UNE VICTORIEUSE DEFAITE
L'échec inattendu qu'ils venaient de subir eut pour premier effet de décourager les assiégeans, et ils semblèrent comprendre qu'ils no s'empareraient décidément de la ville qu'après avoir anéanti un à un les moyens de résistance qu'elle pouvait leur opposer encore. Donc, pendant trois jours, ils ne tentèrent pas de nouvel assaut; mais toutes leurs batteries tonnèrent, toutes leurs mines jouèrent sans relâche et sans repos. Les hommes qui détendaient la place, animés d'un esprit surhumain, leur paraissaient invincibles ; ils s'attaquèrent aux murailles, et les murailles jurent moins solides que les poitrines. Les (ours croulaient,
les fossés se comblaient, toute la ceinture de la ville tombait lambeau par lambeau.
Puis, quatre jours après leur surprise nocturne, les Espagnols se hasardèrent enfin à l'assaut. C'était le huitième et dernier jour demandé à Henri II par Gabriel. Si l'attaque des ennemis échouait encore cette fois, son père était sauvé comme la ville ; sinon, toutes ses peines et tous ses efforts devenaient inutiles, le vieillard, Diane et lui-même, Gabriel, étaient perdus.
Aussi, quel furieux courage il déploya dans cette journée suprême, c'est ce qu'il est plus qu'impossible de dire. On n'eût pas cru qu'il pût y avoir dans l'âme et dans le corps d'un homme tant de puissance et d'énergie. Il ne voyait pas les dangers et la mort, mais seulement la pensée de son père et de sa fiancée, et il marchait contre les piques et au devant des balles et des boulets comme s'il eût été invulnérable. Un éclat de pierre l'atteignit au côté et un fer de lance au front, mais il ne sentait pas ses blessures ! il semblait ivre de bravoure; il allait, courant, frappant, exhortant de la voix et de l'exemple. On le voyait partout où le péril était le plus urgent. Comme l'âme anime tout le corps, il animait toute cette ville : il était dix, il était vingt, il était cent. Et, dans cette exaltation prodigieuse, le sangfroid et la prudence ne lui manquaient pas. D'un coup d'œil plus prompt que l'éclair il apercevait le danger et y parait sur-le-champ. Puis, quand les assallans cédaient, quand les nôtres, électrisés par cette valeur contagieuse, reprenaient évidemment l'avantage, vite Gabriel s'élançait à un autre poste menacé ; et sans se lasser, sans s'affaiblir, recommençait son héroïque mission.
Cela dura six heures, depuis une heure jusqu'à sept,'
A sepi heures, la nuit tombait et les Espagnols battaient en retraite de toutes parts. Derrière quelques pans de murs, avec quelques ruines de tours et quelques soldats décimés et mutilés, Saint-Quenfin avait encore prolongé d'un jour, de plusieurs jours peut-être, sa glorieuse résistance.
Quand le dernier ennemi quitta le dernier poste altaqii,'^, Gabriel tomba entre les mains de ceux qui l'entouraient, épuisé de fatigue et de joie.
it&i LES DEUX DTANE.
On le porta triomphalement à la maison de ville.
Ses blessures d'ailleurs étaient légères et son évanouissement ne pouvait se prolonger. Quand il revint à lui, l'amiral de Coli^ny tout radieux était à ses côtés.
— Monsieur l'amiral, dit pour premier mot Gabriel, je n'a pas rêvé, n'est-ce pas? il y a bien eu aujourd'hui un assaut terrible que nous avons encore repoussé?
— Oui, ami, et en partie grâce à vous, répondit Gaspard.
— Et les huit jours que le roi m'avait accordés sont écoulés ! ^'écria Gabriel. Oh! merci, merci! mon Dieul
— Et pour achever do vous reconforter, ami, reprit l'amira', je vous apporte d'excellentes nouvelles. Protégée par notre défense de Saint-Quentin, la défense de tout le territoire s'organise, à ce qu'il paraît ; un de mes espions, qui a pu voir le connétable et entrer pendant le tumulte d'aujourd'hui, me donne là-dessus les meilleures espéranoes. Monsieur de Guise est arrivé à Paris avec l'armée de Piémont, et, de concert avec le cardinal de Lorraine, prépare à la résistance les villes et les hommes. Saint-Quentin dépeuplé et démantelé ne pourra pas résister au premier assaut, mais son œuvre et la nôtre est faite ; et la France est sauvée, ami. Oui, tout s'arme derrière nos fidèles remparts; la noblesse et tous les ordres de l'Etat se soulèvent, les recrues ationdent, les dons gratuits pleuvent, deux corps auxiliaires allemands viennent d'être engagés. Quand l'ennemi en aura fini avec nous, et cela par malheur ne peut plus tarder, il trouvera du moins après nous à qui parler. La France est sauvée, Gabriel !
— Ah ! monsieur l'amiral, vous ne savez pas tout le bien que vous me faites, reprit Gabriel. Mais permettez-moi une question : ce n'est pas par un vain sentiment d'amourpropre que je vous la fais au moins! vous me connaissez trop maintenant pour le croire, non ! il y a au fond de ma demande un motif bien sérieux et bien grave, allez I Monsieur l'ami'ral, en deux mots, croyez-vous que ma présence ici depuis huit jours ait été pour quelque chose dans l'heureux résultat de la défense de Saint-Quentin ?
— Pour tout, ami, pour tout ! répondit Gaspard avec une généreuse franchise. Le jour de votre arrivée, vous l'avez
vu, sans votre intervention bien inattendue, je cédais, j'allais plier sous la responsabilité terrible dont on chargeait ma conscience, je rendais moi-même aux Espagnols les clefs de cetts cité que le roi avait confiée à ma garde. Le lendemain, n'avr-z-vous pas achevé votre oeuvre en introduisant dans la ville un secours, faible sans doute, mais qui a suffi à remonter les esprits des assiégés? Je ne parle pas desexcellens conseils que vous donniez à nos mineurs et à nos ingénieurs. Je ne parle pas du brillant couragn que vous avez toujours et partout déployé à chaque assaut. Mais, il y a quatre jours, qui a miraculeusement préservé la ville de cette surprise nocturne ? Mais, aujourd'hui même, qui, avec une audace et un bonheur inouïs, a prolongé encore une résistance quejecroyais moi-même désormais impossible? vous, toujours vous, ami, qui, partoutprésentetprêt sans cesse sur toute la ligne de nos remparts, sembliez vraiment partager le don d'ubiquité des anges; si bien que nos soldats ne vous appellent plus autrement que le capitaine cinq-cents I Gabriel, je vous le dis avec une joie sincère et une reconnaissance profonde, vous êtes le premier et le seul sauveur de cette ville et, par conséquent, de la France
— Oh I grâces vous soient rendues, monsieur l'amiral, dit Gabriel, pour vos bonnes et vos indulgentes parolesl Mais pardon 1 esl-ce que vous voudrez bien les répéter devant Sa Majesté ?
— Ce n'est pas seulement ma volonté, ami, reprit l'amiral, c'est mon devoir, et vous savez qu'à son devoir Gaspard de ' oligny ne fault jamais.
— Quel bonheur ! fit Gabriel, et quelle obligation ne vous aurai-je pas, monsieur l'amiral! Mais voulez-vous ajouter encore à ce servie^? Ne parlez à personne, je vous prie, pas même à monsieur le connétable, à monsieur le connétable surtout, de ce que j'ai pu faire pour vous aider dans votre glo/ieuse tâche. Que le roi le sache seul. Sa Majesté verra par là que je n'ai pas travaillé pour la gloire et Je bruit, mais seulement pour tenir un engagement pris visà-vis d'elle, et elle a dans les mains pour me récompenser, si elle le souhaite, un prix mille fois plus enviable que tous les honneurs et toutes les dignités de sou royaume.
Oui, monsiPUT Tamiral, que ce prix me soit accordé, et la dette de Henri II envers moi, si dette il y a, sera payée au centuple.
— Il faut donc que la récompense soit en effet magnifique, rppril l'amiral. Dieu veuille que la reconuiiissance du roi ne vous en frustre pas! Je ferai d'ailleurs comme vous le désirez, Gabriel, et, quoiqu'il m'en coûte de me taire sur vos mérites, puisque vous l'exigez, je me tairai.
— Ah ! s "écria Gabriel, qu'il y a donc longtemps que je n'ai goûté une tranquillité pareille à celle que j'éprouve en ce moment ! Que c'est bon d'espérer et de croire un peu à l'avenir 1 mamtenant j'irai tout gaîment aux remparts, je me battrai le cœur léger, et il me semble que je serai invincible. Est-ce que le fer ou le plomb oseraient toucher un homme qui espère?
— Ne vous y fiez pas trop, ami, cependant 1 reprit en souriant Cnligny. Déjà je puis vous dire à coup sûr que cette certitude de victoire vous mentira. La ville est presque ouverte désormais ; quelques coups de canon auront bientôt mis à bas ses derniers fragmens de murailles et ses dernifrs fragmens de tours. De plus, il ne nous reste guère de bras valides, et les soldats qui ont si bravement jusqu'ici suppléé aux remparts vont nous manquer à leur tour. Le prochain assaut rendra l'ennemi maîlre de la place, ne nous faisons pas illusion là-dessus.
— Mais, monsieur de Guise ne peut-il pas nous envoyer de Paris des secours? demanda le vicomte d'Exmès.
— Monsieur de Guise, répondit Gaspard, n'exposera pas ses précieuses ressources pour une ville prise aux trois quarts, et monsieur de Guise fera bien. Qu'il garde ses hommes au cnpur de la France, c'est là qu'ils sont nécessaires. Saint-Quentin est sacrifié. La victime expiatoire a lutté assez longtemps, Dieu merci 1 il ne lui reste plus qu'à tomber noblement, et c'est à quoi nous tâcherons d© l'aider encore, n'est-il pas vrai, Gabriel? Il faut que le triomphe des Espagnols devant Saint-Quentin leur coûte plus cher qu'une défaite. Nous ne nous battons plus à présent pour nous sauver, mais pour nous battre.
— Oui, pour le plaisir, pour le luxe 1 reprit joyeusement
Gabriel, plaisir de héros I monsieur l'amiral, luxe digne de vous 1 Eh bien ! soit, amusons-nous à tenir la ville encore deux, trois jours, quatre jours si nous le pouvons. Faisons rester Philippe II, Philibert-Emmanuel, l'Espagne, l'Angleterre et la Flandre, en échec devant quelques débris de pierre. Ce sera toujours un peu de temps de gagné pour monsieur de Guise, et pour nous un spectacle assez comique à voir. Qu'en dites-vous?
— Je dis, ami, répondit l'amiral, que vous avez la plaisanterie sublime et que, jusque dans vos jeux, il y a de la gloire. "
L'aventure aida au souhait de Gabriel et de Coligny. En effet, Philippe II et son général Philibert-Emmanuel, furieux d'être arrêtés si longtemps devant une ville et d'avoir déjà livré dix assauts en vain, ne voulurent pas en tenter un onzième sans être assurés cette fois de la victoire. Comme ils l'avaient fait déjà précédemment, ils restèrent trois jours sans attaquer, et remplacèrent leurs soldats par leurs canons, puisque décidément, dans la cité héroïque, les murs étaient moins durs que les cœurs. L'amiral et le vicomte d'Exmès ,' pendant ces trois jours, firent bien réparer à mesure, autant que possible, par leurs travailleurs, les dégâts des batteries et des mines ; mais les bras manquaient, par malheur. Le 26 août, à midi, il ne restait pas debout un seul pan de muraille. Les maisons se voyaient à découvert comme dans une ville ouverte, et les soldats étaient tellement clair-semés qu'ils ne pouvaient même plus former une ligne d'un homme de front sur les points principaux.
Gabriel lui-même fut obligé d'en convenir; avant que le signal de l'assaut fût seulement donné, la ville était déjà prise.
On ne la prit pas du moins à la brèche que défendait Gabriel. Là se trouvaient avec lui monsieur du Breuil et Jean Peuijuoy, et tous trois s'escrimèrent si bien et firent de si merveilleuses prouesses que, de leur côté, ils repoussèrent jusqu'à trois fois les assaillans. Gabriel surtout s'en donna à cœur joie, et Jean Peuquoy s'ébahissait tellement des grands coups d'épée qu'il lui voyait distribuer à droite
et à gauche qu'il aillit être tué lui-même dans ses étonnemens distraits, et que Gabriel fut obligé à deux reprises de sauver la vie à son admirateur.
Aussi le bourgeois jura sur place au vicomte un culte et un dévouement étc^rnels. 11 s'écria même, dans son enthousiasme, qu'il regrettait un peu moins sa ville natale, puisqu'il aurait une autre affection à vénérer et à chérir, et que Saint-Quentin, il est \Tai, lui avait donné la vie, mais que le vicomte d'Exmès la lui avait conservée 1
Néanmoins, malgré ces généreux efforts , la ville ne pouvait plus absolument résister : ses remparts n'étaient plus qu'une brèche continue, et Gabriel, du Breuil et Jean Peuquoy se batUiient encore, que, derrière eux, les ennemis, maîtres de Saint-Quentin, remplissaient déjà les rues.
Mais la vaillante cité ne cédait à la force qu'au bout de dix-sept jours et après onze assauts.
Il y avait douze jours que Gabriel était arrivé, et il avait outrepassé la promesse faite au roi de deux fois quarantehuit heures !