FRANÇOIS DE LORRAINE
» Amboise, ce 4 février 1560. »
» P. S. Ci-joint un sauf-conduit dans le cas où, par ha- ■ sard, vous seriez interrogé sur la route par quelque trou- » pe rpvale. »
Le messager du duc do Guiso était déjà reparti pour ses autres commissions, quand Gabriel eut achevé cette lettre.
L'ardent jeune homme se leva aussitôt et, sans hésiter, dit à sa nourrice :
— Ma bonne Aloyse, fais, je te prie, venir André, et dis qu'on me selle le pommelé, et qu'on prépare ma valise de campagne.
— Vous partez encore, monseigneur? dit la bonne femme.
— Oui, nourrice, dans deux heures, pour Amboise.
Il n'y avait pas à répliquer, et Aloyse sortit tristement, mais sans mot dire, pour taire exécuter les ordres de son jeune maître.
Mais, pendant les préparatifs, voici qu'un autre messager demanda à parler en secret au comte de Mongommery.
Il ne faisait point de fracas et n'avait point d'escorte, celui-là. Il était entré silencieusement et modestement, et il remit à Gabriel, sans prononcer une parole, une lettre dont il était chargé pour lui.
Gabriel tressaillit en croyant reconnaître l'homme qui lui avait apporté autrefois de la part de La Renaudie l'invitation de se rendre au conciliabule prolestant de la place Maubert.
C'était le même homme en effet, et la lettre portait la même signature. Cette lettre disait :
» Ami et frère,
» Je ne voulais pas quitter Paris sans vous avoir vu ; » mais le temps m'a manqué, les événemens se pressent » et me poussent ; il faut que je parte, et je ne vous ai pas » serré la main, je ne vous ai pas raconté nos projets et » nos espérances.
» Mais nous savons quo vous êtes avec nous, et je sais » quel homme vous êtes.
" Avec vos pareils il n'est pas besion de préparations, ^semblées et do discours. Un mot suffit.
» Ce mot le voici : —Nous avons besoin de vous. Venez.
>' Soyez du 10 au 12 de ce mois de mars à Noizai, près
174 LES DEUX DIANJÙ
» Amboise. Vous y trouverez notre brave et noble ami de » Castelnau. Il vous dira ce dont il s'agit et ce que je ne » puis conûer au papier.
» Il reste convenu que vous n'êtes nullement engagé, » que vous avez le droit de demeurer à l'écart, et que » vous pourrez toujours vous abstenir sans encourir le » moindre soupçon et le moindre reproche.
» Mais enfin, venez à Noizai. Je vous y retrouverai. Et, à » défaut de votre aide, nous réclamerons vos conseils.
» Puis, quelque chose peut-il s'accomplir dans le parti » sans que vous en soyez informé 1
» Donc au revoir, à bientôt, à Noizai. Nous comptons au » moins sur votre présence.
» P.-S. Si quelque troupe des nôtres vous rencontre en » chemin, notre mot d'ordre est encore cette fois Genève, » et notre mot de ralliement Gloire de Dieu l »
— Dans une heure je pars, dit le comte de Montgommery au messager taciturne qui s'inclina et sortit.
» — Qu'est-ce que tout cela signifie? se demanda Gabriel quand il fut seul, et que veulent diro ces deux appels venus de deux parts si opposées et qui me donnent rendezvous presque dans le môme lieu. C'est égal t c'est égal ! envers le duc tout-puissant comme envers les religiounaires opprimés, mes obligations sont certaines. Mon devoir est de partir d'abord. Advienne ensuite que pourra I Quelque difficile que devienne ma position, ma conscience sait bien que jo ne serai jamais un traître.
Et, une heure après, Gabriel se mettait en route, accompagné du seul André.
Mais il no prévoyait guère l'alternative étrange et terrible dans laquelle allait le placer sa loyauté mémo.