SCHES DES VENGEANCES DE GABRIEL
Madame de Valentinois s'inclina légèrement devant Io jeune roi. plus légèrement encore devant Catherine de Médicis et Marie Stuart, et no parut môme pas s'apercevoir de la présence du duc de Guise.
— Sire, dit-elle, Votre Majesté m'a fait ordonner de comparaître devant elle...
Elle s'arrêta. François II, à la fois irrité et troublé par la fière attitude de l'ex-favorite, hésita, rougit, et finit par dire :
— Noire oncle de Guise a bien voulu se charger de vous faire connaître nos intentions, madame.
Et il se remit à causer à voix basse avec Marie Stuart.
Diane se retourna lentement vers le Balafré, et voyant le sourire fin et moqueur qui errait sur ses lèvres, essaya d'y opposer le plus impérieux de ses regards de Junon courroucée.
Mais le Balafré était beaucoup moins facile à intimider que son royal neveu.
— Madame, dit-il à Diane après un profond salut, le roi a su le chagrin sincère que vous avait causé le terrible malheur qui nous a frappés tous. Il vous en remercie. Sa Majesté croit aller au-devant de votre plus cher désir en vous permettant de quitter la cour pour la -olitude. Vous pourrez partir aussitôt que vous le jugerez convenable, ce soir par exemple.
Diane dévora une lai me de rage dans son o?il enflammé.
— Sa Majesté remplit en effet mon souhait intime, ditelle. Qna urais-je à faire ici maintenant? Je n'ai rien tant à cœur que de me retirer dans mon exil, et cela, monsieur, le plus tôt possible, soyez tranquille J
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— Tout est donc pour le mieux, reprit légèrement le duc de Guise en jouant avec les nœuds de son manteau do velours. Mais, madame, ajouta -MI plus sérieusement et en donnant a sa parole l'accent et la signification d'un ordre, voire château d'Anet, que vous tenez des bontés du feu roi, est peut-être une retraite bien mondaine, bien ouverte et bien joyeuse pour une solitaire désolée comme vous. Voici donc madame la reine Catherine qui vous offre en échange son château de Chaumont-sur-Loire, plus éloigné de Paris, et partant plus conforme à vos goûts et à vos besoins du moment, je présume. Il sera mis à votre disposition dès que vous le souhaiterez.
Madame de Poitiers comprit fort bien que cet échange prétendu déguisait seulement une confiscation arbitraire. Mais que faire? comment résister? Elle n'avait plus ni crédit, ni pouvoir 1 Tous ses amis de la veille étaient ses ennemis du jour ! Il fallait céder en frémissant. Elle céda.
—Je serai heureuse, dit-elle d'une voix sourde, d'offrir à [a reine le magnifique domaine que je dois en effet à la générosité de sen noble époux.
— J'accepte cette réparation, madame, dit sèchement Catherine de Médicis en jetant à Diane un froid regard, et un regard reconnaissant au duc de Guise.
Il semblait que ce fût lui qui fît présent d'Anet.
— Le chAleau de Chaumont-sur-Loire est à vous, madame, ajouta-t-elle, et sera mis en état de recevoir dignement sa nouvelle propriétaire.
— Et là, poursuivit le duc de Guise pour opposer du moins une innocente raillerie aux furieux coups d'oeil dont le foudroyait Diane, là, dans le calme, vous pourrez, madame, vous reposer à loisir des fatigues que vous ont occasionnées, m'a-t-on dit, durant ces derniers jours, les nombreuses correspondances et conférences tenues par vous de concert avec monsieur de Montmorency...
— Je ne croyais pas mal servir celui qui alors encore était le roi, reprit Diane, en m'entendant avec le grand homme d'Etit, le grand homme de guerro de son règne, pour tout ce qui concernait lo bien du royaume.
Mais, dans son empressement à rendre un mot piquant
pour un mot piquant, madame de Poitiers ne songeait pas qu'elle fournissait des armes contre elle-même, et rappelait à la rancune de Catherine de Médicis son autre ennemi, le connétable.
— C'est vrai, dit l'implacable reine-mère, monsieur de Montmorency a rempli de sa gloire et de ses travaux deux règnes tout entiers 1 et il est bien temps, mon fils, ajoutât-elle en s'adressant au jeune roi, que vous songiez à lui assurer aussi l'honorable retraite qu'il a si laborieusement gagnée.
— Monsieur de Montmorency, reprit Diane avec amertume, s'attend comme moi à cette récompense de ses longs services! Il était chez moi tout à l'heure quand Sa Majesté m'a demandée. Il y doit être encore, je vais l'y rejoindre et lui annoncer les bonnes dispositions où l'on est à son égard ; il va pouvoir venir présenter tout de suite au roi ses remerciemens avec ses adieux. Et il est homme, lui, il est connétable, il est un des puissans seigneurs du royaume ! sans nul doute, il trouvera tôt ou tard l'occasion de témoigner mieux que par des paroles sa profonde reconnaissance à un roi si pieux envers le passé, et aux nouveaux conseillers qui concourent si utilement à l'œuvre do justice et d'intérêt public qu'il veut accomplir.
— Une menace 1 se dit le Balafré. La vipère se redresso encore sous le talon. Eh bien, tant mieux 1 j'aime mieux cela!
— Le roi est toujours prêt à recevoir monsieur le connétable, reprit la reine-mère toute pâle d'indignation. Et, si monsieur le connétable a des réclamations ou des observations à adresser à Sa Majesté, il n'a qu'à venir ! on l'écoutera, et, comme vous dites, madame, on lui fera justice.
— Je vais l'envoyer, repartit madame de Poitiers d'un air de défi.
Elle fit de nouveau au roi et aux deux reines son salut superbe, et sortit, le front haut mais l'âme brisée, l'orgueil sur le visage et la mort dans le cœur.
Si Gabriel eût pu la voir, il se fût trouvé déjà assez vesgé d'elle.
Catherine de Médicis elle-même, au prix de cette h u mini, consentait à ne plus autant en vouloir à Diane!...
Seulement la rcine-mere avait remarqué avec inquiétude qu'au nom du connétable le duc de Guise s'était tu, et n'avait plus relevé les insolentes provocations de madame de Poitiers.
Le Balafré er?ignait-il donc monsieur de Montmorency et voulait-il le ménager? Conclurait-il au besoin une alliance avec ce vieil ennemi de Catherine?
11 était important pour la Florentine de savoir à quo« s'en tenir 1 i-dessus avant de laisser tomber sans résistance *e pouvoir aux mains de François de Lorraine.
Donc, pour le sonder et pour sonder en même temps ie roi, elle reprit après la sortie do Diane :
— Madame de Poitiers est bien impertinente, et parait bi n forte avec son connétable! Au fait, il est certain quo si vous rendez à monsieur de Montmorency quelque autorité, mon fils, ce sera donner à madame Diane la moitié do Celte autorité.
Le duc de Guise garda encore le silence.
— Quant à moi, poursuivit Catherine, si j'ai un avis à ouvrir à Votre Majesté, c'est celui de ne pas partager votre confiance entre plusieurs, c'est d'avoir pour seul ministre ou monsieur de Montmorency, ou votre oncle de Guise, ou votre oncle de Bourbon, à votre choix. Mais l'un ou l'autre et non pas les uns et les autres. Une seule volonté dans l'Etat, avec celle du roi conseillé par le petit nombre de personnes qui n'ont intérêt qu'à sou salut et à sa gloire... n'est-ce pas là votre opinion, monsieur de Lorraine?
— Oui, madame, si c'est la vôtre, répondit le duc de Guise comme avec condescendance.
— Allons ! se dit Catherine, je devinais juste ! il pensait à s'appuyer sur le connétable. Mais entre lui et moi il faut qu'il se décide, et je ne crois pas qu'il y ait lieu d'hésiter,
— Il me semble, monsieur de Guise, reprit-elle tout haut, que vous devez d'autant mieux partager mon avis qu'il vous sert ; car, le roi connaît ma pensée, ce n'est ni le connétable de Montmorency, ni Antoine de Navarre que je lui voudrais pour conseiller. Et, quand >'e me déclaio
lit LES DEUX DIANE.
pour l'exclusion, ce n'est pas contre vous que je me déclare.
— Madame, dit le duc de Guise, croyez, on même temps qu'à ma profonde reconnaissance, à mon dévouement son moins exclusif.
I/> fin politique appuya sur ces derniers mots comme s'il ^ût pris son parti et sacrifié décidément le connétable à Otherine.
— A la bonne heure I reprit la reine-mère. Quand ces mersieurs du parlement vont arriver, il est bien qu'ils trouvent parmi nous cette rare et touchante unanimité de vues et de senlimens.
— C'est moi surtout qui suisréjoui de ce bon accord ! s'écria le jeune roi en battant des mains. Avec ma mère pour conseiller et mon oncle pour ministre, je commence à me réconcilier avec cette royauté qui m'effrayait tant d'abord.
— Nous gouvernerons en famille, ajouta gaiment Marie Stuart.
Catherine de Médicis et François de Lorraine souriaient à ces espérances ou plutôt à ces illusions de leurs jeunes souverains. Chacun d'eux avait pour le moment ce qu'il souhaitait, lui, la certitude que la reine-mère ne s'opposerait pas à ce que la toute-puissance lui fût confiée ; elle, la croyance que le ministre partagerait cette toute-puissance avec elle.
Cependant, on annonça monsieur de Montmorency.
Le connétable, il faut le dire, fut d'abord plus digne et plus calme que madame de Valenlinois. Sans doute aussi il avait été prévenu par elle et voulait du moins tomber avec honneur.
Il s'inclina respectueusement devant François II, et prit le premier la parole.
— Sire, dit-il, je me doutais bien d'avance que le vieux serviteur de votre père et de votre aïeul aurait près de vous peu de faveur. Je no me plains pas de ce revirement de fortune que j'avais prévu. Je me retire sans un murmure. Si jamais le roi ou la France ont encore besoin do moi. on me trouvera à Chantiuy, sire, et mes tiiens, mes
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eufans. ma propre vie, tout ce que je possèdo sera toujours au service de Voire Majesté.
Cette modération parut toucher le jeune roi, qui, plus embarrassé <iue jamais, se tourna vers sa mèro avec une sorte de détresse.
Mais le duc de Guise, pressentant bien que sa seulo intervention allait faire tourner en colère la réserve du vieux connétable, dit alors avec les formes de la plus excessive politesse :
— Puisque monsieur de Montmorency quitte la cour, il voudra bien, je pense, remettre, avant son départ, à Sa Majesté, le cachet royal que lui avait conûé le feu roi e dont nous avons besoin dès aujourd'hui.
Le Balafré ne s'était pas trompé. Ces simples paroles excitèrent au plus haut point l'ire du jaloux connétable.
— Ce cachet, le voici ! dit-il avec aigreur en le tirant de dessous son pourpoint. J'allais, sans qu'il fût besoin de m'en prier, le rendre à Sa Majesté ; mais Sa Majesté, je le vois, estentourée dt> gens disposés à lui conseiller l'affront envers ceux qui n'auraient droit qu'à la reconnaissance.
— De qui veut parler monsieur de Montmorency? demanda d'un air hautain Catherine.
— Fh? )'ai parlé de ceux qui entourent Sa Majesté, madame, reprit le connétable revenant à sa nature bourrue et brutale.
Mais il avait mal choM son temps, et Catherine n'attendait que cette occasion pour éclater.
Elle se leva et, dispensée de tout ménagement, commença à reprocher au connétable les façons rudes et dédaigneuses dont il avait toujours usé avec elle, son hostilité pour tout ce qui était florentin, la prétérence qu'il avait publiquement donnée à la maîtresse sur la femme légitime, Elle n'ignorait pas quo c'était à lui qu'il fallait attribuer toutes les humiliations souffertes par les émigrés qui l'avaient suivie I Elle savait que, pendant les premières années de son mariage, Montmorency avait osé proposer à Henri II de la répudier comme stérile, que, depuis, il 'avait lâchement calomniée I...
A cela, le connétable furieux, et peu accoutumé aux re-
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proches, répondit par un ricanement qui était une nouvelle insulte.
Cependant, le duc de Guise avait eu le temps de prendre à voix basse les ordres de François II, ou plutôt de lui dicter ces ordres, et, à son tour, élevant tranquillement la voix, il foudroya son rival, à la plus grande satisfaction de Catherine de Médicis.
— Monsieur le connétable, lui dit-il avec sa politesse narquoise , vos amis et créatures qui siégeaient avec vous au conseil, Boehetel, l'Aubespine et les autres, notamment Son Éminence le garde des sceaux Jean Bertrandi, voudront probablement vous imiter dans vos désirs de retraite. Le roi vous charge de les remercier en effet de sa part. Dès demain ils seront entièrement libres et déjà remplacés.
— C'est bien ! murmura monsieur de Montmorency entre ses dents.
— Quant à monsieur de Coligny, votre neveu, qui est à la fois gouverneur de la Picardie et de l'Ile-de-France, poursuivit le Balafré, le roi considère qu'il y a là une double besogne vraiment trop lourde pour un seul, et veut bien décharger monsieur l'amiral de l'un des gouvernement à son choix. Vous aurez, n'est-il pas vrai ? la bonté de l'en avertir.
— Comment donc 1 reprit le connétable avec un douloureux ricanement.
— Pour vous, monsieur le connétable... continua paisiblement le duc de Guise.
— Me reprend-on aussi le bâton de connétable ? interrompit avec aigreur monsieur de Montmorency.
— Oh ! repartit François de Lorraine, vous savez bien que la chose est impossible, et que la eharge de connétable n'est pas comme celle de lieutenant général du royaume : elle est inamovible. Mais n'est-elle pas incompatible aussi avec celle de grand-maître dont vous êtes également revêtu ? C'est l'opinion de Sa Majesté, qui vous redemande cette dernière charge, monsieur, et veut bien me l'accorder, à moi qui n'en ai pas d'autre.
— C'est au mieux ! reprit Montmorency qui grinçait des dents. Est-ce tout? monsieur.
— Mais oui, je pense, dit le duc de Guise en se rasseyant.
Le connétablo sentit qu'il lui serait difficile de contenir plus longtemps sa rage, qu'il allait éclater peut-être, manquer de respect au roi, de disgracié devenir rebelle... Il ne voulut pas donner cette joie à son ennemi triomphant. Il salua brièvement et se disposa à partir.
Pourtant, avant do s'éloigner, et comme se ravisant :
— Sire, un dernier mot seulement, dit-il encore au jeune roi, un d rnier devoir à remplir envers la mémoire de votre glorieux père. Celui qui l'a frappé du coup mortel, l'auteur de notre désolation à tous, n'a peut-être pas été uniquement maladroit, Sire, j'ai du moins tout lieu de le croire. Dans ce funeste hasard, il a bien pu entrer, selon moi, une intention criminelle. L'homme que j'accuse devait, je le sais, se croire lésé par le roi. Votre Majesté ordonnera sans doute une sévère enquête à ce sujet...
Le dur de Guise frémit de cette accusation formelle et dangereuse conire Gabriel. Mais Catherine de Médicis se chargea cette fois de répondre.
— Sachez, monsieur, dit-elle au connétable, qu'il n'était pas besoin de voire intervention pour appeler sur un tel fait l'attention de ceux auxquels n'était pas moins précieuse qu'à vous l'existence royale si cruellement interrompue. Moi, la veuve de Henri II, je ne puis laisser à personne au monde l'initiative dans un soin pareil. Soyez donc tranquille, monsieur, vous avez été devancé dans votre sollicitude. Vous pouvez vous retirer en paix sur ce point.
— Je n'ai rien à ajouter alors, dit le connétable.
Il ne lui était même pas permis de satisfaire personnellement sa profonde rancune contre le comte de Monlgommery, et do se porter le dénonciateur du coupable et le vengeur de son maître.
Suffoqué de honte et de colère, il sortit désespéré.
H partait le soir même pour son domaine de Chantilly.
Ce jour-là madame de Valentincis quittait aussi ce
Louvre, où elle avait régné plus que la reine, pour le morne et lointain exil de Chaumont-sur-Loire, d'où elle no devait plus revenir jusqu'à sa mort.
Vis-à-vis de Diane de Poitiers la vengeance de Gabriel fut donc accomplie.
Il est vrai que de son côté l'ex-favorite en gardait une terrible à celui qui l'avait ainsi précipitée de sa grandeur.
Pour le connétable, Gabriel n'en avait pas fini avec lui, et devait le retrouver le jour où il regagnerait son crédit.
Mais n'anticipons pas sur les événemens, et revenons en hâte au Louvre où l'on vient d'annoncer à François II les députés du parlement.
CHANGEMENT DE TEMPERATCRE.
Selon le vœu émis par Catherine de Médicis, les envoyés du parlement trouvèrent au Louvre l'accord le plus parfait. François II, ayant à sa droite sa femme, et sa mère à sa gauche, leur présenta le duc de Guise comme lieutenant général du royaume, le cardinal de Lorraine comme superintendant des finances, et François Olivier comme garde des sceaux. Le Balafré triomphait, la reine-mère souriait à son triomphe, tout allait pour le mieux I Et nul symptôme de mésintelligence ne semblait troubler les fortunés auspices d'un règne qui promettait d'être aussi long qu'heureux.
Un des conseillers au parlement pensa sans doute qu'une idée de clémence ne serait pas mal venuo dans ce bonheur, et, en passant devant le roi, cria du milieu d'un groupe :
— Grâce pour Anne Dubourg !
Mais ce conseiller oubliait quel zélé catholique était le nouveau ministre. Le Balafré, selon sa manière, feignit
d'avoir mal entendu, et, sans même consulter le roi ni la reine-mère, tant il était sur de leur assentiment 1 répondit d'une voix hauto el termo :
— Oui. messieurs, oui. le procès d'Anne Dubourg et de ses coaccusés sera poursuivi et promptement terminé, soyez tranquilles !
Sur cette assurance. !ps membres du parlement quittèrent le Louvre, joyeux ou tristes suivant leur opinion, mais persuadés tous nue jamais gouvernans n'avaient été plus unis et mieux satis "ails les uns des autres que ceux qu'ils venaient de saluer.
Après leur départ en effet le duc de Guise vit encore sur les lèvres de Catherine de Médicis le sourire qui, chaque fois qu'elle le regardait, y semblait maintenant stéréotypé.
Pour François II, il se leva déjà fatigué par toute cette représentation.
— Nous vuih enfin quittes pour aujourd'hui, j'espère, de ces alla ifs et de ces cérémonies, dit-il. Ma mère, mon oncle, est-ce que nous ne pourrons pas un de ces jours laisser un peu Paris, et aller finir le temps de notre deuil à Blois. par exemple, au bord de cette Loire que Marie aime tant ! Ne Ip pourrons-nous pas, dites?
— Oh ! tâchez tous que cela se puisse ! dit Marie Stuart. Par ces beaux jours d'été, Paris est si ennuyeux et les champs sont si gais I
— Monsieur de Guise verra cela, dit Catherine. Mais pour aujourd'hui, mon fils, votre tâche n'est pas encore tout à fait achevée. Avant de vous laisser au repos, j'ai encore à vous demander une demi-heure de votre temps, el il vous reste à remplir un devoir sacré.
— Lequel donc, ma mère? demanda François
— Un il'voir de justicier, Sire, dit Catherine-, celui dans l'accomplissement duquel monsieur le connétable s'imaginait m'avoir devancée. Mais la justice de l'épouse est plus prompte que celle de l'ami.
— Que veut-elle dire? se demanda le duc de Guise, alarmé.
— Sire, reprit Catherine, votre auguste père est mort de
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mort violente. Celui qui l'a frappé n'est il que malheureux ou bien est-il coupable ? Je penche, quant à moi, pour cette dernière supposition... Mais, en tout cas, la question, ce me semble, vaut la peine d'être posée. Si nous acceptions avec indifférence un pareil attentat, sans prendra même le soin de demander s'il était volontaire ou non, quels dangers ne courraient pas tous les rois, vous le premier, Sire? Une enquête sur ce qu'on appelle l'accident du 30 juin est donc nécessaire.
— Mais alors, dit le Balafré, il faudrait, à votre avis, madame, faire arrêter sur-le-champ monsieur de Montgominery comme prévenu de régicide ?
— Monsieur de Monlgommery est arrêté depuis ce matin, dit Catherine.
— Arrêté! et sur l'ordre de qui ? s'écria le duc de Guise.
— Sur le mien, reprit la reine-mère. Aucune autorité n'était constituée encore. J'ai pris sur moi cet ordre. Monsieur de Montgommery pouvait à tout instant prendre la fuite, il était urgent de le prévenir. Il a été conduit au Louvre sans bruit et sans scandale. Je vous demande, mon fils, de l'interroger.
Sans autre permission, elle frappa sur un timbre pour appeler, comme avait fait le duc de Guise, doux heures auparavant.
Mais cette fois, le Balafré fronça le sourcil. L'orage se préparait.
— Faites amener le prisonnier, dit Catherine de Médicis à Thuissier qui parut.
Il y eut, quand l'huissier fut sorti, un silence embarrassant. Le roi paraissait indécis, Marie Stuart inquiète, le duc de Guise mécontent. La reine-mère, seule, affectait la dignité et l'assurance.
Le duc de Guise laissa seulement tomber cette simple parole :
— 11 me semble que si monsieur de Montgommery eût voulu s'échapper, rien ne lui eût été plus facile depuis quinze jours.
Catherine n'eut pas le temps de répondre; car Gabriel fut amené au même moment.
Il élait pAle, mais calme. Ce matin-là, de grand matin, quatro estafiers étaient venus lo chercher à son hôtel, au grand effroi d'Aloyse. Il les avait suivis sans résistance aucune ; depuis, il attendait sans trouble apparent.
Lorsque Gabriel entra d'un pas ferme et d'un air tranquille, le jeune roi changea do couleur, soit émotion de voir celui qui avait frappé son père, soit eflroi d'avoir pour la première fois à remplir ce devoir de justicier dont sa mère venait de lui parler : le devoir le plus torrible en effet qu'ait imposé aux rois le Seigneur.
Aussi, ce fut d'une voix qu'on entendit à peine qu'il dit à Catherine, en se tournant vers elle :
— Parlez, madame, à vous de parler.
Catherine de Médicisusa sur-le-champ de la permission. Elle se croyait maintenant certaine de sa toute-puissante influence sur François II et sur son ministre. Elle s'adressa donc à Gabriel, d'un ton magistral et superbe :
— Monsieur, lui dit-elle, nous avons voulu, avant toute information, vous faire comparaître devant Sa Majesté elle-même, et vous interroger de notre propre bouche, pour qu'il n'y eût mêni6 pas besoin, vis-à-vis de vous, d'une réparation si nous vous trouvions innocent; pour quo la justice fût plus éclatante, si nous vous trouvions coupable. Les délits extraordinaires veulent des juges extraordinaires. Etes-vous prêt à nous répondre, monsieur?
— Je suis prêt à vous entendre, madame, dit Gabriel. Catherine fut plutôt irritée que persuadée par ce calme
de l'homme qu'elle haïssait déjà avant qu'il ne l'eût rendue veuve, qu'elle haïssait de tout l'amour qu'elle avait pu ressentir un moment pour lui. * Elle reprit donc avec une sorte d'amertume offensante :
— De singulières circonstances s'élèvent contre vous, monsieur, et vous accusent : vos longues absences de Paris, votre exil volontaire de la cour depuis près de deux ans, votre présence et votre attitude mystérieuse au fatal tournoi, vos refus môme d'entrer en lice contre le roi. Comment se fait-il, vous habitué à ces jeux et passes d'armes, que vous ayez omis la précaution accoutumée et nécessaire de jeter au retour le tronçon de votre lance? Corn.
ment expliquez-vous cet étrange oubli ? Répondez er/in. Qu'avez-vous à dire à tout cela?
— Rien, madame, dit Gabriel.
— Rien? fit la reine-mère étonnée.
— Absolument rien.
— Comment 1 reprit Catherine, vous convenez donc?... vous avouez donc?...
— Je n'avoue rien, je ne conviens de rien, madame
— Alors, vous niez?
— Je ne nie rien non plus. Je me tais.
Marie Stuart laissa échapper un geste d 'approbation ; François II écoutait et regardait avec une sorte d'avidité; le duc de Guise restait muet et immobile.
Catherine reprit d'un ton de plus en plus Spre :
— Monsieur, prenez garde ! Vous feriez mieux peut-être d'essayer de vous défendre et de vous justifier. Apprenez une chose : monsieur do Montmorency, qu'au besoin on entendrait comme témoin, atfirme, qu'à sa connaissance, vou^pouviez avoir contre le roi certains griefs, des motifs d'animosité personnelle.
— Lesquels, madame ? Monsieur de Montmorency a-t-il dit lesquels?
— Pas encore, mais il les dirait sans doute.
— Eh bienl qu'il les dise, s'il l'ose 1 reprit Gabriel avec un sourire fier et paisible.
— Ainsi, vous refusez tout à fait de parler ? insista Catherine.
— Je refuse.
— La torture aurait peut-être raison de cet orgueilleux silence, savez- vous?
— Je ne crois pas, madame.
— Et puis, de cette façon-là, vous risquez votre vie, je vous en préviens.
— Je ne la défendrais pas, madame. Elle n'en vaut plus la peine.
— Vous êtes bien décidé, monsieur? Pas un mot?
— Pas un seul, madame, dit Gabriel en secouant la tête.
— Eh bienl c'est bien 1 s'écria Marie Stuart comme entraînée par un élan irrésistible. C'est noble et grand, ce si-
leneo ! c'rst d'un gentilhomme qui ne vont même pas repousser le soupçon, do peur que le soupçon no te touche. Je <iis. moi, que ce silence est la plus éloquente des justifications!
Cependant, la vieille reine regardait la jeune reine d'un air sévère et courroucé.
— Oui, j'ai peut-être tort de parler ainsi, reprit Marie Stuart : mais tant pis ! je dis ce que je sens et co que je pense. Mou eœur ne pourra jamais faire t<iire ma bouche. Il faut que nifs impressions et mes émotions se fassent jour. Mon instinct, c'est ma politique à moi. Or. il me crie ici que monsieur d'Exmès n'a pas froidement conçu et exécuté volontairement un tel crime, qu'il n'a élé que l'instrument aveugle de la fatalité, qu'il se croit au-dessus de toute supposition contraire, et qu'il dédaigne de se justifier. Mon instinct crie cela en moi, et je le crie tout haut. Pourquoi p s '
Le jeu no roi regardait avec amour et joie sa mignonne, comme il l'appelait, s'exprimer avec cette éloquence, et cette animation qui la faisaient vingt fois plus jolie encore que de coutume.
Pour Gabriel, il s'écria d'une voix émue et profonde ;
— Oh ? morci. madame, je vous remercie ! El vous faites bien ! non pour moi, mais pour vous, vous faites bien d'agir ainsi.
— Tiens ! je le sais bien 1 reprit Marie avec l'accent lo plus gracieux qui se pût rêver.
— En avons-nous fini avec ces enfantillages de sentiment? s'écria Catherine irritée.
— IVon, mad-ime, dit Mario Stuart blossée dans son amonr-propre de jeune femme, et de jeune reine, non! si vous on avez fini avec ces enfantillages-là, vous, nous qui sommes jeunes, Dieu merci I nous ne faisons que de commencer. N'est-il pas vrai, mon doux sire? ajouta-t-ellc en se tournant gentiment vers son jeune époux.
Le roi ne répondit pas, mais il effleura de ses lèvres le bout de ces doigts rosés que lui tondait Marie.
La colère de Catherine, jusque là contenue, érlata. Elle n'avait pu s'habituer encore à traiter en roi un fils presque
onfant ; de plus, elle se croyait forte de l'appui du duc de Guise, qui ne s'était pas prononcé jusque-là, r;t qu'elle ne savait pas un protecteur dévoué, et, pour ainsi dire, un complice tacite, pour le comte de Montgommery. Elle osa donc franchement se mettre en colère.
— Ah ! c'est ainsi 1 dit-elle aux dernières parolos légèrement moqueuses de Marie. Je réclame un droit, et l'on me raille ! Je demande, en toute modération, que le meurtrier de Hemï II soit au moins interrogé, et, quand il refuse de se justifier, on approuveson silence, bien plus, on le loue ; Eh bien ! puisque les choses vont de cette sorte, plus de lâches réserves et de demi-mesures. Je me porte hautement l'accusatrice du comte de Montgommery. Le roi refuscra-t-il justice à sa mère farce qu'elle est sa mère?... On entendra le connétable, on entendra, s'il le faut, madame de Poitiers ! la vérité se fera jour ; et, si l'Etat a des secrets compromis dans cette affaire, nous aurons des jugemens, une condamnation secrète. Mais la mort d'un roi traîtreusement assassiné en présence de tout son peuple sera du moins vengée.
Pendant cet'e sortie de la reine-mère, un sourire triste et résigné errait sur les lèvres de Gabriel.
Il se rappelait, à part lui, les deux derniers vers de la prédiction de Nostradamus :
Enfin, l'aimera, puis, las! le tuera
Dame du roy.
Allons ! la prédiction, jusque là si exacte, devait s'accomplir jusqu'au bout! Catherine ferait condamner et périr celui qu'elle avait aimé 1 Gabriel s'y attendait, Gabriel était prêt.
Cependant la Florentine, jugeant peut-être elle-même qu'elle allait bien loin, s'arrêta un instant, et se tournant do sa meilleure grâce vers le duc de Guise toujours taciturne :
— Mais vous ne dites rien, monsieur de Guise ? flt-clle. Vous êtes de mon avis, n'est-il pas vrai?
— Non, madame, reprit lentement le Balafré, non, je ne
suis pas de voire avis, je l'avoue, et voilà pourquoi Je no disais rien.
— Ah I vous aussi!... vous vous mettez contre moi ! reprit Catherine d'une voix sourde et menaçante.
— J'ai pour cette fois ce regret, madame, dit le duc do Guise. Vous voyez cependant quo jusqu'ici j'avais été avec vous, et que, pour ce qui concernait le connétable e madame de Valentinois, je suis entré tout à fait dans vos vues.
— Oui, parce qu'elles servaient les vôtres, murmura Catherine de Médicis. Je le vois à présent et trop tard.
— liais quant à monsieur do Monlgommery, continua tranquillement le Balafré, je ne puis en conscience partager votre sentiment, madame. Il me semble impossible de rendre responsable d'un accident tout fortuit un brave et loyal gentilhomme. Un procès serait pour lui un triomphe, pour ses accusateurs une confusion. Et quant aux périls que ferait, selon vous, madame, courir à la vie des rois une indulgence qui veut plutôt croire au malheur qu'au crime, je trouve au contraire que le danger serait d'habituer trop le peuple à cette idée que les existences royales ne sont pas pour le monde aussi invulnérables et sacrées qu'il le suppose...
— Voilà de hautes maximes politiques sans doute? reprit Catherine avec amertume.
— Je les estime du moins vraies et sensées, madame, ajouta le Balafré, et pour toutes ces raisons et d'autres encore, je suis d'opinion que ce qui nous reste à faire c'est de nous excuser vis à vis de monsieur de Montgommery d'une arrestation arbitraire, demeurée heureusement secrète, heureusement pour nous plus encore que pour lui l et ces excuses acceptées, nous n'aurons plus qu'à le renvoyer libre, honorable et honoré comme il l'était hier» comme il le sera demain, comme il le sera toujours. J'ai dit.
— A merveille ! reprit en ricanant Catherine. Et, s'adressant brusquement au jeune roi :
— Et cette opinion, voyons 1 est-ce aussi la vôtre, par hasard, mon fils? lui demanda-t-clle.
■122 LES DEDX DIANE.
L'attitude de Marie Stuart, dont le regard et le sourire remerciaient le duc de Guise, ne devait pas laisser d'hésitation dans l'esprit de François II.
— Oui, ma mère, dit-il, je conviens que l'opinion do mon oncle est la mienne.
— Ainsi vous trahissez la mémoire de votre père ? reprit Catherine d'une voix tremblante et profonde.
— Je la respecte, au contraire, madame, dit François II. La première parole de mon père après sa blessure ne futelle point pour demander qu'on n'inquiétât pas monsieur de Montgommery? N'a-t-il pas, dans un des mornens lucides de son agonie, réitéré celte demande ou plutôt cet ordre? Permettez, madame, à son fils d'y obéir.
— Bien 1 et vous méprisez, en attendant et pour commencer, la volonté sainte de votre mère !...
— Madame, interrompit le duc de Guise, laissez-moi vous rappeler à vous-même vos propres paroles. Une seule volonté dans l'État 1
— Mais j'ai dit, monsieur, que celle du ministre ne devait venir qu'après celle du roi, s'écria Catherine.
— Oui, madame, reprit Marie Stuart, mais vous avez ajouté que celle du roi pouvait être éclairée par les personnes dont le seul intérêt était évidemment celui de son salut et de sa gloire. Or, personne plus que moi, sa femme, n'a cet intérêt, je présume. Et je lui conseille, avec mon oncle de Guise, de croire plutôt à la loyauté qu'à la perfidie d'un sujet éprouvé et vaillant, et de ne pas inaugurer son règne par une iniquité.
— C'est à de telles suggestions que vous adhérez, mon fils ! dit encore Catherine.
— Je cède à la voix de ma conscience, ma mère, répondit le jeune roi avec plus de fermeté qu'on n'eût pu en attendre de lui.
— Est-ce votre dernier mot, François? reprit Catherine. Prenez- y garde ! Si vous refusez à votre mère la première demande qu'elle vous adresse, si vous vous posez ainsi d'abord pour elle en maître indépendant et pour d'autres en instrument docile, vous pourrez bien régner seul, avec ou sans vos fidèles ministres 1 je ne m'occupe plus de rien qui
ait rapport au roi ou au royaume, jo vous retire les conseils de mon expérience et de mon dévoûment, je rentre dans ma retraite, et vous abandonne, mon fils. Songez-y ! songez-y bien !
— Nous déplorerions cette retraite, mais nous nous y résignerions, murmura à voix basse Marie Stuart que François Il seul entendit.
Mais l'amoureux et imprudent jeune homme, comme un écho fidèle, répéta tout haut :
— Nous déplorerions cette retraite, mais nous nous y résignerions, madame.
— C'est bon I... dit seulement Catherine. Elle a outa à voix basse en désignant Gabriel :
— Quant à celui-ci, je le retrouverai tAt ou tard.
— Je W> sais, madamp, lui répondit le jeune homme qui ■ usait encore à la prédiction.
Mais Catherine no l'entendit pas.
Furieuse, elle enveloppa le royal et charmant couple et lo duc de Guise dans un rpgard vipérin, sanglant et terrible, regard fatal où l'on eût pu pressentir déjà tous les crimes de l'ambition de Catherine et toute la sombre histoire des derniers Valois!...
Puis, sur ce foudroyant regard, elle sortit sans ajouter une parole.
GUISE ET COLIGNV.
Apres cette sortie de Catherine de Médicis, il y eut un moment de silence. Le jeune roi paraissait étonné lui- .nême de son audace. Marie, dans une intuition délicatede sa tendresse, songeait avec quelque terreur à ce dernier regard menaçant de la reine-mère. Pour le duc de Guise, il était secrètement charmé de se trouver débarrassé, dès sa
première heure de pouvoir d'une ambitieuse et dangereuse associée.
Gabriel, qui avait occasionné tout ce trouble, prit le premier la parole :
— Sire, dit-il, et vous, madame, et vous aussi, monseigneur, je vous remercie de vos bonnes et généreuses intentions envers un malheureux que le ciel même abandonne. Mais, malgré cette profonde reconnaissance dont mon cœur est pénétré pour vous, je vous le dis : à quoi bon écarter les dangers et la mort d'une existence aussi triste et aussi perdue que la mionne. Ma vie ne sert plus à rien et à personne, pas même à moi. Allez ! je ne l'aurais pas disputée à madame Catherine, parce qu'elle est désormais inutile ..
Dans sa pensée il ajouta tristement :
— Et parce qu'elle pourrait encore être nuisible un jour.
— Gabriel, reprit le duc de Guise, votre vie a été glorieuse et bien remplie dans le passé, et sera encore bien remplie et glorieuse dans l'avenir. Vous êtes un homme d'énergie comme il en faudrait beaucoup à ceux qui gouvernent les empires, et comme ils n'en trouvent que trop peu.
— Et puis, ajouta la voix consolante et douce de Marie Sluart, et puis vous êtes, monsieur de Montgommery, un grand et noble cœur. Depuis longtemps je vous connais, et nous nous sommes bien souvent entretenus de vous, madame de Castro et moi.
— Enfin, reprit François II, vos services précédons, monsieur, m'autorisent à compter sur vos services futurs. Les guerres actuellement éteintes peuvent se rallumer, et j« ne veux pas, moi, qu'un moment de désespoir, quel qu'en soit le motif, prive à jamais la patrie d'un défenseur aussi loyal, j'en suis certain, qu'il est vaillant.
Gabriel écoutait avec une sorte de surprise mélancolique et grave ces bonnes paroles d'encouragement et d'espérance. Il regardait tour à tour chacun des hauts personnages qui les lui adressaient, et il semblait profondément réfléchir.
— Eh bien l oui, reprit-il enfin, cette bonté inattendue
que vous me témoignez, vous tous qui devriez me haïr peut-être, cette bonté change mon âme et ma destinée. A vous, sire, à vous, madame et monseigneur, tant que vous, vivrez, cette existence dont vous m'avez fait don, pour ainsi dire ! Je ne suis pas né méchant ! Ce bienfait me touche au fond du cœur. J'étais fait pour me dévouer, pour me sacrifier, pour servir d'instrument aux belles idées et aux grands hommes. Instrument parfois heureux, parfois fatal! Hélas! la colère de Dieu ne le savait que trop !... liais ne parlons plus du passé lugubre, puisque vous voulez bien me croire encore un avenir. Cet avenir pourtant, ce n'est pas a moi, c'est à vous qu'il appartient, c'est à mes admirations et à mes convictions. J'abdique ma volonté. Que les êtres et les choses auxquels je crois fassent de moi ce qu'il leur plaira. Mon épée, mon sang, ma mort, tout ce que je suis est leur chose. Je donne sans réserve et sans retour mo» bras à votre génie, monseigneur, comme mon âme à la religion...
Il ne dit pas à laquelle. Mais coux qui l'écoutaient étaient trop aveugles catholiques pour que la pensée de la réforme leur vint un seul instant à l'esprit.
L'éloquente abnégation du jeune comte les toucha. Marie eut les larmes aux yeux, le roi se félicita d'avoir été ferme pour sauver ce cœur reconnaissant. Quant au duc de Guise, il croyait savoir mieux que personne jusqu'où pouvait aller chez Gabriel cette ardente vertu du sacrifice.
— Oui, lui dit-il, ami, j'aurai besoin de vous. Je réclamerai quelque jour, au nom de la France et du roi, celte brave épée que vous nous promettez.
— Elle sera prête, monseigneur, demain, aujourd'hui, toujours!
— Gardez-la pour quelque temps au fourreau, reprit le duc de Guise. Sa Majesté vous le disait, le moment est tranquille, les guerres et les factions ont fait trêve. Reposez-vous donc, Gabriel, et laissez ainsi se reposer et s'apaiser le bruit funeste qui a entouré dans ces derniers jours votro nom. Certes, nul de ceux qui ont un titre et un cœur de gentilhomme ne songe à vous accuser de votre malheur. Mais votre vraie gloire exige que votre cruelle
renommée s'éteigne un peu. Plus tard, dans un an ou doux, je redemanderai au roi, pour vous, celte charge de capitaine des gardes dont vous n'avez pas cessé d'être digne...
— Ah ! dit Gabriel, ce ne sont pas des honneurs que je souhaite, mais des occasions d'êtro utile au roi et à la France, des occasions de combattre, je n'ose plus dire, de peur de vous paraître ingrat, des occasions de mourir.
— Ne parlez pas ainsi, Gabriel, reprit le Balatré. Ditesmoi seulement que lorsque le roi vous appellera contro ses ennemis, vous vous rendrez sur-le-champ à l'appel.
— En quelque lieu que jo sois et qu'il faille aller, oui, monseigneur.
— C'est bien, dit le duc de Guise, je ne vous demande pas autre chose.
— Et moi, dit François tt, je vous remercie de cette promesse, et je ferai en sorte que vous ne vous repentiez pas de l'avoir tenue.
— Et moi, ajouta Marie Stuart, jo vous assure que notre confiance répondra toujours à votre dévouement, et que vous serez à nos yeux un de ces amis auxquels on ne cache rien, et auxquels on ne refuse rien non plus.
Le jeune comte, plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer à lui-môme, s'inclina et toucha respectueusement de ses lèvres la main que lui tendait la reine.
Puis, il serra celle du duc de Guise, et, congédié par un geste bienveillant du roi, so retira, désormais acquis par un bienfait au fils de celui qu'il s'était engagé à poursuivre jusque dans sa postérité.
Gabriel, en entrant chez lui, y trouva l'amiral de Coligny qui l'attendait.
Aloyse avait appris à l'amiral, qui était venu visiter son compagnon de Saint-Quentin, qu'on avait mandé le matin son maître au Louvre; elle lui avait fait part de ses inquiétudes, et Coligny avait voulu rester jusqu'à ce que le retour du comte de Montgommery l'eût rassuré en rassurant la nourrice.
Il reçut Gabriel avec effusion, et l'interrogea sur ce qui s'était passé.
Gabriel, sans entrer dans aucun détail, lui dit seulement que, sur une simple explication donnée par lui, touchant la déplorable mort de Henri II, il avait été renvoyé intact dans sa personne et son honneur.
— Il ne pouvait en être autrement, reprit l'amiral, et toute la noblesse de France eût protesté contre un soupçon qui eût ainsi entaché un de ses plus dignes représentons.
— Laissons ce sujet, dit Gabriel avec contrainte et tristesse. Je suis aise de vous voir, monsieur l'amiral. Vous savez que déjà j'appartenais de cœur à la religion réformée, je vous l'ai dit et écrit. Puisque vous pensez que je ne déshonorerai pas la cause à laquelle je croirai, je veux et jo puis abjurer maintenant; vos discours, ceux de maître Paré, et les livres et mes propres réflexions, m'ont tout à l'ait convaincu I je suis des vôtres.
— Une bonne nouvelle et qui arrive à propos 1 dit l'amiral.
— Il me semble toutefois, reprit Gabriel, que, dans l'intérêt même de la religion, il serait peut-être bon de tenir quelque temps ma conversion secrète. Ainsi que me le laisait observer tout à l'heure monsieur de Guise, tout bruit autour de mon nom est pour l'instant à éviter. Ce retard, d'ailleurs, se conciliera avec de nouveaux devoirs que j'ai à remplir.
— Nous serions toujours fiers de vous nommer publiquement parmi les nôtres, dit l'amiral.
— Mais c'est à moi de refuser ou d'ajourner, du moins, cette précieuse marque de vetre estime, répondit Gabriel Je tiens seulement à donner ce gage à ma croyance intime et inébranlable, et à pouvoir me dire dans ma conscience, un de vos frères et par l'intention et par le fait.
— A merveille I reprit monsieur de Coligny. Tout ce que je vous demande, c'est de me permettre d'annoncer aux chefs du parti cette notable conquête que font définitivement nos idées.
— Oh ! j'y consens de tout mon cœur, dit Gabriel.
— Aussi bien, continua l'amiral, le prince de Condé, La
Renaudie, le baron de Castelnau, vous connaissent déjà, et vous apprécient à votre valeur.
— J'ai peur, hélas I qu'ils ne se l'exagèrent : cette valeur en tout cas, est bien diminuée.
— Non, non! reprit Coligny, ils ont raison d'y compter. Moi aussi, je vous connais! D'ailleurs, continua-t-il on baissant la voix, nous allons peut-être avoir avant peu l'occasion de mettre à l'épreuve votre nouveau zèle.
— Ah! vraiment? dit Gabriel surpris. Vous savez, monsieur l'amiral, que vous pouvez compter sur moi; pourtant avec certaines réserves maintenant, que j'aurai à vous faire connaître.
— Qui n'a les siennes?... reprit l'amiral. Mais écoutez, Gabriel. Ce n'était pas seulement l'ami, c'était aussi le religionnaire qui venait vous faire visite aujourd'hui. Nous avons parlé de vous avec le prince et avec La Renaudie. Même avant votre acquiescement décisif à nos principes, nous vous tenions pour un auxiliaire do mérite singulier et de probité inattaquable. Enfin, nous nous accordions chacun de notre côté à vous considérer comme un homme capable de nous servir s'il le pouvait, incapable de nou trahir quoi qu'il advînt.
— J'ai cette dernière qualité, en effet, à défaut de la première, reprit Gabriel. On peut toujours se fier, sinon à mon aide, du moins à ma parole.
— Aussi avons-nous résolu de n'avoir jamais de secret pour vous, dit l'amiral. Vous serez, comme un des chefs, initié à tous nos desseins, et vous n'aurez que la responsabilité du silence. Vous n'êtes pas un homme comme les autres, et vis-à-vis des hommes d'exception, il faut agir exceptionnellement. Vous demeurerez libre et nous seuls serons liés...
— Une telle confiance !... dit Gabriel.
— Ne vous engage qu'à la discrétion, je vous le répète, dit l'amiral. 2t pour commencer, sachez une chose : les projets qui vous ont été révélés à l'assemblée de la place Maubert, et qui avaient dû être ajournés, deviennent exécutables aujourd'hui. La faiblesse du jeune roi, l'insolence des Guise, les idées de persécution qu'on ne dissimule plus
contre nous, tout nous exhorlo à l'action, et nous allons ■gir...
— Pardon I interrompit Gabriel. Je vous ai dit, monsieur l'amiral, que je ne me donnais à vous que dans de certaines limites. Avant que vous vous avanciez plus loin dans vos confidrnees, je dois vous déclarer que précisé-
je n'entends toucher en rien au côté politique de la réforme, du moins tant que durera lo règne qui commence. Pour la propagande de nos idées et notre influence morale, j'offre volontiers ma fortune, mon temps, ma vie, mais je n'ai le droit de voir dans la réforme qu'une religion et non un parti. François II, Marie Stuart, et le duc de Guise lui-même, viennent d'agir avec moi avec générosité et grandeur. Je ne trahirai pas plus leur confiance que la vôtre. Laissez-moi m'abstenir de l'action et ne me pvéoccupor que de l'idée Réclamez mon témoignage quand vous voudrez ; mais je réserve l'indépendance de mon épée.
Monsieur de Coligny réfléchit une minute, puis reprit :
— Mes paroles , Gabriel , n'étaient point des paroles vaines. Vous êtes et serez toujours libre. Marchez seul dans votre voie si cela vous convient. Agissez sans nous ou n'agissez pas. Nous no vous demanderons aucun compte. Nous savons, ajouta-t-il, d'un air significatif, que c'est quelquefois votre manière de ne vouloir ni associés, ni conseillers.
— Que voulez-vous dire? demanda Gabriel, surpris.
— Je m'entends, reprit l'amiral. Pour lo moment, vous demandez à ne pas vous mêler à nos conspirations contre l'autorité royale? Soitl Notre rôle à nous se bornera à vous avertir de nos mouvemens et de nos projets. Suivez-nous ou restez à l'écart, cela vous regarde et ne regarde que vous. Vous saurez toujours, soit par lettre, soit par mes-
. r, quand et comment nous aurions besoin do vous, et puis, vous ferez comme bon vous semblera. Si vous venez, vous serez le bien-venu ; si vous vous abstenez, nul n'aura de reproche à vous faire, Voilà ce qui était convenu à votre égard entre les chefs du parti, même avant que vous
m'eussiez prévenu de votre position. Vous pouvez accepter de telles conditions, ce me semble,
— Aussi, je les accepte et vous remercie, dit Gabriel. La nuit qui suivit ce jour-là, Gabriel, agenouillé dans le
^aveau funéraire des comtes de Montgommery, devant la tombe de son père, parlait à son cher mort, et lui disait :
— Oui, sans doute, ô mon pèrel j'avais juré, non seulement de punir votre meurtrier dans sa vie, mais encore de le combattre après lui dans sa race. Sans doute, ô mon père 1 sans doute. Mais je n'avais pas prévu ce qui arrive. N'y a-t-il pas des devoirs plus sacrés même que le serment? Quelle obligation peut vous contraindre à frapper un ennemi qui vous met 1 epée dans la main, et s'offre, la poitrine nue, à vos coups? Si vous viviez, mon père, vous me conseilleriez, j'en suis sûr, d'ajourner ma colère, et de ne pas répondre à la confiance par la trahison. Pardonnez-moi donc, mort, de faire ce que vivant, vous m'ordonneriez... D'ailleurs, quelque chose me dit que ma vengeance n'est pas pour longtemps suspendue. Vous savez là-haut ce que nous ne pouvons que pressentir ici bas. Mais la pâleur de ce roi débile, le regard effrayant dont l'a menacé sa mère, les prédictions, jusqu'ici fidèles, qui condamnent ma proprp vie à s'éteindre par la rancune de cette femme, les conjurations déjà ourdies contre ce règne commencé d'hier, toMt me prouve que probablement l'enfant de seize ans trônera moins longtemps encore que l'homme de quarante, et que je pourrai bientôt, mon père, reprendre ma tâche et mon serment d'expiation sous un autre fils do il .i II.
RAPPORTS ET DENONCIATIONS.
Sept ou huit mois se passèrent sans grands événemens, ni pour los héros de ce livre, ni pour ceux de l'histoire.
Mais, du moins, dans cet espace de temps, se préparèrent des événemens d'une certaine gravité.
Pour les connaître et nous mettre au courant, nous n'avons qu'à nous iransporter, le 25 février 1650, dans l'endroit où l'on est censé toujours savoir le mieux les nouvelles, c'est-à-dire, dans le cabinet de monsieur le lieutenant de police, qui s'appelait pour le moment monsieur de Braguelonne.
Donc, le 25 lévrier 1560, un soir, monsieur de Braguelonne, nonchalamment assis dans son grand fauteuil de cuir de Cordoue, écoutait le rapport de maître Arpion, l'un do ses secrétaires.
Maître Arpion lisait :
« Cejourd'hui, le fameux voleur Gilles Rose a été arrêté dans la grande salle du palais, coupant un bout de ceinture garnie d'or à un chanoine do la Sainte-Chapelle. »
— A un chanoine de la Sainte-Chapelle! voyez-vous cela I s'écria monsieur de Braguelonne.
— C'est bien impie ! dit maître Arpion.
— Et bien adroit ! reprit le lieutenant de police, bien adroit ! car le chanoine est défiant. Je vous dirai tout à l'heure, maître Arpion, ce qu'il faudra faire de ce filou retors. Passons.
o Les demoiselles des clapiers de la rue du Grand-Heuleu, continua Arpion, sont en état de révolte ouverte... »
— Et pourquoi uonc, Jésus?
— Elles prétendent avoir adressé directement une requête au roi, notre Sire, pour être maintenues en leur logis, et, en attendant, elles ont mis ou fait mettre le guet en déroute.
— C'est fort drôle I dit en riant monsieur do Braguelonne. On mettra aisément ordre à cela. Ces pauvres filles I Autre chose.
Maître Arpion reprit :
« Messieurs les députés de la Sorbonne s'étant présentés ï Paris, chez ma lame la princesse de Condé, pour l'engager à ne plus manger do viande pendant le saint carême, ont été reçus avec force brocards par monsieur de Sechelles, lequel leur a dit, entre autres outrages, qu'il les aimait à
pou près comme un clou sur son nez, et que c'étaient d'étranges ambassadeurs que des veaux comme eux. »
— Ahl voilà qui est grave 1 dit le lieutenant de police en se levant. Refuser de faire maigre et insulter ces messieurs de la Sorbonne 1 Ceci va grossir votre compte, madame de Condé, et quand nous vous présenterons le total!... Arpion, est-ce tout?
— Mon Dieu, oui ! pour aujourd'hui. Mais monseigneur ne m'a pas dit ce qu'on ferait de ce Gilles Rose ?
— Voici, dit monsieur de Braguelonne : Vous le prendrez dans sa prison avec les plus adroits filous et tire-laines que vous y trouverez avec lui, et vous enverrez ces bons drilles à Blois, où l'on veut, dans la fête qu'on prépare au roi, amuser Sa Majesté en leur faisant faire montre de leurs tours et adresses.
— Mais, monseignear, s'ils retiennent les objets volés pour rire ?
— Ils seront pendus alors.
En ce moment, un huissier entra et annonça :
— Monsieur l'inquisiteur de la foi.
Maître Arpion n'eut pas même besoin qu'on lui dît de sortir. Il salua respectueusement et s'esquiva.
Celui qui entrait était effectivement un important et redoutable personnage.
A ses titres ordinaires de docteur en Sorbonne et de chanoine de Noyon, il joignait le beau titre extraordinaire de grand inquisiteur de la foi en France. Aussi, pour avoir un nom si sonore que son titre, se faisait-il appeler Démocharès, bien qu'il s'appelât simplement Antoine de Mouchy. Le peuple avait baptisé ses émissaires mouchards.
— Eh bien ! monsieur le lieutenant de police ? demanda le grand inquisiteur.
— Eh bien 1 monsieur le grand inquisiteur î demanda lo lieutenant de police.
— Quoi de nouveau à Paris ?
— J'allais précisément vous adresser la même question.
— Cela veut dire qu'il n'y a rien, reprit Démocharès avec un profond soupir. Ah 1 les temps sont durs. Rien ne va. Tas le moindre complot 1 pas le plus léger attentat !
Que ces huguenots sont lâches ! Nos métiers s'en vont, monsieur de Braguelonne !
— Non, non, répondit monsieur de Braguelonno avec conviction. Non, les gouvernemens passent, mais la police reste.
— Cependant, reprit avec amertume monsieur de Mouchy, voyez où vient d'aboutir votre descente à main armée chez ces réformés de la rue dos Marais. En les surprennnt à table au milieu de leur cène, on devait bien espérer les surprendre mangeant du cochon en guise d'agneau pascal, comme vous nous l'aviez annoncé. On n'a rapporté de cette belle expédition qu'une pauvre poularde lardée. Est-ce cela, monsieur le lieutenant de police, qui peut faire beaucoup d'honneur à votre institution?
— On ne réussit pas toujours, dit monsieur de Braguelonne piqué. Avez-vous été plus heureux, vous, dans votre affaire de cet avocat de la place Maubert, de ce Trouiliard, je crois? Vous en attendiez pourtant des merveilles.
— Je l'avoue, dit piteusement Démocharès.
— Vous comptiez prouver clair comme le jour, poursuivit monsieur de Braguelonne, que ce Trouillard avait livré ses deux filles à ses coreligionnaires à la suite d'une épouvantable orgie , et voilà que les témoins, que vous avez si chèrement payés, ah 1 ah 1 ah I se rétractent tout à coup et vous démentent.
— Les traîtres ! murmura de Mouchy.
— De plus, continua le lieutenant de police, j'ai reçu les rapports des chirurgiens et des matrones : il y est établi le plus nettement du monde que la vertu des deux jeunes filles n'a pas reçu la moindre atteinte.
— C'est une infamie! grommela Démocharès.
— Alfiire manquée! monsieur le grand inquisiteur de ia foi. Affaire manquée I répéta monsieur de Braguelonne avec complaisance.
— Eh 1 s'écria avec impatience Démocharès, si l'affaire est manquée. c'est de votre faute.
— Comment I de ma faute 1 reprit le lieutenant de nolice stupéfait.
— Mais sans doute. Vous vous arrêtez à des rapports, &
des rétractations, à des niaiseries ! Qu'importe ces échees et ces démentis! il fallait poursuivre tout de même! et, comme si de rien n'était, accuser hardiment ces parpaillots.
— Quoi ! sans preuves?
— Oui, et les condamner.
— Sans crimes?
— Oui ! et les faire pendre.
— Sans juges?
— Eh ! oui, cent fois oui ! sans juges, sans crimes, sans preuves l Le beau mérile de faire pendre de vrais coupables!
— Mais quelles clameurs et quelles fureurs contre nous alors ! dit monsieur de Braguelonne,
— Ah ! c'est là que je vous attendais ! reprit Démoch ares triomphant. Là est la pierre d'assise de tout mon système, monsieur. En effet, que produisent ces fureurs dont vous parlez? des complots. Qu'amènent ces complots? des révoltes. Que ressort-il de ces révoltes? l'évidente utilité de nos fonctions.
— Il est certain qu'à ce point de vue!... dit en riant monsieur de Braguelonne.
— Monsieur, reprit magistralement Démocharès, retenez bien ce principe : Pour récolter des crimes, il faut en semer. La persécution est une force.
— Eh ! dit le lieutenant de police, il me semble que, depuis le commencement de ce règne, nous ne nous en sommes pas fait faute de la persécution. [1 était difficile d'exciter et de provoquer plus qu'on l'a fait les mécontens de toute serte.
— Peuh ! Qu'a-t-on fait ? dit le grand inquisiteur avec quelque dédain.
— Mais d'abord comptez-vous pour rien les visites, attaques et pillages de tous les jours, chez les huguenots innocens ou coupables?
— Ma foi! oui, je compte cela pour rien, dit Démocharès, vous voyez bien qu'ils supportent avec une patienc calme ces vexations par trop médiocres.
— Et le supplice d'Anne Dubourg, neveu d'un chancelier
de Franco, brûlé, il y a deux mois, en place de Grève, n'estas rien aussi?
— C'est peu de chose toujours, dit le difficile de Mouchy. Qu'a produit ce supplice? l'assassinat du président Minant, un des juges, et une prétendue conspiration, dont on n'a pas retrouvé les traces. Voilà-t-il pas de quoi faire un grand fracas!
— Et le dernier édit, qu'en pensez-vous? demanda mon sieur de Braguelonne, le dernier édit qui s'attaque, nonseulement aux huguenots, mais à toute la noblesse du royaume. Quant à moi, je l'ai dit sincèrement à monsieur le cardinal de Lorraine, je trouve cela bien audacieux.
— Quoi ! dit Démocharès, parlez-vous de l'ordonnance qui a supprimé les pensions?
— Non, vraiment, mais de celle qui enjoignait aux solliciteurs, nobles ou vilains, de quitter la cour dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être pendus. La hart pour les gentilshommes comme pour les manans, convenez que c'est assez dur et passablement ré vol tant.
— Oui, la chose ne manque pas de hardiesse, dit Démocharès avec un sourire de satisfaction II y a seulement cinquante ans, une ordonnance pareille, eût, je l'avoue, soulevé toute la noblesse du royaume. Mais aujourd'hui, vous voyez , ils ont crié , il n'ont pas agi. Pas un n'a bougé.
— C'est ce qui vous trompe, monsieur le grand inquisiteur, dit Braguelonne en baissant la voix, et, s'ils ne bougent pas à Paris, je crois qu'ils se remuent en province.
— Bah ! s'écria de Mouchy avec empressement, vous donc des nouvelles?
— Je n'en ai pas encore, mais j'en attends à toute mioute.
— Et d'où cela?
— De la Loire.
— Vous avez par là des émissaires?
— le n'en ai qu'un , mais il est bon.
-• Un seul ! c'est bien chanceux, dit Démocharès d'un air capable.
— J'aime mieux, moi, reprit monsieur de Braguelonne,
payer un seul affidë intelligent et sûr aussi cher que vingt coquins stupides. C'est ma manière, que voulez-vous?
— Oui, mais qui vous répond de cet homme?
— Sa tête, d'abord, et puis ses services passés ; il a fait ses preuves.
— N'importe, c'est bien chanceux 1 reprit Démocharès. Maître Arpion rentra doucement, comme monsieur de
Mouchy parlait encore, et vint dire un mot tout bas à l'oreille de son maître.
— Ah ! ah ! s'écria le lieutenant do police triomphant.
Eh bien! Arpion, introduisez Lignières, sur-le-champ
Oui, en présence de monsieur le grand inquisiteur ; n'estil pas un peu des nôtres ?
Arpion salua et sortit.
— Co Lignières est justement l'homme dont je vous pariais, reprit monsieur de Braguelonne en se frottant les mains. Vous allez l'entendre. Il arrive de Nantes à l'instant. Nous n'avons pas de secrets l'un pour l'autre, n'estce pas? et je suis aise de vous prouver que ma façon en vaut bien une autre.
Ici, maître Arpion ouvrit la porte au sieur Lignières.
C'était ce petit homme maigre, noir et chétif que nous avons vu déjà à l'assemblée protestante de la place Maubert, le môme qui avait si hardiment montré la médaille républicaine, et parlé de lis tranchés et de couronnes tou- Iées aux pieds.
On voit que si, dans ce temps-là, le nom d'agent provocateur n'existait pas encore, la chose florissait déjà.