‹ Les deux DianeChapitre 21 sur 27 · THEOLOGIE · texte numérisé non relu

THEOLOGIE

Gabriel revenait de l'assaut brisé de fatigue, à côté d« Gaspard de Coligny, quand deux hommes qui passaient à trois pas de lui prononcèrent dans leur conversation le nom de la sœur Bénie. Il laissa l'amiral, et courant à ces hommes, leur demanda avec empressement s'ils savaient des nouvelles de celle qu'ils venaient de nommer.

— Oh! mon Dieu! non, mon capitaine, pas plus que vous, dit un des hommes, lequel n'était autre que Jean Peuquoy. Justement, je m'en inquiétais avec mon compagnon, car on n'a pas vu la noble et vaillante fille de tout le jour, et je disais que pourtant , après une chaude journée comme celle-ci, il y a bien des malheureux blessés

qui auraient besoin de ses soins et de son sourire d'ange. Mais nous saurons bientôt si c'est qu'elle est sérieusement malade ; car c'est son tour demain soir de faire à l'ambulance le service de nuit : elle n'y a pas manqué jusqu'ici, et les religieuses sont en trop petit nombre et se relaient de trop prèe pour qu'on veuille ou qu'on puisse l'en dispenser, à moins de nécessité absolue. Nous la reverrons donc demain soir, bien sûr, et j'en remercierai Dieu pour nos mialades, vu qu'elle sait vous consoler et vous ranimer comme une \Taie Notre-Dame.

— Merci, ami, merci, dit Gabriel en serrant chaleureusement la main à Jean Peuquoy, tout surpris d'un tel honneur.

Gaspard de Coligny avait entendu Jean Peuquoy, et remarqué la joie de Gabriel. Quand celui-ci l'eut rejoint, il ne lui dit pourtant rien d'abord ; mais, une fois qu'ils furent rentrés à la maison, et seuls tous deux dans la chambre où l'amiral avait ses papiers et donnait ses ordres, Gaspard dit avec son fin et doux sourire à Gabriel :

— Vous prenez, je le vois, à cette religieuse, la sœur Bénie, un vif intérêt, mon ami ?

— Le même intérêt que Jean Peuquoy, répondit Gabriel en rougissant; le même intérêt que vous-même sans doute, monsieur l'amiral, car vous avez dû remarquer comme moi à quel point elle manque réellement à nos blessés, et quelle influence bienfaisante exercent sur eux et sur tous ceux qui combattent sa parole et sa présence.

— Pourquoi voulez-vous me tromper, ami? reprit l'amiral avec une nuance de tristesse. Vous avez donc bien peu de confiance en moi que vous essayez ainsi de me mentir.

— Quoi! monsieur l'amiral... répondit Gabriel de plus en plus en plus embarrassé, qui a pu vous faire supposer?...

— Que la sœur Bénie n'est autre que madame Diane de Castro ? reprit Coligny, et que vous aimez d'amom' madame de Castro ?

— Vous le savez ? s'écria Gabriel au comble de la surprise.

— Comment no le saurais-je pas ? reprit l'amiral. Mon-

sieur le connétable n'est-il pas mon oncle ? Est-il pour lui quelque chose de caché à la cour ? Madame de Poitiers n'a-t-elle pas l'oreille du roi, et monsieur de Montmorency n'a-t-il pas le cœur de Diane de Poitiers ? Comme il y a sous toute cette affaire de graves intérêts pour notre famille, à ce qu'il paraît, j'ai été naturellement prévenu tout d'abord de me tenir sur mes gardes et prêt à seconder les projets de ma noble parenté. Je n'étais pas entré depuis un jour dans Saint-Quentin poar défendre la place ou pour mourir, quand j'ai reçu de mon oncle un exprès. Cet exprès ne venait pas m'informer, comme je le crus d'abord, des mouvemens de l'ennemi et des plans militaires du connétable. Non , vraiment 1 11 avait traversé mille périls pour venir me donner avis qu'au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin se cachait, sous un nom supposé, madame Diane de Castro, fille du roi, et que j'eusse à surveiller exactement toutes ses démarches. Puis, hier, un émissaire flamand, gagné à prix d'or par mon'sieur de Montmorency prisonnier, m'a demandé à la poterne du Sud. J'ai pensé qu'il allait me dire de la part de mon oncle de prendre courage, que je devais relever la gloire des Montmorency ternie par l'échec de Saint-Laurent, que le roi ajouterait immanquablement d'autres secours à ceux amenés par vous, Gabriel, et qu'en tous cas, je mourusse sur la brèche plutôt que de rendre Saint-Quentin. Non 1 non I l'émissaire acheté ne venait pas m'apporter de ces généreuses paroles qui raniment et excitent, et je m'étais grossièrement trompé ! Cet homme devait m'avcrtir seulement que le vicomte d'Exmès, arrivé de la veille dans ces murs sous prétexte d'y combattre et d'y mourir, aimait madame de Castro fiancétî à mon cousin François de Montmorency, et que la réunion des amans pouvait porter atteinte aux grands projets mùr s par mon oncle. Mais je me trouvais, par bonheur ! gouverneur de Saiul-Quentin, et mon devoir était d'employei- mon activité tout entière à séparer par tous les moyens possibles madame Diane et Gabriel d'Exmès, à m'opposer surtout à toutes leurs entrevues, et à contribuer ainsi à félévatioD et à la puissance de ma famille !

Tout ceci fut dit avec une amertume et une tristesse évidentes. Mais Gabriel ne sentait que le coup porté à ses espérances d'amour.

— Ainsi, monsieur, dit-il avec une sourde colère à l'amiral, c'est vous qui m'avez dénoncé à la supérieure des Bénédictines , et qui , fidèle aux instructions de votre oncle, comptez sans doute m'enlever une à une toutes les chances qui pourraient me rester de retrouver et de revoir Diane ?

— Taisez-vous, jeune homme! s'écria l'amiral avec une expression de fierté indicible. Mais je vous pardonne, reprit-il plus doucement, la passion vous aveugle, et vous n'avez pas encore eu le temps de connaître Gaspard de Coligny.

Il y eut dans l'accent de ces paroles tant de noblesse et de bonté que tous les soupçons de Gabriel s'évanouirent, et qu'il eut honte de les avoir seulement admis une minute.

— Pardon I dit-il en tendant la main à Gaspard. Comment ai-je pu croire que vous fussiez mêlé à de pareilles intrigues 1 Pardon mille fois, monsieur l'amiral.

— A la bonne heure, Gabriel, reprit Coligny , je vous retrouve avec vos instincts jeunes et purs. Non, certes, je ne me mêle pas à de telles menées, je les méprise et je méprise ceux qui les ont conçues. Je n'y vois pas la gloire, mais la honte de ma famille, et loin de vouloir en profiter, j'en rougis. Si ces hommes, qui bâtissent leur fortune par tous les moyens, scandaleux ou non, qui ne regardent pas, pour assouvir leur ambition et leur cupidité, à la douleur et à la ruine de leurs semblables, qui passeraient même, pour arriver plus tôt à leur but infâme, sur le cadavre de la mère-patrie , si ces hommes sont mes parens, c'est le châtiment par lequel Dieu frappe mon orgueil et me rappelle à l'humilité ; c'est un encouragement à me montrer sévère envers moi-même, et intègre envers les autres pour racheter les fautes de mes proches.

— Oui, reprit Gabriel, je sais que l'honne'ar et la vertu des temps évangéliques résident en vous, monsieur l'amiral, et je vous fais encore mes excuses de vous avoir un moment parlé comme à un de ces seigneurs de notre cour,

sans fol ni loi, que j'ai trop appris à mépriser et à haïr.

— Hélas I dit Coiigny, il faut plutôt les plaindre, ces pauvres ambitieux de rien, ces pauvres papistes aveuglés. Mais, reprit-il, j'oublie que je ne suis point devant un de mes frères en religion. N'importe, vous êtes digne d'être des nôtres, Gabriel, et vo'os serez des nôtres tôt ou tard. Oui, Dieu, pour qui tous les moyens sont saints, vous ramènera, je le prévois, à la vérité par la passion même, et celte lutte inégale, où votre amour va vous briser contre une cour corrompue, finira par vous conduire dans nos rangs un jour ou l'autre. Je serais heureux de contribuer à jeter en vous, ami, les premières semences de la moisson divine.

— Je savais déjà, monsieur l'amiral, dit Gabriel, que vous apparteniez au parti des réformés , et j'en ai appris à estimer le parti qu'on persécute. Néanmoins, voyez-vous, je suis un faible d'esprit, étant un faible de eœur, et je sens bien que je serai toujours de la religion dont sera Diane.

— Eh bien! dit Gaspard de Coligny, pris comme ses coreligionnaires de la fièvre du prosélytisme ; eh bien ! si madame de Castro est de la religion de la vertu et de la vérité, elle est de notre religion, et vous en serez, Gabriel. Vous en serez aussi, je le répète, parce que cette cour dissolue avec laquelle, imprudent ! vous entrez en lutte, vous vaincra, et que vous voudrez vous venger. Croyez-vous que monsieur de Montmorency, qui a jeté son dévolu sur la fille du roi pour son fils, consente à vous abandonner cette riche proie ?

— Hélas ! je ne la lui disputerais peut-être pas, dit Gabriel. Que le roi tienne seulement des engagemens sacrés pris avec moi...

— Des engagemens sacrés I reprit l'amiral. Est-ce qu'i en est, Gabriel, pour celui qui, après avoir ordonné au parlement de discuter librement devant lui la question de la liberté de conscienre, fît brûler Anne Dubourg et Dufaur, pour avoir, sur la loi de la parole royale, plaidé la cause de la réforme.

«— Ohl ne me dites pas cela I monsieur l'amiral, s'écria

Gabriel ; ne me dites pas que le roi Henri II ne tiendra pas la promesse solennelle qu'il m'a faite ; car alors ce ne serait pas seulement ma croyance qui se ferait rebelle, ce serait aussi, j'en ai peur, mon épée ; je ne deviendrais pas huguenot, je deviendrais meurtrier.

— Non, si vous deveniez huguenot, reprit Gaspard de Coligny. Nous pourrons être martyrs; nous ne serons jamais assassins... Mais votre vengeance, pour n'ôlre pas sanglante, n'en serait pas moins terrible, ami. Vous nous aideriez de votre jeune courage, de votre ardent dévouement, dans une œuvre de rénovation, qui devra sembler plus funeste au roi qu'un coup de poignard, peut-être. Songez, Gabriel , que nous voudrions lui arracher ses droits iniques et ses monstrueux privilèges ; songez que ce n'est pas seulement dans l'Eglise, mais aussi dans le gouvernement, que nous tâcherions d'apporter une réforme, salutaire aux bons, mais redoutable aux pervers. Vous avez pu voir si j'aime la France et si je la sers. Eh bien 1 je suis avec les réformés , en partie, parce que je vois dans la réforme la grandeur et l'avenir de la patrie. Gabriel 1 Gabriel ! si vous aviez lu seulement une fois les livres puissans de notre Luther, vous verriez comme cet esprit d'examen et de hberté qu'ils respirent mettrait en vous une autre âme, et vous ouvrirait une nouvelle vie.

— Ma vie, c'est mon amour pour Diane, répondit Gabriel ; mon âme, c'est une tâche sainte que Dieu m'a imposée et que j'espère accomplir.

— Amour et tâche d'un homme, reprit Gaspard, mais qui doivent pouvoir se concilier, certes, avec la tâche et l'amour d'un chrétien I Vous êtes jeune et aveuglé, ami ; mais, je ne le prévois que trop, et mon cœur saigne de vous le prédire, le malheur vous dessillera les yeux. Votre générosité pt votre pureté vous attireront tôt ou tard des douleurs dans cette cour hcencieuse et méchante, comme les grands arbres, dans un air de tempête, attirent la foudre. Vous réfléchirez alors à ce que je vous dis aujourd'hui. Vous connaîtrez nos livres, celui-ci, par exemple, reprit l'amiral en montrant sur sa table un volume ouvert qu'il prit. Vous comprendrez ces paroles hai'dies et sévè-

res, mais justes et belles, que vient de nous faire entendre un jeune homme comme vous, conseiller au parlement de Bordeaux, qu'on appelle Etienne de la Boélie. Vous direz alors, Gabriel, avec ce livre vigoureux de La servitude volontaire : « Quel malheur ou quel vice de voir un nombre infini, non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés d'un seul, et non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul hommeau, et le plus souvent du plus lâche et féminin de la nation, tout empêché de servir virilement à quelque femmelette. »

— Ce sont là, en effet, dit Gabriel, de dangereux et audacieux discours, et qui étonnent l'intelligence. Vous avez d'ailleurs raison, monsieur l'amiral, il se peut qu'un jour la colère me jette dans vos rangs, et que l'oppression me mette du parti des opprimés. Mais jusque-là, voyez-vous, ma vie est trop pleine pour que ces idées nouvelles que vous me présentez puissent y tenir, et j'ai à faire trop de choses pour avoir le temps de méditer des livres.

Néanmoins, Gaspard de Coligny développa encore avec chaleur les doctrines et les idées qui fermentaient alors comme un vin nouveau dans son esprit, et la conversation se prolongea longtemps entre le jeune homme passionné et l'homme convaincu, l'un résolu et fougueux comme l'action, l'autre grave et profond comme la pensée.

L'amiral d'iùlleurs ne se trompait guère dans ses sombres prévisions, et le malheur devait en effet se charger de féconder les germes que cet entretien semait dans i'âme ardente de Gabriel.

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