‹ Les deux DianeChapitre 7 sur 27 · UN CARROUSEL HEUREUX · texte numérisé non relu

UN CARROUSEL HEUREUX

Les tournois ne devaient avoir lieu que le lendemain ei les jours suivans: mais plusieurs seigneurs de la cour étaient venus demander au roi la permission, l'heure étant peu avancée, de rompre quelques lances en l'honneur et pour le plaisir des dames.

— Soit ! messieurs, répondit comme de raison le roi ; je vous l'accorde de grand cœur, bien que cela doive déranger peut-être monsieur le cardinal de Lorraine, qui n'a jamais eu, je crois, à démêler si nombreuse correspondance que depuis deux heures que nous sommes ici. Voilà coup sur coup deux messages qu'il reçoit et dont il paraît fort afTairé. N'importe! nous sauronsaprès ce que c'est, et vous pouvez en attendant rompre quelques lances... Et voici un prix pour le vainqueur, ajouta Henri en détachant de son cou le collier d'or qu'il portait. Faites de votre mieux, messieurs, et prenez garde cependant que si la partie s'échauffe, je pourrai bien m'en mêler et tâcher de r< gagner ce que je vous offre, d'autant plus que je redois quelque Jhose à madame de Castro. Notez aussi qu'à six heures précises le combat sera fini, et le vainqueur, quel qu'il soit, couronné. Allez donc, vous avez une heure pour nous montrer vos beaux coups. Ayez soin toutefois qu'il n'arrive de mal à personne. — Et à propos, comment va monsieur d'Avallon?

— Hélas ! sire, il vient tout à l'heure de trépasser.

— Que Dieu ait donc son âme, reprit Henri. De mes capitaines des gardes, c'était peut-être le plus zélé pour mon

ÎFB PEfJX DIANE. 67

service et le plus brave. Qui donc me le remplacera?

Mais les dames attendent, messieurs, et la lice va s'ouvrir. Voyons, qui aura le collier des mains de la reine?

Le comte de Pommerive fut le premier tenant, puis il dut céder à monsieur do Eurie.à qui monsieur le maréchal d'Amville prit ensuite le champ. Mais le maréchal, qui éla^t très vigoureux et très habile, s'y soutint constamment contre cinq tenans successifs.

Le roi n'y put tenir.

— Eh ! dit-i! au maréchal, je vais voir, monsieur d'Amville, si vous êtes rivé là pour l'éternitél

II s'arma, et dès la première course monsieur d'Amvilk quitta les étriers. Ce fut après le tour de M. d'Aussun. Puis aucun assaillant ne se présenta plus.

— Qu'est-ce donc, messieurs? dit Henri. Quoi 1 personne ne veut plus jouter contre moi. Est-ce que par hasard on me ménage ? reprit-il en fronçant le sourcil. Ah ! raordieu I si je le croyais! il n'y a de roi ici que le vainqueur, et de privilèges que ceux de l'adresse. Donc, attaquez-moi, messieurs, et hardiment.

Mriis pa-; un ne se risquait à faire la passe du roi, on craignait également d'êlre vainqueur et d'être vaincu.

Le roi pourtant s'impatientait fort. Il commençait à se douter peut-être qu'aux joutes précédentes ses adversaires n'avaient pas usé de tous leurs moyens contre lui, et celte idée, qui diminuait à ses propres yeux sa victoire, le remplissait de dépit.

Enûn un nouvel assaillant passa la barrière. Henri, sans regarder seulement qui c'était, prit du champ, s'élança. Les deux lances se brisèrent, mais le roi, le tronçon jelé, trébucha en selle et fut obligé de saisir l'arçon: l'autre resta immobile. En ce moment six heures sonnaient. Henri était vaincu.

Il descendit leste et joyeux de cheval, jeta la bride aux mains d'un écuyer, et vint prendre par la main son vainqueur pour le conduire lui-même à la reine. A sa grande surprise, il vil un visage qui lui était parfaitement inconnu. C'était d'ailleurs un cavalier de belle prestance et de noble mine, et la reine, en passant le collier au cou du jeune

homme agenouillé devant elle, ne put s'empêcher de le remarquer et de lui sourire.

Mais lui, après s'être incliné profondément se releva, fit quoi ,ups pas vers l'estrade de la cour, et s'arrêtant devant maiiame de Castro, lui offrit le collier, prix du vainqueur.

Les fanfares retentissaient encore, de sorte qu'on n'entendit pas deux cris sortis en même temps de deux bouches :

— Gabriel 1

— Diane !

Diane, toute pâle de joie et de surprise, prit le collier d'une main tremblante. Chacun pensa que le cavalier inconnu avait entendu le roi promettre ce collier à madame do Castro, et ne voulait pas en frustrer une si belle dame. On trouva que sa démarche était galante et d'un bon gentilhomme. Le roi lui même np prit pas la chose autrement.

— Voilà, dit-il, une courtoisie qui me touche. Mais moi qui passe pour connaître par leur nom tous les gentilshommes de ma noblesse, j'avoue, monsieur, ne pas me rappeler où et quand je vous ai déjà vu, et je serais pourtant charmé de savoir qui m'a donné tout à l'heure cette rude secousse qui m'aurait désarçonné, je crois, si, Dieu merci I .je n'avais pas b'S jambes assez fermes.

— Sire, répondit Gabriel, c'est la première fois que j'ai l'honneur dp me trouver en présence de Votre Ma esté. J'étais jusqu'à présent à l'armée, et en ce moment même j'arrive d'Iialie. Je m'ap;ielle le vicomte d'Exmès.

— Le vicomte d'Exmès 1 reprit le roi ; bien 1 je me souviendrai à présent du nom de mon vainqueur.

— Sire, dit Gabriel, il n'y a pas de vainqueur là où vous êtes, et j'en apporte la prouve glorieuse a Votre Majesté.

Il fit un signe. Martin-Guerre et les deux hommes d'armes entrèrent dans la lice avec les drapeaux italiens qu'ils déposèrent aux pieds du roi.

— Sire, reprit Gabriel, voici les drapeaux conquis en Italie par voire armée, et que monseigneur le duc de Guise envoie à Voire Majesté. Son Eminence monsieur le cardinal de Lorraine m'assure que Votre Majesté ne me sam"a pas mauvais gré de lui rendre ces dépouilles aussi inopi -

nément et en présence de la cour et du peuple de France témoins intéressés de votre gloire. Sire, j'ai aussi l'honneur de remettre entrevus mains les lettres que voiei, de la part de monsieur le duc de Guise.

— Merci, monsieur d'Exmès, dit le roi. Voilà donc le secret de toute la correspondance de monsieur le cardinal. Ces lettres vous accréditent auprès de notre personne, vicomte. Mais vous avez de triomphantes façons de vous présenter vous-même. Qu'est-ce queje lis? que de cesdrapeauî vous en avez pris quatre en personne. Notre cousin de Guise vous tient pour un de ses plus braves capitaines. Monsieur d'Exmès, demandez-moi ce que vous voudrez, et je jure Dieu que vous l'obtiendrez sur-le-champ.

— Sire, vous me comblez, et je m'en remets aux bontés de Votre Majesté.

— Vous êtes capitaine auprès de monsieur de Guise, monsieur, dit le roi. Vous plairait-il de l'être dans nos gardes? J'étais embarrassé de remplacer monsieur d'A vallon, si malheureusement trépassé aujourd'hui, mais je vois qu'il aura un digne successeur.

— Votre Majesté...

— Vous acceptez? c'est dit. Vous entrerez demain en fonctions. Nous allons maintenant retourner au Louvre. Vous m'entretiendrez plus au long des détails de cette guerre d'Italie.

Gabriel salua. »

Henri donna l'ordre du départ. La foule se dispersa aux cris de Vive le roi! Diane, comme par enchantement, se retrouva un instant auprès de Gabriel.

— Demain, au cercle de la reine, lui dit-elle à voix basse.

Elle disparut emmenée par son cavalier, mais laissant à son ancien ami une espérance divine au cœur.

Page 1