‹ Les deux DianeChapitre 25 sur 27 · LORD WENTWORTH · texte numérisé non relu

LORD WENTWORTH

A trois jours de là, le 1er septembre, lord Wentworth, gouverneur de Calais, après avoir pris les instructions de son beau-frère, lord Grey, et l'avoir vu sVmbarquer pour l'Angleterre, remonta à cheval et revint à son hôtel, où se trouvaient alors Gabriel et Jean Peuquoy, et, dans une autre pièce, Diane.

Mais madame de Castro ne se savait pas si près de son amant, et, d'après la promesse faite à Arnauld par l'émissaire de lord Grey, elle n'avait eu avec lui aucune communication depuis son départ de Saint-Quentin.

LordWeulworth formait avec son beau-frère le plus

parfait contraste : autant lord Grey était roptie, froid et avare, autant lord Wentworth était vif, aimahie pi généreux. C'était un beau gentilhomme de hautf taille et de façons élégantes. Il pouvait bien avoir quarant*^ ans, et quelques cheveux blancs se mêlaient déjà à ses abondans cheveux noirs naturellement bouclés. Mais son allure toute juvénile, et la flamme ardente de ses ynux gris, annonçaient en lui la fougue et les passions d'un jeune homme, et il menait en effet joyeusement et vaillamment la vie, comme s'il n'eût eu que vingt ans encore.

Il entra d'abord dans la salle où l'attendaient le vicomte d'Exmès et Jean Peuquoy, et les salua avec une affat/ilité souriante comme des hôtes et non comme des prisonniers.

— Soyez le bien venu dans ma maison, monsieur, et vous, maître, leur dit-il. Je sais le plus grand gré à mon cher beau-frère de vous avoir amené ici, monsieur le vicomte, et je me réjouis deux fois de la prise de Saint- Quentin. Pardonnez-moi, mais dans cette triste place de guerre, où je vis confiné, les distractions sont si rares, et la société si bornée, que je suis heureux de rencontrer de temps en temps quelqu'un à qui parler, et je vais former des vœux égoïstes pour que votre rançon arrive le plus tard possible.

— Elle tardera en effet plus que je ne croyais , milord, répondit Gabriel. Lord Grey a dû vous le dire: mon écuyer, que j'avais l'intention d'envoyer à Paris pour me la rapporter, s'est, dans l'ivresse, pris de querelle en rouie avec un des hommes de l'escorte, et a reçu à la tAte une blessure, peu dangereuse il est vrai, mais qui, je le crains, le retiendra à Calais plus longtemps que je n'aurais voulu, je l'avoue.

— Tant pis pour le pauvre garçon et tant mieux pour moi, monsieur, dit lord Wentworth.

— C'est trop de civihté, milord, reprit avec un sourire triste Gabriel.

— Non, il n'y a pas là, ma foi ! la moindre civilité, et la civilité serait sans doute de vous laisser aller sur-le-champ vous-même à Paris sur parole. Mais, je vous le répète, je suis pour cela trop égoïste et trop ennuyé, et je n"ai pas eu

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de peine, quoique pour des motifs différens, à entrer dans les intentions nif^fiantes de mon beau-frère, qui m'a fait solennellement promettre de ne vous donner la liberté que contre un sac d'écus. Que voulez-vous ? nous serons prisonniers ensinnble et nous tâcherons de nous adoucir l'un à l'autre les ennuis de notre captivité.

Gabriel s'inclina sans mot dire. Il eût mieux aimé, en effet, que lord Wentworth le rendît sur parole à la liberté et à sa tâche. Mais pouvait-il réclamer, lui inconnu, une telle confiance?

Il se consolait du moins un peu en pensant queColigny était en ce moment auprès de Henri II. Or, il l'avait chargé de rapporter au roi ce qu'il avait pu faire pour prolonger la résistance de Saint-Quentin. Certes, le noble ami n'y aurait pas manqué I et Henri, fidèle à sa royale promesse, n'attendrait pas peut-être le retour du fils pour s'acquitter envers le père.

N'importe ! Gabriel n'était pas tout à fait maître de son inquiétude, d'autant plus qu'elle était double et qu'il n'avait pu revoir, avant de quitter Saint-Quentin, une autre personne non moins chère. Aussi maudissait-il de bon cœur l'accident arrivé à cet incorrigible ivrogne de Mar~ tin-Guerre, et ne partageait-il pas sur ce point la satisfaction de Jean Peuquoy, lequel voyait avec une joie secrète ses mystérieux desseins favorisés par ce même retard dont s'affligeait tant Gabriel.

Cependant lord Wentworth poursuivait , sans vouloir s'apercevoir de la mélancolique distraction de son prisonnier.

— Je m'efforcerai, d'ailleurs, monsieur d Exmès, de ne pas vous être un geôlier trop farouche, et, pour vous prouver déjà que ce n'est pas une défiance injurieuse qui me fait agir, si vous voulez me donner votre parole de gentilhomme de ne pas cheicher à vous échapper, je vous accorde toute permission de sortir à votre gré et d'aller courir par la ville.

Ici, Jean Peuquoy ne put retenir un mouvement de satisfaction non équivoque, et, pour le communiquer à Ga-

briel, il tira vivement par derrière l'habit du jeune bornasses surpris de cette démonstration.

— J'accepte de bon cœur, milord, répondit Gabriel à l'offre courtoise du gouverneur, et vous avez ma oarole d'honneur que je ne penserai à aucune tentative d'évasmn.

— Cela suffit, monsieur, reprit lord Wentworth, et si même l'hospitalité que je puis et dois vous offrir ici, quoique ma maison de passage soit assez mal montée ; si cette hospitalité, dis-je, vous semblait gênante et un peu forcée, eh bien 1 il ne faudrait pas vous contraindre, et je ne vous saurais nullement mauvais gré de préférer au mauvais gîte que j'ai à votre disposition, un logement plus ouvert et plus commode que vous trouveriez dans Calais.

— Oh! monsieur le vicomte, dit Jean Peuquoy à Gabriel d'un ton suppliant, si vous daigniez accepter la plus belle chamlre de la maison de mon cousin Pierre Peuquoy, l'armurier? vous le rendriez bien fier, et moi, vous me rendriez bien heureux, je vous jure !

Et le digne Peuquoy accompagna ces paroles d'un geste significatif Car il ne procédait plus que par mystères et réticences, le digne Peuquoy I et il était devenu d'un ténébreux à faire peur.

— Merci, mon ami, dit Gabriel ; mais vraiment, profiter d'une telle permission serait en abuser peut-être.

— Non, je vous assure, reprit vivement lord Wentworth, et vous êtes parfaitement libre d'accepter ce logement chez Pierre Peuquoy. C'est un riche bourgeois, actif et habile dans sa profession, et le plus honnête homme qui soit. Je le connais bien, je lui ai acheté plusieurs fois des armes, et il a même chez lui une assez jolie personne, sa fille ou sa femme, je ne sais trop.

— Sa sœur, milord, dit Jean Peuquoy ; ma cousine Babette. Eh ! oui, elle est assez avenante, et si je n'étais pas si vieux!... mais les Peuquoy ne s'éteinaront pas pour cela : Pierre a perdu sa femme, mais elle lui a laissé deux gros garçons fort vivans , qui vous distrairont, monsieur le vicomte, si vous voulez bien accepter la cordiale hospitalité du cousin.

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•-^ Ce cl quoi non-seulement je vous autorise, maio aussi

jo vous engage, ajouta lord Wentworth.

Décidément, Gabriel commençait à croire, et non pas sans raison, que le beau et galant gouverneur de Calais aimait autant, peur des motifs à lui connus, se débarrasser d'un commensal qui serait à toute heure dans sa maison, et qui, à cause de la liberté même qi,'u lui laisserait, pourrait finir par gêner la sienne. Telle était en effet la pensée de lord Wentworth qui, ainsi que l'archer de lord Grey l'avait élégamment dit à Arnauld, préférait les prisionnières aux prisonniers.

Dès lors, Gabriel n'eut plus aucun scrupule, et, se tournant en souriant vers Jean Peuquoy ;

— Puisque lord Wentworth me le permet , lui dit-il, ami, j'irai demeurer chez votre cousin.

Jean Peuquoy fit un bond de joie.

— Ma foi 1 à vrai dire, je crois que vous faites bien, reprit lord Wentworth. Non que je n'eusse été heureux de vous héberger de mon mieux I mais dans un logis gardé nuit et jour par des soldats, et où mon ennuyeuse autorité a dû établir des règles sévères, vous auriez bien pu ne pas vous trouver toujours à l'aise, comme vous allez l'être dans la maison de ce brave armurier. Et un jeune homme a besoin de ses aises, nous savons cela.

— Vous me paraissez le savoir en effet, dit en riant Gabriel, et je vois que vous connaissez tout le prix de l'indépendance.

— Ma foi ! oui, reprit lord Wentworth sur le même ton enjoué, et je ne suis pas encore d'âge à médire de la liberté I

Puis s'adressant à Jean Peuquoy :

— Et vous, maître Peuquoy, lui dit-il , comptez-vous, pour votre part, sur la bourse du cousin, comme vous comptez sur sa maison quand il s'agit de monsieur d'Exmès? Lord Grey m'a dit que vous attendiez de lui les cent écus fixés pour votre rançon.

— Tout ce que Pierre possède appartient à Jean, répondit le bourgeois sentencieusement ; c'est toujours ainsi entre les Peuquoy. J'étais tellement sûr d'avance que la mai-

son de mon cousin était la mienne, que j'ai envoyé chez lui déjà récuver blessé de monsieur le vicomte d'Exmès, Qt je suis si certain encore que sa bourse m'est ouverte comme sa porte, que je vous prie de me taire accompagner de l'uH de vos gens qui vous rapportera la somme convenue.

— Inutile, maître Peuquoy, répondit lord Wentworth, et je vous laisse aussi aller sur parole. J'irai, domain ou après demain, faire visite au vicomte d'Exmès chez Pierre Peuquoy, et je choisirai, pour l'argent dû à mon beaufrère, une de ces belles armures qu'il fait si bien.

— Comme il vous plaira, milord, dit Jean.

— Maintenant, monsieur d'Exmès, dit le gouverneur, ai-je besoin de vous dire que toutes les fois que vous voudrez bien frapper à ma porte, vous serez d'autant plus le bien venu que vous étiez libre de ne pas le faire ? Je vous le répète, la vie est monotone à Calais, vous le reconnaîtrez bien sans doute, et vous vous liguerez, je l'espère, avec moi contre l'ennemi commun, l'ennui. Votre présence est une fort bonne fortune dont je veux profiter le plus possible : si vous vous teniez éloigné, j'irais vous importuner, je vous en préviens : et rappelez-rous qu'en somme, je ne vous laisse la libei té qu'à demi, et que l'ami doit me ramener souvent le prisonnier.

— Merci, railord, dit Gabriel, j'accepte toute votre obligeance. A titre de revanche, ajouta-t-il en souriant, caria guerre a des retours, et l'ami d'aujourd'hui redeviendra l'ennemi de demain.

— Oh ! dit lord Wentworth, je suis en sûreté, moi, et trop en sûreté, hélas 1 derrière mes invincibles murailles. Si les Français avaient dû reprendre Calais, ils n'auraient pas attendu deux cents ans pour cela. Je suis tranquille, et si vous avez un jour à me faire les honneurs de Paris, ce sera en temps de paix, j'imagine.

'— Laissons faire Dieu, milord, reprit Gabriel. Monsieur de Coligny, que je quitte, avait coutume de dire que le plus sage parti pour l'homme c'est d'attendre.

' ">^ Soit 1 et en attendant, de vivre le plus heureusement possible. A propos, j'oubhais, vous devez être assez mal e»

argent, monsieur ; vous savez que ma bourse est à votre disposition.

— IMerci, encore, milord : la mienne, bien qu'elle ne sort pas assez garnie pour me permettre de m'acquitter surle-champ, est au moins suffisante pour les frais de mon séjour ici. ;\la seule inquiétude matérielle, je l'avoue, est que la maison do votre cousin, maître Peuquoy, ne puisse s'ouvrir ainsi à Timproviste à trois nouveaux hôtes sans dérangement, et j'aimerais mieux, en ce cas, me mettre en quête d'un autre logement, où, pour quelques écus...

— Vous vous moquez! interrompit vivement Jean Peuquoy, et la maison de Pierre est assez grande, Dieu merci I pour contenir trois tamilles, s'il le fallait. En province, on ne bâtit pas chichement et à l'étroit comme à Paiis.

— C'est vrai, dit lord Wentworth, et je vous atteste, monsieur d'Exmès, que le logement de l'armurier n'est pas indigne du capitaine. Une suite plus nombreuse que la vôtre y tiendrait à l'aise, et deux métiers ne s'y gêneraient point. N'était-ce pas votre intention, maître Peuquoy, de vous y établir et d'y continuer votre état de tisserand? lord Grey m'a touché deux mots de ce projet que je verrais se réaliser avec plaisir.

— Et qui se réalisera en effet peut-être, dit Jean Peuquoy. Calais et Saint-Quentin appartenant bientôt aux mêmes maîtres, je préférerais me rapprocher de ma famille.

— Oui, reprit lord Wentworth, qui se méprit au sens des paroles du malicieux bourgeois, oui, il se peut que Saint- Quentin soit avant peu une ville anglaise. Mais je vous retiens, ajouta-t-il, et après les fatigues de la route, vous devez avoir besoin de repos. Monsieur d'Exmès, et vous, maître, je vous le dis encore une fois, vous êtes libres. Au revoir, et à bientôt, n'est-ce pas?

Il conduisit le capitaine et le bourgeois jusqu'à la porte, serra la main de l'un, fit un salut amical à l'autre, elles laissa s'acheminer ensemble vers la rue du Martroi. C'est là, si nos lecteurs se le rappellent, que Pierre Peuquoy demeurait, à l'enseigne vaillante du dieu Mars, et que nous retrouverons bientôt Gabriel et Jean, s'il plaît à Dieu.

— Ma foi 1 se dit lord Wentworth quand il les eut vus s'é-

loigner, je crois que j'ai aussi bien fait d'écarter de chez moi ce vicomte d'Exmès. Il est gentilhomme, il a dû vivre à la cour, et, n'eût-il aperçu qu'une fois la belle prisonnière qui m'est confiée, il se la rappellerait certes toute sa vie. Oui, car moi qui n'ai fait que l'entrevoir, quand elle a passé devant moi il y a deux heures, j'en suis encore ébloui. Qu'elle est belle ! Oh ! je l'aime ! je l'aime ! Pauvi-e cœur, si longtemps muet dans celte morne solitude, comme tu bats enfÎH ! Mais ce jeune homme, qui me paraît vif et brave, aurait pu, en reconnaissant la fille de son roi, se mêler peu agréablement aux rapports qui, j'y compte, ne vont pas manquer de s'établir entre madame Diane et moi. La présence d'un compatriote, et peut-être d'un ami, eût aussi sans doute gêné dans ses aveux ou encouragé dans ses refus madame de Castro. Point de tiers entre nous. Si je ne veux avoir recours en tout ceci qu'à des moyens dignes de moi, il est fort inutile cependant de se créer des obstacles.

Il frappa d'une façon particulière sur un timbre. Au bout d'une minute, une suivante parut.

— Jane, lui dit en anglais lord Wentworth, vous êtesvous mise, comme je vous l'ai ordonné, à la disposition de cette dame ?

— Oui, milord.

— Comment se trouve-t-elle en ce moment, Jane?

— Elle paraît triste, milord, mais non pas accablée. Elle a le regard fier et la parole ferme, et commande avec douceur, mais avec l'habitude d'être obéie.

— C'est bien, dit le gouverneur. A-t-elle pris la collation que vous lui avez fait servir ?

— A peine a-t-elle touché un fruit, milord ; sous l'air d'assurance qu'elle affecte, il n'est pas difficile de démêler beaucoup d'inquiétude et de douleur.

— Il suffit, Jane, dit lord Wentworth. Vous allez retourner auprès de cette dame, et vous lui demanderez de ma part, de la part de lord Wentworth, gouverneur lie Calais, à qui lord Grey a dévolu ses droits, si elle veut bien me recevoir. Allez et revenez vite.

Au bout de quelques minutes qui parurent des siècles à rimpalient Wentworth, la suivante reparut.

— Eti bien? demanda-t-il.

— Eh bien! milord, répondit Jane, cette dame non-seulement consent, mais encore demande à vous entretenir sur-le-champ.

— Allons ! tout va au mieux, se dit lord Wentworth.

— Seulement, ajouta Jane, elle a retenu au[)rès d'elle la vieille Mary, et m'a ordonné à moi-même de remonter tout de suite.

— Bien, Jane, allez. Il faut lui obéir en tout, vous entendez. Allez. Dites que vous ne me précédez que d'un instant.

Jane sortit, et lord "Wentworth, le cœur serré comme un amoureux de vingt ans, se mit à monter l'escalier qui conduisait à la chambre de Diane de Castro.

— Oh! quel bonheur! se disait-il, j'aime ! Et celle que j'aime, la fille d'un roi ! est en ma puissance!

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