‹ Les deux Diane (volume 2)Chapitre 6 sur 27 · UNE DANGEREUSE DEMARCHE · texte numérisé non relu

UNE DANGEREUSE DEMARCHE

Diane do Castro, dans son Louvre royal, vivait toujours au milieu de douleurs et do transes mortelles. Elle attendait. Mais <-onrôle tout passif était peut-être plus cruel encore que celui de Gabriel.

Tout lion ne s'était pas rompu cependant entre elle et celui qui l'avait tant aimée. Presque chaque semai: page André venait rue des Jardins-Saint-Paul, et s'informait de Gabriel auprès d'Aloy

Les nouvelles qu'il reportait à Diane n'étaient guère rassurantes. Le jeune comte de Monlgommery était toujours aussi taciturne, aussi sombre, aussi inquiet. La nourrice ne parlait de lui que les larmes aux yeux et la pâleur au visage.

Diane hésita longtemps. Enfin un matin de ce mois de juin, elle prit un parti décisif pour en finir avec ses craintes.

Elle s'enveloppa d'un manteau fort simple, cacha son visage sous un voile, et, à l'heure où l'on s'éveillait à peine au château, sortit du Louvre, accompagnée du seul André, pour se rendre auprès de Gabriel.

Puisqu'il l'évitait, puisqu'il se taisnit, eileirait à lui, elle !

Une sœur pouvait bien visiter son frère ! son devoir n'élait-il même pas de l'avertir ou de le consoler?

Malheureusement, tout le courage qu'avait dépensé Diane pour se résoudre à cette démarche devait être inutile.

Gabriel, pour ses courses vagabondes, dont il n'avait pas tout à fait perdu l'habitude, cherchait aussi les heures solitaires. Quand Diane, d'une main émue, vint frapper à la porte de son hôtel, il était déjà sorti depuis plus d'une demi-heure,

L'attendre î On no savait jamais quand il rentrerait. Et ane :;i> absence du Louvre pou\ ait exposer Diane

m ies...

N'importe ! elle attendrait au moins le temps qu'elle eût voulu lui consacrer.

Elle demanda Aloyse. Aussi bien elle avait besoin de la voir, de l'interr -même.

A dré lit entrer sa maîtresse dans une pièce écartée, et courut prévenir la nourri Depuis des armées, depuis les jours heureux de Mont- ■ Vimoutiers, Aloyse et Diane, la femme du ' i Dlledu roi, ne s'étaient pas revues. is leur vie à toutes deux avait été remplie par la môme îme inquiétude remplissait encore leurs jours de craintes el leurs nuits d'insomnies.

Au . entrant en hâte, voulut s'incliner

devant : : ro, Diane, comme autrefois, se jeta

une femme et l'embrassa en disant, comme autrefois aussi :

— urricel...

— Quoi ! madame, dit Aloyse émue aux larmes, vous vous souvenez donc encore de moi ? vous me recoanais-

— Si je me souviens de toi! si je te reconnais! reprit Diane ; c'est comme si je no devais pas me souvenir de la mai- ;id ! c'est comme si je pouvais no pas reconnaître le château de Montgommery !

Ce; Aloyse contemplait Diane avec plus d'atten-

tion, et joignant les mains :

— Etes vous belle ! s'écria-t-elle en souriant et en soupirant à la fois.

Elle souriait ; car elle avait bien aimé la jeune fille devenue une si belle dame. Elle soupirait ; ar elle mesurait toute la douleur de Gabriel.

Diane comprit ce regard en même temps mélancolique et ravi d'Aloyse, et se hâta de dire en rougissant un peu :

— Ce n'est pas de moi que je suis venu parler, nourrice.

— Est-ce de lui? dit Aloyse.

— Et de qui serait-ce? devant toi, je puis ouvrir mon cœur. Quel malheur que je ne l'aie pas trouvé ! Je venais le consoler en me consolant. Comment est-il ? bien morne et bien désolé, n'est-ce pas? pourquoi n'est-il pas venu me voir une seule fois au Louvre? Que dit-il? que fait-il* parle ! parle donc, nourrice !

— Hélas 1 madame, reprit Aloyse, vous avez bien raison de croire qu'il est morne et désolé. Figurez-vous...

Diane interrompit !a nourrice.

— Attends, bonne Aloyse, lui dit-elle ; avant que tu ne commences, j'ai une recommandation à te faire. Je resterais ici jusqu'à demain à t'écouter, vois-tu ; sans me lasser, sans m'apercevoir de la fuite du temps. Il faut pourtant que je rentre au Louvre avant qu'on n'y ait remarqué mon absence. Promets-moi une chose : quand il y aura une heure que je serai ici avec toi, qu'il soit rentré ou non, avertis-moi, renvoie-moi?

— Mais c'est que, madame, dit Aloyse, je suis bien capable d'oublier l'heure, moi aussi ; et je ne me fatiguerais pas plus à vous parler que vous à m'entendre, savez-vous!

— Comment dune faire ? reprit Diane, je crains nos deux faiblesses.

— Chargeons de la dure commission une troisième personne, dit Aloyse.

— C'est celai... André.

Le pag^, qui étaitresté dans la pièce voisine, promit de frapper à la porte lorsqu'il y aurait une heure d'écoulée.

— Et maintenant, dit Diane en revenant s'asseoir près de la nourrice, causons à notre aise et tranquillement, sinon gaîment, hélas 1

Mais cet entretien, bien attachant à la vérité pour ces deux femmes attristées, offrait cependant nombre de difficultés et d'amertumes.

— D'abord, aucune des deux ne savait au juste jusqu'où l'antre était dans la confidence des terribles secrets de la maison de Montgommery.

En outre, dans ce qu'Aloyse connaissait de la vie précédente de son jeune maître, il y avait bien des lacunes inquiétantes qu'elle avait peur pour elle-même de corn-

LES DEUX DIANE. Gl

monter. Do quelle façon expliquer ses absences, ses retours soudains, ses préoccupations et son silence môme ?

Enfin la nourrice dit à Diane tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle voyait du moins, et Diane, en écoutant la nourrice, trouvait sans doute une grande douceur à entendre parler de Gabriel, mais une grande douleur à en entendre parler si tristement.

En effet, les révélations d'Aloyse n'étaient pas faites pour calmer les angoisses de madame de Castro, mais bien plutôt pour les raviver, et ce témoin vivant et passionné des déchiremens et des défaillances du jeune comte, rendait présens pour ainsi dire à Diane tous les tourmens de cette vie agitée.

Diane put se persuader de plus en plus que, si elle voulait sauver ceux qu'elle aimait, il était grandement temps qu'Hic intervînt.

Même dans [es plus pénibles confidences, une heure est bien vite passée. Diane et Aloyse tressaillirent tout étonnées en entendant André frapper à la porte.

— EU quoi 1 déjà ! s'écrièrent-elles en même temps.

— Oli ! bien, tant pis! reprit Diane, je vais rester encore un petit quart d'heure.

— Madame, prenez garde ! dit la nourrice.

— Tu as raison, nourrice, je dois, je veux partir. Un mot seulement : Dans tout ce que lu m'as dit de Gabriel, tu as omis... il m'a semblé... enfin, il ne parle donc jamais de moi ?

— Jamais, madame, j'en conviens.

— Oh ! il fait bien ! dit Diane avec un soupir.

— Et il ferait mieux encore de ne jamais songer à vous non plus.

— Tu crois donc qu'il y songe, nourrice, demanda vivement madame de Castro.

— J'en suis trop sûre, madame, dit Aloyse.

— Pourtant, il m'évite avec soin, il évite le Louvre.

— S'il évite le Louvre, madame, dit Aloyse en secouant la tête, ce ne doit pas être à cause de ce qu'il aime.

- Je comprends, pensa Diane en frémissant : c'est à cause de ce qu'il hait.

— Oh !... dit-elle tout haut, il faut que je le voie; il le faut absolument.

— Voulez-vous, madame, que je lui dise de votro part d aller vous trouver au Louvre.

— Non ! non I pas au Louvre ! dit Diane avec terreur ; qu'il ne vienne pas au Louvre ! Je verrai, je guetterai une occasion comme celle de ce matin. Je reviendrai ici, moi.

— Mais s'il est sorti encore! dit Aloyso; quel jour, quelle semaine sera-ce? le savez-vous à peu près? I! attendrait ; vous pensez bien.

— Hélas ! dit Diane, pauvre fille de roi que je suis, comment pourrais-je prévoira quel instant, à quel jour je serai libre. Mais, s'il se peut, j'enverrai André d'avance.

Le page, en ce moment, craignant de n'avoir pas été entendu, frappa une seconde lois à la porte.

— Madame, cria-t-il, les rues et les alentours du Louvre commencent à se peupler.

— J'y vais, j'y vais, répondit madame de Castro.

— Allons 1 il faut nous séparer, bonne nourrice, dit-elle tout haut à Aloyse. Embrasse-moi bien fort, tu sais, comme lorsque j'étais enfant, comme lorsque j'étais heureuse.

Et tandis qu'Aloyse, sans pouvoir rien dire, la tenait étroitement embrassée :

— Veille bien sur lui, soigne-le bien, lui dit-elle à l'oreille.

— Comme lorsqu'il était enfant, comme lorsqu'il était heureux, dit la nourrice.

— Mieux ! oh 1 mieux encore, Aloyse ; dans ce temps- là il n'en avait pas autant besoin.

Diane quitta l'hôtel sans que Gabriel fût rentré.

Une demi heure après, elle se retrouvait sans encombre dans son logement du Louvre. Mais si les suites de la démarche qu'elle avait risquée ne l'inquiétaient plus, elle n'en sentait qt*e plus vivement son angoisse au sujet des projets inconnus de Gabriel.

Les pressentimens d'une femme qui aime sont la plus évidente et la plus claire des prophéties.

Gabriel no rentra chez lui qu'assez avant dans la journée.

La chaleur était grande ce jour-là. Il était fatigué de corps, plus fat s rit.

Mais quand Aloyse eut prononcé le nom do Diane et lui eut dit sa visite, il se redressa, il se ranima, tout vibrant et palpitant.

— Que voulail-ell •?... qu'a-t-elle dit? qu'a-t-elle fait?... Oh! pourquoi n'étais-je Pas 'à ! Mais parle, dis-moi tout,

iroles, tous ses gestes.

■ fut à son tour d'interroger avidement la nourrice en lai laissant à peine le temps de répondre.

— Elle veut me voir? s'écria t— il. Elle a quelque chose à me dire? mais elle ne sait quand elle pourra revenir? Oh 1 je ne puis pas attendre dans celte incertitude, tu conçois

. Je vais aller sur-le cha p au Louvre.

— Au Louvre, Jésus I s'écria Aloyse épouvantée.

— Eh! sans doute, répondi Gabriel avec calme. Je ne suis pas banni du Louvre, je suppose, et celui qui a délivré à Calais madame de Castro a bien le droit d'aller lui présenter ses hommages à P

— Assurément, dit Aloyse toute tremblante. Mais madame bien recommandé que vous ne veniez pas la trouver au Louvre.

— Aurais-je quelque chose à y craindre? dit Gabriel fièrement Ce serait une raison pour y aller.

— Non, reprit la nourrice, c'est probablement pour elle-même que madame de Castro redoutait?. .

— Sa réputation aurait bien plus à souffrir d'une démarche secrète et furtive si elle était découverte, que d'une visite publique et au grand jour comme celle que je compte lui faire, que je lui ferai aujourd'hui, à l'instant même.

Et il appela pour qu'on vînt le changer d'habits.

— Mais, monseigneur, dit la pauvre Aloyse à bout de ses raisons, vous-même jusqu'ici vous évitiez le Louvre, madame de Castro l'a remarqué. Vous n'avez pas voulu aller la voir une seule fois depuis votre retour.

— Je n'allais pas voir madame de Castro quand elle ne m'appelait pas, dit Gabriel. J'évitais le Louvre quand je

n'avais aucun motif d'y aller. Mais aujourd'hui, sans que mon action soit intervenue en rien, quelque chose d'irrésistible m'invite, madame de Castro désire me voir. J'ai juré, Aloyse, de laisser dormir en moi ma volonté, mais do laisser toujours faire la destinée et Dieu, et je vais me rendre au Louvre sur l'heure.

Ainsi, la démarche de Diane allait produire le contraire de ce qu'elle avait souhaité.

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