‹ Les deux DianeChapitre 26 sur 27 · LE GEOLIER AMOUREUX · texte numérisé non relu

LE GEOLIER AMOUREUX

Diane de Castro reçut lord Wentworth avec cette dignité calme et chaste qui empruntait de sen regard angélique et de son pur visage un pouvoir et un charme irrésistibles. Sous sa tranquillité apparente, il y avait pourtant bien de l'angoisse, et elle tremblait, la pauvre jeune fille, tout en répondant au salut du gouverneur et en lui indiquant d'un geste tout royal un fauteuil à quelques pas d'elle.

Puis, elle fit signe à Mary et à Jane, qui paraissaient vouloir se retirer, de demeurer au contraire, et, voyant que lord Wentworth, perdu dans son admiraUon, gardait le silence, elle se décida à parler la première.

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— C'est devant lord Wentworth, gouverneur de Calais, que je me trouve, je crois? dit-elle.

— C'est lord Wentworth, votre dévoué serviteur, qui attend vos ordres, madame.

— Mes ordres! reprit-elle avec amertume, ohlmilord! ne parlez pas ainsi, car je pourrais croire que vous raillez. Si l'on avait écouté, non mes ordres, mais mes prières, mais mes supplications, je ne serais pas ici. Vous savez qui je suis, milord, et de quelle maison ?

— Je sais que vous êtes madame Diane de Castro, madame, la fille chérie du roi Henri II.

— Pourquoi m'a-t-on faite prisonnière, alors ? reprit Diane dont la voix s'affaiblit au lieu de s'élever en faisant cette question.

— Mais précisément parce que vous étiez la fille d'un roi, madame, reprit Wentworth, parce que, d'après la capitulation consentie par l'amiral Coligny, on devait livrer aux vainqueurs cinquante prisonniers à leur choix, de tout rang, de tout âge et de tout sexe, et qu'ils ont naturellement choisi les plus illustres, les plus dangereux, et, permettez-moi de le dire, ceux qui pouvaient leur payer la plus grosse rançon.

— Mais comment a t-on su, reprit Diane, que j'étais cachée à Saint-Quentin sous le nom et l'habit d'une religieuse Bénédictine? Avec la supérieure du couvent, une seule personne dans la ville savait mon secret.

~ Eh bien ! c'est celte personne qui vous aura trahie, voilà tout, dit lord Wentworth.

— Oh 1 non, je suis sûre que non ! s'écria Diane avec une vivacité et une conviction telles que lord Wentworth se sentit mordu au cœur par le serpent de la jalousie, et ne trouva rien à répondre.

— C'était te lendemain de la prise de Saint-Quentin, poursuivit Diane en s'animant. Je m'étais réfugiée toute tremblante et toute émue au fond de ma cellule. On fait demander au parloir la sœur Bénie, mon nom de novice, milord. C'était un soldat anglais qui me demandait ainsi. Je redoute quelque malheur, quelque nouvelle terrible. Je descends, néanmoins, saisie par cette redoutable curiosité

de la doulour qui veut savoir ce qu'elle doit pleurer. Cet archer, que je ne connaissais pas, me déclare que je suis sa prisonnière. Je m'indigne, je résiste, mais que pouvaisje contre la force ? Ils étaient trois soldats, oui, trois, mylord, pour arrêter une femme ! Je vous demande pardon si cela vous blesse, m'\is je dis ce qui est. Ces hommes s'emparent donc de moi et me somment d'avouer que je suis Diane de Castro, fille du roi de France. Je nie d'abord, mais comme, malgré mes dénégations, ils m'entraînent, je demande à être conluite à monsieur l'amiral de Coligny, et, comme l'amiral ne connaît pas la sœur Bénie, je déclare qu'en effet j© suis celle qu'ils désignent. Vous croyez peut-être, milord, qu'alors, sur mon aveu, ils cèdent à ma prière et m'accordent cette grâce bien simple d'être menée à monsieur l'amiral qui m'eût reconnue et réclamée ? Pas du tout ! ils se réjouissent seulement de leur capture, me poussent et m'entraînent plus vile, me font entrer ou plutôt me jettent, pleurante et éperdue, dans une litière fermée, et quand, sulfoquée de sanglots et anéantie de douleur, je cherche pourtant à reconnaître où l'on me mène, je suis déjà sortie de Saint-Quentin et sur la route de Calais. Puis, lord Grey qui commande, me dit-on, l'escorte, refuse de m'entendre, et c'est un soldat qui m'appr<^nd i)ue je suis prisonnière de son maître, et qu'en attendant le paiement de ma rançon, on me conduit à Calais. C'est ainsi que je suis arrivée, milord, sans en savoir davantage.

— Je n'ai rien de plus à vous dire, madame, reprit lord Wentworth pensif.

— Rien de plus, milord, reprit Diane. Vous ne pouvez pas me dire pourquoi on ne m'a laissé parler ni à la supé rieure des Bénédictines ni à monsieur l'amiral? Vous ne pouvez pas me dire, ce qu'on veut de moi, donc, puisqu'on ne me permet pas d'approcher de ceux qui auraient annoncé ma captivité au roi et envoyé de Paris le prix de ma rançon? Pourquoi cette sorte d'enlèvement secret? Pourquoi n'ai-jc pas même vu lord Grey, qui, m'a-t-on dit, a ordonné tout cela ?

-= Vous avez vu lord Grey, madame, tantôt, quand vous avez passé devant nous. C'est le gentilhomme avec lequel

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je causais, et qui vous a saluée en même temps que moi.

— Excusez-moi, milord, j'ignorais en présence de qui je me trouvais, reprit Diane. Mais, puisque vous avez causé avec lord Grey, votre parent, à ce que m'a dit cette fille, il a dû vous faire part de ses intentions envers moi.

— En efTct, madame, et, avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il me les expliquait, au moment même oîi l'on vous amenait dans cet hôtel. Il m'apprenait qu'on vous avait désignée à lui à Saint-Quentin pour la fille du roi, et qu'ayant trois prisonniers à choisir pour sa part, il avait accepté avec empressement une si excellente prise, sans toutefois prévenir personne de sa capture, afin d'éviter toute contestation. Son but, fort simple, était de tirer de vous le plus d'argent possible, madame, et j'approuvais, en riant, mon avide beau-frère, quand vous avez traversé la salle où nous étions. Je vous ai vue, madame, et j'ai compris que, si vous étiez fille du roi par la naissance, vous étiez reine par la beauté. Dès-lors, je vous l'avoue à ma honte, j'ai changé vis-à-vis de lord Grey d'avis, sinon sur son action passée, du moins sur son projet à venir. Oui, et j'ai cessé d'approuver son dessein d'obtenir une rançon de vous. Je lui ai représenté qu'il pouvait espérer bien davantage! que l'Angleterre et la France étant en guerre, vous serviriez peut-être à quelqu'important échange, et que vous valiez bien même une ville. Bref, je l'engageais lort à ne pas abandonner pour quelques écus une si riche proie. Vous étiez à Calais, une ville à nous, une ville imprenable, il fallait vous y garder, et attendre.

— Quoi ! s'écria Diane, vous avez donné à lord Grey de tels conseils, et vous en convenez devant moi I Ah 1 milord, pourquoi vous être opposé ainsi à ma délivrance? Que vous avais-je fait? Vous ne m'aviez vue qu'une minute 1 Vous me naissiez donc ?

— Je ne vous avais vue qu'une minute, et je vous aimais, madame, dit lord Wentworth éperdu.

Diane recula pâlissante.

— Jane l Mary I cria-t-elle en appelant les deux femmes qui se tenaient à l'écart dans l'embrasure d'une croisée.

Mais lord Wenlworlh leur fit un signe impérieux, et

elles ne bougèrent pas. Puis il reprit en souriant avec tristesse :

— N'ayez pas peur, madame, je suis un gentilhomme, et ce n'est pas vous, c'est moi qui dois craindre et trembler. Oui, je vous aime, et n'ai pu me tenir de vous le dire, oui, quand je vous ai vue passer si gracieuse, si charmante, et pareille à une déesse, tout mon cœur est allé à vous ; oui, encore, vous êtes en mon pouvoir ici et l'on m'y obéit sur un signe... C'est égal, ne craignez rien, je suis plus en votre possession, hélas 1 que vous n'êtes en la mienne, et, dn nous deux, le véritable prisonnier ce n'est pas vous. Vous êtes la reine, madame, et je suis l'esclave. Ordonnez, et j'obéirai.

— Alors, monsieur, dit Diane palpitante, renvoyez-moi à Paris, d'où je vous ferai passer telle rançon que vous fixerez.

Lord Wentworth hésita, puis il reprit :

— Tout, hormis cela, madame 1 car je sens que ce sacrifice est au-dessus de mes forces. Quand je vous dis qu'un regard a pour jamais enchaîné ma vie à la vôtre I Ici, dans cet exil où je suis confiné, voilà bien longtemps que mon cœur ardent n'avait aimé d'un amour digne de lui 1 Dès que je vous ai vue, si belle, si noble, si tière, j'ai senti que toutes les forces comprimées de mon ame avaient désormais leur essor et leur but. Je tous aime depuis deux heures ; mais, si vous me connaissiez, vous sauriez que c'est comme si je vous aimais depuis dix années.

— Mais, mon Dieu ! que voulez-vous donc, milord? reprit Di^ne. Qu'espérez-TGus ? Qu'attendez- vous ? Quel est votre dessein?

— Je veux vous voir, madame, je veux jouir de votre présence et de votre aspect gracieux, voilà tout. Ne me supposez pas, encore une fois, des projets indignes d'un gentilhomme. Seulement mon droit, que je bénis, est de vous garder près de moi, et j'en use.

— Et vous croyez, milord, dit madame de Castro, que cette violence contraindra mon amour à répondre au vôtre?...

— Je ne crois pas cela, dit doucement lord Wentworth,

mais peut-être qu'en me voyant chaque jour si résigné, si respectueux, venir seulement prendre de vos nouvelles pour pouvoir vous regarder une minute, peut-être que vous serez touchée de la soumission de celui qui pourrait contraindre et qui implore.

— Et alors, reprit Diane avec un dédaigneux sourire, la fille de Fiance, vaincue, deviendra la maîtresse de lord Wentworth ?

— Et alors, lord Wentworth, répondit le gouverneur, lord Wentworth, le dernier rejeton d'une d^s maisons les plus riches et les plus illustres de l'Angleterre, offrira à genoux à madame de Castro son nom et sa vie. Mon amour, vous le voyez, est aussi honorable qu'il est sincère.

— Serait-il ambitieux? pensa Diane.

— Écoutez, milord, reprit-elle à voix haute en essayant de sourire, je vous le conseille, laissez-moi libre, rendezmoi au roi mon père, et je ne me croirni pas quitte envers vous pour une rançon. Vienne entre les deux États une paix, à la fin inévitable, si je ne puis me donner moimAme. j'obtiendrai au moin? pour vous, je vous le jure, autant et plus d'honneurs et de dignité'^ que vous n'en pourriez souhaiter si vous éHf^z mon mari. Soyez généreux, milord, et je serai reconnaissante.

— Je devine votre pensée, madame, dit Wentworth avec amertume; mais je suis à la fois plus désintéressé et plus ambitieux que vous ne croyez. De tous les trésors de l'univers, je ne souhaite que vous.

— Alors, un dernier mot, milord, et que vous comprendrez, peut-être, dit Diane en même temps confuse et flère : Milord, un autre m'aime.

— Et vous vous imaginez que je vais vous livrer à ce rival en vous laissant aller 1 s'écria Wentworth hors de lui. Non 1 il sera du moins aussi malheureux que moi I plus malheureux encore, car il ne vous verra pas, madame. A partir de ce jour, trois événemens peuvent seuls vous délivrer : ou ma mort, mais je suis encore jeune et robuste ; ou une paix entre la France et l'An-'leterre, mais les guerres entre la France et l'Angleterre durent, vous le

savez, cent ans : ou la prise de Calais, mais Calais est imprenable. Hors CCS trois chances presque désespérées, vous serez, je crois, lono^temps ma prisonnière ; car j'ai acheté à lord Groy tous ses droits sur vous, et je ne veux pas vous recevoir à rançon, fût-elle un empire ! Et quand à la fuite, vous ferez aussi bien de n'y pas penser; car c'est moi qui vous garde, et vous verrez quel geôlier attentif et sûr es! un homme qui aime.

Ce disant, lo»-!! VVentworth salua profondément et se retira, laissant Dinnc tremblante et désolée.

Elle ne se rassnrnit un peu qu'en pensant que la mort était un refuge r (Mtain, et qui, dans les dangers suprêmes, restait toujours ouvert aux malheureux.

XXXDL

LA MAISON DE l'AUMURIEK.

La maison de Pierre Peuquoy formait l'angle de la rue

du Marlroi et de la place du marché. Des deux côtés, elle s'appuyait sur de larges piliers de bois comme on en voit encore à Pans aux piliers des Halles. Elle avait deux étages, plus les combles. Sur sa façade, le bois, la brique et lardoise se jouaient curieusement en arabesques à la fois capricieuses et régulières. De plus, les appuis des croisées et les grosses poulres offraient des figures d'animaux bizarres enroulées dans des feuillages amusans ; le tout naïf et grossier, mais non sans invejition et sans vie. Le toit haut et large débordait assez pour mettre à couvert une galerie extérieure à balustres, qui, comme dans les chalets suisses, circulait autour du second étage.

Au-dessus de la porte vitrée de la boutique pendait renseigne, sorte de drapeau de bois, sur lequel un guerrier formidablement pemt voulait représenter le Dieu Mars, ce à

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quoi l'aidait sans doute l'inscription suivante :v1m dieu Mars. Pierre Peuquoy, armurier.

Sur le pas de la porte, une armure complète, casque, cuirasse, brassards et cuissards, servait d'enseigne parlante pom ceux des gentilshommes qui ne savaient pas lire.

En outre, à travers le vitrage en plomb de la devanture de boutique, on pouvait distinguer, malgré l'obscurité des magasins, d'autres panoplies et des armes offensives et dé" fensives de toute sorte. Les épées surtout se faisaient remarquer par leur nombre, leur variété et leur richesse.

Deux apprentis assis sous les piliers interpellaient les passans, leur offrant la marchandise avec les invitations les plus engageantes.

Pour l'armurier Pierre Peuquoy, il se tenait majestueusement d'ordinaire, soit dans son arrière-boutique donnant sur la cour, soit dans sa forge établie dans un hangard au fond de cette même cour. Il ne venait que lorsqu'un chaland d'importance, attiré par les cris des apprentis ou plutôt par la réputation de Peuquoy, faisait demander le maître.

L'arrière-boutique, mieux éclairée que le magasin, servait en même temps de salon et de salle à manger. Eli© était partout lambrissée de chêne et meublée d'une table carrée à pieds tors, de chaises en tapisserie, et d'un magnifique bahut sur lequel se voyait le chef-cfœutre de Pierre Peuquoy exécuté par lui sous les yeux de son père lorsqu'il avait été reçu maître ; c'était une charmante petite armure en miniature, toute damasquinée d'or et du travail le plus fin elle plus délicat. On ne saurait imaginer ce qu'il avait fallu d'art et de patience pour obtenir la perfection d'un pareil bijou.

En face du bahut, une niche pratiquée dans le lambris encadrait une statue de plâtre de la Vierge, entourée de buis bénit. La pensée sainte veillait ainsi toujours dans la salle de famille.

Une autre pièce en retour était prise tout entière par la cage d'un escalier droit, de bois, qui conduisait aux étages supérieurs.

Pierre Peuquoy, ravi de recevoir chez lui le vicomte

d'Exmès et Jean Peuquoy, avait absolument voulu céder Ig premier étage à Gabriel et à son cousin. Là donc étaient les chambres des hôtes. Pour lui, il habitait le second avec sa jeune sœur Babette et ses enfans. On avait aussi logé au deuxième l'écuyer blessé, Arnauld du Thill. Les apprentis couchaient aux combles. Dans toutes les chambres, commodes et bien closes, on sentait, sinon la richesse, au moins l'aisance et la simplicité abondante propre à la vieille bourgeoisie de tous les temps.

C'est à table que nous retrouverons Gabriel et Jean Peuquoy auxquels leur digne hôte achève de faire les honneurs d'un souper copieux. Babette servait les convives. Les enfans se tenaient respectueusement à quelque distance.

— Vive Dieu ! monseigneur, dit l'armurier, comme vous mangez peu, si vous me permettez de le dire ! vous êtes tout soucieux et Jean est tout pensif. Pourtant si le régal est médiocre, le cœur qui l'offre est bon. Prenez donc au moins de ces raisins, ils sont assez rares dans notre pays. Je tiens de mon grand-père, qui tenait du sien, qu'autrefois, du temps des Français, la vigne à Calais était généreuse, et la grappe dorée. Mais quoi ! depuis que la ville est anglaise, le raisin se trompe et se croit en Angleterre où il n'a pas coutume de mûrir.

Gabriel ne put s'empêcher de sourire des singuuèrcs déductions du patriotisme de ce brave Pierre.

— Allons, dit-il en levant son verre, je bois à la maturité des raisins à Calais I

On pense si les Peuquoy répondirent cordialement à un semblable toast I Puis, le souper achevé, Pierre dit les grâces que ses hôtes écoutèrent debout et tête nue. Les enfans furent alors envoyés au lit.

— Toi aussi, Babette, tu peux maintenant te retirer, dit l'armurier à sa sœur. Veille à ce que les apprentis ne lassent pas trop de bruit là-haut, et, avant de rentrer dans ta chambre, entre, avec Gertude, dans celle de l'écuyer de monsieur le vicomte, pour voir si le malade n'aurait pas ^soin de quelque chose.

La gentille Babette rougit, fit une révérence et sortit.

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— Mainlenant, dit Pierre à Jean, mon cher compère et

cousin, nous voilà seuls tous trois, et, si vous avez une communication secrète à me faire, je suis prêt à l'entendre. Gabriel regarda avec étonnement Jean Peuquoy mais celui-ci reprit avec sa mine grave ;

— En effet, Pierre, je vous ai dit quej'avais à vous parler de choses importantes.

— Je vais me retirer, dit Gabriel.

— Pardon, monsieur le vicomte, dit Jean ; mais votre présence à cet entretien est non seulement utile, mais nécessaire ; car, sans votre concours, les projets que j'ai à confier à Pierre ne sauraient aboutir.

— Je vous écoute donc, ami, reprit Gabriel en retombant dans sa tristesse rêveuse.

— Oui, monseigneur, dit le bourgeois, oui, écoutez-nous, et en nous écoutant, vous relèverez la tête avec espérance, et, qui sait même? avec joie.

Gabriel sourit douloureusement en pensant que, tant qu'il serait retenu loin de la liberté de son père, loin de l'amour de Diane, la joie serait pour lui comme un ami absent. Néanmoins, le courageux jeune homme se retourna vers Jean en lui faisant signe qu'il pouvait commencer.

Alors Jean s'adressant gravement à Pierre :

— Cousin, mi dit-il, et plus que cousin, frère, c'est à vous à parler le premier, afin de montrer à monsieur le vicomte d'Exmès quel fonds on peut faire sur votre patriotisme. Dites-nous donc, Pierre, dans quels sentimens envers la France votre père vous a élevé et avait été élevé lui-même par son père. Dites-nous si. Anglais par la force depuis plus de deux cents ans, vous avez jamais été Anglais par le cœur. Dites-nous enfin si, le cas échéant, vous croiriez devoir votre sang et votre appui à l'ancienne patrie de vos aïeux ou à la patrie nouvelle qu'on leur a imposée ?

— Jean, répondit l'autre bourgeois avec autant de solennité que son cousin ; Jean, je ne sais pas, si mon nom et ma race étaient anglais, ce que je penserais et ce que je sentirais ; mais je sais bien par expérience que quand «ne famille a été Française, ne fût-ce qu'un moment, fût-

ee au-delà do deux siècles, toute autre domination étrangère est insupportable aux membres de cette famille, et leur semble dure comme la servitude et amère comme l'eiiLCelui de mes aïoux, Jean, qui avait vu Calais loinber au pouvoirde l'ennemi, n'a jamais devant son fils parlé de la France qu'avec larmes, et de l'Angleterre qu'avec liaine. Son fila en a fait autant pour le sien, et ce double sentiment de regret et d'aversion s'est transmis de génération en génération, sans s'affaiblir et sans s'altérer. L'air de nos vieilles maisons bourgeoises conserve. Le Pierre Peuquoy d'il y a deux siècles revit dans le Pierre Peuquoy d'aujourd'hui, et, comme le même nom français, j'ai le même cœur français, Jean. L'affront est d'hier et aussi la douleur. Ne dites pas, Jean, que j'ai deux patries ; il n'y en a, il ne peut y en avoir jamais qu'une ! Et, s'il fallait choisir entre le pays que les hommes m'ont fait subir et le pays que Dieu m'avait donné, croyez bien que je n'hésiterais pas.

— Vous entendez, monseigneur! s'écria Jean en se tournant vers le vicomte d'Exmès.

— Oui, ami, oui, j'entends, et c'est bien, et c'est noble ! répondit Gabriel pourtant un peu distrait.

— Mais un mot, Pierre, reprit Jean Peuquoy, tous nos anciens compatriotes d'ici ne pensent pas malheureusement comme vous, n'est-ce pas? Vous êtes sans doute, à Calais, au bout de deux cents ans, le seul enfant de !a France qui ne soit pas devenu ingrat à la mère-patrie.

— Vous vous trompez, Jean, répondit l'armurier. J'ai parlé en général et non pour moi seul. Je ne dis pas que tous ceux qui portent comme moi un nom français n'ont pas oublié leur origine ; mais plusieurs familles bourgeoises aiment et regrettent toujours la France, et c'est dans ces familles que les Peuquoy se plaisaient à choisir leurs femmes. Tenez! dans les rangs de la garde civique de Calais, dont je lais malgré moi partie, maint citoyen briserait sa hallebarde plutôt que de la tourner contre un soldat français.

— Bon encore à savoir cela I murmurait Jean Peui^noy en se frottant les mains ; et dites-moi, cousin, vous devez

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certainement avoir quelque grade dans cette garde civique? aimé et estimé comme vous l'êtes, cela va sans dire 1

— Non pas, Jean, et j'ai refusé tout grade, pour refuser toute responsabilité.

— Tant pis et tant mieux alors! Est-ce que le service qu'on vous impose est bien pénible, Pierre? Est-ce qu'il se renouvelle souvent?

— Mais oui, dit Pierre, la corvée est assez fréquente et assez rude, vu que dans une place comme Calais la garnison n'est jamais suffisante, et, pour ma part, je suis commandé le 5 de cliaque mois.

— Le 5 de chaque mois régulièrement, Pierre ? Ces Anglais n'ont pas de prudence de fixer ainsi d'une manière certaine le jour de service de chacun.

— Oh ! reprit l'armurier en secouant la tête, il n'y a pas de danger après deux siècles de possession. Et puis, comme néanmoins ils se défient toujours un peu de la garde civique, ils ne lui remettent que des postes imprenables par eux-mêmes. Moi, je suis toujours de faction sur la plateforme de la tour Octogone, qui est défendue par la mer mieux que par moi, et d'où les mouettes seules peuvent s'approcher, je crois.

— Ah! vous êtes toujours de faction le 5 de chaque mois sur la plate-forme de la tour Octogone , Pierre ?

. — Oui, de quatre heures à six heures du matin. C'est l'heure que le quartenier me laisse choisir et que je préfère, parce qu'à cette heure-là, je vois, les trois quarts de l'année, le reflet du lever du soleil sur l'Océan, et, même pour un pauvre marchand comme moi, c'est là un spectacle divin.

— Un spectacle tellement divin en effet, Pierre, reprit Jean Peuquoy en baissant la voix, que si, mal ré la position imprenable, quelque hardi aventurier essayait d'escalader de ce côté-là votre tour Octogone, vous ne le vemez pas, je parie, tant vous seriez absorbé par voire contemplation I

Pierre regarda son cousin avec surprise.

— Je ne le verrais pas, c'est vrai, répondit-il après une minute d'hésitation ; car i'e saurais qu'un Français seul

peut avoir intérêt à pénétrer dans la ville, et, comme étant contraint je ne suis tenu à rien envers ceux qui me contraignent, plutôt que de repousser l'assaillant, je l'aiderais à entrer peut-être.

— Bien dit, Pierre ! s'écria Jean Peuquoy. Vous voyez, monseigneur, que Pierre est un Français dévoué, ajoutat-il en s'adressant à Gabriel.

— Je le vois, maître, reprit celui-ci toujours inattentif malgré lui à un entretien qui lui semblait mutile. Je le vois, mais hélas! à quoi bon ce dévouement?

— A quoi bon? je vais vous le dire, moi, répondit Jean Peuquoy; car c'est à mon tour de parler, je pense. Eh bien donc, si vous le voulez, monsieur le vicomte, nous pouvons prendre à Calais notre revanche de Saint-Quentin. Les Anglais, tout fiers de deux siècles de possession, s'endorment dans une sécurité trompeuse ; cette sécurité doit les perdre. Nous avons, monseigneur le voit, des auxiliaires tout prêts dans la place. Mûrissons ce projet; que votre intervention auprès de ceux qui ont la puissance nous vienne on aide, et ma raison, plus encore que mon instinct, me dit qu'un coup de main hardi nous rendrait maîtres de la ville. Vous m'entendez, n'est-ce pas, monseigneur?

— Oui, oui, certainement! répondit Gabriel qui n'écoutait plus en réalité, mais que cet appel direct réveilla de sa rêverie, oui, votre cousin veut retourner, n'est-ce pas? dans notre beau royaume de France, être transféré dans une ville française, Amiens par exemple... Eh bien ! j'en parleierai à milord Wentworlh et aussi à monsieur de Guise. La chose peut se faire et mon intervention que vous réclamez ne vous fera pas défaut. Continuez, ami, je suis tout à vous. Certainement je vous écoute.

Et il retomba dans sa distracUon puissante.

Car la voix qu'il écoutait en ce moment, ce n'était pas, à vrai dire, celle de Jean Peuquoy, non c'était en lui-même colle du roi Henri II, donnant ordre, sur le récit du siège do Saint-Quenhn fait par l'amiral, de délivrer sur-le-champ le comte de Montgommery. Puis, c'était la voix de son p'>re lui attestant, morne et jaloux encore, que Diane était bien la fille de son rival couronné. Enfin, c'était la voix de

Diane elle-même qui, après tant d'épreuves, pouvait lui dire, et de laquelle il pouvait écouter ce mot suprême et divin : Je t'aimel

On comprend que, dans co doux songe, il devait n'écouter qu'à moitié les projets hasardeux et victorieux du digne Jean Peuquoy.

Mais le grave bourgeois devait, lui, se trouver blessé du peu d'attention accordée par Gabriel à un dessein qui avait certes sa grandeur et son courage, et ce fut avec un peu d'amertume qu'il reprit :

— Si monseigneur avait daigné prêter à mon discours une oreille moins distraite, il aurait vu que nos idées, à Pierre et à moi, étaient moins personnelles et moins médiocres qu'il ne les suppose...

Gabriel ne répondit pas.

— 11 ne vous entend pas, Jean, dit Pierre Peuquoy, en montrant à son cousin leur hôte de nouveau absorbé, il a peut-être aussi son projet, sa pa>sion...

— La sienne n'est pas plus désintéressée que la nôtre toujours I reprit Jean, non sans aigreur. Je dirais même qo-'elle est égoïste, si je n'avais vu ce gentilhomme braver le danger avec une sorte de fureur et même exposer sa vie pour sauver la mienne. N'importe! il aurait dû m'écouter quand je parlais pour le bien et la gloire de la patrie. Mais, sans lui, malgré tout notre zèle, nous serions des instrumens inutiles, Pierre. Nous n'avons que le sentiment I la pensée nous manque et la puissance.

— C'est égal 1 le sentiment était bon ; car je t'ai entendu et compris, moi, frère 1 dit l'armurier.

Et les deux cousins se serrèrent solennellement la main.

— Il faut, en attendant, renoncer à noire chimère, ou l'ajourner du moins, dit Jean Peuquoy; car que peut le bras sans la tête? que peut le peuple sans les nobles?...

Ce boui'geois du vieux temps ajouta avec un singulier sourire :

— Jusqu'au jour où le peuple sera à la fois le bras et la lâte.

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