UN DOUBLE FRIPON
Le connétable sortait soucieux de chez 1« roi. Maître Arnauld du Thili se trouva sur son chemin, et l'appela à voix basse.
Ceci se passait dans la grande galerie du Louvro.
— Monseigneur, un mot...
— Qu'est-ce donc ? dit le connétable. Ah ! c'est vous, Arnauld ? Que me voulez-vous ? Je ne suis guère en train de vous écouter aujourd'hui.
— Oui, je conçois, reprit Arnauld , monseigneur est contrarié de la tournure que prend le projet de mariage entre madame Diane et monseigneur François.
— Comment sais-tu cela déjà, drôle? iMais au fait, que m'importe qu'on le sache. — Le vent est à la pluie et aux Guises, le fait est certain.
9a LES DEUX DIANE.
— Mais le vent sera demain au beau temps et aux Montmorency, dit l'espion, et s'il n'y avait aujourd'hui que le roi contre ce mariage, le roi serait pour ce mariage demain. Non, Tobstacle nouveau, qui va vous barrer la route, monseigneur, est plus grave et vient d'ailleurs.
— Et d'où peut venir, dit le connétable, un obstacle plus grave que la défaveur ou seulement la froideur du roi?
— Mais de madame d'4ngoulême, par exemple, répondit Arnauld.
— Tu as flairé quelque chose de ce côté-là, mon fin limier ! dit en se rapprochant le connétable, évidemment intéressé.
— A quoi monseigneur pensait-il donc que j'eusse employé les quinze jours qui viennent de s'écuuler?
— C'est vrai, il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de toi.
— Ni directement, ni indirectement, monseignear 1 reprit fièrement Arnauld, et vous, qui me reprochez d'être noté trop souvent dans les rapports des rondes du guet de la police, il me semble que, depuis deux semaines, j'ai travaillé sagement et sans bruit.
— C'est encore vrai, dit le connétable, et je m'étonnais de n'avoir plus à interv^ignir pour te tirer d'embarras, coquin, qui bois quand tù ne joues pas, et qui ribaudes quand tu ne te bats pas.
— Et le héros turbulent de ces quinze derniers jours, ce n'a pas été moi, monseigneur, mais certain écuyer du nouveau capitnine des gardes, le vicomte d'Exmès, un nommé Martin-Guerre.
— En effet, je me le rappelle, et Martin- Guerre a remplacé Arnauld du Thill sur le rapport que je dois examiner cha(]ue soir.
— Qui, par exemple, l'autre soir, a été ramassé ivre-» mort par le guet? demanda Arnauld.
— Martin-Guerre.
— Qui, à la suite d'une "querelle de jeu pour des dés reconnus pipés, a donné un coup d'épée au plus bean gendarme du roi de France P
— Oui, Martin-Guerre encore.
— Qui, hier enfin, a été surpris essayant d'enlever la femme de maître Gorju, taillandier?
— Ce Martin-Guerre toujours ! dit le connétable. Un drôle tout à fait pendable. Et son maître, le vicomte d'Exmès, que. je t'ai cliargé de surveiller, ne doit pas valoir mieux que lui ; car il le soutient, le défend, et assure que son éouyer est le plus doux et le plus rangé des hommes.
— C'est ce que vous aviez parfois la bonté de dire pour moi, mnnseiî?neur. Martin-Guerre se croit possédé du diable. La vérité est que c'est moi qui le possède.
— Quoi ? qu'est-ce ? tu n'es pas Satan ? s'écria en se signant tout etTrayé le connétable, ignorant comme une carpe, et superstitieux comme un moine.
Maître Arnauld ne répondit que par un ricanement infernal, et, quand il vit Montmorency assez effrayé :
— Eh ! non, je ne suis pas le diable, monseigneur, ditil. Pour vous le prouver et vous rassurer, tenez, je vous demande cinquante pistoles. Or, si j'étais le dinble, auraisje besoin d'argent, et me tirerais-je moi-même par la queue ?
— C'est juste, dit le connétable, et voilà les clnouante pistoles.
— Que j'ai bien gagnées, monseigneur, en gagnant la confiance du vicomte d'Exmès ; car, si je ne suis pas diable, je suis sorcier un peu, et je n'ai qu'à eadosser certain pourpoint brun et à passer certaines chausses jaunes pour que le vicomte d'Exmès me parle comme à un ancien ami et à un confident épwuvé.
— Hum Itout cec^eent la corde, dit le connétable.
— Maître Nostradamus, rien qu'en me voyant passer dans la rue, m'a préilil, au seul aspect de ma physionomie, que je mourrais entre la" terre et le ciel. Donc, je me résigne à ma destinée et la dévoue à vos intérêts, monseigneur. Avoir à soi la vie d'un pendu, c'est inappréciable. Un homme qui est sûr de finir par la potence nç craint rien, pas même la potence. Pour commencer, je me suis fait le double de récuyer du vicomte d'Exmès. Je vous disais que
j'ciccomplissais des miracles I or, savez-vous, devinezvous, monseigneur, ce qu'est ledit vicomte ?
— Parbleu ! un partisan effréné des Guises.
— iVieux. L'amoureux aimé de madame de Castro.
— Que me dis-tu là , maraud, et comment sais-tu cela?
— Je suis le confident du vicomte, vous dis-je. C'est moi qui le plus souvent porte ses billets à la belle, et apporte ia réponse. Je suis au mieux avec la suivante de la dame, — laquelle suivante s'étonne seulement d'avoir un amoureux si inégal, entreprenant comme un page, un jour, et, le lendemain, timide comme une nonne Le vicomte d'Exmès et madame de Castro se voient trois fois la semaine chez la reine, et s'écrivent tous les jours. Pourtant, vous me croirez si vous voulez, leur amour est pur. Ma parole ! je m'intéresserais à eux, si je ne m'intéi essais à moi. Ils s'aiment comme des chérubins, et depuis l'enfance, à ce qu'il paraît. J'entr'ouvre de temps en temps leiu*s lettres, et elles me touchent. Madame Diane, elle, est jalouse, devinez un peu de qui, monseigneur l — de la reine. Mais elle a bien tort, la pauvrette. Il se peut que ia reine pense au vicomte d'Exmès...
— Arnauld , interrompit le connétable, vous êtes un calomniateur !
— Et votre sourire, monseigneur, il est au moins un médisant, reprit le drôle. Je disais donc qu'il se pouvait bien (}ue la reine pensât au vicomte, mais qu'à coup sûr, le vicomte ne pensait pas à la reine. Ce sont des amours arcadiens et irréprochables que les leurs, et qui m'émeuvent comme un doux roman pastoral ou chevaleresque ; ce qui n'empêche pas, Dieu m'épargne 1 de les trahir pour cinquante pistoles, ces pauvres tourtereaux ! IMais avouez , monseigneur, que j'avais raison en commençant, et que j'ai bien gagné ces ciaquante pistoles-là.
— Soit I dit le connétable ; mais comment, encore une fois, es-tu si bien informé ?
— Ah ! pardon, monseigneur, c'est li mon secret, que vous pouvez deviner si vous voulez, mais que je dois encore vous taire. Peu vous importent, d'ailleurs, mes moyens, dont je suis seul responsable après tout, pourvu ijue vous
touchiez la fin. Or, la fin pour vous, c'est d'être renseigné sur les actes et desseins qui pourraient vous nuire, et il me semble que ma révélation d'aujourd'hui n'est p? s sans gravité et sans utilité pour vous, monseigneur.
— Sans doute, coquin ; mais il faut continuer à épier ce damné vicomte.
— Je continuerai, monseigneur ; je suis à vous autant qu'au vice. Vous me donnerez des pistoles, je vous donnerai des paroles, et nous seront contens tous deux. — Oh I mais quelqu'un entre dans cette galerie. Une femme t diable ! je vous dis adieu, monseigneur,
— Qui est-ce donc ? demanda le connétable, dont la vue baissait.
— Eh I madame de Castro elle-même, qui va sans doute chez le roi, et il est important qu'elle ne me voie pas avec vous, monseigneur, quoiqu'elle ne me connaisse pas sous ces habits-là. Elle s'approche, je m'esquive.
Il s'esquiva en effet du côté opposé à celui par où venait Diane.
Pour le connétable, il hésita un mcment, puis, prenant le parti de s'assurer par lui-même de la vérité des rapports d'Arnauld, il aborda résolument madame d'Angoulême au passage.
— Vous vous rendez dans le cabinet du roi^ madame, lui dit-il ?
— En effet, monsieur le connétable.
— Je crains bien que vous ne trouviez pas Sa Majesté disposée à vous entendre, madame, reprit Montmorency naturellement alarmé de cette démarche, et les nouvelles graves qu'on a reçues...
— Rendent précisément le moment on ne peut pas plus opportun pour moi, monsieur.
— Et contre moi, n'est-il pas vrai, m.adame ? car vou. : nous portez une terrible haine.
— Hélas! monsieur le connét-able, je n'ai de haine contre personne.
— N'avez-vous vraiment que de l'amour? demanda ânne de Montmorency d'un ton si expressif que Diane rougit et baissa les yeux. — • Et c'est à cause de cet amour
sans dowte, ajouta le connétable, que vous résistez aux désirs du roi ot aux vœux de mon fils?
Dian*' rmbarrassée se tut.
— ArnHuld m'a dit vrai, pensa le connétable, elle aime îo beau messager des triomphes de monsieur de Guise.
— Monsieur le connétable, reprit enfin Diane,' mon devoir est (l'obéir à Sa Majesté, mais mon droit est d'implorer mon père.
— Ainsi, dit le connétable, vous persistez à allez trouver le roi.
— Je persiste.
— Eh bien 1 moi, je vais aller trouver madame de Vaientinois, madame.
— ('omme il vous plaira, monsieur.
Ils se saluèrent, et quittèrent la galerie chacun par la porte opposée ; et au moment où, en effet, Diane entrait chez le roi, le vieux Montmorency entrait chez la favorite.
LA CmE DU BOMIEUR.
— Venez çh, maître Martin, disait, le même jour et à la même heure à peu près, Gabriel à son écuyer ; je suiî obligé «l'aller faire ma ronde et ne rentrerai ici à la maison que dans deux heures. Vous, Martin, dans une heure, vous irez vous poster à l'endroit accoutumé, et vous y attendrez une lettre, une lettre importante que Jacinthe viendra vous remettre comme d'habitude. Ne perdez pas une minute et accourez me l'apporter. Si ma ronde est achevée, j'irai d'ailleurs au-devant de vous, sinon attendez-moi ici. Avez-vous compris ?
— J'ai compris, monseigneur, mais j'ai une grâce à vous demander.
— Parle.
— Faites-moi accompagner par un garde, monseigneur, je vous en conjure.
— Un garde pour l'accompagner, qu'est-ce que cette nouvelle folie ? que crains-tu ?
— Je me crains, répondit piteusement Martin. Il paraît, monseigneur, que j'en ai fait de belles la nuit dernière I Jus(|u'ici je ne m'étais montré qu'ivrogne, joueur et bretteur. Me voici paillard à présent! Moi que tout Arfigues tenu;'••-'•'' pour la pureié des mœurs et la candeur de l'âme I LToiriez-vous, monseigneur, que j'ai eu la bassesse d'essayer celte nuit un rapt? oui, un rapt! J'ai tenté, de vive force, d'enlever la lemme du sieur Gorju, taillandier, — une fort belle femme, à ce qu'il paraît. Par malheur, ou par bonheur plutôt, on m'a arrêté, et si je ne m'étais encore nommé et recommandé de vous, je passais la nuit en prison. C'est infâme.
— Voyons, Martin , as-tu rêvé ou commis cette nouvelle incartade?
— Rêvé I monseigneur, voici le rapport. Rien qu'en le lisant, je roiigissais jusqu'aux oreilles. Oui, il fut un temps où je croyais que toutes ces actions damnables étaient des cauchemars atfreux, ou bien que le diable s'amusait à prendre ma forme pour se livrer à des laits nocturnes et monstrueux. Mais vous m'avez détrompé, et d'aill-urs je ne vois plus celui que je prenais autrefois pour mon ombre. Le saint prêtre aui^uel j'ai remis la direction de ma conscience m'a détrompé aussi, et celui qui viole toutes les lois divines et humaines, le coupable, le mécréant, le scélérat, c'est bien moi, à ce (ju'on m'assure. Or. c'est ce que je crois désormais. Comme une poule qui a couvé des canards, mon âme conçoit des pensées honnêtes ()ui se résolvr'iit en actes impies, et toute ma vertu n'ubouiil (|u"au crime. Je n'ose dire qu'à vous que je suis possédé, monseigneur, par la raison qu'on me brûlerait vi!, m.iis il faut, voyez-vous, qu'à de certains momcns, j'uio vraiment. Comme on dit, le diable au corps.
— Non, mon pauvre Martin, dit en riant Gabriel, seulement tu te laisses aller à boire, je crois, depuis quelque temps, et quand tu as bu, daml tu vois double.
— Mais je ne bois que de l'eau, monseigneur, que de l'eau! à moins que cette eau de la Seine ne porte au cerveau...
— Pourtant, Martin, ce soir où l'on t'a déposé ivre en bas sous le porche?
— Eh bien! monseigneur, ce soir-là, je m'étais couché et endormi en recommandant mon àme au Seigneur; je me suis levé aussi vertueusement, et c'est par vous, par vous seul, que j'ai appris la vie que j'avais menée. De même la nuit oii j'ai blessé ce magnifique gendarme. De même cette nuit encore où le plus odieux aitentat... Ei cependant je me fais enfermer et verrouiller par Jérôme dans ma chambre, je clos mes volets à triple chaîne ; mais baste 1 rien n'y fait; je me relève, il faut croire, et mon existence souillée de somnambule commence. Le lendemain au réveil je me demande : — Qu'est-ce que je vais avoir fait, doux .lésas ! pendant mes absences de cette nuit? Je descends l'apprendre de vous, monseigneur, ou des rapports du quartenier, et je vais sur-le-champ décharger ma conscience de ces nouveaux forfaits à confesse, oii l'on me refuse une absolution rendue impossible par d'éternelles rechutes. Ma seule consolation est déjeuner et de me mortifier une partie du jour à grands coups de discipline. \^n[s je mourrai, je le prévois, dans l'impénitence finale.
— Crois plutôt, Martin, dit le vicomte, que cette fougue s'apaisera, et que tu redeviendras le Martin sage et rangé d'autrefois. En attendant, obéis à ton maître et remplis ponctuellement cette commission dont il le charge. Comment veux-tu que je te donne quehju'un pour t'accompagner ? tu sais bien que tout ceci doit rester secret, et que toi seul es dans la confidence.
— Soyez sûr, monseigneur, que je vais faire mon possible pour vous contenter. Mais je ne saurais répondre de moi, je vous en préviens.
— Oh 1 pour le coup, Martin, c'est trop fort, et pourquoi cela ?
LFS DEUX DIANE. 101
— Ne vous impatientez pas à cause de mes absences, monseigneur ; — je crois être là et je suis ici ; faire ceci et je fais cela. L'autre jour, ayant pour pénitence trente jyater et trente ave, je prends la résolution de tripler la dose pour me mater par un ennui surhumain, et je reste ou plutôt je crois rester à l'église Saint-Gervais à tourner dans mes doigts les grains de mon chapelet pendant deux heures et plus. Ah bien oui I en rentrant ici, j'apprends que vous m'aviez envoyé porter un billet, et qu'a preuve je vous avais rapporté la réponse, et le lendemain, dame Jacinthe, — une autre belle femme, hélas! — me gronde pour avoir été la veille très téméraire à son endroit. Et cela s'est renouvelé trois fois, monseigneur, et vous voulez que je sois sûr de moi après de pareils tours de mon imagination? non, non; — je ne suis pas assez maître au logis pour cela, et quoique l'eau bénite ne me brûle pas les doigts, il y a parfois dans ma peau un autre compagnon que maître Martin.
— Enfm j'en cours le risque, dit Gabriel impatienté, et comme jusqu'ici, en somme, que tu sois à ré;4lise ou rue Froid-Manteau, tu t'es habilement et fidèlement acquitté de la commission que je te donne, tu la rempliras encore aujourd'hui, et sache, si tu as besoin de cela pour stimuler ton zèle, que tu vas me rapporter dans ce billet mon bonheur ou mon désespoir.
— Oh ! monseigneur, mon dévoûment pour vous n'a pas besoin d'être excité, je vous jure, et sans ces diaboliques substitutions...
— AUonsl vas-tu recommencer? interrompit Gabriel, il faut que je parte, et toi, dans une heure pars aussi, et n'oublie aucune de mes instructions. Un dernier mot : tu sais que depuis plusieurs jours j'attends avec inquiétude de Normandie Aloyse ma nourrice, et que, si elle arrive en mon absence, il faut lui donner la chambre qui touche à la mienne, et la recevoir comme chez elle. Tu l'en souviendras ?
— Oui, monseigneur.
— Allons ! Martin, promptitude, discrétion, et présence d'esprit surtout.
Martin ne répondit qu'en poussant un soupir, et Gabriel quitta sa maison de la rue dus Jardins.
Il y revenait deux heures après, comme il l'avait dit; — l'œil distrait, la pensée préoccupée. Il ne vil en entrant que Mar;in, courut à lui, lui prit des mains la lettre qu'il attendait avec tant d'impalienc«, lecongédia du geste, et lut:
« Remercions Dieu, Gabriel, disait cette lettre; le roi a Jîédé, nous serons heureux. Vous devez avoir appris déjà l'arrivée du héraut d'armes d'Angleterre, qui est vf>nu déclarer la guerre au nom de la reine Marie, et la nouvelle du grand mouvement qui se prépare en Flandre. Ces événemens, menarans peut-être pour la France, sont favorables à notre amour, Gabriel, puisqu'ils augmentent le crédit du jeune duc de Guise, et diminuent celui du vieux Montmorency. Le roi a pourtant encore hésité. — Mais je l'ai supplié, Gabriel, j'ai dit que je vous avais retrouvé, que vous étiez noble et vaillant ; je vous ai nommé ; — tant pis! .. Le roi, sans rien promettre, a dit qu'il réfléchirait, qu'après tout, l'intérêt d'Etat devenant moins pres.sant, il serait cruel à lui de compromettre mon bonheur, qu'il pourrait donner à François de Montmorency une compenrsatien dont il aurait à .se contenter. Il n'a rien promis, mais il tiendra tout, Gabriel ! Oh! vous l'aimerez, Gabriel, comme je l'aime, ce bon père, qui va réaliser ainsi nos rêves de six années! J'ai tant à vous dire, et ces paroles écrites sont si froides ! Écoutez, ami, venez ce soir à six heures, pendant le con.seil. Jacinthe vous amènera près de moi, et nous aurons une grande heure pour causer de cet avenir radieux qui s'ouvre à nous. Aussi bien, je prévois que celte campagne de Flandre va vous réclamer, et il faut la faire, hélas ! [Knir .servir le roi, et me mériter, mon.sieur. moi qui vou>aime tiint. Car je vous aime, mon L)ieu, oui! A quoi bon cssaytT maintenant de vous le cacher 1 Venez donc, que ji- voie si vous êtes aussi lieureux que votre Diane. »
— oii ! nui, bien heureux! s'écria Gabriel à haute voix, quand :l eut Hclicvé celle lettre, et que mauque-l-il à mon bonbfur .j pié.Neul?
— Ce n'est pas sans doute la présence de votre vieille nourrice, dit tout à coup Aloyse qui était restée assise, immobile el silencieuse dans l'ombre.
— Aloyse * s'écria Gabriol en courant vers elle, et en rembrassant. — Aloyse 1 Ohl si, bonne nourrice, tu me manquais bien. Comment vas- tu? tu n'as pas changé, toi. Embrasse-moi encore Je ne suis pas ciiangé non plus, du moins de cœur, de ce cœur qui t'aime. J'étais bien tourmenté de ton retard. Demande à Martin,., pourquoi donc t'es-tu fait si longtemps attendre?
— Les dernières pluies, monseigneur, ont effondré les chemins, et si, excitée par votre lettre, je n'avais pas bravé des obstacles de toutes sortes, je ne serais pas arrivée encore.
— Oh ! tu as bien fait de te li.^lor, Aloyse, tu as bien fait, parce que vraiment, à quoi cela sert-il d'être heureux tout seul? Vois-tu celte lettre ijue je viens de recevoir? (.'Ile est de Diane, de ton autre entant, et elle m'annonce, sais-tu ce qu'elle m'annonce? que les obstacles qui s'opposaient à notre amour vont pouvoir être li'vés, que le roi n'exige plus le mariage de Diane avec François de Montmorency, que Diane m'aime enfin ! qu'elle m'aime 1 et l'i es là pour écouter tout cela, Aloyse, dis, ne suis-je pas véritablement à la cime du bonheur?
— Si pourtant, monseigneur, dit Aloyse, sans quitter sa gravité triste, si pourtant il vous fallait renoncer à madame de Castro ?
— Impossible. Aloyse! et puisque toutes les difûeultés s'aplanissent comme d'elles-mêmes I
— On peut toujours vaincre les difficultés qui viennent des hommes, dit la nourrice, mais non celles qui viennent de Dieu, monseigneur ; vous savez si je vous aime, et si je donnerais ma vie pour épargner à la vôtre l'ombre d'un souci; eh bien! si je vous disais : Sans en dtmander la raison, monseigneur, renoncez à madame de i asiro. cessez de la voir, étoutfez cet amour par tous les moyens en voire pouvoir. Un secret lerritile, et dont je vous coiiiure, lians votre intérêt même, de ne pas me demander la revéktion.
lOi LES DEUX DIANE.
est entre vous deux. — Si je vous disais cela, suppliante et à genoux, que me répondriez-vous, monseigneur?
— Si c'était ma vie, Aloyse, que tu me demandais d'anéantir, sans exiger la raison, je t'obéirais. Mais mon amour est hors de la portée de ma volonté, nourrice, et lui aussi vient de Dieu.
— Seigneur ! s'écria la nourrice en joignant les mains, il blasphème. Mais vous voyez qu'il ne Srait pas ce qu'il fait, pardonnez-lui, Seigneur 1
— Mais tu m'épouvantes, ne me tiens pas, Aloyse I si longtemps dans ces angoisses mortelles, et, quoique tu veuilles et que tu doives me dire, parle, parle, ie t'en supplie.
— Vous le voulez, monseigneur? il faut absolument vous révéler le secret que j'avais juré devant Dieu de garder, mais que Dieu lui-même, aujourd'hui, m'ordonne de ne pas celer plus longtemps? Eh bien ! monseigneur, vous vous êtes trompé ; il faut, entendez-mo'' il est nécessaire que vous vous soyez trompé sur la nature de l'affection qun vous inspirait Diane. Ce n'était pas désir et ardeur, oh t non, soyez-en sûr, mais une affection sérieuse et dévouée, un besoin de protection amicale et fraternelle, rien do plus tendre et de plus intéressé, monseigneur.
— Mais c'est une erreur, Aloyse, et la beauté charmante de Diane...
— Ce n'est pas une erreur, se hâta de dire Aloyse, et vous allez en convenir avec moi ; car la preuve va vous en apparaître évidente comme à moi-même. Sachez que, selon toutes les probabilités, hélas! madame de Castro —du courage , mon enfant! — madame de Castro est votre sœur 1
— Ma sœur 1 s'écria Gabriel en se dressant debout comme par un ressort, masœurl répéta-t-il presque insensé. Comment la fiîle du roi et de madame de Valeniinois pourrait-elle être ms sœur?
— Monseigneur, Diane de Castro est née en mai 1539, n'est-ce pas? le comte Jacques de Montgommery, voira père, a disparu en janvier de la même année, et savez-vous sur quel soupçon? savez-vous de qu»i on l'accusait, votre
__ j-j^ t^^re l'amant heureux de madame Diane de Poitiers, et ïc iiva'i "^Téféré ^-q dauphin, aujourd'hui roi de France. Maintenant, comparez les dates, monseigneur.
—Ciel et terwsl s'écria Gabriel* Mais voyons, voyons, repritil etî rassemblant toutes les puissances de son être, mon père était accusé, mais qui prouve que l'accusation fût fondée? Diane est née cinq mois après la mort de mon père, mais qui prouve que Diane n'est pas la lille du roi, qui l'aima comme son enfant?
— Le roi peut se tromper, comme je puis me tromper aussi, monseigneur; remarquez que je ne x'ous ai pas dit: Diane est votre sœur. Mais il est probable qu'elle l'est; il est possible qu'elle le soit, si vous voulez. Mon devoir, mon terrible devoir, n'était-il pas de vous faire cet aveu, Gabriel? Oui, n'est-ce pas? puisque vous ne vouliez pas, sans cet aveu, renoncer à elle? Maintenant, que votre conscience juge votre amour, et que Dieu juge votre conscience.
— Oh ! mais ce doute est mille fois plus affreux que le malheur même, dit Gabriel. Qui me tirera de ce doute, mon Dieu !
— Le secret n'a été connu que de deux personnes au monde, monseigneur, dit Aloyse, et deux créatures humaines seul(>ment auraient pu vous répondre : Votre père, enseveli aujourd'hui dans une tombe ignorée, et madame de Valentinois, qui n'avouera jamais, je pense, qu'elle a trompé le roi, et que sa OUo n'est pas la tille du roi.
— Oui, et en tout cas, si je n'aime pas la fille de mon père, dit Gabrici, j'aime la fille de l'assassin de mon père ! — Car c'est du roi, c'est de Henri II que j'ai à tirer vengeance de la mort de mon père, n'est-il pas vrai, Aloyse ?
— Qui sait encore cela, hormis Dieu ? répondit la nourrice.
— Panout confusion et ténèbres I doute et terreur! dit Gabriel. Ohl j'en deviendrai fou, nourrice! Mais non, reprit l'énergique jeune homme, je ae veux pas devenir fou encore ; je ne le veux pas ! J'épuiserai d'abord tous ies moyens de connaître la vérité. J'irai à madame de Valentinois, je lui demanderai son secret qui me serait sacré. Elle est cathoUque, dévote, l'obtiendrai d'elle un serment
lOS LES DEUX DIANE.
qui m'atteste sa sincérité. J'irai à Catherine de Mf
a su quel(]ue chose peut-êire. J'irai j?n5si a .9râneT*et la
main sur mon cœur, j'interrogerai les twiltcniens de mon
cœur. Oii n'irai-ie pas? J'irais au tombeau de mon père, si
je savais où le trouver, Alciyse, et je l'adiuriM-ais U'uiih voix
si puissante, '^u'il se relèverait d'entre les morts pour me
répotifire.
— Pauvre cticr enfant ! murmurait Aloyse. si hardi et si vaillant, même après ce coup terrible! si fort contre un destin si cruel !
— Kt je ne perdrai pas une minute pour me mettre àl'œu- VT<?, dit en se levant Gabriel, animé d'une sorte de fièvre d'action. Il est quatre heures: dans une demi-heure, je serai près de madame la grande sénéchale ; une heure après, chez la reine; à six heures, au rendez-vous où Diane m'attend, et, quand je reviendrai ce soir, Alovse, j'aurai peut-être soulevé un coin de ce voile lugubre de ma destinée A ce soir.
— Et moi, monseigneur, ne puis-je rien faire pour vous aider dans votre redoutable lâche? dit Aloyse.
— Tu peux prier Dieu, Aloyse ; prie Dieu.
— Pour vous et pour Diane, oui, monseigneur.
— Prie aussi pour le roi, Aloyse, dit (idbnel d'un air sombre.
Et il sortit d'un pas précipité.