‹ Les deux DianeChapitre 20 sur 27 · RUSES DE GUERRE · texte numérisé non relu

RUSES DE GUERRE

Quelque chimérique qu'il lui parût, l'espoir de Martin- Guerre fut cependant réalisé. Quand Gabriel, après mille dangers, arriva dans le bois où l'attendait le baron de Vaulpergues, la première figure qu'il aperçut fut celle de son écuyer, le premier cri qu'il jeta fut ; Martin-Guerre I

— Moi-même, monseigneur, répondit résolument l'écuyer.

Ce n'est pas à ce Martin-Guerre là qu'il était besoin de recommander l'impudence.

— Est-ce que tu me devances de beaucoup, Martin ? demanda Gabriel.

— Mais je suis ici depuis une heure , monseigneur.

— En vérité ! mais il me semble que tu as changé do costume, tu n'avais pas en me quittant il y a trois heures ce justaucorps-là ?

— Non, monseigneur, je l'ai demandé à un paysan plus vraisemblable que moi, à ce qu'il m'a paru, et je lui ai donné le mien en échange.

— Bien ! et tu n'as fait d'ailleurs aucune mauvaise rencontre ?

— Aucune, monseigneur.

— Au contraire, reprit le baron de Vaulpergues survenant, et le drôle, en arrivant ici, était accompagné d'une fille de fort jolie tournure, ma foi! une vivandière flaman-

de, comme nous avons pu en juger à son langage. Elle paraissait pleurer fort, la pauvre petite, mais il l'a très brutalement et très prudemment congédiée, malgré ses larmes, sur la lisière du bois, avant de pénétrer jusqu'ici.

— Non pas sans l'avoir, au préalable, débarrassée d'une partie de sa marchandise, dit le faux Martin-Guerre avec son rire insolent.

— Ahl Martin! Martin I reprit Gabriel, voilà encore le vieil homme qui reparaît.

— Monseigneur veut dire le jeune homme. Mais, pardon ! reprit maître Arnauld se souvenant de son rèle, j'occupe avec mes balivernes les momens si précieux de vos seigneuries.

— Oh 1 dit le baron de Vaulpergues, si c'est votre avis, monsieur d'Exmès, et celui de l'amiral, nous ne partirons d'ici que dans une demi-heure. Il n'est pas encore minuit je suis pour n'arriver devant Saint-Quentin que vers trois heures. C'est le moment où la surveillance se fatigue et se relâche. Ne le pensez-vous pas, monsieur le vicomte ?

— Si fait, et les instructions de monsieur de Coligny s'accordent exactement avec votre opinion. C'est à trois heures du matin qu'il nous attendra et que nous devons arriver, si toutefois nous arrivons.

— Oh I nous arriverons, monseigneur, permettez-moi de vous laffirmer, dit Arnauld-Martin. J'ai profité de mon passage auprès du camp des Wallons pour observer les alentours, et je vous guiderai par là aussi sûrement que si j'avais couru les environs pendant quinze jours.

— Mais, c'est prodigieux, Martin 1 s'écria Gabriel. En si peu de temps, que de choses faites ! Allons, j'aurai dorénavant la même confiance en ton intelligence qu'en ta fidélité.

— Oh! monseigneur, si vous vous fiez seulement à mon zèle et surtout à ma discrétion, je n'ai pas d'ambition plus haute.

La trame de l'astucieux Arnauld était si bien ourdie par !e hasard et par son audace, que, depuis l'arrivée de Gabriel, l'imposteur n'avait dit que la vérité.

Pendant que Gabriel et Vaulpergues s'entendaient à l'-é

cart sur la marche à suivre, lui, de son côté, acheva de combiner son plan, de façon à ne pas déranger les miraluceuses chances qui l'avaient servi jusque-là.

Voici, es effet, ce qui était arrivé. Arnauld, après s'être échappé, grâce à Gudule, du camp où on le tenait prisonnier, avait rôdé, pendant dix-huit heures, dans les bois environnans, n'osant sortir de peur de retomber aux mains de l'ennemi. Vers le soir, il avait cru reconnaître dans la forêt d'Angimont des traces de cavaliers, qui devaient se cacher pour s'être hasardés par des sentiers si peu frayés. C'étaient donc des Français en embuscade, et Arnauld tâcha de les rejoindre et y parvint. Ce fut alors qu'il congédia le plus loslement du monde la pauvre Gudule, qui s'en retourna pleurant aux tentes, sans se douter qu'après la perte de son amoureux, elle allait y retrouver un autre lui-même. Pour Arnauld, le premier soldat de Vaulpergues qui l'aperçut le salua du nom de Martin-Guerre, et, comme de raison, il ne le démentit point. En écoutant de toutes ses oreilles et en parlant le moins possible, il apprit bientôt tout. Le vicomte d'Exmès allait revenir la nuit même, après avoir averti l'amiral de l'arrivée à Saint-Quentin de Vaulpergues, et pris avec lui les d spositions nécessaires pour favoriser l'entrée de détachement dans la place. Martin-Guerre l'accompagnerait. On prenait donc naturellement Arnauld pour Martin, et on linterrogeait sur son maître.

— Il va venir, répondait-il ; nous avons pris des chemins difîérens.

Et, en lui-même, il calculait combien il lui serait avantageux dans le moment de se réunir à Gabriel : d'abord, sa subsistance, dans ces temps difficiles, serait assurée ; puis, il savait que le connétable do Montmorency, son maître, pour l'heure prisonnier de Philibert-Emmanuel, souffrait moins peut-être de la honte de sa défaite et se sa captivité, que de la pensée que son rival odieux, le duc de Guise, allait avoir toute puissance à la cour et tout crédit sur l'esprit du roi. S'attacher aux pas d'un ami du Guise, c'étaiî donc, pour Arnauld, se mettre à la source de tous les renseignemens qu'il vendait assez cher au connétable. Enfin,

Gabriel n'était-il pas l'ennemi personne! des Montmorency et l'obstacle principal au mariage du duc François avec madame de Castro?

Arnauld se remémorait tout cela, mais songeait en même temps avec mélancolie que le retour de Martin-Guerre à côté de son maître allait déranger quelque peu ses beaux plans. Aassi, pour ne pas être convaincu d'imposture, guetta -t-il avec soin Gabriel, espérant éloigner ou supprimer le crédule Martin-Guerre. Mais quelle fut ?a joie en voyant le vicomte d'Exmès arriver seul et le reconnaître tout de suite pour son écuyer! Arnauld avait dit vi'ai, sans le savoir. Alors il s'abandonna à sa chance, et, comptant que le diable, son patron, avait fait tomber le pauvre Martin aux mains des Espagnols, il prit audacieusement le rôle de l'absent, ce qui lui réussit comme nous venons de le voir.

Cependant, la conférence de Gabriel et de Vaulpergues terminée, et lorsqu'on forma les trois détachemens pour se mettre en route de différens côtés, Arnauld insista pour accompagner Gabriel par la route des tentes wallones. C'était le chemin qu'avait dû prendre le vrai Martin-Guerre, et, si on le rencontrait encore, Arnauld voulait être là pour le faire disparaître ou disparaître lui-môme au besoin.

Mais on dépassa la hauteur du camp sans trouver le moindre Martin, et l'idée de ce péril assez mince s'effaça bientôt, pour Arnauld, devant le péril plus grave qui l'attendait, avec Gabriel et la troupe dont il faisait partie, de vaut les murailles partout entourées de Saint-Quentin.

Dans l'intérieur de la ville, l'anxiété n'était pas moindre, comme on le peut supposer ; car le salut ou la perte de ious dépendait à peu près du coup de main hardi de Gabriel et de Vaulpergues. Aussi, dès deux heures du matin, l'amiral fit-il lui-même sa ronde aux points ccnvenus entre lui et le vicomte d'Exmès, et recommanda aux sentinelles choisies qu'on avait placées à ces postes délicats la plus sévère attention. Puis, Gaspard de Coligny monta sur la tour du beffroi qui dominait la ville et tous les environs, et là, muet, immobile, retenant son haleine, écoula le silence et regarda la nuit. Mais il n'entendit que le bruit sourd et

loinlain des mines espagnoles et des conire-raines françaises ; il ne vit que les tentes de l'ennemi, et, plus loin, les bois sombres d'Origny se détachant noirs dans l'ombre noire.

Alors, incapable de maîtriser son inquiétude, l'amiral voulut au moins se rapprocher de l'endroit où allait se décider le sort de Saint-Quentin. Il descendit de la tour du befTroi, et, à cheval, suivi de quelques officiers, courut au boulevard de la Reine, vers une des poternes où devait arriver Vaulpergues, et, monté sur l'un des angles du rempart, attendit.

Comme trois heures sonnaient à la Collégiale, du fond des marais de la Somme le cri d'un hibou retentit.

— Dieu soit louél les voici! s'écria l'amiral. Monsieur Du Breuil, sur un geste de Coligny, se faisant

de ses mains un porte-voix, répondit au signal en imitant distinctement le cri de l'orfraie.

Puis un silence de mort succéda. L'amiral et ceux qui l'entouraient demeurèrent immobiles et comme de pierre, l'oreille au guet et le cœur serré.

Mais subitement un coup de mousquet se fit entendre dans la direction d'où le cri était parti, et, presque aussitôt, succéda une décharge générale qu'accompagnaient sinistrement des gémissemens aigus et une rumeur terrible.

Le premier détachement avait été découvert.

— Déjà cent braves de moins! s'écria l'amiral.

Alors il descendit rapidement du boulevard, remonta à cheval, et, sans ajouter une parole, se dirigea vers le boulevard Saint-Martin, où il attendait une autre partie de la compagnie de Vaulpergues.

Là, il fut repris des mêmes angoisses. Gaspard de Coligny ressemblait à un joueur qui joue sa fortune sur trois coups de dés : il venait de perdre la première partie, quelle chance «aurait la seconde?

Hélas ! le même cri se fit entendre de l'autre côté du rempart, le même cri lui répondit dans la ville; puis, comme si cette seconde scène n'était que la réoétition fatale de la première, une sentinelle donna encore l'alarme, et la mousquetade et les cris annoncèrent aux Saint-Quenti-

nois épouvantés un second combat ou plutôt une autre boucherie.

— Deux cents martyrs ! dit Coligny d'une voix sourde.

Et de nouveau, s'élançant sur son cheval, il fut arrivé en deux minutes à la poterne du faubourg, qui était le troisième point convenu entre Gabriel et lui. Il allait si vite qu'il se trouva le premier et seul sur le rempart, et que ses officiers ne le rejoignirent que peu à peu. Mais tous eurent beau écout r, on n'entendait toujours que le cri des mourans au loin, et les exclamations des vainqueurs.

L'amiral jugea tout perdu. L'alarme était donnée su camp ennemi. Pas un soldat espagnol qui ne fût éveillé maintenant. Celui qui commandait la troisième troupe aurait jugé à propos de ne pas s'aventurer à un péril aussi mortel, et se '^erait retiré sans rien entreprendre. Ainsi, cette troisième et dernière chance manquait tout à fait au joueur éperdu. Coligny se disait même, par momens, que le dernier détachement avait peut-être été surpris avec le second, et que seulement le bruit des deux massacres s'était confondu en un seul.

Une larme, larme brûlante de désespoir et de fureur, coula sur les joues basanées de l'amiral. Dans quelques heures, la population, découragée de nouveau par ce dernier échec, demanderait à grands cris la reddition de la place, et, ne la demandât-elle pas, Gaspard de Coligny no se dissimulait plus que devant des troup^^s aussi démoralisées que les siennes, le premier assaut ouvrirait aux Espagnols les portes de Saint-Quentin et de la France. Et cet assaut, il ne se ferait pas certes attendre, et le signal en serait donné dès que le jour paraîtrait, ou peut-être même sur-le-champ, pendant la nuit, alors que ces trente mille hommes, tout fiers d'avoir égorgé trois cents soldats, étaient encore dans i'enivrcment d'un si glorieux triomphe.

Comme pour confirmer les appréhensions de Gaspard de Coligny, le gouverneur Du Breuil fit entendre à ses côtés le cri : Alerte 1 d'une voix étouffée, et, comme l'amiral se retournait vers lui, il lui montra dans le fossé une troupe

2vG LES DEUX DIANE.

noire et silencieuse, qui semblait marcher du pas des ombres et se diriger vers la poterne.

— Sonf-ce des amis ou des ennemis! demanda Du Breuil à voix basse.

— Silence ! reprit l'amiral, et tenons-nous en tous cas sur nos gardes.

— Comment ne font-ils donc pas plus de bruit I reprit le gouverneur. Il me semble pourtant que j'aperçois des chevaux, et pas un caillou ne résonne ! et la terre même semble sourde sous leurs pas ! on dirait vraiment des fantômes !

El le superstitieux Du Breuil se mit à faire le signe de la croix, pour plus de sûreté. MaisColigny, le grave penseur, regardait attentivement la troupe noire et muette sans crainte et sans émotion.

Quand les survenans ne furent plus qu'à cinquante pas Coligny imita lui-même le cri de l'orfraie.

Le cri du hibou répondit.

Alors l'amiral, transporté de joie, se prr^cipita vers le corps de garde de la poterne, donna ordre d'ouvrir sur-lechamp, et cent cavaliers enveloppés, eux et leurs mon tures, de grands manteaux sombres, entrèrent dans la haute ville, toujours aussi silencieux. Mais on put remarquer alors que les sabots des chevaux, qui frappaient si mats sur le pavé, étaient enveloppés de morceaux de toile remplis de sable. C'est grâce à cet expédient, dont on n'avait eu l'idée qu'en voyant les deux autres délachemens trahis par le bruit, que la troisième troupe avait pu entrer sans encombre. Et celui qui avait trouvé cet expédient et qui commandait la troupe n'était autre que Gabriel.

C'était peu de chose, sans doute, que ce secours de cent hommes; mais il suffisait pour quelques jours à maintenir deux postes menacés, mais c'était le premier événement heureux d'un siège si fécond en désastres. Aussi la nouvelle de bon augure circula-t-elle sur-le-champ par toute la ville. Les portes s'ouvrirent, les fenêtres s'éclairèrent, et des applaudissemens unanimes accueillirent sur leur passage Gabriel et ses cavaliers.

— Non, pas de joie! dit Gabriel d'une toîx grave. Songez aux deux cents qui sont tombés là-bas.

Et il souleva son chapeau, comme pour saluer ces morts héroïques, au nombre desquels devait être le brave Vaulpergues.

— Oui, répondit Coligny, nous les plaignons et nous les admirons. Mais vous, monsieur d'Exmès, que faut-il vous dire et comment vous remercier 1 Laissez-moi du moins, ami, vous presser dans mes bras, car vous avez sauvé déjà Saint-Quentin deux fois.

Mais Gabriel lui serrant la main, reprit encore :

— Monsieur l'amiral, vous me direz cela dans dix jours.

LE MËSIOIRE DARNAULD DU THILL.

Il était tenaps que le coup réussît, et que le bienheureux secours entrât dans la ville; car le jour commençait à poindre, Gabriel écrasé de fatigue, pour avoir à peine reposé depuis quatre jours, fut conduit par l'amiral à la maison de ville, où Coligny voulut lui donner la chambre la plus voisine de celle qu'il occupait lui-même. Là, Gabriel épuisé se jeta sur un lit et s'endormit comme s'il ne devait plus se réveiller<

11 ne se réveilla en efTet que sur les quatre heures de l'après-midi^ et. encore ce fut Coligny qui, en entrant dans sa chambre, interrompit ce bon sommeil réparateur, dont le pauvre jeune homme, malgré ses soucis, avait tant besoin. Un assaut avait été tenté dans la journée par l'ennemi et repoussé vaillamment; mais il en annonçait un autre sans doute pour le lendemain, et l'amiral, qui s'était bien trouvé jus(ie-là des conseils de GaUi'iel, venait les lui demander encore.

Gabriel fut bientôt à bas de son lit et prêt à recevoir Coligny.

— Un mot seulement à mon ecuyer, monsieur l'amiral, lui dit-il, et je suis tout à vos ordres.

— Faites, monsieur le vicomte d'Eïmès, répondit Coligny. Puisque sans vous le drapeau espagnol flotterait à l'heure qu'il est sur cet Hôtel de ville, je puis bien vous dire : Vous êtes chez vous.

Gabriel alla à la porte et appela Martin-Guerre. Martin- Guerre accourut aussitôt, Gabriel le prit à l'écart.

— Mon brave Martin, lui dit-il, je te répétais hier encore que j'aurais désormais une confiance égale dans ton intelligence et dans ta fidélité. Je te le prouve. Tu vas aller sur-le-champ à l'ambulance du faubourg d'Isle. Là, tu demanderas, non pas madame de Castro, mais la supérieure des Bénidictines, la respectable mère Monique, et c'est elle, elle seulement, que tu prieras d'avertir la sœur Bénie, tu entends, la sœur Bénie, que le vicomte d'Exmès, envoyé à Saint-Quentic par le roi, sera auprès d'elle dans une heure, et qu'il la conjure de l'attendre. Tu vois, monsieur de Coligny va me retenir ici quelque temps, et un intérêt de vie et de mort m'oblige, tu le sais, à mettre toujours mon devoir avant ma joie. Va donc, et qu'elle sache du moins que mon cœur est avec elle.

— Elle le saura, monseigneur, dit l'empressé Martin, qui sortit en eflfet, laissant son maître un peu moins impatient et un peu plus tranquille.

Et, de fait, il se hâta jusqu'à l'ambulance du faubourg d'Isle, et demanda partout la sœur Monique avec beaucoup d'empressement.

On lui indiqua la supérieure.

— Ah ! ma mère, lui dit en l'abordant le rusé drôle, que je suis aise de vous rencontrer enfin ! mon pauvre maître eût été si triste si je n'avais pu remplir ma commission auprès de vous et de madame Diane de Castro surtout.

— Qui donc êtes-vous, mon ami, et de la part de qui venez- vous? demanda la supérieure surprise autan* qu'affligée de voir le secret qu'elle avait recommandé à Gabriel aussi mal gardé par lui.

— Je viens de la part du vicomte d'Exmès, reprit le faux Martin-Guerre affectant la simplicité et la bonhomie. Vous devez connaître le vicomte d'Exmès, j'espère 1 toute la ville ne connaît que lui.

— Certes 1 dit la supérieure, je connais notre sauveur à tous. Nous avons bien prié pour lui. J'ai eu l'honneur de le veir déjà hier, et je comptais, d'après sa promesse, le revoir aujourd'hui.

— ïl va venir, le digne seigneur, il va venir, reprit Arnauld-Martin. Mais monsieur de Cohgny le retient, et, dans son impatience, il m'a d'avance envoyé vers vous, vers madame de Castro. Ne vous étonnez pas, ma mère, que je sache et que je prononce ce nom. Une vieille fidélité, vingt fois éprouvée, permet à mon maître de se fier à moi comme à lui-même, et il n'a pas de secrets pour son loyal et dévoué serviteur. Je n'ai d'esprit et d'intelligence, à ce que disent les autres, que pour l'aimer et le défendre ; mais cet instinct-lè, du moins, je l'ai bien, et nul ne peut me le refuser, par les reliques de Saint-Quentin I Oh ! pardonnez-moi, ma mère, de jurer comme cela devant tous. Je n'y pensais pas, et l'habitude, voyez-vous, et puis l'élan du cœur...

— C'est bien ! c'est bien 1 dit en souriant la mère Monique. Ainsi monsieur d'Exmès va venir? il sera le bien arrivé. La sœur Bénie surtout désire sa présence pour avoir par lui des nouvelles du roi qui l'a envoyé.

— Eh 1 ehl dit Martin en riant niaisement, qui l'a envoyé à Saint-Quentin, mais pas à madame Diane, je suppose.

— Que voulez-vous dire? reprit la supérieure.

— Je dis, madame, que moi, qui aime le vicomte d'Exmès, à la fois comme un maître et comme un frère, je suis vraiment bien aise que vous, une femme si digne de respect et si pleine d'autorité, vous vous mêliez un peu des amours de monseigneur et de madame de Castro. ^

— Des amours de madame de Castro I s'écria la supérieure épouvantée.

— Eh I sans doute, reprit le faux imbécile. Madame Diane

n'a pas été sans vous coniier tout, à vous, sa véritable mère et sa seule amie ?

— Elle m'a parlé vaguement de peines profondes de cœur, dit la religieuse, mais de cet amour profane, mais, du nom du vicomte, je n'en savais rien, rien absolument !

— Oui, oui, vous niez .. par modestie, reprit Arnauld en hochant la tête d'un air capable. De fait, moi, je trouve votre conduite très belle, et je vous en suis, pour ma part, on ne peut plus reconnaissant. Vous agissez très courageusement au moins 1 Ah I vous êtes-vous dit, le roi s'oppose aux amours de ces enfans I ah 1 le père de Diane entrerait dans une redoutable colère s'il soupçonnait qu'ils peuvent seulement se rencontrer I Eh bienl moi, sainte et digue femme, je braverai !a majesté royale et l'autorité paternelle, je prêterai à mes pauvres amoureux la sanction de mon appui et de mon caractère ; je leur ménagerai des entrevues, je leur rendrai l'espérance et ferai taire leurs remords. Eh bienl c'est superbe, c'est magnifique ce que vous laites là, entendez- vous !

— Jésus 1 put seulement dire en joignant les mains de surprise et de terreur la supérieure, cœur craintif et conscience timorée. Jésus! un père, un roi bravés, et mon nom, ma vie mêlés à ces intrigues amoureuses! oh!

— Tenez, reprit Arnauld, j'aperçois justement là-bas mon maître qui accourt pour vous remercier lui-même de votre bonne entremise et pour vous demander, l'impatient jeune homme ! quand et comment il pourra, grâce à vous, revoir sa maîtresse adorée.

Gabriel arrivait en effet, hors d'haleine. Mais, avant qu'il se fût approché, la supérieure l'arrêta d'un geste et se redressant avec dignité :

— Pas un pas de plus et pas un mot, monsieur le vicomte, lui dit-elle. Je sais maintenant à quel titre et dans quelles intentions vous vouliez vous rapprocher de madame de Castro. N'espérez donc pas que désormais je prête les mains à des projets, indignes, je le crains, d'un gentilhomme. Et non-seulement je ne dois plus et ne veux plus vous entendre, mais je prétends user de mon autorité pour retirer à Diane toute occasion et tout prétexte de vous

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voir et de vous rencontrer, soit au parloir du couvent, soit aux ambulances. Elle est libre, je le sais, et n'a pas prononcé de vœux qui l'engagent ; mais, tant qu'elle voudra rester dans l'asile, choisi par elle, de notre saint couvent, elle trouvera bon que ma protection sauvegarde son îionneur et non pas son amour.

La supérieure salua d'un air glacial Gabriel immobile d'étonnement, et se retira, sans écouter sa réponse et sans se retourner vers lui une seule fois.

•— Qu'est-ce que cela signifie? demanda, après un moment de stupéfaction, le jeune homme à son prétendu écuyer.

— Je n'en sais pas plus que vous, monseigneur, répondit Arnauld, qui donnait à sa joie intérieure le masque de la consternation. Madame la supérieure m'a fort mal reçu, s'il faut le dire, et m'a déclaré qu'elle n'ignorait rien de vos desseins, mais qu'elle devait s'y opposer et seconder les vues du roi, et que madame Diane ne vous aimait plus, si elle vous avait jamais aimé.

— Diane ne m'aime plus ! s'écria Gabriel pâlissant. Hélas! hélas ! reprit-il, tant mieux peut-être ! Cependant je veux la voir encore, je veux lui prouver qup. je ne suis envers elle ni indifférent ni coupable. Cet entretien suprême, dont i'ai besoin pour m'encourager dans ma tâche, il faudra absolument que tu m'aides à l'obtenir, Martin -Guerre.

— Monseigneur sait, répondit humblement Arnauld, que je suis un instrument dévoué de sa volonté, et que je lui obéis en toutes choses, comme la main obéit au front. Je m'emploierai de tous mes efforts, comme je viens de le faire encore à l'instant même, pour que monseigneur ait avec madame de Castro cet entretien qu'il souhaite.

Et le rusé drôle suivit, en riant sous cape, Gabriel qui rentra à la maison de ville tout abattu.

Puis, le soir quand, après une ronde aux remparts, le faux Martin-Guerre se retrouva seul dans sa chambre, il tira de sa poitrine un papier qu'il se mit à lire avec un air de vive satisfaction.

« Compte d'Arnauld du Thil, pour M. le connétable de

» Montmorency, depuis le jour où il a été séparé violem- » ment de monseigneur. (Ce compte comprenait, tant les » services publics que les services privés.)

» — Pour avoir, étant prisonnier de l'ennemi après la J» journée de Saint-Laurent, et conduit en présence de » Philibert-Emmanuel, conseillé à ce général de renvoyer » le connétable sans rançon, sous le spécieux prétexte » que monseigneur ferait moins de tort aux Espagnols » avec son épée, que de bien par ses avis au roi, — cin- » quanfce écus.

» Pour s'être échappé par ruse adroite du camp, où » l'on retenait ledit Arnauld prisonnier, et avoir ainsi » épargné à M. le connétable les frais de la rançon qu'il » n'aarait pas manqué de payer généreusement pour re- » trouver un si fidèle et si précieux serviteur, — cent écus.

» Pour avoir conduit habilement, par des sentiers igno- » rés, le détachement que le vicomte d'Exmès amenait au » secours de Saint-Quentin et de monsieur l'amiral de 1) Coligny, le neveu bien-aimé de monsieur le connétable, » — vingt livres. »

Il y avait encore dans la note du sieur Arnauld plus d'un article aussi impudemment avide que ceux-là. L'espion les relisait en se caressant la barbe. Quand il eut achevé sa lecture, il prit une plume et ajouta à la liste :

« Pour avoir, étant entré au service du vicomte d'Exmès, » sous le nom de Martin-Guerre, dénoncé ledit vicomte à » la supérieure des Bénédictines comme amant de ma- » dame de Castro, et séparé ainsi pour longtemps ces deux » jeunes gens comme c'est l'intérêt de monsieur le connéj) table, - deux cents écus. »

— Cela, par exemple, n'est par cher, se dit Arnauld, et voilà un de ces chapitres qui font passer les autres. Le total, en somme, est assez rond. Nous approchons de mille livres, et, avec un peu d'imagination, nous irons bien jusqu'à deux mille ; — et, si je les ai, ma foi I je me

retirerai des affaires, je me marierai, je serai père de mes enfans et mar^uillier de ma paroisse dans quelque province, et toucherai ainsi le rêve de toute ma vie et le but honnête de toutes mes mauvaises actions.

Arnauld se coucha et s'endormit sur ces vertueuses résolutions.

Le lendemain, il fut requis par Gabriel d'aller encore à la recherche de Diane, et l'on devine comment il s'acquitta de la commission. Gabriel lui-même quitta monsieur de Coligny pour s'informer et interroger. Mais, vers dix heures du matin, l'ennemi tenta un furieux assaut, et il fallut courir aux boulevards. Gabriel y fit des prodiges de valeur, selon sa coutume , et s'y conduisit comme s'il avait deux vies à perdre.

C'est qu'il en avait deux à sauver.

En outre, s'il se faisait remarquer, Diane entendrait parler de lui, peut-être.

XXXIT.

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