‹ Les deux DianeChapitre 12 sur 27 · DIANE DE POITIERS · texte numérisé non relu

DIANE DE POITIERS

Le ronnétahle de Montmorency était encore chez Diane de Poitiers, et lui parlait d'une voix aUière, aussi rude et iitipéralif avec elle qu'elle se montrait douce et tendre pour lui.

— Eh! mort Dieu! c'est votre fille, au bout du compte^ îui disait-il, et vous avez sur elle les mêmes droits et la même autorité que le roi. Exigez ce mariage.

— Mais mon ami, répondait Diane, songez qu'ayant été jusqu'ici assez peu mère pour la tendresse, je ne puis espérer être assez mère pour le pouvoir, et frapoer sans avoir caressé. Nous sommes, vous le savez, madame d'Angoulême et moi, bien froides Tune pour l'aulre, et, malgré ses avances du commencement, nous avons coniinué à ne nous voir qu'à des intervalles fort rares. Elle a su gasmcr, d'ailleurs, une grande influence personnelle sur l'esprit du roi, et je ne sais, en vérité, laquelle de nous deux est la plus puissante à cette heure. Ce que vous me dcmandr-z, ami, est donc bien difficile, pour ne pas dire impossible. Laissez-là ce mariage, et remplacez-le par une alliance plus brillante encore. Le roi a fiancé la petite Jeanne h Charles de Mayenne : nous obtiendrons de lui la petite Marguerite pour votre fils.

— Mon fils couche dans un lit et non dans un berceau, répondit le connétable, et comment une petite fille, qui sait parler d'hier, pourrait-elle aider à la fortune de ma maison? Madame de Castro, au contraire, a, comme vous me le faites remarquer vous-même avec un mer\eillcux à propos, une grande influence personnelle sur l'esprit du roi, et voilà pourquoi je veux madame de Castro pour bru. Mort Dieu! il est bien étrange que lorsqu'un gentilhomme, qui porte le nom du premier baron de la chrétienté, daigne épouser une bâtarde, il éprouve tant de difficultés à consommer cette mésalliance. Madame, vous n'êies pas pour rien la maîtresse de notre sire, comme je ne suis pasj pour rien votre amant. Malgré madame de ("astro, malgré ce muguet qui l'adore, malgré le roi lui-même- je veux que ce mariage se fasse, jo le veux.

— Eb bien ! voyons, mon ami, dit doucement Diane de Poitiers, je m'engage à faire le possible et l'impossible pour vous amener à vos fins. Que voulez-vous que je vous dise de plus? Mais au moins, vous serez meilleur pour moi, dites, et ne me parlerez plus avec cette grosse voix, méchanll

Et df^ ses lèvres fines et roses, la belle duchesse effleura la barbe grise et rude du vieux Anno, qui se laissait faire en grommelant.

Car telle était cette passion étrange et que rien n'expliquait sinon une dépravation singulière de la maîtresse idolâ rée d'un roi jeune et beau pour un vieux bai bon qui la ruWoyait. La brusquerie de Montmorency la dédommageait de la galanterie de Henri II, et elle trouvait plus de charmes à être malmenée par l'un qu'à être flattée par l'autre. Caprice monstrueux d'un cœur léminin ! Anne de Montmorency n'était ni spirituel ni brillant, et il passait, à juste titre, pour être avide et avare. Les horribles supplices qu'il avait infligés à la population rebelle de Bordeaux, lui avaient seuls donné une sorte de célébrité odieuse. Brave, il est vrai, qualité vulgaire en France, il n'avait pourtant guère été heureux jusques-là dans les batailles où il s'était trouvé. Aux victoires de Ravennes et de Marignan, oh. il ne commandait pas encore, on ne le distingua pas dans la foule ; à La Bicoque, où il était colonel des Suisses, il laissa à peu près massacrer son régiment, et à Pavie,iifut fait prisonnier. Son illustration militaire n'allait pas au delà, et Saint-Laurent devait piteusement couronner tout cela. Sans la faveur de Henri II, inspirée sans doute par Diane de Poitiers, il fût resté au second rang dans les conseils comme à la guerre, et cependant Diane l'aimait, le choyait et lui obéissait en tout, maîtresse d'un roi charmant, esclave d'un soudard ridicule.

En ce moment, on gratta discrètement à la porte, et un page, entrant sur la permission de madame de Valentinois, annonça que le vicomte d'Exmès implorait avec instance la faveur d'être admis un instant, pour le motif le plus grave, auprès de la duchesse.

— L'amoureux ! s'écria le connétable. Que veut-il donc de vous, Diane? Viendrait-il, par hasard, vous demander ia main de votre fille?

— Faut-il le laisser entrer? demanda docilement la favorite.

— Sans doute, sans doute, cette démarche peut nous

aider. Mais qu'il attende quelques instans. Un mot encore pour jous entendre I Diane de Poitiers transmit ces ordres au page qui sortit.

— Si le v?comte d'Exmès vient à vous, Diane, reprit le connétable, c'est que quelques difficultés inattendues se présentent, et il faut que le cas soit bien désespéré pour qu'il ait recours à un si désespéré remède. Donc, écoutezmoi bien, et, si vous suivez exactement mes instructions, votre intervention hasardée, j'en conviens, auprès du roi deviendra peut-être inutile. Diane, quelque chose que le vicomte vienne solliciter de vous, refusez-le. Si c'est son chemin qu'il vous demande, envoyez-le du côté opposé à sa route. S'il veut que vous répondiez oui, dites non, et oui, si c'est non qu'il espère. Soyez avec lui dédaigneuse, hautaine, mauvaise, la digne fille enfin de la fée Mélusine, dont vous autres de la maison de Poitiers descendez à ce qu'il paraît. M'avez-vous bien compris, Diane? et ferez- vous ce que je vous dis là ?

— De point en point, mon connétable.

— Alors, les écheveaux du galant vont un peu s'embrouiller, j'espère. Le pauvret, qui se jette ainsi dans la gueule de la...-r- Il allait dire de la louve, mais il se reprit: — Dans la gueule des loups. Je vous le laisse, Diane, et rendez-m'en bon compte de ce beau prétendant. A ce soir!

Il daigna embrasser Diane au front, et sortit. On introduisit par une autre porte le vicomte d'Exmès.

Gabriel fit le salut le plus respectueux à Diane, qui répondit par le salut le plus impertinent. Mais Gabriel, s'armant de courage pour ce combat inégal de la passion ardente contre la vanité glacée, commença avec assez de calme.

— Madame, dit-il, la démarche que j'ose faire auprès de vous est bien hardie, sans doute, et bien insensée. Mais il y a parfois, dans la vie, des circonstances si graves, si suprêmes et si solennelles, qu'elles vous mettent au-dessus des convenances ordinaires et des scrupules habituels. Or, je suis dans une de ces crises redoutables de ia destinée, ma-iame. L'homme qui vous parle vient mettre dans vos

mains sa vie, et si vous la laissez tomber sans pitié, e!le s© brisera.

Madame de Valentinois ne fit pas le moindre signe d'encouragement. Le corps penché en avant, appuyant le menton sur sa main et le couiJe sur son genou, elle regardait fixémont Gabriel avec un air d'étonnornetit eunnyé.

— Maiiame, reprit celui-ci en essayant de si couor l'influence attristante de ce sil<;nce afiecté, vous save^ ou vous ignorez peut être que j'aime madame de Castro. Je l'aime, madame, d'un amour prolond, ardent, irrésislibie.

— Qu'est-ce que cela me fait? sembla dire un sourire nonchalant de Diane de Poitiers.

— Je vous parle de cet amour, qui m'emplit l'âme, madame, pour arriver à vou;. dire que je dois comprendre, excuser, admirer même les aveugles fatalités et les exigences implacables de la passion. Loin de la blâmer comme le vulgaire, de la disséquer comme les philosophes, de la condamner comme les prêtres, je m'agenouille devant elle et je l'adore comme un reflet de Dieu. Elle fait le cœur où elle entre plus pur, plus gmnd, plus divin ; et Jésus ne l'a-t-il pas sacrée, le jour où il a dit à Madeleine qu'elle était bénie entre toutes les femmes pour avoir beaucoup aimé.

Diane de Poitiers changea d'attitude, et, les yeux à demi fermés, s'étendit négligemment dans son fauteuil.

— Où veut-il en venir avec son sermon? pensait-elle.

— Ainsi, vous le voyez, madame, poursuivit Gatiriel, l'amour pour moi est saint; de plus, il est tout-puissant à mes yeux. Le mari de madame de Castro vivrait encore, que j'aimerais madame de Castro, et n'essaierais même pas de vaincre un instinct irrésistible. Il n'y a que les faux amours qui se puissent dompter, et l'amour vrai ne s'évite pas plus qu'il ne se commande. — Ainsi, madame, vousmême, choisie et aimée par le plus grand roi du monde, vous ne devez pas être, pour cela, à l'abri de la contagion d'une passion sincère, et vous n'auriez pas su lui résister, que je vous plaindrais et que je vous envierais, mais je ne vous condamnerais pas.

Même silence de la part de la duchesse de Va entinoîs»

LES DEUX DIANE. lit

Un éfonnpment railleur était le seul sentimpnt qui se peignît sur son visage. Gabriel reprit avec plus de chaleur encore, comme pour amollir cette âme d'airain aux flammes de la sienne :

— Un roi s éprend, et c'est tout simple, de votre admirable beauté; vous êtes touchée de cet amour, mais voire cœur qui veut y répondre le peut-ii nécessairement ? Hélas! non. Cependant, à côté du roi, un gentilhomme beau, vaillant et dévoué, vous voit, vous aime, et cette passion plus obscure, mais non pas moins puissante, atteint votre âme, où n'a pu entrer la pensée d'un roi. Mais n'êtes-vous pas reine aussi, reine de beauté, comme le souverain qui vous aime est roi de puissance? N'y a-t-il pas entre vous égalité indépendante et libre ? Sont-ce les titres qui gagnent les cœurs? Qui peut vous empêcher d'avoir préféré un jour, une heure, dans votre généreuse bonne foi, le sujet au maître? Ce n'est pas moi, du moins, qui aurais assez peu d'intelligence des nobles senlimens pour faire un crime à Diane de Poitiers d'avoir, étant aimée de Henri II, aimé le comte de Montgomn:;ery.

Diane, pour le coup, fit un mouvement, se souleva à demi, et rouvrit ses grands yeux verts et clairs. Trop peu de personnes, en effet, savaient son secret à la cour pour que cette brusque pai'ole de Gabriel ne lui causât pas quelque surprise.

— Est-ce que vous avez des preuves matérielles de cet amour? demanda-t-elle, non sans une nuance d'inquiétude.

— Je n'ai qu'une certitude morale, madame, répondit Gabriel, mais je l'ai.

— Ah ! fit-elle en reprenant sa moue insolente. Eh bien l alors, cela m'est bii'n égal de vous avouer la vérité. Oui, j'ai aimé le comte de Monlgommery. Après?

Mais, après, Gabriel ne savait plus rien de posifii et ne marchait plus que dans les ténèbres des conjectures. Il continua pourtant :

— Vous avez aimé Jacques de Montgommery, madame, et j'ose dire que vous aimez encore son souvenir ; car

enfln, îj'il a disparu de la surface du monde, c'est pour vous. Eh bien ! c'est en son nom que Je viens vous adjurer, madame, et vous faire une question qui vous paraîtra bien audacieuse, je le répète, mais je répèle aussi que votre réponse, si vous avez la bonté de me répondre, ne produira dans mon cœur que reconnaissance et adoration ; car à celte réponse est attachée ma vie ; je répèle enfin que si vous ne me la refusez pas, je serai dorénavant à vous corps et âme, et la plus solide puissance du monde peut avoir besoin d'un bras et d'un cœur dévoués, madame.

— Achevez, monsieur, dit la duchesse, et venons donc h cette question terrible.

— Je veux être à genoux pour vous l'adresser, madame, dit Gabriel en se mettant à genoux en effet.

Et il reprit alors, le cœur palpitant et la voix tremblante :

— Madame, c'est dans le courant de l'année 1538 que vous avez aimé le comte de Monfgommery?

— Il se peut, dit Diane de Poitiers. — Ensuite?

— C'est en janvier 1539 que le comte de Monfgommery a disparu, et c'est en mai 1539 que madame Diane de Castro est née ?

— Eh bien? demanda Diane.

— Eh bien ! madame, reprit Gabriel si bas qu'elle l'entendit à peine, là est le secret que je viens à vos pieds implorer de vous, le secret d'où dépend mon sort, et qui mourra, croyez-le bien, dans mon soin si vous daignez me le révéler. Devant le crucifix que voilà au-dessus de votre tête, je vous le jure, madame : on m'arracherait la vie avant votre confidence. Et d'ailleurs vous pourriez toujours me démentir; on vous croirait plus que moi, et je ne vous demande pas de preuve, mais votre parole seulement. — Madame, madame, est-ce que Jacques de Montgommery seiwi le père de Diane de Castro ?

— Ah ! ah ! dit Diane en partant d'un rire dédaigneux, la question est téméraire, en effet, et vous aviez bien raison de a faire précéder de tant de préambules. Pourtant, rassurez-vous, mon cher monsieur, je ne vous en veux pas. Vous m'aviez vraiment intéressée comme une énigme, et

tenez, vous m'intéressez encore ; car enfin qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur "d'Exmès, que madame d'Angoulême soit la fille du roi ou l'enfant du comte? Le roi passe pour être son père ; cela doit suffire à votre ambition, si vous êtes ambitieux. De quoi venez-vous donc vous mêler, et qu'est-ce que cette prétention de vouloir inutilement interroger le passé ? vous avez une raison, voyons; mais cette raison, quelle est-elle?

— J'ai une raison, en effet, madame, dit Gabriel, mais je vous conjure en grâce de ne pas me la demander.

— Ah ! oui-da, reprit Diane, vous voulez mes secrets et vous gardez les vôtres. Le marché serait avantageux pour vous, au moins 1

Gabriel détacha le crucifix d'ivoire qui dominait le prie- Dieu de chêne sculpté placé derrière Diane.

— Par votre salut éternel ! madame, lui dit-il, jurez-vous de taire ce que je vais vous dire, et de n'en abuser d'aucune façon contre moi ?

— Un pareil serment! dit Diane.

— Oui, madame, car je vous sais ardente et pieuse eatholique, et, si vous jurez par votre salut éternel, je vous croirai.

— Et si je refuse de jurer ?

— Je me tairai, madame, et vous m'aurez refusé ma vie.

— Savez-vous, monsieur, reprit Diane, que vous piquez d'une étrange façon ma curiosité de femme ? Oui, le mystère dont vous vous entourez si tragiquement m'attire et me tente, je l'avoue. Vous avez obtenu sur mon imagination ce triomphe, je vous le dis franchement, et je ne croyais pas qu'on pûl ni'intriguer à ce point. Si je jure, c'est pour en savoir davantage sur votre compte, je vous en préviens. Curiosité pure, je dois en convenir.

— Moi aussi, madame, dit Gabriel, c'est pour savoir que je vous supplie ; seulement ma curiosité est celle de l'accusé qui attend son arrêt de mort. Amère et terrible curiosité 1 comme vous voyez. Voulez-vous prononcer ce serment, madame ?

— Dites les paroles et je les répéterai, monsieur.

m LES DEUX DIANE.

Et, après Gabriel, Diane répéta on offet :

— « Sur mon salut, dans celle vie el dans l'aulie, je jure de ne découvrir à personne au monde le secret que vous allez me dire, de ne jamais m'en servir pour vous nuire, et d'agir en tous points comme si je l'avais toujours ignoré, et comme si je l'ignorais toujours. »

— Bien, madame, dit Gabriel, et je vous remercie de cette première preuve de condescendance. Maintenant, en deux mots, vous allez tout comprendre : Je m'appelle Gabriel de Monlgommery, el Jacques de Montgonmiery fut mon père.

— Votre père 1 s'écria Diane, en se levant debout, toute émue el stupéfaite.

— De sorte, reprit Gabriel, qiîs si Diane de Castro est la fille du comte, Diane de Castro, que j'aime ou que je croyais aim(îr d'un amour éperdu, est ma sœur !

— Ah ! je oonrois, reprit Diane de Poitiers se remettant un peu. — Voilà qui sauve le connétable, pensa-t-elle.

— Maintenant, madame, continua Gabriel, pâle, mais ferme, voulez-vous bien m'accorder celle grâce de jurer, comme tout à l'heure, sur ce crucifix, que madame de Castro est la fille du roi Henri II? Vous ne répondez pas? Oh 1 pourquoi donc ne répondez-vous pas, madame?

— Parce que je ne puis prononcer ce serment, monsieur.

— Ah 1 mon Dieu ! mon Dieu ! Diane est l'enfaut de mon père? dit Gabriel tout chancelant.

— Je ne dis pas cela 1 je ne conviendrai jamais de cela ! s'écria ma<lame de Valeutinois ; Diane de Castro est bien ia fille du roi.

— Oh ! vraiment, madame ! oh ! que vous êtes bonne I dit Gabriel. Mais, pardon ! votre intéiôl peut vous ordonner de parler ainsi. J.irez donc, madame, jurez I au nom de votre enfant, (|ui vous bénira, jurez 1

— Je ne jurerai pas, dit la duchesse. Pourquoi jurerais-

— Mais, madame, dit Gabriel, tout à l'heure vous avez prononcé un st-rment pareil à celui que j'implore, seulement pour satislaire une curiosité banale, c'est vous qui me l'avez dit ; et maintenant, quaud il s'agit de la vie

d'un hommp. quand, avec quelques mots, vous pouvez tirer du ^ouffro deux destinées, vous demandez : — Pourquoi (lirnis-je ces quelques mois?

— liiliii. winnsieur, je ne jurerai pas, dit Diane froidement el rt^solurnont.

— Hl si. néanmoins, j'épouse madame de Castro, madame; et si madame de Castro est ma sœur, croyez-vous que le crime ne retombera pas sur vous?

— Non, repril Di;me, puisque je n'aurai pas juré.

— Horrible! horrible! s'écria Gabriel. Mais pensez donc, madame, que je puis dire partout que vohs avez aimé le comte de Monig-ommcry, que vous avez trahi le roi, que moi. fi!s du comte, j'en ai la certitude.

— Certitude morale, mais pas de preuves, dit, avec un mauvais sourire, Diane, qui reprit dès lors sa nonchalance impertinente et hautaine. Je vous démentirai, monsieur; et, vous me l'avez dit aussi vous-même, quand vous affirmeroz el quand je nierai, ce n'est pas vous qu'on croira. Ajoutez que je puis dire au roi que vous avez osé me déclarer un insolent amour, me menaçant, si je n'y cédais, de me calomnier. Vous seriez perdu alors, monsieur Gabriel de Monigommery. Mais, pardon, ajouta-t-elle en se levant, je suis obligée de vous quitter, monsieur ; vous m'avez beaucoup intéressée, en vérité, mais beaucoup, et votre histoire est des plus singulières.

Elletrapfia sur un timbre pour appeler.

— Oh! c'est infâme! s'écria Gabriel en se frappant le front de ses poings fermés. Oh! pourquoi êtes- vous une femmt- ou pourquoi suis-je un gentilhotnme? Mais prenez garde, néanmoins, madame, vous n'aurez pas joué impunément avec mon cœur et ma vie, el Dieu vous punira et me vengera, car ce que vous faites est, je le répète, infâme.

— Vous trouvez? dit Diane. Et elle accompagna ces paroles d'un petit rire sec et moqueur qui lui élait particulier.

En ce moment, le page qu'elle avait appelé soulevait la portière de tapisserie. Elle fit à Gabriel un petit salut ironique et quitta la chambre.

— Allons! se disait-elle, il a décidément de la chance, mon connétable. La Fortune est comme moi : elle l'aime. PoiirqiKÙ diable l'aimons-nous?

Gabriel sortit sur les pas de Diane, ivre de rage et de douleur.

CATHERINE DE MEDICIâ.

Mais Gabriel était un cœur ferme et brave, plein d© résolution et de fermeté. Après le premier moment de consternation, il secoua son abattement, releva la tête et se fit annoncer chez la reine.

Catherine de Médicis pouvait en efTet avoir entendu parler de cette tragédie inconnue de la rivalité de son mari et du comte de Montgommery ; qui sait même si elle n'y avait pas joué un rôle. Elle n'avait guère plus de vingt ans dans ce temps-là. Sa jalousie de jeune femme belle et négligée n'avait-elle pas dli lui tenir les yeux constamment ouverts sur toutes les actions et sur toutes les fautes de sa rivale? Gabriel comptait sur ses souvenirs pour l'éclairer dans la voie obscure où il ne marchait qu'à '"*ons, et où pourtant, comme amant et comme fils, pour..jn bonheur ou pour sa vengeance, il avait tant d'intérêt à voir clair.

Catherine accueillit le vicomte d'Exmès avec cette bienveillance marquée qu'elle ne cessait de lui témoigner en toute ocrasion.

— C'est vous, beau vainqueur, lui dit-elle. A quel h'^ureux hasard dois-je donc votre bonne visite? vous nous venez voir rarement, monsieur d'Exmès, et c'est môme, que je crois, la première fois que vous nous demandez audience dans notre appartement. Vous êtes pourtant e1

VOUS serez toujours le bien arrivé auprès de nous, «songez y.

— Madame, dit Gabriel, je ne sais comment vous remercier de tant de bontés, et soyez sûre que mon dévoûment...

— Laissons là votre dévoûment, interrompit la reine et venons au but qui vous amène. Est-ce que je pourrais vous servir en quelque chose?

— Oui, madame, je crois que vous le pourriez.

— Tanl mieux ! monsieur d'Exmès, reprit Catherine avec le plus encourageant sourire, et si ce que vous allpz me demander est en mon pouvoir, je m'engage par avance à vous l'accorder. C'est là un engagement un peu compromettant peut-être ; mais vous n'en abuserez pas, mon beau gentilhomme.

— Que Dieu m'en préserve I madame, telle n'est pas mon intention.

— Parlez donc, voyons, dit en soupirant la reine.

— C'est un renseignement, madame, que j'ose venir chercher auprès de vous, rien de plus. Mais, pour moi, ce rien-là c'est tout. Aussi m'excuserez-vous de vous rappeler des souvenirs qui doivent être douloureux à Votre Majesté. Il s'agit d'un événement qui remonte à l'année 1539.

— Oh! j'étais bien jeune alors, presque enfant, dit la reine.

— Mais déjà bien belle et bien digne d'amour assurémené, répartit Gabriel.

— Aucuns le disaient quelquefois, reprit la reine, charmée de la tournure que prenait l'entretien.

— Et pourtant, continua Gabriel, une autre femme osait déjà empiéter sur le droit que vous tenez de Dieu, de votre naissance et de votre beauté, et cette femme, non contente de détourner de vous, par magie et enchantement sans doute, les yeux et le cœur d'un mari trop jeune pour être bien clairvoyant, cette femme trahissait celui qui vous trahissait, et aimait le comte de Montgommery. Mais dans votre juste dédain vous avez peut-être oublié tout cela> madame ?

— Non pas, dit la reine, et cette aventure, et tous \rs manèges coFnmençans rie celle dont vous parlez sont encore présens à ma mémoire. Oui, elle aima le comte de Montgommery; puis, voyant sa passion découverte, elle prétendit lâchoment que c'était une feinte pour éprouver lo cœur du dauphin, et, quanci Montgommery disparut, lui, — peut-être par son ordre seulement ! — elle ne le pleura pas et parut rieuse et folle au bal le lendemain Oui, ie me souviendrai toujours des premières intrigues à l'aide desquelles cette femme sapait ma jeune royauté ; car je m'en affligeais alors ; car je passais mes nuits et mes jours dans les larmes. Mais, depuis, ma fierté s'est réveillée: j'avais toujours rempli et au-delà mon devoir; j'avais fait constamment respecter par ma dignité, mes titres d'épouse, de mère et de reine ; j'avais donné sept enfans au roi et à la France. Mais maintenant, je n'aime mon mari qu'avec calme, comme un ami et comme le père de mes fils, et je ne lui reconnais plus le droit d'exiger de moi un sentiment plus tendre ; j'ai assez vécu pour le bien général, ne puis-je pas un peu vivre pour moi-même? n'ai-je pas gagné assez chèrement mon bonheur ? si quelque dévoûment jeune et passionné s'offrait à moi, serait-ce un crime pour moi que de ne pas le repousser, Gabriel?

Les regards de Catherine commentaient ses paroles. Mais l'esprit de Gabriel était ailleurs. Depuis que la reine avait cessé de parler de son père, il n'écoutait plus, il rêvait. Cette rêverie que Catherine interprétait dans le sens qu'elle désirait, ne lui déplaisait pas. Mais Gabriel rompit bientôt le silence.

— Un dernier éclaircissement, madame, et le plus grave, lui dit-il. Vous êtes si excellente pour moi! Vraiment, je savais bien on venant près de vous que j'en sortirais satisfait. Vous avt^z parlé de dévoûment, comptez sur le mien, madame. Mais achevez votre œuvre, de grâce ! Puisque vous avez connu les détails oe ':.etle sombre aventure du comte de Montgommery, savez-vous si l'on a douté dans le temps que madame de Castro, née quelques mois après la disparition du comte, fût bien réellement la fille du roi? La médisance, disons même la ca-

îomnie, n'a t-elle pas exprimé des soupçons à cet égard, et attribué à monsieur de Montgommery la paternité de Diane?

Catherine de Médicis regarda quelque temps Gabriel en silence, comme pour se rendre compte de l'intention qui avait dicté ses paroles. Elle crut avoir trouvé cette intention et se prit à sourire.

— Je m'étais aperçue en effet, dit-elle, que vous aviez remarqué madame de Castro, et que vous lui faisiez une cour assez assidue. Je vois maintenant vos motifs. Seulement, avant d'aller plus loin, vous voulez vous assurer, n'est-ce pas? qufi vous ne faites pas fausse route, et que c'est bien à une fille de roi que vous adressez vos hommages? Vous ne voulez pas qu'après avoir éoousé la fille légitimée de Henri, vous vous trouviez un jour, par quelque découverte inattendue, avoir pour femme la bâtarde du comte de Montgommery. En un mot, vous êtes ambitieux, monsieur d'Exmès. Ne vous en défendez pas, je ne vous en estime que plus, et cela d'ailleurs, loin de contrarier les desseins que j'ai sur vous, peut les servir. Vous êtes ambitieux, n'est-ce pas ?

— Mais, madame... reprit Gabriel embarrassé; peut-être effectivement...

— C'est bon, je vois que je vous avais deviné, mon gentilhomme, dit la reine. Eh bien! voulez-vous en croire une amie? dans l'intérêt même de vos projets, renoncez à vos vues sur celte Diane. Laissez là cette poupée. Je ne sais pas, à vrai dire, si elle est la tille du roi ou la fille du comte, et la dprnière hypothèse pourrait pourtant bien être ]a ve-rifable; mais fût-elle née du roi, ce n'est pas là la femme et le soutien qu'il vous faut. Madame d'Angoulôme est une nature faible et molle, toute de sentiment, de grâce, si vous voulez, mais sans force, sans énergie, sans vaillance. Elle a su gagner les bonnes grâces du roi, j'en conviens, mais elle ne saura pas en profiter. Ce qu'il vous faut, Gabriel, pour l'accomplissement de vos grandes chimères, c'est uh cœur viril et puissan', qui vous aide comme il vous aime, qui vous serve et se serve de vous, et qui remplisse en môme temps votre âme et votre vie.

Co cœuF, vous l'avez trouvé sans le savoir, vicomte d'Exmès.

Il la regardait, surpris. Elle poursuivit, entraînée :

— Ecoutez : notre sort doit nous affranchir, nous autres reines , des » convenances vulgaires ; et , placées haut comme nous le sommes, si nous voulons qu'une affection arrive à nous, il faut que nous fassions quelques pas audevant d'elle et que nous lui tendions la main. Gabriel, vous êtes beau, brave, ardent et fier ! Du premier moment où je vous ai vu, j'ai senti là pour vous un sentiment inconnu, et, — me suis-je trompée? — vos paroles et vos regards, et jusqu'à cette démarche d'aujourd'hui, qui n'est peut-être qu'un adroit détour, tout m'a fait supposer enfin que je n'avais pas rencontré un ingrat.

— Madame!... dit Gabriel épouvanté.

— Oui, vous êtes ému et surpris, je le vois, reprit Catherine avec son plus doux sourire. Mais vous ne me jugez pas sévèrement, n'est-il pas vrai, sur ma sincérité nécessaire ? Je vous le répète, la reine doit faire excuser la femme. Vous êtes timide, quoique ambiUeux, monsieur d'Exmès, et des scrupules au-dessous de moi auraient pu me faire perdre un dévoûment précieux; j'ai mieux aimé parler la première. Allons, remettez-vous donc I suis-je si redoutable?

— Oh I oui, murmura Gabriel pâle et consterné.

Mais la reine qui l'entendit se méprit au sens de son exclamafion.

— Allons donc! dit-elle avec un doute enjoué, je ne vous ai pasencore fait perdre la raison, ce me semblp,au point de vous faire oublier vos intérêts, et ces renseignemens que vous me demandiez sur madame d'Angoulême en sont bien un peu la preuve. Mais, soyez tranquille, je ne veux pas, je vous le dis encore, votre abaissement , je veux votre grandeur. Gabriel, je me suis jusqu'ici effacée au second rang ; mais, sachez-le, je brillerai bientôt au premier. Madame Diane de Poitiers n'est plus d'âge à conserver longtemps sa beauté et sa puissance. Du jour où le prestige de cette femme s'effacera, mon règne commence, et apprenez que je saurai régner, Gabriel : les instincts de domination

que je sens on moi m'en sont garans ; et d'ailleurs, c'est aans le sang des Médicis, cela. Le roi saura un jour qu'il n'a pas de conseiller plus habile, plus adroit et plus expérimenlé quo «noi. — Et alors, Gabriel, à quoi ne pourra pas prétendre «'nomme qui aura uni sa fortune à la mienne, quand la mienne était obscure encore ? qui aura aimé en moi la femme et non pas la reine? La maîtresse du royaume ne voudra-t-elle pas dignement récompenser celui qui se sera dévoué à Catherine? Cet homme ne sera-t-il pas son second, son bras droit, le roi véritable sous un fantôme de roi ? Ne tiendra-t-il pas dans sa main toutes les dignités et toutes les forces de la France ? Un beau rêve, n'est-ce pas, Gabriel? Eh bienl Gabriel, voulez-vous être cet homme ?

Elle lui tendit bravement la main.

Gabriel mit un genou en terre et baisa cette main blanche et charmante... Mais son caractère était trop entier et trop loyal pour pouvoir se plier aux ruses et aux mensonges d'un amour feint. Entre une tromperie et un danger, il était trop sincère et trop résolu pour hésiter, et, relevant son noble visage :

— Madame, dit-il, l'humble gentilhomme qui est à vos pieds vous prie de le considérer comme le plus respectueux de vos serviteurs et le plus dévoué de vos sujets. Mais...

— Mais, interrompit Catherine avec un sourire, ce ne sont pas ces termes de vénération qu'on vous demande, mon noble cavalier.

— Et pourtant, madame, continua Gabriel, je ne puis me servir en vous parlant de mots plus doax et plus te-ndres, car, — pardonnez 1 — celle que j'aimais avant même de vous connaître, c'est bien véritablement madame Diane de Castro, et nul amour, fût-ce l'amour d'une rnne, ne saurait plus trouver place dans ce cœur tout rempli d'une autre image.

— Ah I dit seulement Catherine, le front pâle et les lèvres serrées.

Gabriel, tête baissée, attendait pourtant sans trembler l'orage d'indignation et de mépris qui allait (ondre sur lui.

Mépris et indignation ne se firent pas longtemps attendre, et, aprôs quelques minutes de silence :

— Savpz-voiis, monsieur d'Exmès, dit Cattierine de Médicis contenant à grand'peine sa voix et sa colère, savezvous que je vous trouve hardi, pour ne pas dire impudent 1 Qui vous parlait d'amour, monsieur? Uù avez-vous pris qu'on voulût tenter votre vertu si farouche ? H faut c}i)e vous ayez de votre mérite une idée bien vaine et bien insolente pour oser croire à de pareilles choses, et pour expliijuer si témérairement une bienveillance qui n'a eu que le tort de s'adresser en lieu indigne. Vous avez sérieusement insulté une femme et une reine, monsieur!

— Oh ! madame, reprit Gabriel, croyez que mon religieux respect...

— Assez I interrompit Catherine, je vous dis que vous m'avez insultée, et que vous veniez pour m'insuUer 1 Pourquoi êles-vous ici ? Quel motif vous amenait? Que m'importe à moi votre amour et madame de Castro, et tout ce qui vous concerne ! Vous veniez chercher près de moi des ren^eignemens ! Ridicule prétexte I Vous vouliez faire faire par une reine de France la police de votre passion ! C'est insensé, je vous le dis ; et j'ajoute encore : C'est outrageant I

— Non, madame, répondit Gabriel debout et fier, vous n'avez pas été outragée pour avoir rencontré un honnête homme qui a mieux aimé vous blesser que vous tromper.

— Taisez-vous, monsieur 1 reprit Catherine ; je vous ordonne de vous taire et de sortir. Estimez- vous heureux que je veuille bien encore ne pas dévoiler au roi votre audacieuse méprise. Mais ne reparaissez jamais devant moi, et tenez désormais Catherine de Médicis pour votre implacable ennemie. Oui, je vous retrouverai, soyez-en certain, monsieur d'Kxmès 1 Mais en attendant, sortez.

Gabriel salua la reine, et se retira sans dire un mot.

— Alluns ! pensa-t-il quand il se trouva seul, une haine de plus 1 Mais qu'est-ce que cela me ferait si j'avais appris quelque chose sur mon père et sur Diane ! La maîtresse du roi et la femme du roi pour ennemies I Le sort veut me préparer peut-être à devenir l'ennemi du roi.

Allons chez Diane à présent, l'heure est venue, et Dieu veuille que je ne sorte oas plus triste enf^ore pt plus désolé de chez celle qui m'aime que de cliez celit^s qui me haisseuil

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