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ARNAULD DU THILL FAIT ENCORE SES PETITES AFFAIRES

Dans le premier moment, le pillage et le carnage sévirent par la ville. Mais Philibert donna des ordres sévères, fit cesser la confusion, et, l'amiral de Coligny lui ayant été amené, il le complimenta hautement.

— Je ne sais pas punir la kravoure, et la ville de Saint- Quentin ne sera pas traitée plus rigoureusement que si elle s'était rendue le jour où nous avons mis le siège devant ses murailles.

Kt le vainijueur. aussi généreux que le vaincu, laissa l'amiral débattre avec lui les conditions qu'il aurait pu imposer.

Saint-Quentin fut naturellement déclarée ville espagnole ; mais ceux de ses habitans qui ne voudraient pas accepter la domination étrangère pourraient se retirer, en abandondonnant toutefois la propriété de leurs maisons. Tous, d'ailleurs,"' soldats et bourgeois, seraient libres dès à présent, et Philibert retiendrait seulement cinquante prisonniers de tout âge, de tout sexe et de toute condition, à son choix ou au choix de ses capitaines, afin d'en avoir rançon et de pouvoir payer ainsi la solde arriérée des troupes. Les biens et les personnes des autres seraient respectés, et Philibert s'appliquerait à prévenir tout désordre. Il faisait, du reste, à Coligny, qui avait épuisé toutes ses ressources personnelles dans ce siège, la galanterie de ne pas exiger d'argent de lui. L'amiral serait libre dès le lendemain de rejoindre à Paris son oncle, le connétable de Montmorency, qui n'avait pas trouvé, lui, après Saint-Laurent, des vainqueurs aussi désintéressés, et qui venait de fournir une bonne rançon, rançon que devait payer la France, bien entendu, d'une façon ou de l'autre. Mais Philibert-Emmanuel tenait à honneur de devenir l'ami de Gaspard, et ne voulut pas mettre de prix à .=a Uberté. Ses principaux lieutenans et les plus riches d'entre les bourgeois suffiraient aux frais de la guerre.

Ces décisions, qui témoignaient certes de plus de mansuétude qu'on n'eût dtl s'y attendre, furent acceptées avec soumission par Coligny, et parleshabitansavec une joie mêlée de quelque craint. Sur qui, en efitet, allait tomber le choix redoutable de Pliilibert-Emmanuel et des siens? C'est ce que la journée du lendemain devait apprendre, et ce jourlà, les plus fiers se firent bien humbles, et les plus opulens parlèrent bien haut de leur pauvreté.

Arnauld du Thill , trafiquant aussi actif qu'ingénieux, avait passe la nuit, lui, à songer à ses afiaires, et avait trouvé uQe combinaison qui pouvait lui devenir assez lucrative. K s'habilla avec le plus de luxe possible, et s'en alla dès le matin se promener fièrement dans les rues tout encombrées déjà do vainqueurs de toutes les langues, Allemands, AngUiis, Espagnols, etc.

— Quelle tour de Babel I se disait Ar/iauld soucieux, eu

n'entendant sonner à ses oreilles que des syllabes étran* gères. Avec les quelques mots d'anglais que je sais, jamais je ne pourrai m'a boucher avec aucun de ces baragouineurs. I es uns disent : Carajo ! les autres : GoddamI les autres : Tauseno sapermentl et pas un...

— Tripes et boyaux! veux-tu t" arrêter, malandrin I cria en ce moment derrière Arnauld une voix assez puissante.

Arnauld s»* retourna avec empressement vers celui qui, malgré? un accent anglais prononcé, semblait pourtant posséder iiussi à fond les finesses de la langue française.

C'était un grand gaillard au teint blême et aux cheveux roux, qui paraissait assez rusé comme marchand et fort bêle comme l»omme. Arnauld du Thill le reconnut Anglais au premier coup d'oeil.

— Qu'y a-t-il pour votre service? lui demanda-t-il.

— Je vous fais prisonnier, voilà ce qu'il y a pour mon service, répondit l'homme d'armes qui, d'ailleurs, émaillait son lang^age de vocables anglais, ce qu'Arnauld s'etlorçait à son tour d'imiter, pour se rendre plus intelligible à son interlocuteur.

— Pourquoi, reprit-il, me faites-vous prisonnier plutôt qu'un autre? plutôt que ce tisserand qui passe, par exemple?

— Parce que vous êtes mieux nippé que le tisserand, répondit rAn;?lais.

— Oui dà 1 répartit ArnauU, et de quel droit m'arrêtezvous, s'il vous plaît, vous, un simple archer, comme il me semble ?

— Oh ! je n'agis pas pour mon compte, dit l'Anglais, mais au nom de mon maître, lord Grey, qui commande en effet les archers anglais, et auquel le duc Philibert- Emmanuel a alloué, pour sa part de prise, trois prisonniers, dont deux nobles et un bourgeois, avec les lançons qu'il en pourra tirer. Or, mon maître, qui ne me sait ni manchot, ni aveugle, m'a chargé d'aller à la chasse et de iui dépister trois prisonniers de valeur. Vous êtes le meilleur gibier que j'aie encore rencontré, et je vous prends au collet, messire le bourgeois.

— C'est bien de l'honneur pour un pauvre écuyer, ré-

LESDEUX DIANE. 261

pondit modestemMit Arnauld. Me nourrira-t-il bien, votre maître ?

— Maraud 1 ef t-ce que tu crois qu'il va te nourrir longtemps? dit l'archer.

— Mais jusqu'à ce qu'il lui plaise de me rendre la liberté, j'imagine I reprit Arnauld, il ne me laissera sûrement pas mourir de faim.

— Hum! fit l'archer, est-ce que j'aurais vraiment pris un pauvre loup pelé pour un renard à magnifique fourrure?

— J'en ai peur, seigneur archer, dit Arnauld, et, si lord Grey votre maître vous a promis un droit de commission sur les captures que vous lui procureriez, je crains que vingt ou trente coups de bâton soient le seul bénéfice que vous retiriez de la mienne. Après cela, ce que j'en dis n'est pas pour vous dégoûter, et je vous conseille d'pssnyer.

— Drôlel tu peux bien avoir raison ! reprit l'ilnglais en examinant de plus près le regard maUcieux d'A^nauld, et je perdrais tout de même avec toi ce que lord Grpy m'a promis, une livre par cent livres qu'il obtiendra de mes prises.

— Voilà mon homme I pensa Arnauld. Holà ! dit- il tout haut, camarade ennemi, si je vous faisais mettre la main sur une riche proie, sur un prisonnier qui vaudrait dix raille livres tournois par exemple, seriez-vous homme à vous montrer envers moi un peu reconnaissant, ditns?

— Dix mille livres tournois I s'écria l'Anglais, ils sont assez rares en effet les prisonniers de ce pnx 1 C'est cent livres qui me reviendraient à moi, une belle part 1

— Oui, mais il faudrait en donner cinquante à l'ami qui vous aurait indiqué la voie. C'est juste, cela, hein?

— Eh bien ! soit, dit l'archer de lord Grey après une minute d'hésitation, mais menez-moi sur-le-champ à l'homme et nommez-le moi.

— Nous n'irons pas loin pour le trouver, reprit Arnauld, faisons qncKues pas de ce côté. Attendez, je ne veux pas me montrei avec vous sur la grand'place. Laissez-moi me cacher derrière l'angle de cette maison. Vous, avancez. Voyez- vous au balcon de la maison de ville un gentilhomme qui cause avec un bourgeois?

— Je le voi«;, dit l'Anglais, est-ce mon homme?

— C'est noire tiomme.

— Il s'Hppolle ?

— Le vicomto d'Exmès.

— Ahl vrairnont, reprit l'archer, c'est là le vicomte d'Exmès! on en parlait joliment au camp. Est-ce qu'il est aussi riche que brave?

— Je vous en réponds.

— Vous le connaissez donc particulièrement, mon maîire?

— Pardieu I je suis son écuyer.

— Ah 1 Judas! ne put s'emppcher de dire l'archer.

— Non, répondit tranquillement Arnauld, car Judas s'est pendu, et mol, je ne me pendrai pas.

— On vous en évitera peut-être la peine, dit l'Anglais qui était lacéticux à ses heures.

— Mais, voyons, reprit Arnauld, voilà bien des paroles ; tenez-vous notre marché, oui, ou non?

— Tenu ! reprit l'Anglais, je vais conduire votre maître à milord. Vous m'indiquerez après un autre noble et quelque bon bourgeois enrichi, si vous en connaissez.

— J'en connais au même prix, moitié de votre bénéfice.

— Vous l'aurez, pourvoyeur du diable.

— Je suis bien le vôtre, dit Arnauld. Ah çà I pas de tricheries au moins 1 Entre coquins, on doit s'entendre. D'aillours je vous rattraperais ; votre maître paie-t-il comptant?

— Comptant et d'avance, vous viendrez avec nous chez milord, sous couleur d'accompagner votre vicomte d'Exmès, je toucherai ma somme et vous en dontu^rai votre part tout de suite. Mais vous, très reconnaissant comme de raison, vous maiderez à trouver ma deuxième et ma troisième capture, n 'est-il pas vrai?

— On verra, dit Arnauld, occupons-nous d'abord de la première.

— Ce sera vite fait! répondit l'archer, votre maître est trop rude en temps de guerre pour n'être pas doux en temps de paix, nous connaissons cela ; prenez deux mi-

autes d'avance sur moi, et allez vous poster derrière lui, vous verrez qu'on sait son métier.

Arnauld quitta en effet son digne acolyte, entra dans la maison de ville, et, avec son visage deux fois double, vint dans la chambre où Gabriel causait avec son ami Jean Peuquoy, et lui demanda s'il n'avait pas besoin de ses services. Il parlait encore lorsque l'archer entra avec une mine de circonstance. L'Anglais alla droit au vicomte qui le regardait assez surpris, et, lui faisant un salut profond :

— C'est à monseigneur le vicomte d'Exmès que j'ai l'honneur de parler? demanda-l-il avec les égards que tout marchand doit à sa marchandise.

— Je suis le vicomte d'Exmès, en effet, répondit Gabriel de plus en plus étonné; que voulez- vous de moi?

— Votre épée, monseigneur, dit l'archer en s'inclinant jusqu'à terre.

— Toi 1 s'écria Gabriel en se reculant avec un geste inexprimable de dédain.

— Au nom de lord Grey mon maître, monseigneur, reprit l'archer qui n'était pas fier. Vou'^ êtes désigné pour l'un des cinquante prisonniers que monseigneur l'amiral doit remottre aux vainqueurs. Ne m'en veuillez pas, à moi chétif, d'être forcé de vous annoncer cette désagréable nouvelle.

— T'en vouloir! dit Gabriel, non; mais lord Grey, un gentilhomme ! aurait pu prendre la peine de me demander lui-même mon épée. C'est à lui que je veux la remettre, entends-tu?

— Comme il plaira à monseigneur,

— Et j'aime à croire qu'il me recevra à rançon, ton maître ?

— Oh ! croyez-le, croyez-le, monseigneur, dit avec empressement l'archer.

— Je te suis donc, dit Gabriel.

— Mais c'est une indignité I s'écria Jean Peuquoy. Mais vous avez tort de céder ainsi, monseigneur. Résistez, vous n'êtes pas de Saint-Quentin! vous n'êtes pas de la ville!

— Maître Jean Peuquoy a raison, reprit ArnauM du Thill svfc ardeur, tout en dénonçant d'un signe à la dérobée le

bourgeois à l'archer. Oui, maître Jean Peuquoy a mis le doigt sur la vérité ; monseigneur n'est pas de Saint-Quentin, et maître Jean Peuquoy s'y connaît, lui I maître Jean Peuquoy connaît toute sa ville 1 II en est bourgeois depuis quarante ans! et syndic de sa corporation I et capitaine de la compagnie de l'arc 1 Qu'avez-vous à dire à cela, Anglais?

— J'ai à dire à cela, reprit l'Anglais qui avait compris, que, si c'est là maître Jean Peuquoy, j'ai ordre de l'airêtOf aussi, et qu'il est couché sur ma liste.

— Moi ! s'écria le digne bourgeois.

— Vous-même, mon maître, dit l'archer.

Peuquoy regardait Gabriel avec interrogation.

— Hélas! messire Jean, dit en soupirant malgré lui le vicomte d'Exmès, je crois que le mieux, après avoir fait notre devoir de soldat pendant la bataille, est que nous acceptions le droit du vainqueur, la bataille achevée. Résignons-nous, maître Jean Peuquoy.

— A suivre cet homme? demanda Peuquoy.

— Sans doute, mon digne ami. Et, dans cette épreuve^ je suis heureux encore de n'être pas séparé de vous.

— C'est juste cela, monseigneur ! dit Jean Peuquoy touché, et vous êtes bien bon, et, puisqu'un grand et vaillant capitaine comme vous accepte son sort, est-ce qu'un malheureux bourgeois comme moi doit murmurer? Allons! coquin, reprit-il en s'adressant à l'archer, c'est dit, je suis ton prisonnier ou celui de ton maître.

— Et vous allez me suivre chez lord Groy, dit l'archer, où vous resterez, s'il vous plaît, jusqu'à ce que vous ayez fourni une bonne rançon.

— Où je resterai toujours, fils du diable I s'écria Jean Peuquoy. Ton Anglais de maître ne saura jamais, ou je meure 1 la couleur de mes écus; il faudra qu'il me nourrisse, s'iJ^ est chrétien, jusqu'à mon dernier jour, et je me nourris îjuissamment, je t'en préviens.

L'archer jeta un regard d'épouvante du côté d'Arnauld du Thill, mais celui-ci le rassura d'un signe et lui montra Gabriel quinait de la boutade de son ami. L'Anglais savait entendre la plaisanterie et se mit à rire arec bienveillance.

— Comme cela, dit-il, monseigneur, et vous, messire, je vais vous em...

— Vous allez nous précéder jusqu'au logis de lord Grey, interrompit Gabriel avec hauteur, et nous conviendrons de nos faits avec votre maître.

— A la volonté de monseigneur, reprit humblement l'archer.

Et, marchant devant eux en ayant même soin de se mettre de côté, il conduisit chez lord Grey le gentilhomme et le bourgeois qu'Arnauld du Thill suivait à distance.

Lord Grey était un soldat flegmatique et pesant, ennuyé et ennuyeux, pour qui la guerre était un commerce et qui était de fort mauvaise humeur de n'être payé, lui et sa troupe, que par la rançon de trois malheureux prisonniers. Il accueillit Gabriel et Jean Peuquoy avec une dignité froide.

— Ah ! c'est le vicomte d'Exmês que j'ai l'avantage d'avoir pour prisonnier l dit-il en considérant Gabriel avec curiosité. Vous nous avez donné bien de l'embarras, monsieur, et, si je vous demandais pour rançon ce que vous avez fait perdre au roi Philippe II, je crois bien que la France du roi Henri y passerait.

— J'ai fait de mon mieux, dit simplement Gabriel.

— Votre mieux est bien I et je vous en félicite, reprit lord Grey. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Le sort de la guerre, bien que vous ayez accompli des miracles pour le détourner, vous a mis en mon pouvoir, vous et votre vaillante épée. Oh I gardez-la, monsieur, gardez-la, ajouta-t-il en voyant que Gabriel faisait un mouvement pour la lui remettre. Mais, pour racheter le droit de vous en servir, que pouvez-vous bien sacrifier ? Arrangeons cela. Je sais que par malheur bravoure et richesse ne vont pas toujours ensemble. Pourtant je ne puis pas tout perdre. Cinq mille écus, monsieur, vous semblent-ils pour votre liberté un prix convenable?

— Non , milord, dit Gabriel.

— Non ? vous trouvez cela trop cher ? reprit lord Grey. Ah 1 maudite guerre ! pauvre campagne ! Allons l quatre raille écus, ce n'est pas trop, Dieu me damne 1

2G5 LES DEDX DIANE.

— Ce n'est pas assez , milord, répondit froidement Gabriel.

— Comment, monsieur, que dites-vous? s'écria l'Anglais

— Je dis. reprit Gabriel, que vous vous êtes mépris à mes paroles, milord. Vous m'avez demandé si cinq mille écus me paraissaient une rançon convenable, et je vous ai répondu que non ; car, à mon estimation, je vaux le double , milord.

— Bien cela I répondit l'Anglais, et, de fait, votre roi pourra bien donner cette somme pour conserver un vaillant de votre sorte.

— J'espère n'avoir pas besoin de recourir au roi, dit Gabriel, et ma fortune personnelle me permettra, je crois, de faire face à cette dépense imprévue et de m'acquitler envers vous directement.

— Tout est donc pour le mieux, reprit lord Grey un peu surpris. C'est dix mille écus, dans l'état des choses, que vous aurez à me compter, et, pardon 1 à quand le payement?

— Vous comprenez, dit Gabriel que je n'ai pas apporté cette somme dans une ville assiégée ; d'autre part, les ressources de monsieur de Coligny et de ses amis comme des miens sont bien restreintes ici, j'imagine, et je ne veux pas les importunor. Mais, si vous m'accordez un peu de temps, je puis faire venir de Paris...

— Très bien ! dit lord Grey, et au besoin, je me contenterais de votre parole qui vaut de l'or. Mais comme les affaires sont les affaires, et que la mésintelligence entre nos troupes et celles de l'Espagne m'obligera peut-être à retourner en Angleterre, vous ne vous offenserez pas si, jusqu'à l'entier payement de la somme convenue, jp vous fais retenir, non pas dans cette ville espagnole de Saint-Quentin que je quitte, mais à Calais qui est ville anglaise, el dont mon beau-frère lord Wentworth est le gouverneur. Cet arrangement vous convient-il?

— A merveille, dit Gabriel dont un sourire amer affleura es lèvres pâles ; je vous demanderai seulement la permission d'envoyer à Paris mon écuyer chercher l'argent, afin

que ma captivité et votre confiance n'aient pas à souffrir d"un trop long relard.

— Rien de plus juste, reprit lord Grey, et, en attendant le retour de votre homme de confiance, soyez convaincu que vous serez traité par mon beau-frère avec tous les égards qui vous sont dus. Vous aurez à Calais toute la liberté possible, d'autant plus que la ville est fortifiée et fermée, et lord Wentworth vous fera faire bonne chère ; car iiaime la table et la débauche plus qu'il ne devrait. Mais c'est son affaire, et sa femme, ma sœur, est morte. Je voulais seulement vous dire que vous ne vous ennuieriez pas trop.

Gabriel s'inclina sans répondre.

— A vous, maître, reprit lord Grey en s'adressant à Jean Peuquoy, qui avait plus d'une fois haussé les épaules d'admiration pendant la scène précédente, à vous. Vous êtes je le vois, le bourgeois qui m'a été accordé avec deux gentilshommes.

— Je suis Jean Peuquoy, milord.

— Eh bien 1 Jean Peuquoy, quelle rançon peut-on bien vous demander à vous?

— Oh ! moi, je vais marchander, monseigneur. Marchand contre marchand comme on dit. Vous avez beau froncer le sourcil, je no suis pas fier, moi, milord, et m'est avis que je ne vaux pas dix livres.

— Allons ! reprit lord Grey avec dédain, vous paierez cent livres, c'est à peu près ce que j'ai promis à l'archer qui vous a amené ici.

— Cent livres, soit ! milord , puisque vous m'estimez si haut, repartit le malin capitaine des compagnons de l'arc. Mais pas cent livres comptant, n'est-ce pas ?

— Quoi I n'avez-vous pas même cette misérable somme? dit lord Grey.

— Je l'avais, milord, reprit Jean Peuquoy, mais j'ai tout donné aux pauvres et aux malades pendant le siège.

— Vous avez au moins des amis? des parens peut-être? reprit lord Grey.

— Des amis ? il ne faut pas trop compter sur eux, milord; de3 parens? non, je n'en ai pas. Ma femme est morte sans

me laisser d'enfans, et je n'avais pas de frère, il ne me reste qu'un cousin...

— Eh bien 1 ce cousin?... dit lord Grey impatienté.

— Ce cousin, milord , qui m'avancera, je n'en doute pas, la somme que vous me demandez, i! habile précisément Calais.

— Ah ! oui dà? dit lord Grey avec quelque défiance.

— Mon Dieu 1 oui, milord, reprit Jean Peuquoy avec un air de sincérité irrécusable, mon cousin s'appelle Pierre Peuquoy, et il est depuis plus de trente ans armurier de son état, rue du Martroi, à l'enseigne du Dieu Mars.

— Et il vous est dévoué ? demanda lord Grey,

— Je crois bien , milord I je suis le dernier des Peuquoy de ma branche, c'est-à-dire qu'il me vénère ! Il y a plus de deux siècles, un Peuquoy de nos ancêtres eut deux fils, un qui devint tisserand et s'établit à Saint-Quentin, l'autre qui se fît armurier et qui alla demeurer à Calais. Depuis ce temps-là, les Peuquoy de Saint-Quentin tissent et les Peuquoy de Calais forgent. Mais, quoique séparés, ils s'aiment toujours de loin et s'assistent le plus qu'ils peuvent, comme il sied à de bons parens et à des bourgeois de la vieille roche. Pierre me prêtera ce qu'il me faut pour me racheter, j'en suis sûr, et pourtant je ne l'ai pas vu depuis près de dix ans, ce brave cousin ; car, vous autres Anglais, vous ne nous permettez pas aisément, à nous autres Français, d'entrer dans vos villes fortes.

— Oui, oui, dit lord Grey avec complaisance, il y a tout à l'heure deux cent dix ans qu'ils sont Anglais vos Peuquoy de Calais 1

— Oh I s'écria Jean avec chaleur, les Peuquoy... Puis, il s'interrompit subitement.

— Eh bien ! reprit lord Grey étonné, les Peuquoy?...

— Les Peuquoy, milord, dit Jean en tournant son bonnet avec embarras, les Peuquoy ne s'occupent point de poUtique, voilà ce que je voulais dire. Qu'ils soient Anglais OQ Français, dès qu'ils ont pour gagner leur pain, ceux de là-bas une enclume et ceux d'ici une navette, les Peuquoy sont contens.

— Eh bien ? alors, qui sait I dit lord Grey en gaîté ; vous

VOUS établirez peut-être tisserand à Calais, et deviendrez aussi un sujet de la reine Marie, et les Peuquoy seront enfin, après tant d'années, réunis.

— Ma foi 1 cela se peut bien, dit Jean Peuquoy avec bonhomie.

Gabriel ne pouvait revenir de sa surprise, en entendant le vaillant bourgeois, qui avait défendu si héroïqupment sa ville, parler tranquillement de devenir Anglais comme de changer de casaque. Mais un clignement d'oeil de Jean Peuquoy, pendant que lord Grey ne pouvait 1^ voir, rassura Gabriel sur le patriotisme de son ami, et lui apprit qu'il y avait sous jeu quelque mystère.

Lord Grey les congédia bientôt l'un et l'autre.

— Nous quitterons demain ensemble Saint-Quentin pour Calais, leur dit-il. Jusque-là, vous pouvez aller faire ws apprêts et vos adieux dans la ville. Je vous laisse libres sur parole, d'autant plus, ajouta-t-il avec cette délicatesse qui le distinguait, d'autant plus que vous serez consignés aux portes, et qu'on ne laisse sortir personne sans un permis du gouverneur.

Gabriel rendit son salut à lord Grey sans répondre, et s'éloignant avec Jean Peuquoy, sortit de la maison de l'Anglais, sans remarquer que son écuyer Martin-Guerre restait en arrière au lieu de le suivre.

— Quelle est donc votre intention, ami ? dit il au Peuquoy lorsqu'ils furent dehors. Est-il possible que vous n'ayez pas cent écus pour vous racheter sur-le-champ ? Pourquoi tenez-vous ainsi à faire le voyage de Calais? estce que ce cousin armurier existe réellement ? Quel motif étrange vous pousse en tout ceci ?

— Chutl reprit Jean Peuquoy d'un air mystérieux, dans cette atmosphère espagnole j'ose à peine maintenant hasarder une parole. Vous pouvez compter, je crois, sur votre écuyer Martin-Guerre ?

— J'en réponds, reprit Gabriel ; malgré queliuos oublis et quelques intermittences, c'est le plus fidèie cœur du monde.

— Bon I répondit Peuquoy. Il ne faudra pas l'envoyer directement d'ici quérir votre rançon à Paris ; mais l'em-

■arro les deux diane.

mener à Calais avec nous, et le faire partir de là. Nous D9 saurions avoir trop d'yeux.

— Mais quf^ signifient ces précautions enfin ? demanda Gabriel. Vous n'avez pas à Calais le moindre parent, je le vois.

— Si lait 1 reprit Peuquoy vivement ; Pierre Peuquoy existe, aussi vrai qu'il a été élevé à aimf^r cl à regretter son ancienne patrie la France, et qu'il donnera comme moi un bon coup de main au besoin, si, par hasard, vous formez là-bas (luolque héroïque projet comme vous en avez tant exécuté ici.

— Noble ami, je te devine, reprit Gabriel en serrant la main du bourgeois ; mais tu m'esfimes trop haut et me juges à ta m sure ; tu ne sais pas ce qu'il y avait d egoïsme dans ce prétendu héroïsme ; tu ne sais fias que, pour l'avenir, un devoir sacré, plus sacré encore, s'il est possible, qus la gloire de la patrie, me réclame avant tout et tout entier.

— Eh bien ! dit Jean Peuquoy, vous remplirez ce devoir comme tous les autres devoirs 1 Et parmi les autres, ajoutat-il en baissant la voix, c'en est un pour vous peut-être, si l'occasion s'en présente, de prendre à Calais voire revanche de Saiut-Quenlin.

SUITE ©ES HONORABLES NEGOCIATIOTTS DE MAITRE ABNAULD DU THILL.

Mais laissons le jeune capitaine et le vieux bourgeois è leurs rêves de victoire, et revenons à récuyer et à l'archei qui font leurs comptes dans la maison do lord Grey.

L'archer, en effet, après le départ des deux prisonnieri', avait demandé la prime promise à son maître, qui la iui

avait sans trop de peine octroyée, satisfait qu'il était do Ja sagacité des choix de son émissaire.

Arnauld du Thill, à son tour, attendait sa part que l'Anglais, il faut être juste, lui apporta consciencieusement. Il trouva Arnauld griffonnant dans un coin quelques lignes sur l'éternelle note du connétable de Montmorency, et murmurant h part lui :

« Pour avoir adroitement fait mettre le vicomte d'Exmès au nombre des prisonniers de guerre, et avoir ainsi pour un temps débarrassé monseigneur le connétable dudit vicomte... »

— Qu'est-ce que vous faites donc là, l'ami ? dit à Arnauld l'archer en lui frappant sur l'épaule.

— Ce quo je fais? un compte, répondit le faux Martin- Guerre. Où en est le nôtre?

— Le voici réglé, dit l'archer en mettant dans les mains d' Arnauld des écus que l'autre se mit à vérifier et à compter avec attention. Vous voyez que je suis de parole, et je ne regrette pn.s mon argent. Vcus m'avez indiqué deux bons choix : votre maître surtout, qui n'a pas marchandé, au contraire 1 i a barbe grise a bien fait des difficultés, mais, pour un bourgeois, il n'est point trop mauvais non plus, et, sans vous, j'aurais pu rencontrer plus mal, j'en conviens.

— Je crois bien, dit Arnauld en mettant l'argent dans sa poche.

— Ah çà 1 reprit l'archer, tout n'est pas fini, vous voyez que je suis de bonne paie; il s'agit de m'indiquer maintenant ma troisième capture, le second prisonnier noble auquel nous avons droit.

— Par la messe ! dit Arnauld, je n'ai plus à favoriser personne, et vous n'avez qu'à choisir.

— Je le sais bien, reprit l'archer : et ce que je vous demande c'est orécisément de m'aider à choisir parmi les hommes, femmes, vieillards ou enfans de race noble qu'on peut hapfier dans cette bonne ville.

— Quoi ! domanda Arnauld, les femmes en sont aussi?

— Les femmes en sont sm'tout, dit l'Anglais, et si vous en connaissez une qui ait, outre la noblesse et la richesse, la jeunesse et la beauté, nous aurons un joli bénéfice à

Dartager, car milord Grey la revendra cher à son beaufrère, milord VVentworth, qui aime encore mieux les prisonnières que les prisonniers, à ce que je me suis laissé dire.

— Par malheur, je n'en connais pas, reprit Arnauld du Thill. Ah I si fait pourtant 1 mais non, non, c'est impossible.

— Pourquoi impossible, camarade ? ne sommes-nous pas maîtres et vainqueurs ici? et, hormis l'amiral, y a-t-il quelqu'un d'exemple dans la capitulation?

— C'est vrai, dit Arnauld, mais il ne faut pas que la beauté dont je parle soit rapprochée de mon maître et le revoie. Or, les mettre en prison dans la même ville serait un mauvais moyen de les séparer.

— Bah ! reprit l'archer, est-ce que milord Wentworth ne gardera pas au secret et pour lui seul sa jolie captive?

— Oui, à Calais, dit Arnauld pensif; mais sur la route?... mon maître aura le temps de la voir et de lui parler.

— Non pas, si je veux, répondit l'Anglais. Nous formons deux détachemens dont l'un doit précéder l'autre, et il y aura deux heures de marche entre le chevalier et la belle, si cela peut vous faire plaisir.

— ( >ui, mais que dira le vieux connétable ? se demanaa Arnauld à voix haute, et s'il sait que j'ai contribué à ce beau coup-là, comme il me fera pendre haut et court I

— Est-ce qu'il le saura? est-ce que personne le saura? repartit l'archer tentateur. Ce n'est pas vous qui irez le dire, et, à moins que votre argent ne prenne la parole pour dire d"où il vient...

— Et il y aurait encore pas mal d'argent, hein? demanda Arnauld.

— Il y aurait encore moitié pour vous.

— Quel dommage 1 reprit Arnauld, car la somme serait bonne, je le crois, et le père n'y regarderait pas, je pense.

— Le père est duc ou prince? demanda l'archer.

— Le père est roi, camarade, et s'appelle Henri II de son nom.

— Une fille du roi ici ! s'écria l'Anglais. Dieu me damne I si vous ne me dites pas maintenant oà je trouverai la co-

lombe, je crois que je serai obligé de vous étrangler, camarade ! Une fille du roi 1

— Et une reine de beauté, dit Arnauld.

— Oh ! mi lord Wentworh en perdrait la tête , reprit l'archer. Camarade , ajouta-t-il solennellement en tirant son escarcelle et en l'ouvrant aux yeux fascinés d'Arnauld, le contenant et le contenu pour toi en échange du nom de la belle et de l'mdication de son gîte.

— Tope 1 dit Arnauld incapable de résister, en saisissant la bourse.

— Le nom ? demanda l'archer.

— Diane de Castro, surnommée la sœur Bénie.

— Et le gîte ?

— Le couvent des Bénédictines.

— Je cours, s'écria l'Anglais qui disparut.

— C'est égal , se dit Arnauld en allant rejoindre son maître, c'est égal, je ne mettrai pas celle-là sur le compte du connétable.

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