‹ Les deux Diane (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · EUX APPELS · texte numérisé non relu

EUX APPELS

Depuis !e tournoi fatal du 10 juillet, Gabriel avait mené une vie calme, retirée et morne. Lui, cet homme d'énergie, de mouvement et d'action, dont les journées autrefois avaient été si pleines et si passionnées, il se complaisait maintenant dans la solitude et l'oubli.

Jamais il ne se montrait à la cour, il ne voyait pas un ami, il sortait à peine de son hôtel où il laissait s'écouler ses longues heures tristes et songeuses, entre sa nourrice Aloyse et le page André, qui était revenu près de lui quand Diane de Castro s'était tout à coup réfugiée au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin.

Gabriel, jeune homme encore par l'âge, était un vieillard par la douleur. Il se souvenait, il n'espérait plus.

Que de fois, durant ces mois plus longs que des années, il regretta de n'être pas mort ! Que de fois il se demanda pourquoi le duc de Guise et Marie Stuart s'étalent placés entre lui et la colère de Catherine de Médicis, et lui avaient imposé cet amer bienfait de la viel Que faisait-il en effet en ce monde? A quoi était-il bon? La tombe étaitelle donc plus stérile que cette existence où il végétait? s cela pouvait s'appeler une existence 1

Il y avait cependant aussi des momens où sa jeunesse et sa vigueur protestaient en lui contre lui-même.

Alors il tendait son bras, il relevait son front, il regardait son épée.

Et il sentait vaguement que sa vie n'était pas terminée, qu'il y avait encore pour lui un avenir, et que les heures chaudes do la lutte, et peut-être de la victoire, revien- .nt tôt ou tard dans sa destinée.

LES DEUX DIANE. «j

A tout bien considérer pourtant, il ne voyait plus que deux chances qui pussent le rendre à sa vraie vie, à l'action. — la guerre étrangère ou la persécution religieuse.

Si la France, si le roi se trouvaient engagés dans quel que guerre nouvelle, conquête à tenter ou invasion a repousser, le comte de Montgommery se disait que sa juvénile ardeur renaîtrait sans peine, et qu'il lui serait doux de mourir comme il avait vécu, en combattant.

Et puis, il aimerait à payer ainsi la dette involontaire contractée par lui envers le duc de Guise, envers le jeune roi François 11...

Gabriel pensait encore qu'il serait beau au^si de donner sa vie en témoignage pour les vérités nouvelles dont son âme avait été dans ses derniers temps éclairée. La cause de la réforme, c'est-à-dire, selon lui la cause de la justice et de la liberté, était aussi sans doute une noble et sainte cause.

Le jeune comte lisait assiduement les livres de controverse et de prédication religieuse qui abondaient alors. Il se passionnait pour ces graruls principes révélés en paroles magniûques par Luther, Mélanchton, Calvin, Théodore de Bèze et tant d'autres. Les livres de tous ces libres penseurs l'avaient séduit, convaincu, entraîné. 11 eût été heureux et ûer de signer avec son sang l'attestation de sa foi.

C'était toujours le noble instinct de ce noble cœur de dévouer sa vie à quelqu'un ou à quelque chose.

Naguère, il avait cent fois risqué ses jours pour sauver

ou pour venger soit son père, soit sa bien-aimée Diane ..

(0 souvenirs éternellement saignans dans cette âme bles-

M lin tenant, à délaut de ces êtres chéris, c'étaient des

idées sacrées qu'il eût voulu détendre.

Sa patrie au lieu de son père, sa religion au lieu de son amour.

Hélas! hélas 1 on a beau dire, ce n'est pas la même chose ! et l'enthousiasme pour les abstractions ne vaut pas, dans ses souffrances et dans ses joies, la tendresse pour les créatures.

N'importe I pour l'une ou pour l'autre de ces deux causes, la réforme ou la France, Gabriel eût encore été ccn-

ton! de se sacrifier, et c'était sur l'un de ces sacrifices qu'il comptait pour le dénoûment souhaité de son sort.

Le 6 mars au matin, par une pluvieuse matinée, Gabriel, accoudé sur une chaise à l'angle de son foyer, méditait sur ces pensées qui lui étaient devenues habituelles, quand Aloyse introduisit auprès de lui un messager botté, éperonné et couvert de boue comme après un long voyage.

Ce courrier arrivait d'Amboise, avec une forte escorte, porteur de plusieurs lettres de monsieur le duc Guise, lieutenant général du royaume.

Une de ces lettres était adressée à Gabriel, et voici ce qu'elle contenait :

« Mon bon et cher compagnon,

» Je vous écris ceci à la hâte sans avoir le loisir ni la » possibilité de m'expliquer. Vous nous avez dit, au roi » et à moi, que vous nous étiez dévoué, ei que, quand » nous aurions besoin de ee dévouement nous n'aurions » qu'à vous appeler.

» Nous vous appelons aujourd'hui.

» Partez sur l'heure pour Amboise où le roi et la reine » viennent de s'installer pour quelques semaines. Je vous » dirai à votre arrivée de quelle façon vous pouvez le servir.

» Il est bien entendu toute fois que vous resterez libre » d'agir ou de ne pas agir. Votre zèle m'est trop précieux » pour que je veuille en abuser ou le compromettre. Mais, » que vous soyez avec nous ou que vous demeuriez neu- » tre, en manquant envers vous de confiance, je croirais » manquer à un devoir.

» Venez donc en toute hâte, et vous serez, comme toujours, le bien venu.

» Votre affectionné,

Page 1