L IMPRUDENCE DE LA PRECAUTION
Gabriel pénétra sans opposition dans le Louvre. Depuis la prise de Calais, le nom du jeune comte de Montgommery avait été prononcé trop souvent pour qu'on pensât à lui refuser l'entrée des appartenons de madame de Castro.
Diane, dans le moment, s'occupait seule avec une de ses femmes à quelque ouvrage de broderie. Bien souvent elle laissait sa main retomber, et, songeuse, se rappelait son entretien de la matinée avec Aloyse.
Tout à coup André entra tout effaré.
— Madame, monsieur le vicomte d'Exmès ! annonça-t-il. (L'enfant ne s'était pas déshabitué de donner ce nom à son ancien maître.)
— Qui? monsieur d'Exmès! ici! répéta Diane bouleversée.
— Madame, il est sur mes pas, dit le page. Le voici. Gabriel parut sur la porte, maîtrisant son émotion de
son mieux. Il salua profondément madame de Castro qui, tout interdite, ne lui rendit pas d'abord son salut.
Mais elle congédia du geste le page et la suivante.
Quand Diano et Gabriel furent seuls, ils allèrent l'un à l'autre, se tendirent et se serrèrent la main.
Ils resteront ainsi les mains unies une minute à se contempler en silence.
— Vous avez bien voulu venir chez moi, Diane, dit enfin Gabriel (l'une voix profonde. Vous aviez à me voir, à me parler. Je suis accouru.
— Est-ce donc ma démarche qui vous a appris que j'avais besoin de vous voir, Gabriel, et ne le saviez-vous pas bien sans cela ?
— Diane, reprit Gabriel avec un sourire triste, j'ai fait ailleurs mes preuves de courage, je puis donc dire qu'en venant ici au Louvre, j'aurais eu peur!
— Peur de qui? demanda Diane qui avait peur ellemême de sa question.
— Peur de vous !... peur de moi!... répondit Gabriel,
— Et voilà pourquoi, reprit Diane, vous avez préféré oublier notre ancienne affection?... je parle du côté légitime et saint de cette affection! se hfita-t-elle d'ajouter.
— J'aurais préféré tout oublier, j'en conviens, Diane, plutôt que do .entrer de moi-même dans ce Louvre. Mais, hélas 1 je ne l'ai pas pu. Et la preuve...
— La preuve ?
— La preuve, c'est que je vous cherche toujours et partout, c'est que, tout en redoutant votre présence, j'aurais donné tout au monde pour vous entrevoir une minute de loin. La preuve, c'est qu'en rôdant à Paris, à Fontainebleau, à Saint-Germain, autour des châteaux royaux, au lieu de désirer ce que j'étais censé guetter, c'est vous, c'est votre aspect charmant et doux, c'est votre robe aperçue entre les arbres ou sur quelque terrasse que je souhaitais, que j'appelais, que je voulais t La preuve enfin, c'est que vous n'avez eu qu'à faire un pas vers moi, pour que, prudence, devoir, terreurs, tout fût oublié par moi. Et me voici dans ce Louvre que je devrais fuir! Et je réponds à toutes vos questions! Et je sens que tout cela est dangereux et insensé, et cependant je fais tout cela! Diane, avez-vous assez de preuves ainsi ?
— Oui, oui, Gabriel, dit précipitamment Diane toute tremblante.
— Ah 1 que j'aurais été plus sage, reprit Gabriel, de
persister dans mon ferme dessein, de ne plus vous voir, de m'enfuir si vous m'appeliez, de me taire si vous m'interroj giez! Cela eût bien mieux valu pour vous et pour mo croyez-le bien, Diane. Je savais ce que, je faisais. Je préférais encore pour vous des inquiétudes à des douleurs. Pourquoi, mon Pieu ! suis je sans force contre votre voix, contre votre regard ?...
Diane commençait à comprendre qu'en effet elle pouvait avoir eu tort de vouloir sortir de son indécision mortelle. Tout sujet d'entretien était une souffrance, toute question était un péril. Eotr & s deux êtres que Dieu avait créés, pour le bonheur peut-être, il ne pouvait plus y avoir, grâce aux hommes, que défiance, danger et malheur.
Mais, puisque Diane avait ainsi provoqué le sort, elle no voulait plus le fuir, tant pis 1 Elle sonderait tout l'abîme qu'elle avait tenté, dût-elle ne trouver au fond que le désespoir et lamor:!
Après un silence plein de pensées, elle reprit donc :
— Je tenais, moi. à vous voir peur deux raisons, Gabriel: j'avais d'abord une explication à vous donner, et puis, j'avais à vous en demander une.
— Parlez, Diane, reparti! Gabriel. Ouvrez et déchirez à votre gré moncomr. Il est à vous.
— J'avais premièrement besoin de vous faire savoir, Gabriel, pourquoi, dès votre message reçu, je n'avais pas pris tout de suite ce voile que vous me renvoyiez, et n'étais pas enirée sur-le-champ dans quelque couvent, ainsi que je vous en avais x| aimé le vœu a Calais dans notre dernière et douloureu e entrevue.
— Vous ai-je adressé le moindre reproche à ce sujet, Diane? reprit Gabriel. Je vous avais fait dire par André que je vous rendais votre promesse. Ce n'était point de ma part une vaine parole mais une intention réelle.
— Celait aussi mon intention réelle de me faire religieuse, Gabriel, et cette intention n'est encore qu'ajournée, sachez-le bien.
— Pourquoi, Diane? pourquoi renoncer à ce monde pour lequel vous êtes faite?
— Que votre conscience se tranquillise sur ce point,
ami, reprit Diane : ce n'est pas tant pour obéir au serment que je vous avais juré, mais pour contenter le secrel désir de mon àmc. que je veux quitter ce monde où j'ai tanl souffert. J'ai bien besoin de paix el do repos, allez! et ne saurais maintenant trouver le calme qu'avec Dieu. Ne m'enviez pas or dernier refuge.
— Oh ! si, je vous l'envie ! dit Gabriel.
— Seulement, continua Diane, je n'ai pas tout de suite accompli mou irrévocable dessein, pour une raison : je voulais veiller à ce que vous accomplissiez la demande contenue d ins ma dernière lettre, à ce que vous ne vous fassiez pas juge et puhisseur, à ce que vous ne préveniez pas D
— Si jamais on le prévient! murmura Gabriel.
— ' enfin, continua Diane, pouvoir au besoin me jeter entre ceux que j'aime e! qui se haïssent, et qui sait? peut-être empêcher un malheur ou un crime. voulez-vous tir cette pensée, Gabriel?
— On ne peut en vouloir aux anges de ce qui est de leur nature, Diane. Vous avez été généreuse, et c'est tout sinij
— E!i ! s'écria madame de Castro, sais-je même si j'ai
du moins jusqu'à quel point suis. Je pardonne dans l'ombre et au hasard! Ht c'est justement là-dessus que j'ai à vous interroger, Gabriel ; car je veux connaître dans toute son horreur ma destinée.
— Diane I Diane ! c'est une curiosité fatale! dit Gabriel.
— N'importe ! reprit Diane. Je ne resterai pas un jour de plus dans celle horrible perplexité I Dites-moi, Gabriel, avez-vous acquis enlin la conviction que j'étai : menl ur? ou bien avez-vous perdu absolument tout' s .voir la vérité sur cet étrange secret? Réponde? ! je vous le demande, je vous en supplie.
— Je répondrai, dit tristement Gabriel. Diane, il y a un proverbe e pagnol qui dit que : Toujours, il faut eaver au pire. Je me «uis donc habitué, depuis notre séparation, à vous régarder dans ma pensée |comme ma sœur. Mais la vérité est que je n'en ai pas acquis de nouvelles preuves.
Seulement, comme vous le disiez, je n'ai plus aucun espoir, aucun moyen d'en acquérir.
— Dieu du ciel 1 s'écria Diane. Le... celui qui devait vous fournir ces preuves n'existait-il déjà plus lors de votre retour de Calais ?
— Il existait, Diane.
— Alors, je le vois, c'est qu'on no vous a pas tenu la promesse sacrée qu'on vous avait faite ? Qui donc m'avait dit pourtant que le roi vous avait admirablement reçu?...
— On a tenu rigidement, Diane, tout co qu'on m'avait promis.
— Oh ! Gabriel ! avec quel air sinistre vous me dites cela ! Quelle effrayante énigme y a-t il encore là-dessous, sainte Mère de Dieu !
— Vous l'avez exigé, vous allez tout savoir, Diane, dit Gabriel. Vous allez porter jusqu'au bout la moitié de mon secret d'épouvante. Aussi bien, je suis aise de voir co que vous penserez de ma révélation, si vous persisterez, après l'avoir entendue, dans votre clémence, et si votre air, votre figure, vos gestes, no démentiront point du moins vos paroles de pardon. Ecoutez !
— J'écoule et je tremble, Gabriel, dit Diane.
Alors Gabriel, d'une voix haletante et frémissante, raconta tout à madame de Castro, la réception du roi, comment Henri II lui avait encore renouvelé ^a promesse, les représentations que madame de Poitiers et le connétable avaient paru lui faire, quelle nuit d'angoisse et de fièvre lui, Gabriel, il avait alors passée ; sa seconde visite au Châtelet, sa descente dans l'enfer de la prison pestiférée, le récit lugubre de monsieur de Sazerac, tout enfin !
Diane écoulait sans interrompre, sans s'écrier, sans bouger, muette et raide comme une statue de pierre, les yeux fixes dans leur orbite, les cheveux hérissés sur le front.
Il y eut une longue pause quand Gabriel eut achevé sa lugubre histoire. Puis, Diane voulut parler, elle ne le put pas. Sa voix restait dans sa poitrine émue. Gabriel regardait avec une sorte de joie terrible son trouble et son épouvante. Enfin, elle put jeter ce cas»
— Grâce pour le roi 1
— Ah! s'écria Gabriol, vous demandez grâce? vous lo jugez donc criminel aussi ! Grâce? ah ! c'est une condamnation ! Grâce? il mérite la mort, n'est-ce pas?
— Oh ! je n'ai pas dit cela, reprit Diane éperdue.
— Si fait ! vous l'avez dit! vous êtes de mon avis, je le vois, Diane ! Vous pensez, vous sentez comme moi. Seulement, nous concluons différemment selon nos natures. La femme demande grâce et l'homme demande justice!
— Ah! s'écria Diane, imprudente et folle que je suis! pourquoi vousai-je fait venir au Louvre?
Au même instant, quelqu'un frappa doucement à la porte.
— Qui est là? que me veut-on encore? mon Dieu! dit madame de Castro.
André entr'ouvrit la porte.
— Excusez-moi, madame, dit-il, c'est un message du roi.
— Du roi ! répéta Gabriel dont le regard s'alluma.
— Pourquoi m 'apporter cette lettre, André?
— Madame, elle est, m'a-t-on dit, pressée.
— Donnez, voyons. Que me veut le roi? Allez, André. S'il y a une réponse, je vous appellerai.
André sortit. Diane décacheta la lettre royale, et lut tout bas ce qui suit avec une terreur croissante :
« Ma chère Diane,
d On me dit que vous êtes au Louvre ; ne sortez pas, je » vous prie, avant que je ne sois allé chez vous. Je suis au » conseil qui va s'achever d'un moment à l'autre. En le » quittant, je me rendrai sur-le-champ et sans suite à votre » logement. Attendez-moi à toute minute.
» 11 y a si longtemps que je ne vous ai vue seule I Je » suis triste, et j'aurais besoin de causer quelques instans » avec ma tille bien-aimée. A tout à l'heure, donc.
» Henri. »
Diane pâlissante froissa cette lettre dans sa main crispée, quand elle eut achevé de la lire.
Que devait-elie faire?
Congédier tout de suite Gabriel ? Mais s'il rencontrait en s'en allant le roi qui, à tout instant, pouvait venir?
Retenir près d'elle le jeune homme? Mais le roi allait le trouver en entrant!
Prévenir le roi. c'était exciter des soupçons. Prévenir Gabriel, c'était provoquer sa colère en paraissant la crain
De choc entre ces deux hommes si dangereux l'un pour l'antre semblait maintenant inévitable, et c'était elle, Diane, elle qui efit voulu les sauver au prix de son sang, qui avait amené celte rencontre fatale !
— Que vous mande le roi, Diane? demanda Gabriel avec un calme allécté que démentait le tremblement do sa voix.
— Rien, rien, en vérité ! répondit Diane. Une recommandation pour la réception do ce soir.
— Je vous dérange peut-être, Diane, dit Gabriel. Je me retire.
— Non, non ! restez ! s'écria Diane vivement. Après cela pourtant, reprit-elle, si quelque affaire vous appelle au dehors sur-le champ, je ne voudrais pas vous retenir.
— Cette lettre vous a troublée, Diane. Je crains de vous être importun et vais prendre congé de vous.
— Vous, importun, amil le pouvez- vous penser! dit madame de Castro. N'est-ce pas moi qui suis allée vous chercher, en quelque sorte? Hélas! peut-être bien imprudemment, j'en ai peur. Je vous reverrai encore, mais non plus ici, chez vous. Dès que je pourrai m'échappêr, j'irai vous voir, j'irai reprendre cet entretien terrible et doux. Je vous le promets. Comptez sur moi. Pour le moment, vous aviez raison, je vous avoue que je suis un peu préoccupée, un peu souffrante... J'ai comme la fièvre...
— Je le vois, Diane, et je vous quitte, reprit tristement Gabriel.
— A bientôt, ami, dit-elle. Allez, allez !
Elle marcha avec lui jusqu'à la porte de la chambre.
— Si je le retiens, pensait-elle en le reconduisant, il est certain qu'il verra le roi ; s'il s'éloigne dans l'instant, il y a du moins une chance pour qu'il ne le rencontre pas.
LES DEUX DIANE. 7t
Cependant elle hésitait, doutait, et tremblait encore.
— Pardon, an dernier mot, Gabriel, dit-elle toute hors d'elle-même, sur le seuil de la porte. Mon Dbu ! votre récit m'a tellement bouleversée I... j'ai peine à rassembler mes idées... Que voulais-je vous demander ".'... Ah! j'y suis. Un mot seulement, un mot d'importance. Vous ne m'avez toujours pas dit ce que vous aviez intention de faire? J'ai
'. et v >us criez justice ! Cette justice comment esz vous don c l'obtenir?
— Je n'en si is rien encore, dit Gabriel d'un air sombro. Je me lie à Dieu, à l'événement et à l'occasion.
— A l'occasion ? répéta Diane en frissonnant. A l'occasion? Qu' iz vous par ià? Oh! rentrez, renl
vous laisser partir, Gabriel, que vous ne m'ayez expliqué ce mot: à l'occasion. Restez, je vous en conjure.
Et, le prenant par la main, elle le ramenait dans la chambre.
— S'il rencontre le roi hors d'ici, pensait la pauvre Diane, ils seront seul à seul, le roi sans suite, Gabriel l'épée ai i moins, si je suis là, je pourrai me précipiter entre eux, supplier Gabriel, me jeter au devant du coup. Il faut (pie Gabriel reste.
— Je me sons mieux, dit-elle ton' haut. Restez, Gabriel, reprenons cette conversation, donnez-moi l'explication que j'attends. Je me sens beaucoup mieux.
— Non, Diane, vous êtes encore plus agitée que tout à "heure, reprit Gabriel. Et savez-vous quelle pensée me vient à l'esprit, et quelle cause je devine à vos terre
— Non, vraiment, Gabriel, comment voulez- vous que je sache?...
— . lit Gabriel, si tout à l'heure votre cri de grâce avouait que pour vous le crime était patent, vos appréhension- de maintenant, Diane, déclarent qu'à vo3 yeux la punition serait légitime. Vous redoutez pour lo coupable ma vengeance ; donc, vous la comprendriez.
me retenez ici pour prévenir des représailles possibles qui vous effraient, mais qui ne vous étonneraient
pas, dites \ qui vous, sembleraient toutes simples, n'estce pas ?
Diane tressaillit, tant le coup avait frappé juste I Néanmoins, rassemblant toute son énergie :
— Oh! Gabriel, dit-elle, comment croyez-vous que jo puisse concevoir do vous de telles pensées? Vous, mon Gabriel, un meurtrier 1 Vous, frapper par surprise quelqu'un qui ne se défendrait pas! C'est impossible ! Ce serait plus qu'un crime, ce serait une lâcheté ! Vous vous imaginez que je vous retiens? Erreur ! Allez ! partez ! je vous ouvre les portes. Je suis bien tranquille, mon Dieu ! Bien tranquille sur ce point, du moins. Si quelque chose nie trouble, ce n'est pas une pareille idée, je vous en réponds. Quittez-moi, quittez le Louvre en paix. Je retournerai chez vous achever notre entretien. Allez, mon ami, allez. Vous voyez comme je veux vous garder!
En parlant ainsi, elle l'avait conduit jusque dans l'antichambre.
Le page s'y trouvait. Diane pensa bien à lui ordonner d'accompagner Gabriel jusque hors du Louvre. Mais cette précaution eût encore trahi sa défiance.
Arrivée là cependant, elle ne put s'empêcher d'appeler André d'un signe, et de lui demandera l'oreille :
— Savez-vous si le conseil est terminé?
— Pas encore, madame, répondit tout bas André. Je n'ai pas vu sortir les conseillers de la grand'chamhre.
— Adieu, Gabriel, reprit tout haut Diane avec vivacité. Adieu, ami. Vous me forcez à vous renvoyer presque, pour vous prouver que je ne vous retiens pas. Adieu, mais à bientôt.
— A bientôt, dit avec un sourire mélancolique le jeune homme en lui serrant la main.
Il partit. Elle resta à le regarder jusqu'à ce que la dernière porte se fût refermée sur lui.
Puis, rentrant dans sa chambre, elle tomba à genoux, les yeux en pleurs, le cœur palpitant, devant son prie -Dieu.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle, veillez, au nom de Jésus ! sur celui qui est peut-être mon frère, sur celu
LLb DfcUÀ DlAMi. 73
»m\ est peut-être mon père. Préservez l'un do l'autre les êtres que j'aime, ô mon Dieu ! Vous seul le pouvez maintenant.