I . — Lil^re à elle d'y croire, si elle est sincère
Mais l'acte qu'elle veut accomplir attaque la nature, qui commande à tout homme et à toute femme de créer une famille.
— On voit que tu n'as jamais entendu les défenseurs des couvents. Sais-tu ce que ta fille te répondrait : « Dieu domine la nature et peut abroger ses lois. »
— Mais qui nous assure qu'il les abroge?
— Ta fille continuerait : « Dieu a ses prêtres, qui jugent à sa place. Oui, le renoncement à la nature dépasse la compétence humaine. Voilà pourquoi ce n'est pas devant le maire ni devant le notaire que je ferai vœu d'être chaste, pauvre et obéissante. C'est devant le prêtre, mandataire de Dieu dans le contrat surhumain que je veux souscrire. »
FERUl-OL 3io
— Tu es devenu bien fort en théologie.
— On nous en a régalés pendant des séances entières.
— ■ Alors tu approuves ma lille!
— C'est toi que je n'approuve pas d'avoir confié son éducation à une baronne cléricale. Tu as semé ce que tu récoltes. .Je le regrette, mais je n'y peux rien.
Prolonger la conversation devenait inutile. Ferréol mit son chapeau sur la tête et gagna la poi'te. Un instant il considéra son frère triomphant dans l'ironie moqueuse. Il cherchait par quelle injure il pourrait exhaler sa colère et son mépris.
— Sale jésuite! dit-il enhn.
Mais dans les yeux de Claude qui gardait tîOn calme, il voyait sa partie perdue.
Resté seul après le départ de sa fille, le père désolé redevint apôtre, mais un apôtre du genre de ces réformateurs du xvi" siècle qui parlaient aux masses l'épée à la main. Quittant le journal ministériel où Félix l'avait introduit pour une feuille d'opposition de l'extrême gauche, if porta aux « repus de la majorité » des coups d'autant plus terribles qu'il frappait les yeux fermés à toute considération d'intérêt.
Cette période courte mais brillante de sa carrière lui valut une quasi-célébrité. Poussant aux dernières conséquences là théorie du Tout pour le peuple qu'il avait soutenue sans varier jamais, le « mensonge parlementaire », ainsi dénommé par lui, forma le sujet de la plupart
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de ses articles. Il désira savoir quelles promesses laites au j)eupie avaient été suivies d'eiïet. Les programmes gouvernementaux à la main, il dévoila les subterfuges mis en œuvre j)our les éluder. Il eut le courage de prétendre que les grands mots de séparation, de dévolution, de sécularisation étaient de la viande creuse. On le vit se joindre à ceux qui demandaient des nouvelles du fameux milliard. En quoi prolitait-il aux travailleurs? La dixième partie de cette somme, arrachée au revenu des riches, aurait }>u ouvrir l'ère du pain à l'estomac succédant à l'ère de la poudre aux yeux.
(( Toujours vous commencez par le plus facile, imprimait le journal de Ferréol. Débarrasser nos tombes du crucilix i>ressait moins que de nous empêcher de mourir sur la paille »,
Publiées à la veille des élections, ces mercuriales causaient à nombre de députés une forte îiène. Claude était de ceux qu'elles menaçaient directement. Toutefois le mariage de son fils avec Malvina Cottard, décidé peu après l'effacement de Rosine, mettait dans son jeu un atout considérable.
La dure nécessité avait aidé la grâce dans
le cœur de ce jeune homme. La commission du budget, dans son zèle brutal, ayant réclamé des économies pour les mettre aux pieds des électeurs, une demi-douzaine de sous-attachés et d'adjoints-sous-attachés furent les premiers agneaux du sacrifice. Informé du sort qui l'attendait, Félix avait jugé le moment venu d'émigrer vers des pâturages plus tranquilles. Bientôt, à son envie d'habiter Paris, Malvina joignit celle d'épouser un jeune homme qui, pour emporter la place, n'avait pas ménagé l'artillerie des séductions fournies par la nature. Tout s'arrangea très vite, sauf une difficulté qui n'était pas prévue. Malvina, sans être une cléricale obstinée comme la pauvre Rosine, avait les préjugés qui continuent à alourdir la bourgeoisie provinciale. Non seulement elle voulait être mariée dans son pays ; mais, chose plus grave, elle voulait être mariée dans son église.
Cette fois la discussion fut menée par Claude lui-même. Il vanta les beautés du cérémonial laïque dans une grande mairie parisienne, la mariée en robe blanche, les fleurs, le buffet, les invités nombreux, un discours, probablement un
soiis-secrélaire d'Etat, et les coniples rendus des joui'nanx.
La liitiire céda, en partie j)Onr ne pas l'aire de peine à un beau-j)ère ([iii l'avait déjà conquise en la Ilattant au delà de tonte vraisemblance. Elle céda, aussi, malheureusement pour elle, sur une autre question oii son bonheur était plus intéressé, tout au moins son bonheur en ce monde : l'infortunée accepta de vivre avec ses beaux-parenls !
Dans son propre journal Ferréoldécou\ rit un beau matin l'annonce des fiançailles de son neveu. Et, de la même façon, il apprit un peu plus tard que Claude était réélu.
A cette âme tannée en quelque sorte par la désillusion etle chagrin, ni l'un ni l'autre de ces événements ne |>oiivait causer une blessure considérable. On eût étonné Ferréol en lui disant qu'il connaîtrait un jour sa nièce, plus encore, que cette jeune femme trouverait en lui un défenseur.
Malvina, quels que jiussent être ses défauts, avait bon cœur, à quoi il faut joindre la tendresse exaltée d'une nouvelle épouse. Immanquablement elle devait apprendre que Félix en
avait aimé une autre, et nul n'oserait affirmer que le héros de cette première aventure mit tous ses soins à cacher l'auréole dont son prestige conjugal était rehaussé. Avec l'insistance d'une amoureuse, Malvina voulut connaître et connut peu à peu tous les détails de ce roman précurseur du sien. Une circonstance l'impressionna vivement : Rosine, par attachement à sa religion, avait renoncé au bonheur dont jouissait une rivale moins scrupuleuse. Où Malvina triomphait, Rosine avait succombé, non par l'impuissance de ses charmes mais par la force de ses convictions. Plutôt que de capituler sur le point cédé par l'autre, elle avait dit adieu au monde... et à Félix. L'héroïne, pour tout dire en un mot, n'était pas Malvina !
— Et moi, demandait celle-ci, m'aurais-tu abandonnée si j'avais exigé l'église?
La réponse à de telles questions n'est jamais embarrassante pour un époux aimé follement. Elle est agréable à recevoir pour celle qui les pose. Au fond de son noviciat Rosine était loin de se croire souvent évoquée dans un tête à tête conjugal. Moins encore pouvait-elle imaginer que Malvina eût donné sa cotte pour apercevoir
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la novice. Faute de mieux, la jeune femme ne laissa ni trêve ni repos à son mari, tant qu'elle n'eut pas été présentée au père de sa rivale inconnue.
Félix, d'ailleurs, lit une résistance assez courte. Il avait toujours aimé, respecté, et parfois admiré son oncle, et n'avait point caché à Malvina des sentiments qu'il jugeait bon de dissimuler au reste de sa famille.
L'étonnement de Ferréol dépassa toutes limites le jour où il vit entrer le jeune ménage dans sa demeure solitaire. Malvina, du premier coup, fit sa conquête, en lui demandant avec une droiture simple :
— Voulez-vous m'embrasser, mon oncle?
Car je ne suppose pas qu'aucune raison vous en empêche.
Il ferma les yeux avant de répondre. Ce premier baiser coûtait un effort à celui qui, pendant dix ans, n'avait pas embrassé d'autre femme que l'enfant disparue. Mais Ferréol était un homme juste.
— Non vraiment, ma chère ; je ne vois aucune raison, dit-il.
— ■ Et moi? mon oncle, interrogea Félix.
— Toi!... C'est différent... Mais, puisque j'ai embrassé ta femme...
Ainsi, avec la génération qui suivait la sienne le vieux Comtois fut réconcilié, de même que ses aïeux avec les successeurs de Louis XIV.
Pendant quelques minutes chacun resta en silence. Le cœur de Malvina était serré à l'aspect de ce vieillard inlirme, abandonné dans ce logis formant contraste avec la demi-élégance bourgeoise de Claude. Devinant cette pitié qui révoltait son orgueil, Ferréol voulut y mettre fin :
— Vous êtes chez un ouvrier, lils d'ouvrier, qui espère mourir en travaillant. Je ne suis pas à plaindre : j'ai madame Mélisson, Demandez à Félix ce que c'est que madame Mélisson. Et puis — il hésita un peu — j'ai la baronne.
— Elle est revenue chez vous ! s'écria le neveu.
— Oui, elle est entrée un matin en disant comme ta femme : « Je ne vois pas quelle raison peut nous empêcher d'être amis ». Seulement— il eut un pâle sourire — elle n'a pas exigé que je l'embrasse. Vraiment c'est la femme la plus extraordinaire que j'aie vue.
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II n'ajouta pas celte autre parole de la visiteuse : « C'est votre fille qui m'envoie. Faut-il lui annoncer que vous m'avez mise à la porte? »
Malvina était en veine de mots heureux.
— Bien, lit-elle. Vous aviez madame Mélisson et la baronne. Maintenant j'espère que vous ajouterez : « J'ai ma nièce ».
— Savoir ce qu'en penseront vos beauxparents ?
— Oh ! je ne leur dis pas tout, convint la jeune femme en clignant de l'œil. C'est la meilleure façon d'avoir la paix.
— Je commence à le craindre, soupira Ferréol. Tout dire m'a coûté cher. Mais les hommes de mon âge tiennent à leurs habitudes.
Félix changea l'entretien :
— Mon oncle je vous fais part d'une nouvelle. Par économie, mon ministre a réduit son cabinet.
— -Ah! pardieu! il aurait pu le faire depuis beau temps. C'était ridicule. Un directeur, un chef, deux chefs adjoints, quatre attachés!... N'avait-il pas aussi un chef de secrétariat particulier, pourvu de l'aide indispensable d'un sous-
chef? Voilà entin quelque chose qui ressemble à une réforme utile !
— Pas pour moi. J'occupais un des postes supprimés. C'est la misère noire.
— Bah ! Les sous-préfectures sont faites pour des cas comme le tien.
— Merci ! Habiter un trou au fond de la province pour douze francs cinquante par jour ! Qu'en penses-tu, Malvina?
La jeune femme, sans répondre, pinça les lèvres dans une moue dubitative.
— Quoi ! dit Ferréol. N'aimez-vous donc pas le séjour de Paris?
— Mon oncle, répondit-elle, j'ai fait une bien grande bêtise en acceptant de vivre avec ma belle-mère.
— Oh! bien, cette bètise-là est de celles qu'on peut réparer plus ou moins vite.
Par cette dernière phrase, la conquête de Malvina fut achevée. Elle promit de revenir et tint parole. Félix l'accompagnait d'habitude. Une fois elle arriva seule, toute gonflée de griefs contre Virginie.
— S'il vous plaît, parlons d'autre chose, exigea Ferréol. Je suis trop las des querelles
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dans le même parti, poiir me lancer dans les disputes de famille.
— Moi, c'est l'inverse, dil .Malvina. Les disputes à la maison me dégoûtent de la politique de mon beau-père. J'aime la votre, qui est toute différente.
— Vous lisez donc mon journal?
— D'abord c'était pour faire enrager Virginie. Maintenant c'est pour le plaisir d'entendre un liomme parler avec bon sens.
— Drôle (le goût! Le peuple a toutes les qualités sauf le bon sens. 11 exige qu'on lui conte des balivernes. C'est pourquoi votre beau-père est député, tandis que j'ai perdu trente ans de ma vie.
— Je m'amuse quelquefois à coller votre frère avec vos arguments. Vous êtes, à l'en croire, un des esprits les plus dangereux qui existent.
Les mois succédaient aux mois ; les événements suivaient leur cours. Dans sa classe d'indigentes, Rosine sortie du noviciat faisait lire l'aliiliabet, à quoi elle ajoutait l'enseignement rudimentaire d'un catéchisme peu compliqué. Ferréol, malgré les efforts de la
baronne, avait refusé de voir sa fille, disant qu'il ne voulait pas des restes du bon Dieu. Cependant il vieillissait beaucoup ; l'ardeur de ses convictions et de ses rancunes faisait place à l'indiflérence d'une "âme qui se sépare de la vie, de même qu'on voit se détacher de l'arbre un fruit talé par la grêle. Une fois sur deux l'article envoyé au journal restait dans le panier du secrétaire. Mais le vieux lutteur semblait avoir perdu tout intérêt comme toute attention aux choses de ce monde. Madame Mélisson n'avait plus besoin d'être habile pour masquer la provenance de certaines ressources budgétaires. Malvina, soit dit à sa louange, en fournissait une part.
Certain jour, chez la bonne concierge, elle avait rencontré madame de Cussigny dont elle avait trop entendu parler pour ne pas en avoir une peur terrible. La baronne qui s'en aperçut la mit à son aise,
— Vous savez, dit-elle, que je connais votre mari. C'est un bon garçon, trop faible, et qui se laisse mener par sa mère. Quelle drôle d'idée vous avez eue d'aller vivre avec elle, quand il y a tant de maisons dans Paris !
— Madame, répondit la jeune femme gagnée par cette sympathie, certaines bêtises sont réparables. Je le tiens de mon oncle Ferréol.
— Pauvre cher homme ! Il a vécu toute sa vie avec des idées fausses, malheur plus grand que d'habiter avec sa belle-mère. Il vous aime beaucoup et je vous en félicite.
— Moi j'ai une grande admiration pour lui. Gomment la lille d'un tel homme a-t-elle pu l'abandonner?
— Pour vous l'expliquer il faudrait se servir d'une langue dont vous ignorez la grammaire.
La jeune femme d'abord interloquée hnit par comprendre. Avec émotion elle protesta :
— Mais je ne suis pas une païenne.
La baronne s'inclina d'un air grave.
— Pardon ! Je croyais...
Vers cette époque Claude soutint une interpellation à la tribune. Le curé d'une des paroisses de son arrondissement venait de commettre un scandale qui consistait à refuser son ministère aux obsèques d'une femme mariée civilement. Il y avait eu tapage, portes brisées, irruption du cortège dans l'église, bref tout ce qui peut déchaîner les foudres d'une
éloquence toujours prête à tonner. Malvina, intéressée dans la question, suivit la séance et, pour une fois, admira son beau-père. Même elle voulut le faire admirer par Ferréol, qu'elle visita le lendemain. C'était mal connaître l'homme de la logique.
— Rien à faire avec ces gens-là ! dit-il en haussant les épaules. L'Eglise les a prévenus : pas de cloches pour votre enterrement si elles n'ont pas sonné pour votre mariage. Quoi de plus simple? Est-ce que je force mon frère à m'inviter à dîner, moi qui lui ai signifié la brouille? Je pense bien, ma chère, que vous n'hésitez pas à me donner raison.
Elle resta songeuse et fit cette réponse qui pouvait s'interpréter diversement :
— Les brouilles sont une triste chose... Après un nouveau silence elle continua :
— Je n'adresse plus la parole à ma bellemère : je connais son histoire maintenant.
— Vous ne pouvez lui faire un reproche d'avoir travaillé pour vivre.. Les Petitcuenot sont une famille d'ouvriers.
— Je lui reproche d'avoir mal vécu. Et surtout je défends qu'elle me traite, aux yeux de
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mon mari, comme une paysanne sans esprit et sans manières.
— Vous protéger est le devoir de mon neveu,
— Votre neveu ! On dirait qu'il a perdu son énergie en perdant sa place. Devant son père il tremble; devant sa mère il lialljulie. Je lui propose d'aller vivre avec moi dans mon pays ; mais il refuse. Un jour ou l'autre ça finira mal .
Quelque temps après elle revint, nerveuse, crispée, les yeux rouges. Ferréol s'étonna de voir qu'elle n'abordait pas celte fois le chapitre des griefs. Mais, à la fin d'une visite assez courte, sa nièce lui demanda ;
— Voulez-vous m'embrasser? Xous ne sommes pas [)rès de nous revoir.
— Que dites-vous? s'écria-t-il. Qu'allez-vous faire?
Malvina répondit avec une décision calme : — - Certaines bêtises peuvent être réparées : ce sont vos paroles... Mais permettez que je vous laisse dans l'ignorance. Vous serez à même de jurer sur l'honneur (|ue vous ne savez rien.
Le surlendemain Claude entra chez son frère, pour la première fois depuis dix ans.
— Tu dois bien rire! commença le député. Je ne t'aurais pas cru si fort en matière de vengeance. Vas-tu la pousser jusqu'à la ruine complète de la famille?
— Observe tes paroles si tu veux que la conversation se prolonge, commanda Ferréol. Que s'est-il passé?
— Malvina est retournée chez son père et veut plaider en divorce. Tu n'en savais rien?
— J'ai toujours refusé de prendre part à vos querelles. J'ignorais le départ de ta belle-tille. Encore moins Tai-je conseillé.
— Je te crois; mais ce départ n'en est pas
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moins Jésastrenx. Quel effet terril»le pour la province!
— Oui, tu perdrais des voix. C'est ce que tu entends par la ruine de la famille?
— Tu oublies (jue ma bru emporterait avec elle cent cinquante mille francs. Je viens te demander ton aide. Raisonne la : elle t'écoiiterait. Quel scandale si elle introduit l'instance! Et pourquoi? Des coups d'épingle ne sont pas un motif suflisant à divorcer.
— Gomment peux-tu dire cela, toi qui re'clamesle divorce par la volonté d'une seule des parties ?
— Nous ne sommes pas à la Chambre. Et d'ailleurs la motion n'a pas eu de suite : la loi du mariage reste debout. Elle oblige les citoyens. Ma belle-lille s'est liée volontairement par cette loi. J'admets que Virginie est exaspérante. Mais cela ne peut dégager Malvina d'un serment juré devant le maire.
Resté maître de lui jusque-là, Ferréol perdit toute mesure à ce langage. Debout, les bras croisés, le visage touchant presque celui de son frère, il cria sa rancune :
— Ta mémoire est courte ! Que m'as-tu dit
quand je suis allé chez toi pour le supplier de comballre ceux qui prenaient ma fille ? Son entrée au couvent faisait ton affaire. Aussi tu m'as répondu : « Oui, les vœux religieux sont au-dessus de la nature. Mais celle qui les prononce n'abdique pas la nature entre les mains d'un homme. Elle croit parler à l'auteur même des lois naturelles, qui les abroge à sa volonté. » Peut-être aurais-tu bien fait de laisser ta belle-fille se lier })ar le contrat religieux, puisqu'elle le considérait comme valable. Qu'astu à lui dire maintenant?
— ■ Le mariage n'est pas au-dessus de la nature, objecta Claude.
— Précisément ta belle-fille trouve que si. Elle trouve qu'il est au-dessus de la nature d'habiter la maison devenue inhabitable. D'autres, qui ne valent pas ta belle-fille, considèrent qu'il est infiniment naturel de préférer l'amant délicieux au mari qui a cessé de plaire, (( le pâté de perdreaux à la chair de porc », ainsi que disait l'une d'elles. J'ai beaucoup rélléclii. Sommes-nous bien sûrs que la femme qui reste dans cette maison, qui continue à vivre avec ce mari, n'accomplit pas un effort
pins surhumain que celui de la religieuse? Toutes deux foulent aux pieds « le droit au bonheur et à l'amour » invoqué par nos stupides pleurnicheuses de Ihéàtre. >hiis ma fille se considère comme liée à jamais, parce qu'elle a juré devant un idéal, non devant une écharpe.
— 11 ne te reste plus qu'à rendre le mariage religieux obligatoire.
— Ce ne serait jias très logique de la part d'un homme qui veut extir[)er la religion de l'état social.
— Peut-être alors que ta logique l'amène à la supjtression du mariage civil?
— Mais le divorce, tel qu'il se pratique maintenant, l'a supprimé. Quelle comédie ! Le maire lit avec onction les fameux articles du code : « Au nom de la loi, je vous déclare unis ». — « Pour combien de temps? » — « Pour le temps que vous voudrez, si vous avez un peu d'adresse ». L'amusant, c'est que l'achat d'un bœuf, sous cette forme, serait un contrat nul.
— Un bon tiers des fous qu'on enferme ont plus de bon sens que toi, cria le député. Malheureusement tu es un de ces fous dangereux qui jettent l'indécision dans l'esprit du peuple.
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— Tais-loi, hypocrite ! Aucun homme n'a vécu plus dévoué que moi au bien du peuple. Et je mourrai sans lui en avoir fait ! Vous aussi, d'ailleurs, politiciens! Mais du moins vous vous êtes fait du bien à vous-mêmes.
— Chaque année les salaires augmentent, fit observer (Claude.
— Oui, le peuple gagne davantage — et il n'est pas plus riche. Il travaille moins — et son intelligence est aussi fermée. Il continue à croire que le salaire peut augmenter et le travail diminuer à l'infmi. Aujourd'hui il espère en demain, car, avec nos plumes, avec vos discours, avec un peu de vernis doré sur ses chaînes, il est encore ébloui [)0ur quelque temps. Mais quand il verra que demain est un mot vide, qu'il faudra toujours travailler, toujours souffrir, toujours vieillir, toujours aller pourrir au fond d'un trou, je me demande par quelles alternatives d'abattement et de rage nous le verrons passer... Moi je ne le verrai pas. Dieu merci! J'ai assez de la vie... Ce ne serait pas long sans le chagrin qu'aurait ma hlle...
Ces mots donnèrent à Claude l'idée d'un moyen oratoire :
— l*enses-Ui qu'elle n'aura pas de chagrin en apprenant le désastre de Félix?
— Va lui poser la question ! Seulement, tu feras bien de te liàter. Son ordre est dissous : elle va se trouver dans la rue.
— J'ignorais... balbulia T'Jaude.
— Que t'importe, à présent? Elle ne te gène plus. Ton fils est marié — ou du moins ill'était. Rosine peut crever de faim avec ses compagnes.
— Mais lu vas la reprendre?
— Comme tu la connais! Rentrer dans le monde quitté après des vœux solennels! Ah! la « conscience » des catholiques, leur sacrée conscience qui les rend aveugles, sourds, insensibles, réfractaires à toute pression morale ou matérielle!... Et c'est là-dessus que ma carrière finit. Mes adversaires m'ont enlevé ma fille ; mes amis en font une mendiante !
— Nous traversons la période amère des luttes, commença Claude...
— Fiche-moi la paix, ordonna Ferréol en congédiant son frère.
Quelques semaines plus tard un journal de la Droite publiait ces lignes :
« Le plus estimable de nos adversaires politiques va quitter le champ de bataille dont l'âge ne lui permet plus d'affronter les fatigues. Les doctrines de Ferréol Petitcuenot se trompèrent de siècle. Pour en expliquer les anomalies apparentes, il suffira de dire qu'il avait lu, dans son fauteuil d'iniirme, l'histoire de la première Révolution, en s'arrêtant à la fin de la Constituante. L'admiration qu'il conçut pour cette assemblée ne le quitta plus. Il aimait à répéter aux parlementaires contemporains : en deux années la Constituante a voté 2.231 lois! Elle siégeait le matin et ne se reposait pas le dimanche \ ))
» On peut dire qu'il fut le disciple des grands républicains de cette époque, pour la plupart affamés d'idéal. Suivant leur exemple, il resta sincère, honnête, plus soucieux de servir autrui que de se servir lui-même. Rêveur et en même temps partisan de l'action, il essaya de régénérer l'humanité sans y parvenir, et ce fut le chagrin de sa vie. Son caractère gêna l'enthousiasme qu'il aurait voulu avoir pour son parti, et voilà pourquoi il ne joua que les seconds rôles — voire le rôle de souffleur. Mais sa conscience
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peut consoler son amour-propre. Ses amis politiques eurent le talent de devenir quelque chose; Ferréol Petitcuenot, préféra rester quelqu'un. »
Tandis qu'on lui décernait cet éloge mérité, les lois qu'il avait maudites après les avoir appelées dorèrent inopinément son déclin de quelques rayons heureux. Sa fille, contre son espoir, lui fut rendue.
Madame de Cussigny, privée de l'aide des religieuses pour sa petite école villageoise, dut les remplacer par une « défroquée ». Tout naturellement elle eut recours à sa filleule.
Difficile à reconnaître dans son costume hybride et disgracieux de sécularisée qui veut rester hors du siècle, sœur Rose suit sa règle dans une petite maison perdue de fliumble village normand. Gomme autrefois elle fait la classe; mais aussi elle soigne la vieillesse - — dans la personne de son père qui est venu la rejoindre à Cussigny. Et Ferréol, comme autrefois également, n'aborde jamais certaines questions. Il se croit résolu à mourir dans la Libre Pensée ; mais sa fille, au fond du cœur, sait
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qu'elle obtiendra le retour Ju vieillard aux croyances de sa jeunesse.
Il a une clef du parc, perpétuellement désert, et y passe de longues lieures. Il y a découvert la charmille carrée, d-où il entend les colombes n roucouler sur sa tête, pendant qu'une petite
F' cascade chante dans les iris, presque à ses pieds.
Vingt fois il a voulu y mener sa fille qui a toujours refusé. Elle a ses élèves, elle a sou ménage, elle a ses malades, elle a l'église... I,. Et puis, elle le connaît déjà, le petit carré
;| de charmille où, certain Quatorze-Juillet, elle
I f a appris « comment on aime — quand on aime
bien ! »