IN ESPION
Lignières, en entrant, jeta d'abord sur Démocharès un regard froid et défiant, et après avoir salué monsieur de
Braguelonne, resta prudemment silencieux et immobile, attendant qu'on l'interrogeât.
— Je suis enchanté de vous voir, monsieur Lignières, dit monsieur de Braguelonne. Vous pouvez parler sans crainte devant monsieur le grand inquisiteur do la foi en France.
— Oh ! certes ! s'érria Licrnières avec empressement, et si j'avais su que j'étais en présence de l'illustre Démochartis croyez, monseigneur, que je n'aurais pas auisi hésité.
— Très bien ! dit, en hochant la tête d'un air approbateur, de Mouchy, évidemment flatté de la déférence respectueuse de l'espion.
— Allons !... parlez, monsieur Lignières, parlez vite! dit le lieutenant de police.
— Mais, reprit Lignières, monsieur n'est peut-être pas parfaitement au courant de ce qui s'était passé à l'avantdernier conciliabule des protestans, à La Ferlé?
— Je ne sais pas grand'chose, en effet, là-dessus, dit Démocharès.
— Je vais donc, si l'on me le permet, ajouta Lignières, reprendre de là en quelques mots rapides le récit des faits graves recueillis par moi dans ces derniers jours ; ce sera plus clair et mieux assis.
Monsieur de Braguelonne donna d'un signe l'autorisation que Lignières attendait. Ce petit retard servait mal, sans doute, l'impatience du lieutenant de police, mais flattait sa fierté, en laissant briller devant le grand inquisiteur la capacité supérieure et même l'éloquence extraordinaire des agens qu'il savait choisir.
Il est certain que Démocharès était à la fois surpris et Charmé comme un connaisseur habile qui rencontre un instrument plus irréprochable et plus complet que ceux dont il s'est jusque là servi.
Lignières , excité par cette haute faveur, voulut s'en montrer digne, et fut véritablement fort beau.
— Ce n'a pas été réellement bien grave cette première assemblée de La Ferté, dit-il. Il ne s'y est fait et dit que des choses assez fades, et j'ai eu beau proposer de renverser
Sa Majesté et d'établir en France la constitution des Etats suisses, je n'ai trouvé pour écho que des injures. On a seulement an-élé provisoirement qu'on adresserait au roi me requête, pour mettre un terme aux persécutions contre les religionnaires, et pour demander le renvoi des Guise, le ministère des princes du sang, et l'appel immédia4 aux Etats-Généraux. Une simple pétition, pauvro résultat Cependant on s'est compté et organisé, (.'est quelquechose. Puis, il s'est agi de nommer des chefs. Tant qu'il n'a été question que des chefs, secondaires de districts, on n'a trouvé aucune difficulté. Mais le chef général, la tête de la conspiration, c'est là ce qui a donné de la peine ! monsieur de Coligny et le prince de Condé ont récusé par leurs représentons le dangereux honneur qu'on voulait leur taire en les désignant. Il valait mieux, a-t-on dit en leur nom, choisir un huguenot moins haut placé, pour que le mouvement gardât plus évidemment le caractère d'une entreprise populaire. Un bon prétexte pour les niais l Ils s'en sont contentés, et, après maint débat, ils ont enfin élu Godefroid de Barry, seigneur de La Renaudie.
— La Renaudie 1 répéta Démocharès. Oui, c'est en effet un des ardens meneurs de ces parpaillots. Je le connais pour un homme énergiquo et convaincu.
— Vous le connaîtrez bientôt pour un Catilina ! dit Lignières.
— Oh 1 oh ! fit le lieutenant de police, il me semble quo c'est le surfa re un peu.
— Vous allez voir, reprit l'espion, vous allez voir si je le surfais ! J'en viens à notre seconde assemblée, qui a eu lieu à Nantes, le 5 de ce mois de février.
— Ah 1 ah ! s'écrièrent en môme temps Démocharès et Braguelonne.
Et tous deux se rapprochèrent de maître Lignières, avec une avide curiosité.
— C'est que là, dit Lignières d'un air important, on ne s'est pas borné £ux discours, pour le coupl Ecoutez... Donnerais-je à mesuro à vos seigneuries les longs détails et les preuves? ou bien courrai-je sur-le-champ aux résultats ? ajouta le drôle, comme s'il eût voulu prolonger 1?
plus possible son espèce de possession do ces deux âmes.
— Des faits 1 des faits I cria le lieutenant do police, avec impatience.
— En voici donc, et vous allez frémir. Après quelques discours et préliminaires insignifians, La Renaudie a pris la parole, et voici ce qu'il a dit en substance : « L'an dernier, quand la reine d'Ecosse a voulu faire juger les ministres à Stirling, tous leurs paroissiens ont résolu de les suivre dans cette ville, et, quoiquo sans armes, ce grand mouvement a sufli pour intimider la régente et la faire renoncer à la violence qu'elle méditait. Je propose qu'en France nous commencions de même, qu'une grande multitude de religionnaires se dirige vers Blois, où le roi pour lo moment réside, et qu'elle s'y présente sans armes, pour lui remettre une pétition par laquelle il sera supplié do supprimer les édits de persécution, et d'accorder le libre exercice de leur religion aux réformés ; et, puisque leurs assemblées nocturnes et secrètes ont été calomniées, de leur permettre de s'assembler dans les temples, sous les yeux de I autorité.
— Eh bien ! quoi I c'est toujours la même chose ! interrompit Démocharès d'un air désappointé. Des manifestations pacifiques et respectueuses qui n'aboutissent à rien 1 Des pétitions I des protestations I des supplications 1 Sont-ce là les terribles nouvelles que vous nous annonciez, maître Lignières ?
— Attendez 1 attendez ! dit Lignières. Vous comprenez bien que comme vous et plus que vous je me suis récrié I l'innocente proposition de La Renaudie. Où avaient abouti, où devaient aboutir ces démarches sans portée? D'autres religionnaires se sont prononcés dans ce sens. Alors La Renaudie, enchanté, a découvert le fond de sa pensée et trahi le hardi projet qu'il cachait sous ces humbles apparences.
— Voyons ce hardi projet, dit Démocharès, en homme disposé à ne pas s'étonner pour peu.
— Il vaut, je crois, la peine qu'on le déjoue, reprit Lignières. Tandis que l'attention sera distraite par cette (ouïe Je pétitionnaires timides et sans armes qui s'approcheront
du trône en suppliant, cinq cents cavaliers et mille fantassins, vous entendez, messieurs, quinze cents hommes, choisis parmi les gentilshommes les plus résolus et les plus dévoués à la réforme et aux princes, se réuniront des diverses provinces, sous trente capitainesélus, s'avanceront en silence sur Blois par différentes routes, pénétreront dans la ville, do gré ou de force, je dis de gré ou de force, enlèveront le roi, la reine mère et monsieur do Guise, mettront ceux-ci en jugement, et substitueront à leur autorité celle des princes du sang, quitte à faire décider ensuite par les États-Généraux la forme d'administration <)u'il conviendra d'adopter... Voilà le complot, messieurs. Qu'en dites-vous? Est-ce un enfantillage ? Faut-il passer outre sans autrement s'en occuper 1 Suis-je enfin bon à rien ou utile à quelque chose?
Il s'arrêta triomphant. Le grand inquisiteur et le lieutenant, de police se regardaient tout surpris et assez alarmés. Il y eut une assez longue pause remplie pour eux par des réflexions de tout genre.
— Par la messe 1 c'est admirable ! je l'avoue, s'écria enfin Démocharès.
— Dites que c'est effrayant, reprit monsieur de Braguelonne.
— Il faut voir 1 il faut voir 1 continua le grand inquisiteur en hochant la tête d'un air capable.
— Eh ! dit monsieur de Braguelonne, nous no savons que les desseins que ce La Renaudie avoue ; mais il est facile de deviner qu'on ne doit pas s'en tenir là, que messieurs de Guise se défendront, qu'ils se feront tailler en pièces, et que si Sa Majesté confie au prince de Condé le pouvoir ce ne sera que par la violence.
— Mais puisque nous sommes prévenus ! reprit Démocharès. Tout ce que ces pauvres parpaillots vont faire contre nous tourne dès-lors contre eux, et ils se prennent à leur propre piège. Je gage que monsieur le cardinal sera ravi, et qu'il aurait payé cher cette occasion d'en finir avec ses ennemis.
— Dieu veuille qu'il soit ravi jusqu'au bout l dit monsieur de Braguelonne.
Et s'adressant à Lignièros, qui devenait un homme à ménager, un homme précieux, un homme important :
— Quant à vous, lui dit-il, monsieur lo marquis (il était réellement marquis le misérable!), quant à vous, vous avez rendu à Sa Majesté et à l'État le plus éminent service. Vous en serez dignement récompensé, soyez tranquille !
— Oui, ma foi ! dit Démocharès, vous méritez une belle chandelle, monsieur, et vous avez touto mon estime ! A vous aussi, monsieur de Braguelonne, mes sincères complimens sur le choix de ceux que vous employez 1 Ah ! monsieur de Lignières a droit de compter sur ma plus haute considération, en vérité!
— Ce m'est un prix bien doux de ce que j'ai pu faire, dit Lignières en s'inclinant avec modestie.
— Vous savez que nous ne sommes pis ingrats, monsieur de Lignières, continua le lieutenant de police. Mais, voyons, vous n'avez pas tout dit? A-t-on fixé une époque? un lieu de rendez-vous?
— On doit se réunir autour de Blois le quinze mars, répondit Lignières.
— Le quinze mars! voyez-vous cela ! dit monsieur do Braguelonne. Nous n'avons pas vingt jours devant nous! Et monsieur le cardinal de Lorraine qui est à Blois ! Près de deux jours encore pour l'avertir et avoir ses ordres! Quelle responsabilité!
— Mais quel triomphe au bout! dit Démocharès.
— Voyons, mon cher monsieur de Lignières, reprit lo lieutenant de police, avez-vous les noms des chefs?
— Oui, par écrit, répondit Lignières.
— Un hommo unique ! dit Démocharès avec admiration. Ceci me réconcilie un peu avec l'humanité.
Lignières défit une couture intérieure de son pourpoint, en tira un petit papier qu'il déroula, et lut à voix haute :
« Liste des chefs avec les noms des provinces qu'ils doivent diriger :
» Castelnau de Chalosses, — Gascogne.
» Mazères, — Béarn.
» Du Mcsnil, — Périgord.
v Vaille de Brézé, — Poitou.
m La Chesnaye, — Maine.
r Sainte-Marie, — Normandie
» Cocqueville, — Picardie.
» De Ferrières-Maligny, — ne-de-France et Champagne.
o Château vieux, — Provence, etc. »
— Vous lirez et commenterez celte liste à loisir, monsieur, dit Lignières en remettant au lieutenant de police la pancarte de trahison.
— C'est la guerre civile organisée l dit monsieur de Braguelonne.
— Et notez, ajouta Lignières, que, dans le même temps que ces bandes se dirigeront vers Blois, d'autres chefs, en chaque province, devront se tenir prêts à réprimer tout mouvement qui s'y manifesterait en faveur de messieurs do Guise.
— Bon l nous les tiendrons tous comme en un vaste filet! disait Démocharès en se trottant les mains. Ehl comme vous avez l'air attéré, monsieur de Braguelonne I Après le premier moment de surprise, je déclare que je serais bien fâché, pour mon compte, que tout ceci n'eût pas lieu.
— Mais voyez donc combien il nous reste peu de temps J dit le lieutenant de police. En vérité, mon bon Lignières, je ne voudrais pour rien au monde vous adresser un seul reproche, mais, depuis le 5 février, vous auriez bien dû me prévenir.
— Le pouvais-je? dit Lignières. J'ai été chargé par La Renaudie de plus de vingt commissions depuis Nantes jusqu'à Paris. Outre que j'ai pu recueillir ainsi de précieux renseignemens, négliger ou ajourner ces commissions c'eût été exciter les soupçons ; vous écrire ur»e lettre ou vous envoyer un messager c'eût été compromettre nos secrets.
— C'est juste l dit monsieur de Braguelonne, et vous avez raison toujours. Ne parlons donc plus de ce qui est fait mais de ce qui est à faire. Vous ne nous avez rien dit lu prince de Condé ? N'était-il pas avec vous à Nantes?
— Il y élait, répondit Lignières. Riais avant de prendre
un parti, il désirait avoir vu Chaudieu et l'ambassadeur anglais, et il a dit qu'il accompagnerait dans ce bui La h<*~ naudieà Pans.
— il viendra donc à Paris? La Rcnaudie y viendra donc'
— Mieux que cela, ils doivent y être arrivés, dit Lgnières.
— Et où logent-ils ? demanda monsieur de Braguelonn© avec empressement.
— Pour cela, je l'ignore. J'ai bien demandé, en iianièrc de rien, où je pourrais retrouver notre chef si j'avais quelque communication à lui faire, mais on ne m'a enseigmê qu'un moyen do correspondance indirect. Sans doute La Renaudie no veut pas compromettre le prince.
— Voilà qui est fâcheux, on ne saurait en disconvenir.^ reprit le lieutenant de police. Nous aurions eu besoin de suivre jusqu'au bout leurs traces !
Maître Arpion rentra encore une fois, dans ce moment, de son pied léger et mystérieux.
— Qu'est-ce que c'est, Arpion? dit avec impatience monsieur de Braguelonne. Vous savez bien que nous nous occupons de quelque chose d'important, que diableï
— Aussi ne me serais- je pas permis d'entrer sans quelque chose de non moins important, répondit Arpion.
— Voyons, qu'est-ce que c'est ? Dites vîtes et dites tout haut. Nous sommes entre nous ici.
— Un nommé Pierre Des Avenelles... reprit Arpion.
De Braguelonne, Démocharès et Lignières interrompirent Arpion par un seul et môme cri :
— Pierre Des Avenelles l
— C'est cet avocat de la rue des Marmousets qui héberge d'ordinaire les réformés à Paris, dit Démocharès.
— Et sur la maison duquel j'ai l'œil depuis longtemps;, reprit de Braguelonne. Mais le bonhomme est cauteleux et prudent, et déjoue toujours ma surveillance. Que veut-il,, Arpion?
— Parler h monseigneur, sur-le-champ, dit le secrétaire, Il m'a semblé tout effaré.
— I. ne peut rien savoir! dit vivement Lignières avec
jalousie. D'ailleurs, ajouta-t-il avec dédain, c'est un honnête homme.
— Il faut voir! il faut voir ! reprit le grand inquisiteur (c'était son mot).
— Arpion, reprit monsieur de Braguelonne, introduisez tout de suite cet homme.
— Tout de suite, monseigneur, dit Arpion en sortant.
— Pardon, mon cher marquis, continua de Braguelonne en s'atii^ssant à Lignières, ce Des Avenelles vous connaît, et votre vue inattendue le pourrait troubler. Puis, ni vous ni moi ne devons nous soucier qu'en tout cas il vous sache des nôtres. Ayez donc l'obligeance, pendant cette entrevue, de passer dans le cabinet d'Arpion, là-bas au fond de ce couloir. Je vous ferai rappeler dès que nous aurons terminé. Pour vous, restez, monsieur le grand inquisiteur. Votre présence imposante ne peut que nous être utile.
— Soit, je demeure pour vous servir, dit Démocharès satisfait.
— Et moi, je m'éloigne, reprit Lignières. Mais rappelezvous cp que je vous dis, monsieur le lieutenant de police : Vous ne tirerez pas grand'chose de ce des Avenelles. Une pauvre cervelle I esprit timoré mais probe 1 rien qui vaille! rien qui vaille!
— Nous ferons pour le mieux. Mais allez, allez, mon cher Lignières. Voici notre homme.
Lignières n'eut en effet que le temps de s'échapper... Un homme entra tout pâle et agité d'un tremblement nerveux, amené et presque porté par maître Arpion.
C'était l'avocat Pierre Des Avenelles, que nous avons vu pour la première fois avec le sieur Lignières, au conci al mie dclaplaceMaubcrt, et qui avait eu, sirons'ensonvient.ie succès de la soirée avec son discours si bravement timide.
ï£S DEUX DiANE. H5
UN DELATEUR.
Ce jour où nous le retrouvons, Des Avenelles était tout à fait timide, et n'était plus du tout brave.
Après avoir salué jusqu'à terre Démocharès et de Braguelonne :
— Je suis sans doute, dit-il d'une voix tremblante, en présence de monsieur le lieutenant de police!...
— Et de monsieur le grand inquisiteur de la foi, ajouta de Braguelonne en montrant de Mouchy.
— Oh 1 Jésus 1 s'écria le pauvre Des Avenelles, pâlissant davantage encore s'il était possible. Messeigneurs, vous voyez devant vous un bien grand coupable, un trop grand coupable. Puis-je espérer ma grâce ? je ne sais. Un aveu sincère peut-il atténuer mes fautes? c'est à votre clémence à répondre.
Monsieur de Braguelone vit tout de suite à quel homme il avait affaire.
— Avouer ne suffit pas, dit-il d'une voix dure, il faut réparer.
— Oh ! si je le puis, je le ferai, monseigneur! reprit Des Avenelles.
— Oui, mais pour le taire, continua le lieutenant de police, il faudrait avoir quelque service à nous rendre, quelque précieux renseignement à nous donner.
— Je tâcherai d'en donner, dit l'avocat d'une voix étouffée.
— Ce sera difficile, reprit négligemment de Braguelonne, car nous savons tout.
— Qu ji ! vous savez ?...
— Tout! vous dis-je, et, dans la passe où vous vous
êtes mis, votre repentir tardif ne peut plus guère, je vous en préviens, sauver votre tête.
— Ma tête! ô ciel ! ma tête est en danger? Pourtant, puisque jo suis venu...
— Trop tard I dit l'inflexible Braguelonne. Vous ne pouvez plus nous être utile, et nous savons d'avance ce que vous pourriez nous révéler.
— Peut-être, dit Des Avenelles. Excusez ma question, que savez-vous?
— D'abord, que vous êtes un de ces hérétiques damnés, dit d'une voix tonnante Démocharès intervenant.
— Hélas 1 hélas ! ce n'est que trop vrai 1 répondit Des Avenelles. Oui, je suis de la religion. Pourquoi? je n'en sais rien. Mais j'abjurerai, monseigneur, si vous m'accordez la vie. Le prêche a trop de périls. Je reviens à la messe.
— Ce n'est pas tout, dit Démocharès, vous logez chez vous des huguenots.
— On n'a pu en découvrir un seul, dans aucune des perquisitions, reprit vivement l'avocat.
— Oui, dit monsieur de Braguelonne, vous avez probablement dans votro domicile quelque issue secrète, quelque couloir caché, quelque communication inconnue avec le dehors. Muis, un de ces jours, nous démolirons votre maison jusqu'à la dernière pierre, et il faudra bien qu'olle nous livre son secret.
— Je vous le livrerai moi-même, dit l'avocat. Car, j'en conviens, monseigneur, j'ai quelquefois reçu et hébergé des religionnaires. Ils paient de bonnes pensions, et les procès rapportent si peu ! Il faut bien vivre 1 Mais cela ne m'arrivera plus, et, si j'abjure, enfin 1 pas un huguenot ne s'avisera plus, je pense, de venir frapper à ma porte.
— Vous avez aussi, continua Démocharès, pris souvent la parole dans le conciliabule des protestans.
— Jo suis avocat, dit piteusement Des Avenelles. Mais j'ai toujours parlé pour les partis modérés. Vous devez savoir cela, puisque vous savez tout...
Et, s'enhardissant à lover les yeux sur les deux sinistres personnages, Des Avenelles reprit :
— Mais pardon, il me semble que vous ne savez pas
LEb DEUX DIANE. 1«
tout ; car vous ne me parlez que de moi, et vous vous taisez sur les affaires générales du parti, bien autrement importantes en somme... Donc, je vois avec plaisir que vous ignorez encore bien des choses.
— C'est ce qui vous trompe, dit le lieutenant do pouce, et nous allons vous prouver le contraire.
1 Démocharès lui flt signe de prendre garde.
— Je vous comprends, monsieur le grand inquisiteur, lui dit-il. Mais il n'y a point d'imprudence à moi à montrer notre jeu à monsieur ; car monsieur ne sortira pas d'ici de longtemps.
— Commpnt f je ne sortirai pas de longtemps d'ici ? s'écria Pierre Des Avenelles avec épouvante.
— Non, sans doute, dit monsieur de Braguelonne avec calme. Vous figurez-vous donc que, sous couleur de venir faire des révélations, vous pourrez tranquillement voir où nous en sommes, et vous assurer de ce que nous savons, pour aller rapporter le tout à vos complices? H n'en va pas ainsi, mon cher monsieur, et vous êtes de ce moment notre prisonnier.
— Prisonnier 1 répéta Des Avenelles, d'abord abattu.
Puis, avec la réflexion, il prit son parti. Notre homme, on se le rappelle, avait au plus haut point le courage de la lâcheté.
— Eh bien I j'aime mieux cela, au fait 1 s'écria-t-il. Je suis plus en sûreté ici que chez moi, au milieu de tous •eurs complots. Et, puisque vous me gardez, monsieur le lieutenant de police, vous ne vous ferez plus scrupule de vouloir bien répondre à quelques-unes de mes respectueuses questions. M'est avis que vous n'êtes pas tout à l'ait au»i complètement informé que vous croyez l'être, et que je trouverai moyen de vous prouver, par quelque utile
ilion, ma bonne foi et ma loyauté.
— Hum ! j'en doute, dit monsieur de Braguelonne.
— Des dernières assemblées des huguenots, d'abord, que savez-vous, monseigneur? demanda l'avocat.
— Parlez-vous de celle de Nantes? dit le lieutenant de pouce ?
— Aïe ! vous savez cela. Eh bien ! oui, voyons, de celle de Nantes. Que s'y est-il passé ?
— Est-ce à la conspiration qu'on y a formée que vous faites allusion ? reprit monsieur de Braguelonne.
— Hélas 1 oui, et je vois que je ne vous apprendrai pas grand'chose là-dessus, reprit Des Avenelles. Cette conspiration...
— Est d'enlever le roi do Blois, de substituer violemment les princes à messieurs de Guise, de convoquer les États- Généraux, etc.. Tout cela c'est de l'histoire ancienne, mon cher monsieur Des Avenelles, et qui date déjà du 5 février.
— Et les conjurés qui se croient si sûrs du secret 1 s'écria l'avocat. Ils sont perdus 1 et moi aussi. Car, sans nul doute, vous connaissez les chefs du complot ?
— Les chefs occultes et les chefs avoués. Les chefs occultes, c'est le prince de Condé, c'est l'amiral. Les chefs avoués, ce sont La Renaudie, Castelnau, Mazères... Mais l*énumération serait trop longue. Tenez, voici la liste de leurs noms et celle des provinces qu'ils doivent soulever.
— Miséricorde 1 que la police est habile et que les conspirateurs sont fousl s'écria encore Des Avenelles. N'auraije donc pas le plus petit mot à vous apprendre? Lo prince de Condé et La Renaudie, vous savez où ils sont ?
— A Paris, ensemble.
— C'est effrayant 1 et je n'ai plus qu'à recommander mon âme à Dieu. Pourtant, un mot encore, de grâce : où sont-ils à Paris ?
Monsieur de Braguelonne ne répondit pas tout de suite, mais, de son regard pénétrant et clair, sembla vouloir sonder l'âme et les yeux de Des Avenelles.
Celui-ci respirant à peine répéta sa question :
— Savez-vous où sont à Paris le prince de Condé et La Renaudie, monseigneur ?
— Nous les trouverons sans peine, répondit monsieur do Braguelonne.
— Mais vous ne les avo> pas encore trouvés! s'écria Des Avenelles ravi. Ah 1 Dieu ioit loué ! je puis encore gagner mon pardon, Je sais où ils sont, moi, monseigneur l
LES DEDX DIANE. 149
L'œil de Démocharès étincela, mais lo lieutenant de police dissimula sa joie.
— Où sont-ils donc? dit-il du ton le plus indifférent possible.
— Chez moi, messieurs, chez moi 1 dit fièrement l'avocat.
— Je le savais, répondit tranquillement monsieur de Braguelonne.
— Quoi ! comment 1 vous le saviez aussi ? s'écria Des Avenelles, pâlissant.
— Sans douto !... Mais j'ai voulu vous éprouver, voir si vous étiez do bonne foi. Allons 1 c'est bien 1 je suis content de vous. C'est que votre cas était grave au moins. Avoir donné refuge à de si grands coupables t
— Vous vous faisiez aussi coupable qu'eux ! dit sentencieusement Démocharès.
— Oh ! ne m'en parlez pas, monseigneur, reprit Des Avenelles. Je me doutais bien des dangers que je courais. Aussi, depuis que je connais les effrayans projets de mes deux hôtes, je n'existe plus. Mais je ne les connais quo depuis trois jours. Depuis trois jours seulement, je vous le jure. Vous devez savoir que je n'étais pas à l'assemblée de Nantes. Quand le prince de Condé et le seigneur de La Renaudie sont arrivés chez moi au commencement de cette semaine , je croyais bien recevoir des réformés , mais non pas des conspirateurs. J'ai en horreur les conspirateurs et les conspirations. Us ne m'ont rien dit d'abord, et c'est ce dont je leur en veux. Exposer ainsi à son insu un pauvre homme qui ne leur avait jamais rendu que des services ! c'est très mal. Mais ces grands personnages n'en font jamais d'autres.
— Hein? dit monsieur de Braguelonne qui se regardait comme un très grand personnage.
— Je parle des grands personnages de la réforme ! so hâta de dire l'avocat. Donc, ils ont commencé par me cacher tout. Mais ils chuchotaient ensemble tout le jour , mais ils écrivaient le jour et la nuit; mais ils recevaient des visites à toute minute. J'ai guetté, j'ai écouté. Bref, j'ai deviné le commencement, de sorte qu'ils ont été obli-
gés de me confesser la fin, leur assemblée de Nantes, teur grande conspiration, tout ce que vous savez enfin et c# qu'ils croient si bien à l'abri. Mais depuis cette révélation, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus. Chaque fois qu'on entre chez moi, et Dieu sait comme on y entre souventl je m'imagine qu'on vient me chercher pour me traîner devant les juges. La nuit, dans mes rares instans de sommeil fiévreux, je ne rêve que tribunaux, échafaudv et bourreaux. Et je m'éveille, baigné d'une sueur froide, pour supputer, prévoir et mesurer les risques que je cours.
— Les risques que vous couriez? dit monteur de Braguelonne. Mais la prison d'abord...
— La torture ensuite, reprit Démocharès.
— Puis, la pendaison probablement, ajouta le lieute nant de police,
— Peut-être le bûcher, continua le grand inquisiteur.
— Voire même d'occasion, la roue, dit, pour terminer par un effet, monsieur de Braguelonne.
— Emprisonné I torturé 1 pendu 1 brûlé! rouél s'exclamait à chaque parole maître Des Avenelles, comme s'il eût subi chacun des supplices qu'on lui énumérait.
— Dame! vous êtes avocat, vous savez la loi, reprit monsieur de Braguelonne.
— Je ne la sais que trop ! s'écria Des Avenelles. Aussi, au bout de trois jours d'angoisses, je n'ai pu y tenir, j'ai bien senti qu'un tel secret était un fardeau trop lourd pour ma responsabilité, et je suis venu le remettre entre vos mains, monsieur le lieutenant de police.
— C'était le plus sûr, reprit monsieur de Braguelonne, et, quoique votre révélation ne nous serve pas à grandchose, comme vous voyez, nous aurons cependant égard à votre bonne volonté.
Il s'entretint quelques instans à voix basse avec de Mouchy, qui parut lui taire adopter, non sans quelque peine, la résolution à suivre.
— Avant tout, je vous demanderai en grâce, leur Des Avenelles suppliant, de ne pas trahir ma défeeti vis-à-vis de mes anciens... complices; car, hélas ! ce
qui ont massacré le président Minard pourraient bien aussi me fairo un mauvais parti.
— Nous vous garderons le secret, reprit le lieutenant de police.
— Vous m'allez toutefois retenir prisonnier, n'est-ce pas? dit Des Avenelles d'un air humble et craintif.
— Non, vous pouvez rentrer librement chez vous à l'instant même, répondit de Braguelonne.
— En vérité? dit l'avocat. Alors ce sjnt mes hôtes, je le vois, que vous allez faire saisir.
— Pas davantage. Ils resteront libres comme vous.
— Comment cela? demanda Des Avenelles stupéfait.
— Ecoutez-moi, reprit monsieur de Braguelonne avec autorité*, et retenez bien mes paroles. Vous allez retourner chez vous sur l'heure, de peur qu'une trop longue absence n'excite quelque soupçon. Vous ne direz plus un mot à vos botes ni de vos craintes ni de leurs secrets. Vous agirez et les laisserez agir comme si vous n'étiez pas entré dans ce cabinet aujourd'hui. Me comprenez-vous bien? N'empêchez rien et ne vous étonnez de rien. Laissez faire.
— C'est aisé cela, dit Des Avenelles.
— Seulement, ajouta monsieur de Braguelonne, si nous avons besoin de quelques renseignemens, nous vous les ferons demander ou nous vous appellerons ici, et vous vous tiendrez toujours à notre disposition. Si quelque descente dans votre maison est jugée nécessaire, vous y prêterez la main.
— Pui-que j'ai tant fait que de commencer, j'achèverai, dit Des Avenelles avec un soupir.
— C'est bien. Un seul mot pour conclure. Si les choses se passent dé manière à nous prouver que vous avez obéi à ces instructions bien simples, vous aurez votre grâce. Si nous pouvons soupçonner que la moindre indiscrétion vous esC échappée, vous serez le premier et le plus cruellement puni.
— Voua serez brûlé à petit feu, par Notre D?me! dit Dé» ■OCharèsde sa voix lugubre et profonde.
— Cependant !... voulut dire l'avocat qui tressaillit.
— Il suffit, dit Braguelonne. Vous ayez entendu. Souvenez-vous. Au revoir.
Il lui fit de la main un geste impérieux. Le trop prudent avocat sortit, à la fois soulagé et oppressé.
Après son départ, il y eut un moment de silence entre le lieutenant de police et le grand inquisiteur.
— Vous l'avez voulu, j'ai cédé, dit enfin le premier. Mais j'avoue qu'il me reste des doutes sur cette façon do procéder.
— Non, tout est pour le mieux 1 reprit Démocharès. Il faut que cette affaire ait son cours, je vous dis, et, pour cela, l'important était de ne point donner l'éveil aux conjurés. Qu'ils se croient sûrs du secret et qu'ils agissent. Ils s'imaginent marcher dans la nuit, et nous suivons tous leurs mouvemens au grand jour. C'est superbe ! une pareille occasion ne se présenterait pas, d'ici à vingt ans, de terrifier par un grand coup l'hérésie. Et je connais là-dessus les idées de Son Éminence le cardinal de Lorraine.
-r Mieux que moi, c'est vrai, dit de Braguelonne. Que nous reste-t-il cependant à faire?
— Vous, dit Démocharès, vous demeurez à Paris, vous surveillez, par Lignières et par Des A venelles, vos deux chefs de conspiration. Moi, dans une heure, je pars pour Blois et j'avertis messieurs de Guise. Le cardinal aura d'abord un peu peur, mais le Balafré est auprès de lui pour le rassurer; et, avec la réflexion, il sera ravi. C'est leur affaire à tous deux de réunir en quinze jours à petit bruit autour du roi toutes les forces dont ils pourront disposer. Nos huguenots cependant n'auront pu se douter de rien. Ils arriveront ensemble ou l'un après l'autre dans le piège tendu, ces étourneaux aveugles, et ils sont à nous! nous les tenons 1 Tuerie générale 1
Le grand inquisiteur se promenait à grands pas dans la chambre en se frottant les mains tout joyeux.
— Dieu veuille seulement, dit monsieur de Braguelonne, qu'aucun retour imprévu ne vienne réduire à néant ce magnifique projet 1
— Impossible! reprit Démocharès. Tuerie générale I Nous les tenons! Faites revenir, s'il vous plaît, Lignières,
qu'il achève de nous fournir les renseignemens que je vais reporter au cardinal de Lorraine. Mais je tiens déjà l'hérésie pour morte. Tuerie générale 1