griffe soudaine et charmante d'un jeune chat feignant, pour jouer, d'être endormi.

Toutefois, réfléchissant à cette amitié — il en eut le loisir pendant le long trajet du retour — Paul reconnut que, dans la murailfe du passé

de chacun d'eux, nulle porte de communication ne faisait mine de s'ouvrir. Chez madame Villedieu et sa lille, il n'avait pas surpris le moindre signe de curiosité sur son existence antérieure. Si l'on se souvient du désir qu'il portait en lui d'oublier certain drame, on juge que ce défaut d'intérêt ne pouvait que lui convenir. Mais il avait pour conséquence de lui ôter le droit d'être curieux lui-même. Questionnant, il risquait d'être interrogé à son tour. Et ses camarades avaient déjà reconnu que toute la période de sa carrière passée en Afrique était, dans leurs conversations, un terrain réservé.

Quoi qu'il en soit, quiconque aura compris sa nature pourra deviner que ces deux femmes étranges par leur retraite, séduisantes chacune à sa façon, étaientpour lui l'idéal des amies. Ses visites rue de l'Yvette, après l'heure du dîner, furent bientôt une habitude. Il fut très vite éclairé sur le caractère intime des relations entre la comtesse et sa mère. Celle-ci, manifestement, sacrifiait ses goûts, par tendresse d'abord, cela va de soi, mais aussi, pour peu qu'on observât bien, par une sorte de devoir de justice obligeant à la réparation du préjudice causé. Quels avaient été

les torts maternels, aucun moyen de le savoir n'existait pour lui. Les questions posées d'un air indifférent aux personnes de son entourage ne l'avaient guère avancé. Nul ne semblait avoir connu le comte de la Guernerie. Cependant une amie de catéchisme croyait savoir que « la pauvre Valentine », très malheureuse en ménage, s'était vue fmalement abandonnée par son mari, lequel, fort à propos, était allé mourir en Amérique.

Il faut noter que Tarragnoz évitait soigneusement même de prononcer le nom de la rue qu'habitaient ces dames. Ayant découvert cette île charmante, il n'avait garde d'y introduire un Vendredi, gêneur certain, rival possible.

Qu'on n'aille pas conclure de ce mot qu'il s'avouait à lui-même, au sujet de madame de la Guernerie, une jalousie d'amoureux. On a déjà prévu qu'il était en train de le devenir ; mais ce fut à l'origine, sur cette pente douce, - un glissement à peine discernable. Ainsi, d'après les lois de la pesanteur, un objet se meut au début avec une lenteur permettant à peine de voir qu'il se déplace. Puis, la chute s'accélère, et la vitesse, vous diront les mathématiciens,

s'accroît avec la durée en une proportion géométrique. Seul dans le dernier tramway d'Auteuil où il pouvait méditer, Paul Tarragnoz s'aperçut un soir qu'il était en pleine chute.

Voilà ce qu'on risque à rencontrer souvent une femme délicieusement différente des autres, sous l'œil reconnaissant d'une mère qui, après des années, voit le sourire voltiger de nouveau sur les lèvres de sa fille.

Pour connaître cette joie, madame Yilledieu avait tout essayé. Et le hasard lui envoyait, dans la personne de Tarragnoz, sinon le remède cherché, du moins la diversion salutaire au chagrin de la jeune veuve ! Elle l'accueillit à bras ouverts, sans se cacher de personne, pas même de son frère, le capitaine de vaisseau Couaridouc, venu deTouraine passer le gros de l'hiver à Paris. Celui-là, vieux garçon encore vert, occupait ses soirées dans des lieux plus animés que la rue de l'Yvette. Il n'avait donc pas rencontré Tarragnoz ; mais il entendait souvent le nom de ce jeune homme. Un jour, sa nièce étant absente, il sermonna madame Yilledieu avec sa franchise de marin :

— Tu es féroce ! Pour amuser Valentine tu

lui donnes ce joujou, sans le demander s'il a autre chose que du son dans l'estomac. Qui t'assure que ce garçon ne loge pas un cœur sous son pourpoint?

— Cela fait du bien à un homme d'être un peu amoureux.

— Et s'il l'est beaucoup?

— Tu ne le connais pas. Jamais tes mécaniciens n'ont fait tourner leur hélice avec autant de régularité que ce philosophe n'en commande à son tic tac intime.

— Et si c'est Valentine qui est prise ?

— Pauvre petite ! L'horreur des hommes a tué en elle toute faculté d'aimer.

— Pourtant, d'après ce que tu dis, ce jeune monsieur ne lui fait pas horreur.

— Parce que, précisément, il laisse oublier qu'il est un jeune monsieur. Lui aussi, tout me porte à le croire, c'est un éclopé du grand champ de bataille. Mais il n'en abuse pas pour être ennuyeux.

— Dis donc le mot : il t'amuse !

— Y verrais-tu beaucoup d'inconvénients? Si tu menais la vie que je mène !...

— Diable m'emporte si je l'accepterais !

Valentine abuse de ce qu'elle est éclopée, comme tu dis, pour exiger que tu boites !... Allons ! Je me sauve. On m'attend au Ministère de la Marine.

— Mauvais sujet !

Madame Villedieii n'était pas aussi privée des joies du monde qu'elle voulait bien s'en plaindre. Chaque mardi elle recevait. Ce jourlà, pendant tout l'après-midi, le salon du petit hôtel devenait son domaine privé oi!i, quand les communications n'étaient pas coupées par le mauvais temps, une douzaine d'amis des deux sexes, fidèles aux vieux souvenirs, venaient lui rendre un peu de l'atmosphère du monde. Pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée, m.adame de la Guernerie se cantonnait dans son boudoir du premier étage. Les visiteurs de sa mère, tous nés sous la période gaie du second Empire, trouvaient cette jeune femme peu amusante et ne venaient pas la déranger.

Paul arrivait régulièrement le premier au jour de madame de Viiledieu,.et faisait une fausse sortie quand arrivait quelqu'un. Alors il gravissait vingt marches, et la comtesse le remerciait de quitter le salon pour venir s'ennuyer avec elle. Sur les cinq heures on leur montait leur thé, comme à des enfants dans le school room. Tarragnoz, silencieux, regardait la jeune femme porter la tasse à ses lèvres, développant une ligne exquise des dentelles de la manche demi-courte à l'ongle rose du petit doigt élégamment replié. A ce' moment, il ne voyait plus le fantôme de Walter.

Quelquefois même, il avait le bonheur d'arriver à l'aube sans aucune apparition macabre. L'insomnie, en revanche, le tourmentait souvent; mais il vaut mieux être hanté par une belle vivante que par un défunt au visage affreux. En même temps, grâce à la rencontre d'un camarade mieux informé que lui de la chronique mondaine, Paul accomplit des progrès, peu considérables à vrai dire, dans l'étude de l'histoire : entendez par la, dans l'histoire de Valentine.

Le chagrin de cette jeune veuve, chose récon-

f'oi'laiilc |)OLii' un amoureux, consistait moins dans l'absence éternelle de son mari que dans le regret de l'avoir épousé quelque six ans plus tôt. La Guernerie était un vilain monsieur et l'avulL montré fort vite. Mais, fort vite aussi, et fort discrètement, il avait débarrassé de sa présence une épouse trop prompte à l'accepter et une belle-mère trop peu clairvoyante. Parti pour l'Amérique, il y était mort dans un accident de chemin de fer. Quant à la jeune veuve, le camarade de Tarragnoz ne pouvait rien en dire.

On ne l'avait jamais revue dans le monde, parce que la dot avait suivi les illusions. Ou bien peut-être qu'un consolateur mystérieux!...

Paul eut un mouvement d'indignation que son camarade ne put ignorer :

— Pardon ! Si tu es de ses amis...

— Je n'ai pas cet honneur. Mais je l'ai aperçue, elle et sa mère, à des eaux fort ennuyeuses. Elles vivaient comme deux recluses, ne disaient mot à personne et la jeune femme semblait encore plus sauvage que l'autre.

— Est-elle toujours jolie?

— Oui, plutôt.

Et la conversation changea de terrain.

C'était beaucoup de savoir que Valentine n'avait pas aimé son mari ; plus encore de pouvoir constater l'absence de tout consolateur, avoué ou mystérieux. Mais précisément, Paul s'inquiétait de ne jamais entendre cette victime parler de ses griefs. Elle témoignait ainsi d'avoir l'âme peu ouverte aux consolations. D'habitude, ceux qui ont essuyé un naufrage racontent volontiers leurs aventures. Madame de la Guernerie, par son silence, faisait voir clairement que. même revenue au rivage, elle conservait trop dans sa bouche l'amertume de l'eau salée pour s'embarquer de nouveau.

Cette impression décourageante, que Paul éprouvait de plus en plus, ne résultait d'aucune protestation affirmative et bruyante. Mais il la sentait aussi fermée à l'amour qu'une rose du printemps dernier, séchée dans un tiroir, est fermée à la sève. Quand elle s'aperçut que ce jeune homme, dûment averti, s'allait néanmoins mettre à l'aimer, elle ne s'en effraya pas plus qu'un cuirassé ne s'effraye d'une périssoire, et, pas davantage, elle ne pointa ses canons sur lui. Peut-être lui avait-on dit qu'une femme ne

sait pas ce que c'est que d'être aimée, quand elle n'a pas été aimée « sans espoir ».

Elle put l'apprendre bientôt par l'aveu plein de tristesse qu'elle entendit, sans rien faire pour dissiper les nuages qui enveloppaient le cœur de Paul. C'était peu avant le départ pour la Bretagne, qui devait avoir lieu « aux premiers bourgeons », selon ce qu'avait dit autrefois madame Villedieu. Pour une fois, celle-ci gagna trois semaines, ce qui montre bien que sa fille n'était pas dépourvue de toute pitié à l'égard de ceux qui souiïrent. Dans les nombreux jardins que possède encore la charmante rue de l'Yvette, les buissons des lilas n'étaient pas loin de fleurir quand on commença les malles. Un soleil radieux éclaira « le dernier mardi » du malheureux Tarragnoz.

— Il faut m'oublier, lui conseilla — un peu tard — la belle comtesse de la Guernerie, pendant que sa mère faisait les honneurs du thé dans le salon d'en bas.

— Il faudrait aussi trouver le moyen de ne pas mourir, gémit l'abandonné en couvrant de baisers les plus douces mains du monde.

Cette privante constituait « son maximum »,

ainsi que, sans révolte, il se résignait à l'admettre. On sera sans doute heureux pour lui de savoir qu'il pouvait du moins « se résigner » en de fréquentes occasions.

Plus que jamais il trouva que la gare du quai d'Orsay ressemble à un caveau funèbre, certain soir où il aida madame Villedieu et sa fille à monter dans le vagon qu'elles ne devaient quitter qu'à Auray.

Il dit à la comtesse qui se promenait avec lui sur la plateforme :

— Vous êtes enchantée de partir, naturellement?

— Enchantée. Sans ma mère, il y a longtemps que je regarderais fleurir les ajoncs.

La cruauté de cette réponse étant quelque peu démentie par le regard qui l'accompagnait, Paul osa demander :

— Permettez-vous que j'aille vous regarder fleurir pendant mon congé d'automne?

— La Bretagne est à tout le monde, monsieur mon ami.

— Et permettez-vous que je vous écrive... quelquefois ?

— Cela dépend beaucoup de ce. que vous

LES DEUX CONSCIENCES llo

m'écrirez. Mais d'ailleurs maman lit toutes mes lettres.

Paul laissa voir un accablement si profond qu'elle eut « son dangereux sourire ».

— Toutes ou presque toutes, corrigea-t-elle avec miséricorde.

— N'empêche que je ne ne pourrai pas vous écrire toute la journée. Que ferai-je le reste du temps?

— Vous espérerez une réponse, dit-elle, se moquant un peu.

Soudain Valentine de la Guernerie eut l'air découragé à son tour.

— Si seulement, soupira-t-elle presque à voix basse, je pouvais changer avec vous!

On fermait les portières ; ce fut son dernier mot d'adieu. Debout sur le marchepied, alors que le train roulait déjà, Paul eut encore une fois (( son maximum ».

Il rentra chez lui à pied. Gomme il passait, peu hâté dans sa marche, devant la station d'omnibus du pont de la Concorde, un homme à la mise modeste lui tendit la main, après l'avoir attentivement dévisagé.

— Pardonnez-moi, dit Tarragnoz, mais...

— Je VOUS pardonne, fit une voix chargée de l'accent du Rhin. Vous ne m'avez jamais vu en civil. Pas étonnant que vous ne m'ayez pas reconnu.

— Le docteur Tucheim! Est-ce possible?

Vous avez quitté la Légion?

— Depuis plus d'un an, je suis attaché au Val de Grâce. Vous, capitaine, avez, si je ne me trompe, un service d'aide de camp?

— Oui, un service de paresseux. N'est-il pas drôle de nous retrouver ainsi, par hasard, dans un endroit qui ressemble si peu... ?

Arrivé à ce point de la conversation, Paul s'interrompit, absorbé par la question qu'il se posait intérieurement :

« Nous retrouver! Cela valait-il mieux? »

— J'étais venu accompagner des amis, raconta-t-il afin de dire quelque chose.

— Moi, j'attends l'autobus de Montparnasse, expliqua le docteur. Je vous ai reconnu quoique vous ayez changé en mieux, en plus jeune. Nous nous reverrons bientôt, j'espère.

Tarragnoz sentit qu'il avait peur de revoir l'homme mêlé à des événements terribles de sa vie. Mais, fidèle à son système de tenir en main

ce que madame Villedieu appelait « son tic tac intime », ce fut pour lui une raison déterminante de demander l'adresse de Tucheim et de promettre une visite très prompte. L'arrivée bruyante du lourd véhicule les sépara. Moins d'une semaine après il frappait à la porte de son ancien compagnon.

A ce moment, il n'était plus l'amoureux poursuivi par son rêve, mais « l'assassin innocent » poursuivi, malgré tout par le remords. Chose étonnante, il éprouvait l'envie d'ouvrir son âme au bon « curé », gardien de tant de secrets. Car la confession est un besoin inné de l'être humain avant d'être un dogme. Puisque, d'après les idées religieuses de Tucheim, l'absolution était possible, pourquoi celui-ci n'absoudrait-il pas la faute commise trois ans plus tôt, à supposer que ce fût vraiment une faute? Mais le courage manqua au visiteur; il se contenta de faire cette question :

— Et vous êtes toujours un chrétien dévot, mon très excellent docteur?

— Saint François de Sales prétend qu'il ne suffît pas de croire en Dieu et faire ses Pâques pour être dévot. Mais enfin, mettons que je le

suis. Vous en ai-je plus mal soigné quand vous avez été malade?

— Je vais plus loin : si j'avais dû mourir, j'aurais désiré que ce fût entre vos mains... Une cigarette, docteur?

— Permettez que je refuse. En bon Alsacien, je préfère la pipe.

Disant ces mots, le brave Tucheim atteignit un écrin de cuir rouge, l'ouvrit avec la pieuse lenteur d'un sacristain qui dévoile une châsse, et en sortit un chef-d'œuvre de culottage combinant, aux places voulues, la teinte riche de l'acajou à la blancheur intacte de l'écume. Il bourra sans rien dire, tout absorbé par l'opération délicate ; puis, l'œil fixé sur le fourneau, il alluma. Recueilli, heureux, il tirait des bouffées.

— Oh!... s'écria Tarragnoz.

— X'est-ce pas qu'elle est réussie?

— Faites voir !

L'officier prit la pipe dans ses mains pour l'examiner de plus près. Le monogramme R. T. se détachait en relief : Paul le reconnut. Dix mois plus tôt, en sa présence, madame de la Ouernerie en avait donné le dessin au fabricant.

Voulant ne conserver aucun doule, il considéra rintérieur de l'étui oi^i l'or i'ané permettait encore de lire un nom : Carlsbad. Il retint une question déjà sur ses lèvres ; pas plus que les siens, il ne profanait les secrets des autres. Or de toute évidence, il était en face du secret de deux personnes. Tuclieim se méprit sur la cause de son mutisme.

— Allons! je vois que vous êtes connaisseur. Elle vaut cinquante francs comme un sou. Vous trouvez que c'est une folie pour un pauvre diable de médecin militaire? Rassurez-vous, mon capitaine, c'est un cadeau.

Paul crut voir s'ou vrir la porte des confidences.

— Bravo! dit-il. On vous soigne ! Un ami?... Une amie?... Une sœur?... Une fiancée?...

Tuclieim niait de la tête, son honnête sourire s'extasiant de plus en plus...

— Non, dit-il enfin. Une reine!

— De Madagascar?...

— Non, c'est une reine de beauté et de blancheur. Mais, surtout, c'est la première femme que j'ai vraiment admirée.

— Et vous ne l'admirez plus?

— Oh! si, malheureusement!

Tarragnoz abrégea sa visite, la conversation étant devenue impossible dans l'état de trouble où il se débattait. Les amoureux n'aiment pas le mystère, quel qu'il soit, dès qu'on les laisse de l'autre côté du mur derrière lequel se passe la chose inexpliquée. En ce moment, il aurait voulu poser une douzaine de questions, toutes également impossibles.

Où la comtesse avait-elle connu Tucheim? Gomment l'avait-elle assez connu pour lui acheter une pipe? Pourquoi, ayant consulté sur le choix du cadeau, avait-elle caché soigneusement le nom du destinataire? Quand, où se voyaient-ils? Rue de l'Yvette ou ailleurs? A l'insu de madame Villedieu?...

Il faut avouer que, dans tout cela, un amoureux pouvait trouver de quoi se mettre martel en tète. Le bon « curé », de toute évidence, faisait plus que d'admirer la comtesse. Il n'avait. Dieu merci! rien de ce qui constitue le héros de roman, le rival dont la pensée donne la fièvre. Sans doute, même, il gardait en lui le secret de son adoration. Mais alors pourquoi, s'il était l'ami de tout repos dont il possédait le physique, lui faisait-on l'honneur du paravent et de l'échelle de corde réservés d'ordinaire à don Juan?

Pour un homme dont l'âpre curiosité atteignait les limites de la torture, cet ensemble de contradictions et d'obscurités, alors qu'il s'agissait d'une femme devenue son unique pensée, formait un supplice intolérable. En quittant le docteur il fit la route à pied, ce qui lui donna le loisir de méditer un plan de conduite sans pouvoir en arrêter les moindres lignes. Tantôt, furieux contre Tucheim, Dieu sait pourquoi ! il voulait rompre avec « l'un des amis les plusdévoués » de la comtesse — elle l'avait ainsi qualifié. Tantôt rendu fou par les soupçons les plus monstrueux, se voyant l'objet d'une

duperie infâme, sa dignité lui commandait de laisser l'oubli recouvrir l'amour naissant — plus que naissant, hélas — comme la marée montante submerge le château de sable, oeuvre de mains enfantines. Mais nous sommes, dans certains cas, l'enfant qui revient à son travail dès que le flot s'est retiré. Paul écrivit le soir même à Valentine.

Rien n'est plus lamentable qu'une lettre d'amour écrite avec une arrière-pensée au cœur. Madame de la Guernerie était trop femme pour ne pas sentir que son correspondant avait envie de la battre, tout en faisant de son mieux pour lui sourire. Elle examina sa conscience et, n'y trouvant rien, elle fit comprendre à Paul que leurs relations épistolaires débutaient d'une façon moins agréable qu'on ne pouvait s'y attendre. « Je suis malheureux », fut la réponse nuageuse, mais oi^i l'on devinait l'absolue sincérité.

Alors, désarmée, Valentine consola celui qu'elle croyait attristé par « l'amour sans espoir». A vrai dire elle le consola imparfaitement de même que les geôliers, ne pouvant faire plus, consolent un condamné à mort en lui offrant

(les cigarettes et en jouant aux dominos avec lui. Toutefois, par ses lignes pleines de la sensibilité la plus exquise, on devinait que son cœur valait sa figure. Seulement sa réponse n'aidait en rien à deviner l'énigme dont Paul n'osait lui demander la solution.

Honteux de jouer un rôle d'espion, il retourna chez Tucheim, et fut plus honteux encore en voyant le plaisir causé par sa visite. Mais dès qu'il commença de battre les buissons, l'Alsacien dressa l'oreille, devint froid comme glace, et montra qu'il ne fallait attendre de lui aucune lumière. Ainsi, des deux cotés on le tenait en échec. Il y avait toutefois une différence : les lettres de la comtesse lui faisaient du bien et lui ôtaient de plus en plus l'idée qu'une telle femme pût être fausse. Tucheim, au contraire, sans être moins loyal, avait la main plus rude. Certains regards, certains silences pouvaient faire croire qu'il savait ou soupçonnait les secrets de Paul, alors que Paul ignorait tout des siens. De plus, on le comprendra, le capitaine en arrivait à ne plus pouvoir supporter la vue de l'odieuse pipe qui semblait avoir remplacé le fantôme de Walter. Peu à peu la vie sépara

de nouveau ces deux amis qu'elle avait rapprochés. Une parole de Tucheim fit déborder la coupe d'amertume.

— Docteur, lui avait dit Tarragnoz, je vous achète votre pipe. Combien en voulez-vous?

— Brave homme, répondit l'Alsacien en se redressant, vous n'êtes pas assez riche !

— Mais il me semble que vous compromettez « la reine »?

— Vraiment?... Vous me trouvez bavard?... J'ai pu l'être, mais je ne le suis plus.

— Tout de même, si elle savait que vous l'appelez : votre reine?

— Je pense qu'e//e sait, bien que je n'aie pas été aussi bavard avec elle, répliqua Tucheim, les yeux gravement fixés sur le nuage sorti de ses lèvres.

Paul décida qu'il ne reverrait plus cet être si doux devenu agressif. D'ailleurs le moment approchait de son voyage en Bretagne, qui allait lui fournir l'occasion de s'expliquer une bonne fois avec la comtesse. Dès qu'il fut libre, il quitta Paris et vint prendre son gîte à Auray, d'où, sur son bon bidet du Morbihan, il pouvait gagner l'habitation de ses amies en une

heure par les sentiers coupant la lande. Toute Tivresse qu'il espérait de cette rencontre attendue depuis quatre mois lui fut donnée. Le sourire n'était plus « dangereux » dans le sens d'autrefois, parce qu'il était devenu moins rare. Madame de la Guernerie était une femme différente. Dans ses yeux, le rayon fugitif, témoin de l'éclosion des premières fleurs, avait pris celte chaleur lumineuse du soleil d'été qui, en quelques jours, mûrit les moissons. Et le nouveau venu apportait à ses pieds une moisson d'amour qu'une dernière bouffée tiède allait jaunir.

Quand madame Villedieu, fatiguée de sa promenade, laissa Valentine faire les honneurs du parc à leur hôte, ce fut lui qui obliqua vers le petit bois de pins abritant la maison du côté de la mer, si bleue qu'on s'attendait à voir au loin fumer le Vésuve. Ils s'assirent sur un banc. A cette heure, Paul n'avait qu'une question sur les lèvres, bien différente des interrogations adroites et insidieuses préparées pendant la nuit du trajet.

— Pourquoi , dit-il , devenue plus belle encore , paraissez-vous moins inaccessible ,

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moins éloignée de cette terre où soupirent les pauvres humains? Est-ce votre coiffure moins parisienne, cette robe blanche déjeune fille, ce regard moins chargé d'un froid mystère? Il me semble que je vous aime non davantage, mais de plus près. Je m'étais dit en venant : combien de semaines, de mois, peut-être d'années, s'écouleront avant que j'ose lui oiîrir ma vie ! Tout à l'heure, en vous voyant, j'ai senti le courage d'essayer. Mon premier mot, si j'avais pu, aurait été celui-là. Qu'allez-vous répondre? Que je suis fou? Alors ne faites pas attention à mes paroles. Je retomberai dans l'abîme oh j'étais, abîme de chagrin, mais aussi de joie, puisque je vous aime, que vous le savez, et le voulez bien !

Un témoin de la scène, désirant le succès de Tarragnoz, eût préféré voir plus de tendresse ou plus de colère dans les yeux de Valentine. Sans l'interrompre elle l'avait écouté. Sortant du débat, comme on dit au barreau, elle lit cette remarque empreinte d' humour \Aus que d'émotion.

— Voilà qui est d'un habile homme ! Si vous gagnez, il faudra que je paye; si vous perdez, le coup est nul. C'est bien ainsi, n'est-

ce pas, que vous proposez la partie? D'ailleurs, dans toutes celles que nous acceptons de jouer avec vous autres, c'est à cela qu'aboutissent nos chances.

Ainsi, j'ai commis une sottise en voulant

connaître mon sort? Vous allez me faire conduire à l'asile le plus voisin?

Non. Avec vos instincts honnêtes, on

n'est pas un fou dangereux. Vous appartenez à la catégorie de ceux qu'on laisse errer dans la campagne, à condition qu'ils ne cherchent pas à mettre le feu aux maisons, comme vous venez d'en faire la tentative. Parfois, même, si l'on est certain qu'ils n'ont plus d'allumettes dans leur poche, on les invite à dîner pour le soir. Puis, redevenue sérieuse, elle ajouta :

— Mon pauvre ami, n'oubliez pas que j'ai passé par l'incendie!

Telle fut cette première entrevue où Tarragnoz plaida son affaire, oubliant d'instruire celle de Tucheim ainsi qu'il l'avait projeté. Cela prouverait qu'un bon amoureux fait un mauvais juge d'instruction si, dans des causes criminelles plus retentissantes, la démonstration n'avait eu lieu déjà.

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La cause n'était pas perdue, mais il était sage de la retirer du rôle pour le moment. Paul, bon tacticien, jugea qu'il fallait amuser l'ennemi en attendant l'heure de le vaincre. On lui sut gré de son silence, d'autant plus que, sans demander même un peu d'amour, il en donnait beaucoup et constamment à propos, sachant se taire ou parler d'après les dispositions de Valenline qu'il devinait avec un tact merveilleux. Rien en lui ne ressemblait à l'amant rebuté, morose, gonflé de soupirs. Du reste, s'il se trouvait malheureux, bien des gens n'eussent demandé qu'à l'être de la même façon. Chaque jour il voyait Valentine, sans témoin importun, dans une nature admirable et poétique, et chaque jour il sentait augmenter la confiance qu'elle avait en lui.

Lorsqu'il fut au bout de son « voyage circulaire », commencé, continué, achevé dans un rayon de trois lieues autour d'Auray, le seul résultat visible était que son petit cheval breton savait par cœur les détours de certain sentier à travers la lande. Sur la monture paisible, son cavalier pouvait rêver à l'aise même quand il rentrait chez lui par les soirs sans lune. Quant

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au progrès accompli vers le but qui lui tenait, au cœur, nul n'aurait pu le conjecturer, sauf peut-être madame Villedieu. Elle observa d'un œil satisfait la tristesse dont sa (ille ne put cacher la profondeur quand Paul se fut éloigné. Entre ceux-ci la correspondance devint très active. D'un côté l'amour remplissait toutes les pages. De l'autre, il était question de tout, excepté d'amour. Mais la belle ne fermait pas sa fenêtre à la sérénade, ce qui était bon signe. L'automne cependant tira vers sa iin.

Au dire de Valentine, le commencement de novembre fut particulièrement pluvieux sur la côte du Morbihan cette année-là. « Aussi, écrivait-elle, j'ai pitié de maman et me laisse ramener aux bords de l'Yvette un peu plus tôt qu'à l'ordinaire. Mon sacrifice est diminué par la vue de la joie qu'elle en éprouve. »

On peut se demander si cette mère égoïste était la seule qui fût pressée de revoir Paul. Quoiqu'il en soit, les habitudes furent reprises. Paul vint presque tous les soirs ; mais, surtout, il ne manqua pas le premier « mardi » de la rue (le l'Yvette. Et, par cet après-midi qui leur semblait radieuse malgré le soleil absent, Paul

et Yalentine se IrouvèrenL encore une fois réunis dans le petit boudoir du premier étage.

Une mystérieuse électricité vibra dans l'air, disant à l'amoureux : « enfin, ton heure est venue » ! Il se mit à genoux, sans parler cette fois; et dans sa main, comme un léger fruit rose qui tombe parce que les patients soleils d'été l'ont mûri, la belle main de la jeune femme tomba , délicieusement abandonnée .

Alors il chercha les lèvres de Valentine : ce fut toute la cérémonie de leurs fiançailles.

Trop vite le thé qu'on leur monta vint déranger leur tète à tête. Ils connurent les doux enfantillages des amoureux très jeunes : la pince d'argent confisquée, les doigts qui la remplacent guettés par une bouche avide et mis à rançon ; le breuvage parfumé bu dans la même tasse; toutes ces choses innocentes qui ne sont rien et signifient tout. Et, presque aussitôt — on l'aurait cru — la pendule sonna sept heures. Valentine s'écria :

— Que doit penser ma mère?

— Allons lui dire... suggéra Paul.

— Non : laissez-moi déjà vous désobéir. Ne lui apprenons rien ce soir. Trompons-la, — mais

le pourrons-nous? — à la façon des amoureux de contrebande qui s'adorent en cachette. Si vous saviez, chéri, comme, depuis longtemps, je me cachais... de vous! En Bretagne, l'été dernier, quand je vous blâmais de me proposer une partie à chances inégales, pour moi elle était déjà presque perdue.

Sur les lèvres que le sourire ne quittait plus à cette heure, Paul toucha l'enjeu. Puis il demanda :

— Mais combien de temps nous cacheronsnous?

— Le temps ! Ht-elle. Pour nous, cette chose connue seulement de ceux qui souffrent n'existe plus. A des millions d'êtres malheureux, l'aprèsmidi qui s'achève parut interminable. Pour nous, a-t-elle duré une seconde?

— Non, ma bien-aimée. Cependant je ne suis qu'au seuil du bonheur... et la vie est trop courte pour qu'il faille en rien perdre.

— Ah! toute une période de la mienne fut longue! Maintenant, partez. Ma mère n'a plus personne. Elle va venir. Un coup d'œil lui dirait tout si elle nous voyait ensemble. Demain , quand vous arriverez..., je serai mieux coiffée.

— Oui, mais je ne pourrai plus... déranger votre coiffure !

— Qu'en savons-nous? murmura-t-elle à son oreille. Le hasard, pour peu qu'on l'aide, fournit des occasions.

Pendant une semaine, ils s'aimèrent « en cachette », si bien que madame Villedieu devina tout et fut au comble de la joie. Ne désirant pas le malheur des autres, elle s'arrangeait pour que « les hasards » fussent nombreux. Paul, dans ces colloques clandestins, affirmait que, « pour mille raisons » le mariage devait avoir lieu à Paris, en décembre. Valentine préféra la Bretagne avec le soleil de mai, le ciel bleu, les ajoncs d'or. Cette grande question résolue, toujours en cachette, ils s'occupèrent des détails. A vrai dire, ce fut la fiancée qui s'en occupa, le iiancé, il l'avouait lui-même, étant devenu incapable d'aligner deux chiffres et de coordonner deux idées. Mais Valentine songeait à

tout, ayant un jugement sur et aussi cette conscience droite qu'elle appréciait chez les autres. C'est pourquoi, un matin, Paul reçut d'elle ces pages, réglant « un détail » qu'il avait tout à fait perdu de vue :

« Cher, vous êtes la bonté même. Jamais vous ne m'avez fait subir un interrogatoire sur ma vie antérieure, supposant bien, pour citer vos paroles un peu étourdies, que je possède dans un tiroir l'acte prouvant que je suis devenue libre. Cet acte, je l'ai en effet. Il prouve en même temps que j'ai, sinon menti, du moins laissé vivre un mensonge. Bien que ni ma personne ni ma situation présente n'en soient affectées, je ne serais pas digne de vous si je laissais croire à l'homme dont je porterai le nom ce que j'ai fait croire au monde, non par fourberie, mais par charité chrétienne. Maître bien-aimé de mon cœur, jugez-moi !

» Quand on traverse un chemin boueux, il faut marcher vite : comprenez ce que je vais dire en quelques mots. Le comte de la Guernerie, séduisant, beau parleur, accepté trop vite par ma pauvre mère — j'avais dix-huit ans l

— était possédé de la passion terrible du jeu. (Vous étiez surpris de ma répulsion à la vue des cartes.) L'amour qu'il feignait d'éprouver l'en éloigna pendant une i)ériode très courte. Un matin je sus qu'il avait d'autres vices. Des misérables tenaient dans leurs mains ce qui lui restait de réputation, et même sa liberté, car il y avait des preuves. Ma dot servit k les racheter; puis mon oncle, qui avait des relations d'amitié avec le chef de la police, obtint qu'on donnerait au coupable le temps de disparaître. Le mallieureux promit — en cela il fut fidèle — qu'on n'entendrait plus parler lui. )) Alors nous mîmes sur pied une histoire à l'usage du monde : la vie conjugale devenue impossible; des pertes d'argent (ceci du moins n'était pas inventé) ; la séparation par accord mutuel ; madame désolée et fort à plaindre, mais ayant manqué d'énergie ; monsieur partant pour l'Amérique, tant pour oublier que pour refaire sa fortune... De mon côté, je pus, grâce à la bonté de mon oncle, me cacher en Bretagne, de sorte que le scandale s'endormit bientôt. Ma mère et moi, vous lavez vu, sommes attentives à ne pas le réveiller.

» Ainsi, trois années se passèrent. Je n'avais véritablement pas de chagrin, n'ayant jamais aimé cet homme. Ce qui rendait ma vie atrocement pénible, c'était le dégoût persistant attaché à mon âme, à. la façon de certaines odeurs écœurantes qui semblent incrustées dans nos narines. Enfin, j'appris que le gentilhomme déchu était mort et, chose que nul n'aurait pu prédire, mort en gentilhomme et en bon Français, parce que, — ce fut une de ces dernières paroles — il ne voulait pas que sa femme employât tout une longue vie à le mépriser. En effet, mon ami, je l'ai pleuré et, depuis, la pitié se mêla dans mon cœur... au reste.

)) Le comte n'était pas allé en Amérique. S'étant fait passer pour un Suisse nommé Walter, il servait au régiment étranger. Là il trouva un des hommes les plus admirables que je connaisse, un médecin militaire qui sera, je pense, assis là-haut tout près de saint Vincent de Paul dont il imite la charité. 11 reçut la confession laïque du faux Walter et ses instructions en cas de fin soudaine. 11 le soigna quand une balle l'eut frappé mortellement, et c'est par lui que j'appris mon veuvage.

)) Grâce à lui, également, l'acte funèbre porte le vrai nom du défunt. Sans cela, que ferionsnous? Quand je pus causer avec le docteur — je l'ai vu plusieurs fois — il employa toute son éloquence pour me faire admirer l'expiation, qui fut glorieuse et terrible, d'après ce qu'il m'a raconté. Il a insisté, comme s'il s'était agi d'un frère, pour que j'accorde mon pardon au pécheur repenti, et je l'ai fait. Le docteur Rudol[)h Tuclieim — n'oubliez jamais ce nom — est mon ami. Vous souvenez-vous de cette pipe d'écume que nous avons achetée ensemble à Carlsbad? C'est à lui qu'elle était destinée. Jamais il n'a voulu accepter un souvenir plus précieux.

» Maintenant vous savez mon secret, le seul qu'il y ait dans ma vie. J'aurais pu le garder puisque, naturellement, il vous importe peu que le comte soit mort au Sud ou à l'Ouest. Mais ma conscience m'aurait gênée perpétuellement. Vous avez comparé la vôtre un certain jour à des bottines trop étroites. Cette phrase fut la première qui m'a rapprochée de vous.

)) Je suis tout jirès maintenant et je vous dis bonsoir, ami aimé, en vous priant de brûler ces

pages. Vous me ferez plaisir en ne m'en parlant jamais. A demain; je vous aime.

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