‹ Les deux consciencesChapitre 2 sur 7 · VALENTINE · texte numérisé non relu

VALENTINE

Du coup le Fantôme, qui s'était assez bien comporté en dernier lieu, reprit une attitude qui n'était même plus la menace, mais le triomphe joyeux et cruel. Tarragnoz le voyait devant lui, encore que l'on fût en plein jour. Aux convulsions de la torture physique poussée au comble se joignait, sur le visage du mort, un rictus de gaieté si odieuse en ce moment que la pitié se tut dans le cœur de Paul. Car, des yeux restés ouverts, une question sortait que les lèvres grimaçantes, muettes pour toujours, n'auraient pu, quand elles étaient animées, articuler plus clairement. Et, cette question, le fiancé de Valentine se la posait à luimême depuis cinq minutes : Que vas-tu faire maintenant ?

A première vue, la catastro[)he apparaissait inévitable. Mais homme d'action et de sangfroid, il voulait tomber comme le soldat trahi par la fortune, accablé par le nombre, non comme le traînard maladroit assommé au

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détour du chemin. Et surtout il fallait songer à Valeniine... Tout d'abord, par un moyen quelconque, il était indispensable de gagner vingt-quatre heures.

« Pauvre petite! songea-t-il, je vais mentir comme tu as menti, et dans un but non moins excusable. Mais ce sera pour moins longtemps. »

Alors il envoya cette dépèche rue de l'Yvette :

« Reçu votre communication au moment de monter à cheval pour inspection inopinée. Il est probable que nous rentrerons au milieu de la nuit. Donc ne m'attendez pas avant demain. Ai-je besoin de vous dire que je vous admire encore plus? Mais je ne peux vous aimer davantage. ))

La pendule marquait neuf heures du malin. Ayant obtenu la veille de son chef la permission de la journée, il devait pendant cette courte trêve imaginer le moyen de répondre à la question terrible. Mais une autre, tout d'abord, se dressait dans son esprit bouleversé :

« Puis-je épouser la veuve de l'homme que j'ai fait mourir? »

Avait-il été, — ce doute revint pour la mil-

lième fois, — un véritable criminel ou une victime de la fatalité mis en présence d'une situation suspendant l'effet de la loi morale ? Jusqu'à cette heure il n'avait consulté personne sur un cas de conscience destiné, dans sa prévision, à rester purement théorique puisque les morts ne quittent pas leur tombe. Hélas ! So?i mort venait de ressusciter sous un autre nom. Il ne se nommait pas Walter, mais le comte de la Guernerie. « Peu vous importe, avait écrit sa veuve, que mon mari soit mort au Sud ou à l'Ouest ». Tout au contraire, cela importait beaucoup !

Le fragile vaisseau de l'esprit humain, quand la tempête souffle, est emporté en quelques secondes d'un pôle à l'autre de la décision. Tour à tour, Paul résolut de se taire et d'épouser Valentine ; puis de rompre avec elle pour toujours sous un prétexte à inventer; puis de la prendre elle-même pour arbitre et d'accepter son jugement. Mais n'allait-il pas lui causer une horreur profonde, la faire frissonner au souvenir de chacun des baisers reçus? Pourrait-elle jamais le revoir? Et toujours il était ramené à cette question, résumant toutes les.

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autres : « Ai-je commis im crime, ou suhi une fatalité? »

Peut-être on s'imagine le chaos d'une intelligence qui, depuis trois ans, s'interroge ellemême dans le doute et la solitude. Paul, d'une part, manquait du principe sévère, mais lumineux, du dogme moral divin; de l'autre, il n'avait jamais pu s'ouvrir à un confident quelconque.

Rudolph Tucheim, pour ce rôle, était indiqué. Mais il fallait d'abord lui dire : « C'est vous qui, trompé par un mensonge, m'avez fourni le poison mortel ! »

Ainsi battu par la plus forte tempête inté - Heure qu'il eût connue de sa vie, le malheureux Paul croyait avoir vécu des heures nombreuses depuis qu'il avait ouvert cette enveloppe, pareille à tant d'autres pleines d'espérance et de joie. Et cependant, vers la solution qui pouvait être une fatalité nouvelle ou un crime nouveau, mais qui devait être, il n'avait pas avancé d'une ligne. Ses yeux cherchèrent la pendule : neuf heures et quart. Il prit son chapeau et sortit, craignant, s'il prolongeait ce tête-à-tête avec lui-même, d'y laisser une part

notable de sa raison qui, déjà, ne suffisait plus à le tirer de l'affreux dilemme.

Ayant marché quelque temps au hasard, il se trouva en face d'un portail d'église. Des fidèles entraient, sortaient, lents ou hâtés, mais portant sur leurs physionomies un calme que Tarragnoz leur envia douloureusement. Tout à coup, il se souvint d'une parole que lui avait dite Rudolph Tucheim : « Oui, je me confesse ; mais si vous saviez comme c'est bon ! » Sans hésiter, il gravit les marches, voulant essayer non du sacrement, mais du droit que tout homme possède de dire au prêtre : « Ecoutezmoi : je sais que mon secret va mourir avec vous. )) Déjà, dans sa soif d'un remède quelconque, il tremblait d'être obligé d'attendre. Dans le bas-côté, il rencontra un ecclésiastique à cheveux blancs qui se dirigeait vers la porte.

— Sans vous déranger trop, demanda-t-il, pourriez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien?

Le vieil abbé sourit sans répondre ; mais son geste signifia :

— Je ne suis pas ici pour autre chose. Quand ils furent seuls dans une sacristie, le

prêtre altendit pour voir si le visiteur allait s'asseoir ou s'agenouiller. Paul prit une chaise. Avide du soulagement attendu, sans chercher une phrase préparatoire, il débuta par ces mots :

— J'ai tué un homme il y a trois ans. L'acte que j'ai accompli m'a paru légitime à cette époque. J'en ai douté depuis, et je vous consulte parce que visiblement vous avez la sagesse et l'expérience.

— L'expérience tout au moins. Je crois deviner qu'il s'agit d'un duel.

— Non ; mais d'une délivrance implorée avec des hurlements de douleur que j'ai dans les oreilles depuis cette minute.

Paul raconta l'histoire lugubre, puis il garda le silence, les yeux fixés sur le visage resté impassible de son auditeur. Celui-ci médita quelques secondes avant de poser cette question :

— Si je vous ai bien compris, vous prétendez que votre conscience ne s'est pas opposée à... la délivrance accomplie par vous?

— Le médecin déclarait la fin certaine, inévitable, même dans le meilleur hôpital de Paris.

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— L'avez-vous consulté sur le caractère licite ou illicite de l'acte prémédité par vous?

— Il n'a pas voulu m'entendre. En pareil cas, disait-il, un médecin n'a pas même le droit de se poser la question.

— Moi, en tant que prêtre, je ne l'ai pas davantage. Non occides. Ministre et serviteur de Dieu, comment voulez-vous que je discute une consigne, troublante en certains cas, je vous l'accorde, mais parfaitement claire pour mon entendement, aussi claire qu'aucune de celles que vous avez reçues de vos chefs a jamais pu l'être !

— Et voilà tout ce que vous, « ministre et serviteur de Dieu », pouvez faire pour moi?

— Je peux pour vous, bien au contraire, ce qui n'est donné à nul pouvoir humain. Je peux, si Dieu vous accorde la grâce du repentir sincère, vous renvoyer dans la paix de votre conscience délivrée de son fardeau.

— Nous ne comprenons pas le mot conscience de la même façon. La mienne est humaine parce que je suis homme.

— La conscience humaine comme vous l'appelez, autrement dit : la détermination en

dehors tin catéchisme, est à mes yeux ce qu'est aux vôtres la conscience du soldat en dehors de la discipline. C'est la raison substituée à la règle supérieure. Mais voyez ce qui vous arrive ! La raison vous inquiète aujourd'hui à propos de l'acte qu'elle vous permit hier.

— Peut-être qu'il faut regretter l'aveugle foi des âges disparus... Mais une dernière question. Cette fois je m'adresse au sage qui connaît toutes les complications de la vie, non plus au prêtre. Supposez le cas que voici : l'homme qui a... délivré le mourant est sur le point d'épouser la veuve. Décidez-vous qu'il peut passer outre ?

— Ah! voici une belle preuve de l'utilité du catéchisme ! Ceux qui s'en passent n'ont pas la moindre idée du nombre des «. complications » qu'il écarte, même de l'existence matérielle. Si... l'homme de votre hypothèse avait obéi au commandement : non occides, il serait un époux très digne, après avoir été un ami dévoué jusqu'à l'héroïsme. Que puis-je vous dire de plus? Vous m'appelez comme pilote sur un vaisseau dont vous avez supprimé la boussole I

— Vous pouvez du moins prier pour l'équipage en perdition.

— Gela, je vais le faire de tout mon cœur. Vous êtes très malheureux !

— Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'hommes plus malheureux que moi en ce moment. Nous nous rçverrons peut-être.

— C'est, parmi .d'autres grâces, celle-là que je vais demander pour vous.

Paul, de nouveau seul avec son angoisse dans le tumulte de la rue, songea d'abord : « Je ne suis pas plus avancé. » Néanmoins le calme silence de l'église, les paroles sympathiques d'un sage, lui laissaient une pacification de ses nerfs qui l'étonnait lui-même. Le fantôme se tenait discrètement à l'écart, estimant sans doute qu'un créancier qui sait vivre doit accorder au débiteur le temps de se retourner, après sommation faite.

Soudain, presque inopinément, la vérité apparut très nette aux yeux deTarragnoz, comme fait une île surgissant tout à coup hors du brouillard dissipé par l'éveil de la brise.

« Non, reconnut-il. Je ne puis plus songer à

prendre la place de l'homme que j'ai fait mourir. Est-ce d'une heure, est-ce d'un jour que j'ai avancé la fin certaine ? Peu importe. C'est moi qui ai donné le coup de grâce. Nul n'en sait rien. Elle-même, jusqu'à la tombe, pourrait l'ignorer. Mais alors ma vie, déjà hantée, ne serait plus qu'un cauchemar empoisonnant chaque minute, même les plus douces. Lui dire adieu est nécessaire. Mais comment? »

Le fond, à ses yeux, n'était presque plus rien, tant son cœur était brisé par le poignant problème de la forme. Il eût embrassé l'inconnu venant lui dire :

« Tu ne la reverras plus ; tu n'enlendras plus son nom. Mais sois sans inquiétude. J'ai les secrets des magiciens. D'un coup de baguetteje ferai qu'elle oublie et qu'elle soit heureuse. Ne t'occupe que de ton propre malheur. »

Hélas! les magiciens ont disparu. Lui-même devait agir. Tout en marchant, il examina les modes d'action qui s'offraient à lui.

Se tuer? Assurément c'était le plus simple ; mais, par sa mort, il déplaçait la question sans la résoudre. Au lieu d'expliquer pourquoi il n'épousait pas Valentine, il fallait expliquer

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pourquoi il s'étaiLafiVanchi de la vie : deux pow^quoi n'en faisant qu'un. Rompre peu à peu ? Faire croire qu'il était inlidèle ? C'était une périf^de d'atroce comédie au-dessus des forces d'un homme. Aussi bien, il s'en rendait compte, quelque jour en la voyant trisle ou indignée il jetterait le masque, tomberait aux genoux de la seule femme que le monde contînt pour lui, remettrait les choses au même point.

La conclusion, toujours la même, revenait devant lui, terrible et unique. Il fallait imilerla franchise loyale de Valentine, lui faire le récit du drame. De vive voix? FMusieurs raisons l'en dissuadaient. La principale était celle-ci : l'histoire achevée, il faudrait subir l'angoisse de la dernière scène, de la séparation, de l'adieu jeté avec horreur ou — supplice encore plus afîreux — gémi dans les larmes! Donc le mieux était d'écrire, ainsi qu'elle-même, d'ailleurs, en avait donné l'exemple. Aussitôt il orienta sa course sans but et se dirigea vers sa maison, surpris de découvrir qu'il n'avait pas quitté son quartier. 11 croyait avoir franchi plusieurs lieues; une horloge lui indiqua seulement dix heures et demie, ce qui causa celte réflexion

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désespérante ; « Faudra -t-il cheminer encore trente ou quarante ans à ce coefficient de vitesse? »

Mais il était urgent de ne pas distraire son intelligence de la tâche imposée, la plus difficile sans doute qu'un être humain allait avoir devant lui ce jour-là. Car il découvrait que l'action jugée presque comme un devoir sur le lieu et sur l'heure, prenait une fâcheuse ressemblance avec un crime pur et simj)le quand il devait la justilier, et devant quel tribunal ! Sa défense consistait à montrer à l'épouse — désarmée par l'expiation — le mari agonisant dans les tortures, demandant la mort avec des cris d'animal disséqué tout vif, et le médecin lui-même, pâle d'horreur impuissante, faisant le signe qui condamne sans espoir...

Le médecin ! Paul se frappa le front et les passants purent imaginer, à l'éclair de sa physionomie, qu'ils croisaient un inventeur enfin maître de son idée. Rudolph Tucheim, le meilleur témoin à décharge qu'il pût citer dans cette cause perdue, était aussi le messager le plus convenable pour la mission à remplir. Déjà cet homme sûr avait accompli une tâche du même

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genre, prologue du dénouement qui allait éclater. Tout d'abord, il est vrai, Tarragnoz était obligé de faire l'aveu de son imposture; il avait obtenu par un mensonge la morphine réclamée par le mourant. Il pouvait s'attendre à des paroles sévères de la bouche de son ancien ami... Ses épaules se soulevèrent de pitié.

« Pauvre Tucheim ! songea-t-il. J'entendrai tout sans me mettre en colère. Au point oi^i j'en suis !... »

Déjà il avait sauté dans un fiacre. Malheureusement la course était longue : il avait trop de temps pour réfléchir, de façon qu'il compliqua son affaire, au fond très simple.

« Mon ambassadeur, est aussi mon rival, songea-t-il encore. Sans doute c'est — ou plutôt c'était — un rival malheureux, considérant Yalentine comme la reine placée au-dessus de tout désir. Tout de même, il me l'a dit, « la reine » a deviné sa folie. Quel triomphe, pour l'amoureux n'espérant rien, d'aller mettre au pied du trône la tête de l'homme qui espérait tout! »

Cette entrée en scène de la jalousie, à l'heure où Tarragnoz soufl'rait déjà mille morts, fut pour lui un raffinement de supplice.

— Retournez, cria-t-il à son conducteur. Puis, songeant qu'il faudrait alors écrire la

terrible lettre :

— Non, ordonna-t-il aussitôt, continuez.

— Abruti! murmura le cocher de fiacre.

Quand le médecin, dix minutes plus tard,

vint ouvrir la porte au capitaine, c'était presque un ennemi que, sans le savoir, il avait en sa présence.

— Je viens vous apporter une nouvelle foi-t agréable, annonça Paul après la poignée de mains obligatoire.

— Vous n'en avez pas l'air, fit observer Tucheim devenu sérieux en présence du sarcasme deviné.

— Si la nouvelle est bonne, ce n'est pas pour moi. Aussi permettez que je fasse vite. Je viens solliciter de votre obligeance une démarche qu'aucun être vivant ne saurait mieux accomplir.

— En quoi consiste-t-elle ?

— A informer la comtesse de la Guernerie, le plus tôt qu'il se pourra, de la rupture de mon mariage avec elle. Soit dit en passant, vous auriez bien dû me prévenir que mon ex-sergent

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Walter avait été son mari. Je présume que vous étiez dans la confidence?

— Oui. C'est moi qui ai averti la comtesse de son veuvage. Revenu à Paris, j'ai causé avec elle pour obéir à une promesse faite. Je l'ai revue plusieurs fois... Elle a daigné me dire qu'elle m'était reconnaissante. Mais sur l'iionneur, j'ignorais vos fiançailles.

— Quoi qu'il en soit, il m'est impossible d'épouser la veuve... du sergent Walter. Cela vous étonne probablement?

— Non, fit Tucheim sans regarder son interlocuteur. Je comprends vos scrupules.

— Vous savez donc?...

— Je sais que vous m'avez demandé j^our vous \An flacon de morpbine, à l'beure où votre compagnon soufïrait — Dieu en tiendra compte — la plus terrible douleur que puisse connaître l'organisme bumain. Je sais que la mort du blessé — du condamné — est survenue peu après la remise du flacon. Votre manière de voir, dans l'espèce, n'étant pas la mienne, il m'était facile de... reconstituer les faits... Donc votre décision me surprend peu, encore que j'en puisse mesurer l'amertume.

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— S'il VOUS plaît n'insistons pas. Je compte sur vous pour expliquer à la comtesse que ce n'est pas un criminel inexcusable qui disparaît de sa vie. Même si j'ai commis une faute, montrez-lui que mon châtinient est assez dur pour mériter qu'elle me plaigne. Mais vous parlerez comme il faut : je ne suis pas inquiet. D'ailleurs j'imagine que l'ambassade n'a rien de déplaisant pour vous.

Cette fois les yeux gris de l'Alsacien ne refusèrent pas la bataille. Paul n'eut pas de peine à lire la question qu'ils posaient clairement. Il répondit, la main étendue vers la table :

— J'étais avec la comtesse quand elle a choisi cette pipe d'écume. Elle a dessiné le monogramme en ma présence. « Le cadeau d'une reine », m'avez-vous dit...

— Oui, interrompit Tucheim. Une fois dans ma vie je n'ai pas su garder un secret. Mais je n'ai jamais eu la prétention d'épouser madame de la Guernerie : je pense vous en avoir convaincu.

— N'importe; vous connaissez le proverbe de nos Arabes : « Le chien ne mange pas le foin. Cependant il mord la chèvre qui veut manger le

foin. » Allons, docteur ! Vous avez une belle occasion d'écarter la chèvre maudite, pour toujours, des fleurs de la prairie.

— Oui, l'occasion serait belle... pour un malhonnête homme.

— En quoi seriez-vous malhonnête d'aller dire à la comtesse que j'ai tué son mari? C'est moi qui vous le demande.

— Mon capitaine, vous n'avez pas tué le sergent Walter.

— Hélas ! De ces mains que voilà, j'ai donné au malheureux trois injections de votre morphine, coup sur coup, sans même retirer l'aiguille de son épiderme.

— J'étais certain que vous le feriez. C'est pourquoi ma morphine... n'était pas de la morphine. Je vous ai fabriqué un liquide de même apparence, mais moins dangereux. Si je vous l'avais refusé, Dieu sait quel autre moyen vous auriez pris !

— Cependant il est mort presque aussitôt.

— Peut-être que l'heure était venue. Ou bien c'est un cas d'auto-suggestion ? Nous ne savons pas jusqu'où elle peut aller. J'en ai vu des exemples guère moins bizarres. Quoi qu'il en

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soit, ce n'est pas vous qui avez tué... le comte de la Guernei'ie. Par conséquent, ne cherchez plus d'ambassadeur. Cela vous montre qu'un « curé » peut servir à quelque chose.

— Embrassez-moi, voulez-vous? dit Tarragnoz, les yeux humides.

Les deux hommes se quittèrent après une longue accolade. L'un remonta en voiture, donnant à son cocher l'adresse qu'on devine. L'autre bourra sa pipe d'écume, la considéra longtemps, et, sans l'allumer, la reposa sur la table. Quand un fumeur boude son tabac, c'est, comme chacun sait, qu'il traverse une mauvaise crise.

— Ces dames sont encore à déjeuner, mon

capitaine.

Le visiteur tomba de son iuiul à cette réponse qu'il obtint rue de l'Yvette. L'annonce que ces dames étaient encore à dîner Veut moins surpris car, depuis qu'il avait lu son courrier du matin, la notion de la durée, qui est notre horloge intérieure, ne fonctionnait plus dans

son cerveau.

— Je reviendrai tout à l'heure, dit-il au valet

de chambre.

Il se remit à marcher le long des rues, à cette heure et dans ce quartier presque désertes.

Ce répit ne venait-il pas à propos pour l'arrêter dans la fausse manœuvre qui risquait de

le faire sombrer sous voiles, en vue du port? 11 accourait aux pieds de Valentine pour lui conter, palpitant de joie, la frayeur qu'il avait eue de la perdre. Il ne songeait qu'à luimême, à ces bonds qu'il venait de faire, en une seule matinée, de la félicité au désespoir, du désespoir au bonheur reconquis. Mais il n'était pas seul intéressé dans la question. Résolue à ses yeux, elle menaçait de paraître moins simple à une femme et, qui plus est, à une femme soumise aux scrupules religieux. Innocent de fait, n'était-il pas coupable d'intention? Sans doute les paroles prononcées par Tucheim en Algérie, par un prêtre deux heures plus tôt, allaient se retrouver dans la bouche de Valentine : Non occides ! Quelle serait la conclusion tirée, la sentence rendue ? Etait-il sage d'avouer sa faute, de chercher un juge pesant son verdict là oii il pouvait ne trouver qu'une femme aimante, ouvrant ses bras? Pourquoi parler? Pourquoi troubler la paix d'une âme heureuse ? Tucheim, le plus sûr des conhdents, déclarait lui-même : « Vous n'avez pas tué ! »

Mais la raison, guide mieux inspiré cette fois qu'il n'avait été près du lit de Walter, lui pré-

senla ce dilemme : « Si la liancéejuge ({ii'aucune barrière n'existe entre vous, n'est-il pas mieux qu'elle l'aflirme ? Si la barrière existe à ses yeux, de quel nom faut-il désigner l'homme qui ose la franchir? Comment pourra-t-il parler d'amour à la femme possédée par surprise, par ignorance ? Et quel rire méprisant fera grimacer le fantôme guettant la couche nuptiale ! . . .

« Je parlerai, décida Tarragnoz, et je parlerai tout de suite. »

Gomme c'était le « jour » de madame Villedieu, elle était remontée dans sa chambre au sortir de la table, pour sa toilette toujours un }ieu longue. Madame de la Guernerie, à la vue de Paul, manifesta une heureuse surprise :

— Voilà donc 1' (( inspection inopinée » ([u'annonçait votre petit bleu ! Quelle idée de venir chez nous si matin ? Vous avez déjeuné, naturellement, car, sans cela, j'espère bien que vous n'auriez pas été faire les cent pas dans la rue... Pourquoi cet air étrange, mon ami! Allez-vous partir, rester, vous asseoir, demeurer debout?

Elle le regarda mieux, devint un peu pâle, et, baissant la voix :

— Est-ce ma lettre qui vous a mis dans cet état?... Venez-vous me dire?...

— Je viens vous dire que je vous aime...

— Eh bien ! alors?...

— Mais je viens vous dire aussi que c'est moi qui ai ramassé le... sergent Walter quand il est tombé, là-bas !

Valentine poussa un léger cri.

— Montons chez moi, dit-elle.

— Quand ils furent à l'abri de toute oreille indiscrète :

— C'est vous, alors, qui avez risqué votre vie pour lui? Le docteur Tucheim a prononcé votre nom, sans doute. Mais ce nom m'était inconnu... et j'avoue que j'ai fait de mon mieux pour oublier cette fin...

— Vous pouvez dire cette réhabilitation.

— Oui: ce pouvait être une rélmbilitation... aux yeux des autres. Enfin, je lui ai pardonné,

— En bonne chrétienne. Mais qui sait si la bonne chrétienne que vous êtes pourra m'absoudre ?

— Grand Dieu? Qu'avez-vous donc fait?

— Pour la seconde fois dans cette matinée, le

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môme récit m'esl imposé. Il sera dur à entendre pour vous qui m'aimez... qui m aimiez... Dans un moment, peut-être, vous n'aurez plus pour moi que de l'horreur. Mais c'est l'occasion de répéter ma parabole à propos de la conscience. Me traîner à côté de vous, le reste de mon existence, avec des pieds endoloris : non, je ne veux pas !

— Je pense, dit-elle, que je vous pardonnerais tout, sauf d'avoir manqué à l'honneur... Mais je suis tranquille sur ce point.

— L'honneur est sauf, dit Paul. Quant au reste... nous verrons bientôt.

Il commença l'histoire de cette nuit qu'il voulait oublier, mais dont la destinée l'obligeai l à se souvenir sans cesse. Tucheim, par pitié pour les nerfs d'une pauvre femme, n'avait pas donné au tableau son relief poignant. Paul, au contraire, avocat de sa propre cause, n'eut garde, on le conçoit, d'en diminuer l'horreur. Il prit soin de faire passer son juge par les angoisses qui avaient déterminé l'acte final. Plaidant la folie, au moins fallait-il montrer qu'un homme peut devenir fou après des heures semblables.

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Celle éloquence désespérée, il put le voir, ne laissait pas que de produire son effet. Madame delà Guernerie, les mains jointes, les yeux fermés, subissait l'épreuve sans mot dire, sans marquer, sauf par des frémissements dont elle était secouée, l'attention qu'elle prêtait aux paroles de Tarrag-noz. Mais quand celui-ci raconta sa visite àTucheim, la morphine demandée, promise, Valentine cachant la tète dans ses mains ne put retenir une sourde exclamation de frayeur :

— De grâce, n'en dites pas plus : je devine... Et vous êtes chez moi!... Qu'est-ce qui peut donc vous arrêter, grand Dieu !

— Je suis chez vous, parce que Tucheim m'y envoie. Tout à l'heure il m'a dit : « Ce que je vous ai donné ce soir-là, n'était pas de la morphine. Vous n'êtes pour rien dans la mort du malheureux ». Doit-il vous apporter son témoignage ? Il est prêt à venir.

— Non, je vous crois. Mais vous avez voulu tuer !.,.

Une douleur calme, réfléchie, la faisait pleurer doucement. Paul craignit que ces larmes ne fussent l'éternel adieu à leurs espérances. Il supplia humblement :

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— Ayez pilié de moi — de vous, puisque vous m'aimez, rse dites pas aujourd'hui l'affreuse parole qui désuuirail nos existences. Voyez les choses comme elles sont : la mort d'aucun homme n'est entre nous.

Elle répéta encore :

— Non ; mais vous avez voulu tuer !

Alors il essaya d'un autre argument :

— Oserai-je vous citer ce précepte que j'ai toujours admiré : « Tu ne jugeras point! » Qui sait, vous trouvant à ma place, quelle conduite vous auriez tenue?

— Puisque vous citez nos préceptes, n'ouliliez jias celui qui m'aurait guidée : « Tu ne tueras point! »... Et nous n'aurions jamais connu l'angoisse de la minute présente !

Ses larmes redoublèrent. Paul, comprenant <|ue l'arrêt tremblait sur les lèvres du juge, s'était mis à genoux. Il n'avait même pas la hardiesse de toucher la main de Valentine, car il avait peur. Une troisième fois, depuis le matin, l'inéluctable commandement revenait à son oreille : 7ion occides.

Madame de la Guernerie, enfin, s'essuya les yeux et prononça d'une voix ferme cette sen-

tence que Paul accueillit avec transport, car c'était un renvoi à huitaine - — il attendait quelque chose de plus fâcheux :

— Mardi, à la même heure, nous nous verrons... si, dans l'intervalle, je ne vous ai pas pas manifesté le désir contraire. Maintenant, laissez-moi : je n'en peux plus !

Tarragnoz, décidément voué à l'extraordinaire, connut chaque matin une impression à coup sûr peu banale : la crainte d'apercevoir dans son courrier l'écriture de la femme qu'il adorait. Chaque matin il détourna les yeux quand son ordonnance lui apportait ses lettres, ne voulant pas que personne pût être là pour voir son visage, si l'épée suspendue tombait sur lui. Comme il dormit peu, il n'eut guère l'occasion d'être agité par des cauchemars, et le fantôme resta invisible. D'ailleurs son vrai cauchemar, désormais, n'était plus sur les frontières du Maroc mais dans une petite maison de la rue de l'Yvette.

Le mardi suivant, aucun tonnerre n'ayant grondé dans cette direction, il se mit en route après un déjeuner qui ne valait guère mieux que celui qu'il avait oublié sur sa table huit

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jours plus tôt. Vingt fois, depuis le matin, il avait oscillé de l'espoir à la crainte. L'espoir lui disait : « Elle n'aurait pas la cruauté de te faire venir pour t'inimoler de sa main ». — « Elle peut vouloir juslilier à tes yeux ta condamnation », lui suggérait la crainte. Mis en présence de Valentine, il ne fut pas beaucoup plus avancé, tant elle avait l'air grave et sérieux. Elle lui tendit la main, et son regard droit, honnête, ne se détourna pas avec la confusion de l'aveu tendre. Evidemment, ce n'était pas de tendresse qu'il allait être question.

— J'ai, dit-elle, beaucoup réfléchi et beaucoup prié — pour vous peut-être plus encore que pour moi. Deux considérations me tracent mon devoir : d'abord, je vous ai fait une promesse sacrée. Ensuite, aux yeux humains, rien ne m'autorise à ne pas la tenir.

Le tribunal voulait bien ne pas le condamner ; mais il sentait devant lui la froideur d'un tribunal. Délivré, parles paroles de Valentine, de la crainte qu'il avait eue de la perdre, la pensée qu'il n'allait plus trouver le même cœur dans la même femme ne lui causait pas

une terreur beaucoup moindre. Il formula tristement cette plainte, qui était le tout ou rien ! (lu véritable amour :

— Ce n'est pas le payement d'une dette que je réclame. Avez-vous. donc peur d'un procès?

— Peut-être, admit-elle.

Etonné d'un langage si nouveau, Paul se taisait, redoutant d'autres blessures. Elle devina la souffrance infligée :

— Comprenons-nous bien. L'adversaire qui m'attaque, c'est moi, non pas vous. Pendant cette longue semaine, c'est contre moi même (jue j'ai soutenu le procès effroyablement obscur. Aux yeux du monde, encore une fois, rien ne nous sépare. La morale humaine, probablement, vous absout, comme l'a fait votre raison. Mais il y a la morale divine, qui est ma morale. Devant ma conscience, vous êtes coupable d'un meurtre par intention.

— Alors, gémit Tarragnoz, c'est pour entendre un adieu que je suis venu ?

— Ai-je le droit de vous reprocher une situation qui est ma faute ? Loyalement, dès nos premiers entretiens, vous m'avez avertie. Dans votre âme la place du dogme religieux reste

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vide. C'était" un danger pour notre avenir; mais, devenue aveugle — vous savez comment — j'ai passé outre. Non, je n'ai pas le droit de vous en punir. Tant pis pour moi si j'en souffre !

— Et je vous ai promis que vous serez la plus heureuse des femmes !

— Je ne serai pas la plus heureuse des femmes... sous certains rapports. Je tremblerai nuit et jour à la pensée de l'autre vie qui pourra nous séparer, si vous quittez ce monde avec un crime sur la conscience. Mais de mon amour je ferai une prière, qui linira par être entendue. Alors, oh! mon ami, je serai la plus heureuse des femmes, en toute vérité.

Paul, sans répondre, considérait l'étendue, jusque-là ignorée, du sacrifice qu'il venait de recevoir.

— Comme vous valez mieux que moi ! soul»ira-t-il.

— Je ne vaux pas mieux, mais peut-être que j'aime mieux. Courage! L'heure attendue viendra, même s'il y faut un miracle. Tâchons de sourire, et venez embrasser votre femme.

Etonnée de voir qu'il ne se pressait pas

168 LES Df:UX CONSCIENCES

(l'obéir, elle l'interrogeait du regard tendre de ses beaux yeux.

— Garde ton baiser, dit-il, pour le moment prochain où tu ne reverras plus sur mon front ce qui effraye ton cœur de croyante.

Valentine avait compris ; mais elle ne voulait pas arracher une conversion comme d'autres arrachent le don d'une parure.

— N'allons pas trop vite, conseilla sa voix redevenue grave. Si vous croyez satisfaire un caprice de dévote, restez plutôt là oi^i vous êtes. Je n'ai jamais pu pardonner à Henri Quatre d'avoir dit, si toutefois il l'a dit, que Paris vaut bien une messe.

— Nous n'irons pas trop vite, chère sainte, fit Tarragnoz en lui baisant la main. Pour vous montrer que c'est sérieux, vous serez quelques jours sans me voir. Et, dans l'occasion... une messe vaudra bien Paris.

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