‹ LES DEUX DIANE IIChapitre 1 sur 14 · LES DEUX DIANE II · texte numérisé non relu

LES DEUX DIANE II

Trois semaines s'étaient écoulées, on touchait aux derniers iours de septembre, et aucun changement notable ne s'était opéré dans la situation des divers personnages de cette histoire.

Jean Peuquoy avait, comme de raison, payé à lord Wentworth la faible rançon à laquelle il avait su se faire taxer. De plus, il avait obtenu la permission de se fixer à Calais- Mais nous devons dire qu'il ne se pressait nullement de monter un établissement nouveau et de se remettre à Tou- Trage. Il paraissait fort curieux et fort nonchalant de sa nature, l'honnête bourgeois I et on le voyait, du matin au soir, flâner sur les remparts et causer avec les soldats de la garnison, sans paraître plus songer au métier de tisserand que s'il eût éti3 abbé ou moine.

Toutefois, il n'avait pas voulu ou n'avait pas pu entraîner son cousin Pierre Peuquoy dans son désœuvrement, et ja- T. n. 1

a LES DEUX DIANE.

mais l'habile armurier n'avait fourbi plus d'armes et de pi belles.

Gabriel devenait de jour en jour plus triste. Il n'arriva jusqu'à lui, de Paris, que des nouvelles générales. I France commençait à respirer. Les Espagnols et les Angla avaient perdu à prendre des bicoques un temps irrépars ble; le pays avait pu |» reconnaître, et Paris etie roiétaiei sauvés. Ces nouvelles, que Théroïque défense de Sain Quentin n'avait pas peu contribué à faire si bonnes, n jouissaient Gabriel sans doute! mais quoi? de Henri 1 de Coligny, de son père, de Diane, pas un mot I Celte p Bée assombrissait son front et l'empêchait de se livre ^omme il l'eût fait peut-être en toute autre occasion, ai amicales avances de lord Wentworth pour lui.

Le facile et expansif gouverneur semblait, en effet, s'êti pris de belle amitié pour son prisonnier. L'ennui et, d< puis quelques jours, un peu de tristesse avaient sans dou contribué à cette sympathie. C'était une distraction pr< cieuse, dans ce morne Calais, que la compagnie d'un jeui et spirituel gentilhomme dé la cour de France. Aussi, loi Wentworth ne passait jamais deux jours sans aller fai visite au vicomte d'Exmès, et voulait le voir trois fois pj seniiaine au moins à sai table. Affection gênante, à to prendre ; car le gouverneur jurait ep riapt qu'il ne lâch raitsoa captif qu'à la dernière extrémité, qu'il ne se gnerait jamais à le laisser aller sur parole, et que ce ne î* rait que lorsque le dprnier écu de la rançon de Gabriel I aurait été bien et dûment payé qq'il subirait la dure née site de se séparer d'un ami si cher.

Comme^ au fond, cel^i pouvait n'être fort bien qu'ui f^Qon él^ante çt seigneuriale de se déûer de lui, Gabri n'osait pas insister, et, dans se délicatesse, souffrait sans plaindre, ei^ attendant le rétablissement de son écuyer qi si l'on s'en souvient, devait aller chercher à Paris la raj çon convenue pour la mise en liberté du vicomte d'Exm^

Mais Martin-ÎGuerre, ou plutôt son remplaçant Arnau du Thill, ne se rétablissait que bien lentement. Au bout < quelques jours cependant, le chirurgien chargé de la blessure que le drôle avait reçue dans une rixe s ou

rdiré, déclarant sa tâche achevée et son malade entièrement remis. Un ou deux jours de repos et les bons soins de la gentille Babette, sœur.de Pierre Peuquoy, sufQraient pour compléter la guérison, si elle avait besoin d'être complétée.

Sur cette assurance, Gabriel avait annoncé à son écuy«x quMl partirait sans retard pour Paris le surlendemain. Mai$ le surlendemain au matin, Arnauld du Tbill se plaigaii d*éblouissemens et d'étovrdissemens qui Texposeraient è ^es chutes graves s'il faisait seulement quelques pas sans Pappui accoutumé de Babette. Nouveau délai, demandé et accordé, de deux jours. Mais, au bout de ce temps, une sorte de lassitude générale cassait bras et jambps au pauvre Arnauld ; il fallut combattre cette fatigue, causée par ses souffrances assurément, au moyen de bains et d'une diète assez sévère. Mais ce régime occasionna une faiblesse si grande qu'un autre délai fut jugé indispensable pour donner au fidèle écuyer le temps de rétablir sa vigueur par des fortlGans et un peu de vin généreux. Du moins sa ^ardc-malade Babette jurait en pleurant à Gabriel que, §•11 exigeait de Martin-Guerre un départ immédiat, il Pexposait à périr d'inanition sur lagrand'route.

Cette singulière convalescence se prolongeant ainsi bien au-delà de la maladie, malgré les soins, un médisant dirait grâce aux soins de Babette, deux semaines, gagnées jour par jour, s'écoulèrent ; ce qui faisait près d'un mois depuis l'arrivée de Gabriel à Calais.

Mais cela ne pouvait pas durer plus longtemps. Gabriel à la fin s'impatientait, et Arnauld du Thill lui-même, qui, ëans le commencement, cherchait et trouvait des expédiens avec la meilleure volonté du monde, déclarait maintenant d'un air suffisant et vainqueur à Babette éplorée qu'il ne pouvait pas risquer de mécontenter son maître, et que le mieux était, après tout, de partir plus vite pour revenir plus vite aussi. Mais les yeux rouges et la mine abattue de la pauvre Babette prouvaient qu'elle n'entendait gttères cette raison-là.

La veine du jour où, d'après sa déclaration formelle,

/Irnauld du Thill devait enGn se mettre en route pour Pa« ris, Gabriel alla souper chez lord Wentworth.

Le gouverneur semblait avoir plus de mélancolie encore que d'ordinaire à secouer, car il força sa gatté jusqu'à la folie.

Quand il quitta Gabriel, après l'avoir reconduit jusqu'au préau, éclairé seulement à cette heure par une lampe déjà pâlissante, le jeune homme, au moment où il s'enveloppait de son manteau pour sortir, vit une des portières qui donnaient dans le préau s'entr'ouvrir. Une femme, que Gabriel reconnut pour une des camérières de la maison, se glissa jusqu'à lui, un doigt sur les lèvres, et lui tendant de l'autre main un papier :

— Pour le gentilhomme français que reçoit souvent lord Wentworth, dit-elle à voix basse en lui remettant let billet plié.

Et avant que Gabriel stupéfait eût eu le temps de l'interroger, elle avait déjà pris la fuite.

Le jeune homme, fort intrigué, et de sa nature un peu ^ curieux et passablement imprudent, songea qu'il avait un^ quart d'heure de chemin à faire dans l'obscurité avant de pouvoir lire le billet à son aise dans sa chambre, et que c'était bien longtemps attendre le mot d'une énigme qui paraissait piquante. Donc, sans plus de façon, et pour savoir à quoi s'en tenir tout de suite, il regarda autour de lui, et, voyant qu'il était bien seul, il s'approcha de la lampe fumeuse, déploya le billet et lut, non sans quelque émotion, ce qui suit :

« Monsieur, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu ; mais une des femmes qui me sert me dit que vous êtes Français comme moi et prisonnier comme moi. Gela me donne le courage de crier vers vous dans ma détresse. Vous êtes sans doute reçu à rançon, vous. Vous retournerez probablement bientôt à Paris. Vous pourrez y voir les miens qui ignorent ce que je suis devenue. Vous pourriez leur dire où je suis, que lord Wentworth me retient sans me permettre de communiquer avec âme qui vive, sans vouloir accepter de prix pour ma liberté, et, qu'abusant dn droit cruel que ma position lui donne, il ose chaque jour

me parier d'un amour que je repousse avec horreur, mais que ce mépris môme et la certitude de Timpunité pcuven exciter au crime. Un gentilhomme et surtout un compatriote me doit certainement son aide dans cette misérable extrémité; mais je veux encore vous dire qui je suis pour que ce devoir... »

La lettre s'arrêtait là, non signée. Un obstaele inattendu, un accident subit l'avait fait interrompre probablement, et cependant on avait voulu l'envoyer, môme inachevée, pour ne pas laisser perdre quelque précieuse occasion, et parce qu'ainsi incomplète elle disait pourtant encore tout ce qu'elle voulait dire, hormis le nom de la femme si indignement contrainte.

Ce nom, Gabriel ne le savait pas, cette écriture tremblante et hâtée il ne pouvait la connaître, et cependant un trouble étrange, un pressentiment inouï s'était glissé dans son cœur. Et, tout pâle d'émotion, il se rapprochait de la lampe pour mieux relire ce billet, quand une autre portière s'ouvrit et donna passage à lord Wentworth lui-môme qui, précédé d'un petit page, traversait le préau pour se rendre à sa chambre.

En apercevant Gabriel, quil venait de reconduire cinq minutes auparavant, le gouverneur s'arrôta assez étonné.

— C'est vous encore, mon ami? lui dit-il en allant h lui avec l'intérêt qu'il lui témoignait d'habitude. Qui vous a retenu? ce n'est pas, du moins je Tespère, un accident, une indisposition?

Le loyal jeune homme, sans répondre à lord Wentworth, lui tendit seulement la lettre qu'il venait de recevoir. L'Anglais y jeta un coup d'œil et devint plus pâle que Gabriel, mais il sut garder son sang-froid, et, tout en feignant de lire, combina habilement sa réponse.

— La vieille folle I dit-il en froissant et en jetant à terre le billet avec un dédain bien joué.

Aucune parole ne pouvait désenchanter plus vite e« mieux Gabriel, tout à l'heure perdu dans les rêves les plus émouvans, et maintenant fort refroidi déjà à Tendroit de l'inconnue. Pourtant, il ne se rendit pas encore tout de £uite et reprit avec quelque déûance :

— Vous ne me dites pas quelle est cette prisonnière que vous retenez ici malgré elle, railorii ?

— Malgré elle, je crois bien! dit d'un ton dégagé Wentworth. C'est une parente de ma femme, cerveau fêlé, s'Û en est au monde, que la famille a voulu éloigner d'Angleterre, et qu'on a fort mal à propos conGée à ma garde, dans cette ville où la surveillance est plus facile pour les insensés aussi bien que pour les prisonniers. Puisque vous avez pénétré dans ce secret de lamille, mon cher ami, j'aime mieux vous dire tout de suite ce qu'il en est. La manie de lady Howe, qui a lu trop de poèmes de chevalerie, est de se croire, malgré ses cinquante ans et ses cheveux gris, une héroïne opprimée et persécutée, et de vouloir intéresser à sa cause, au moyen de fables plus ou moins bien trouvées, tout chevalier jeune et galant qui passe à sa portée. Et, Dieu me damne I Gabriel, il me st^mble que les contes de ma vieille tante vous avaient touché. Allons I convenez que sa missive vous avait un peu troublé, mon pauvre ami I

— L'histoire aussi est étrange, convenez-en vous-mômo, milord, reprit Gabriel assez froidement, et vous ne m'aviez jamais parlé, que je sache, de cette parente?

— Non, ea vérité, répondit lord Wentworlh, et l'on ne se soucie pas d'ordinaire d'introduire des étrangers dans ses affaires d'intérieur,

— Mais comment votre parente se dit-elle Française, reprit Gabriel.

— Ehl pour vous intéresser probablement, dit lord Wentworth avec un sourire qui commençait à être COQ^ traint.

— Mais cet amour dont eUe se dit obsédée, milord î

— Illusions de vieille qui pr^nd des souvenirs pour des espérances ! reprit Wentworth, non sans marquer toutefois un peu d'impatience.

— Et c'est pour éviter le ridicule, n'est-ce pas, milordf que vous la tenez cachée à tous les regards?

— Ah ! voilà bien des questions ! dit lord Wentworth en fronçant le sourcil, mais sans éclater toutefois. Je ne vous savais pas interrogatif à ce point, Gabriel. Mais il est neuf

heures moins ub quart, et je vous engage à rentrer chez vous avant que le couvre-feu ait sonné ; car vos licences de prisonnier sur parole ne doivent pas aller jusqu'à enfreindre les règlemens de sûreté de Calais. ?i lady Hov^e vous intéresse telleuif^nt, nous pourrons reprendre deoiaio l'entretien sur ce sujet. En attendant, je vous demande le silence sur ces choses délicates de famiUe, et je vous souhaite le bonsoir, monsieur le vicomte.

Là-dessus, le gouverneur salua Gabriel et sortit. Il voulait rester maître de lui jusqu'au bout, et craignait de trop s'animer si la conversation se prolongeait.

Gabriel, après uue minute d'hésitation et de réflexion, quitta rhôtei du gouverneur pour retourner à la maison de l'armurier. Mais lord Weniworth ne s'était pas assez bien contenu jusqu'au bout pour effacer tout soupçon au ccfear de Gabriel, et les doutes du jeune homme, doutes qu'un secret instinct encourageait^ l'assaillirent de nouféin pendant le chemin.

n résolut de garder désornnais là-dessus le silence avec Idrd Wentworth, qui certes ne devait rien lui apprendre, mais d'observer, d'interroger et de s'assurer si véritableiitient Id dame inconnue n'était pas mie compatriote et la prisonnière de l'Anglais.

— Mais, mon Dieu I quand cela me serait prouvé jusqu'à l'évidence, se disait Gabriel, que pourrais-je faire? Ne suis-je pas moi-môme prisonnier ici ? N'ai-je pas les mains liées, et lord Wentworth ne peut-il pas me redemander cette épée que je ne porte que grâce à sa tolérance? 11 faut que cela finisse, et qu'au besoin je puisse sortir de cette position équivoque. Il faut que définitivement et sans plus de délai Martin-Guerre parte demain. Je vais le lui signifier ce soir même.

En effet, Gabriel, à qui un apprenti de Pierre Peuquoy vint ouvrir, monta au second é âge, au lieu de rester comme à l'ordinaire à son logement du premier. Toute la maison dormait à cette heure, et Martin-Guerre dormait LS doute comme les autres. Mais Gabriel voulait le réâ V* er pour lui intimer sa volonté expresse. Il s'avança

pourtant sans faire de bruit jusqu'à la chambre de son écuyer, afin de ne troubler le sommeil de personne.

La clef était sur la première porte, et Gabriel l'ouvrit doucement. Mais la seconde porte était fermée, et Gabriel put seulement entendre, à travers la cloison, des éclats de rire et le bruit de verros qui se choquent. Il frappa alors avec quelque violence, et se nomma d'une voix impérieuse. Tout aussitôt, le silence se fit, et, comme Gabriel n'en élevait que plus haut la voix, Arnauld du Thiil vint en hâte ouvrir les verrous à son maître. Mais justement )i so hâta trop et no laissa pas le temps à une robe de femme, qui s'enfuyait par une porte de côté, de dispar^ire complètement avant l'entrée de Gabriel.

Celui-ci crut à quelque amourette avec la servante de la maison, et comme, après tout, le jeune homme n'était pas d'une pruderie exagérée, il ne put s'empôctier de sourire en morigénant son écuyer.

— Ah I ah I dit-il, il me semble, Martin, que lu te portes mieux que tu ne le pré ends ! une table dressée, trois bouteilles, deux couverts! Il me paraît que j'ai mis l'autre convive en fuite. N'importe, j'ai vu assez de preuves flagrantes de ta guérison, et je crois plus que jamais pouvoir sans scrupule t'ordonner de partir demain.

— C'était, vous le savez, mon intention, monseigneur, dit Arnauld du Thill assez penaud, et précisément je faisais mes adieux...

— A un ami? c'est d'un bon cœur, dit Gabriel, mais il ne faut pas que l'amitié lasse oublier le devoir, et j'exige que demain, avant mon lever, tu sois sur la route de Paris. Tu as la passe du gouverneur, ton équipage est prêt depuis quelques jours, ton cheval reposé comme toi, ton escarcelle pleine, grâce à la confiance de notre excellent hôte, qui n'a qu'un regret, le digne homme ! celui de ne pouvoir m'avancer ma rançon toute entière. Rien ne le manque, Martin, et, si tu pars demain matin de bonne heure, dans trois jours tu peux être à Paris. Là, tu te rappelles ce que as à faire.

— Oui. monseigneur; je vais sur-le-champ à l'hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul ; je rassure votnî nourrice sur

votre compte ; je lui demande les dix mille écus do votre rançon, plus trois mille autres pour vos dépenses et vos dettes ici, et, comme gage, je lui montre ce mot de vous et voire anneau.

— Précautions inutiles, Martm, car ma bonne nour* Tîce te connaît bien, mon fidèle serviteur; mais j'ai cédé à tes scrupules. Seulement, fais que cet argent soit rassem blé un peu promptement, entends-tu ?

—Soyez tranquille, monseigneur. Et l'argent rassemblé votre lettre à monsieur l'amiral remise, je reviens ici plu vite encore que je ne suis parli.

— Et pas de mauvaises querelles en route, surtout I

— Il n'y a pas de danger, monseigneur.

— Allons ! adieu, Mnrlin, et bonne chance I

— Dans dix jours d'ici vous me reverrez, monseigneur et demain, au lover du soleil, je serai déjà loin de Calais.

Amauld du Thill, cette lois, tint sa promesse. Il permi seulement le lendemain matin à Babette de l'accompagner jusqu'à la porto de la ville. Il l'embrassa une dernière lois» lui jurant à elle aussi qu'elle le reverrait bientôt, puis il pi qua des deux, fort allègre on somme, comme un sacripant qu'il était, et disparut bientôt à un angle du chemin.

La pauvre fille se dépêcha de rentrer avant que son terrible frère Pierre Peuquoy ne fût levé, mais elle lut obligée de se dire malade pour pouvoir pleurer seule à son aise dans sa chambre.

Dès-lors, il serait difficile de dire si ce fut elle ou G--briel qui attendit avec le plus d'impatience le retour de réeuyer.

Us devaient attendre longtemps tous deux.

GOMSIENT ARNAULD DU THILL FIT PBIfDRE ARNAUI^

DU THILL, A NOTOTf.

Arnauld du Thill, Je premier jour, ne fit pas de mauvaise rencontre et poursuivit sa ^oùte sans trop d'obstacles. Il trouvait bien, de temps en temps, sur le chemin, des troupes d'ennemis, Allemands qui désertaient. Anglais licenciés, Espagnols insolens comme leur victoire; car, dans celte pauvre France désolée, il y avait alors plus d'étrangers que do Français. Mais, à tous ces questionneurs de grand'route, Arnauld montrait fièrement le laissez-passer de lord Wentworlh, et tous, non sans regrets et sans murmures, respectaient le porteur de la signature du gouverneur de Calais.

Néanmoins, le second jour, aux environs de Saint-Quétttin, un détachement d'Espagnols lui chercha de mauvaises chicanes, préteniiant que son cheval n'était pas coinr pris dans le laissez-passer. ot qu'il serait bon de le confisquer peut-être. Mais le faux Martin-Guerre déploya uiïe grande fermeté, demandant à être conduit au chef, et on relâcha avec son cheval ce compagnon difficile.

L'aventure toutefois lui servit de leçon, et il résolut dorénavant d'éviter autant que possible les troupes qu'il rencontrerait. La chose était difficile : — l'ennemi, sans remporter depuis la prise de Saint-Quentin d'avantage décisif, avait pourtant occupé tout le pays. Le Catelet, Ham, Noyon, Chauny, lui appartenaient, et Arnauld arrivant, lo soir de ce deuxième jour, devant Noyon, dut se déterminer, pour prévenir tout embarras, à tourner la ville et à n'aller coucher qu'au village suivant.

Mais pour cela il fallut quitter la route : Arnauld connais**

LES DEUX DIANE. il

sait mal le pays, il s'égara, et, en cherchant son chemin, il tomba tout à coup, au détour d'un sentier, au milieu d'une troupe de feîlres ennemis qui paraissaient chercher aussi.

Or, quelle ne fut pas la satisfaction d'Arnauld en entendant l'un d'eux s'écrier, quand il Taperçul :

— Holà ! hé I ne serait-ce pas lui par hasard, ce misérable Ârnauld du Thîll?

— Est-ce qu'Arnauld du Thill serait à cheval? dit un autre reître.

— Grand Dieu l se dit l'écuyer en pâlissant, il paraît que je suis connu par ici, et, si je suis connu, je suis perdu.

Mais il était trop tard pour reculer et fuir; les retires l'entouraient. Heureusement la nuit se faisait déjà assez sombre.

— Qui ôtes-YOus ? et où allez- vous? lui demanda l'un d'eux.

— Je m'appeMe Martin-Guerre, répondit Arnauld tremblant, je suis récuyer du vicomte d*Exmès, actuellement prisonnier à Calais, et jo vais chercher à Paris l'argent de sa rançon. Voici la passe de milord Wentworth, gouverneur de Calais.

Le chef de la troupe appela un des siens qui portait une orche, et se mit à vérifier gravement le laissez- passer d'Arnauld.

— Le sceau est bien authentique, dit-il, et la passe véritable. Vous avez dit la vérité, Tami, et vous pouvez continuer votre route.

— Merci I dit Arnauld qui respira.

— Un mot encore pourtant, l'ami. Vous n'auriez pas rencontré sur votre route un homme qui semblait fuir, un coquin, un pendard qui répond au nom d'Arnauld du ThilU

— Je ne connais pas du tout Arnauld du Thill, se hâta de crier Arnauld du Thill.

— Vous ne le connaissez pas, l'ami, mais vous auriez 0U le rencontrer par ces sentiers. H est de votre taille, et, autant qu'on en peut juger par cette soirée noire, un peu 4e votre tournure. Seuiement| il n'est pas aussi bien ha-

bilIé que vous, il s*en faut. Il porte une cape brune, un chapeau rond et des chausses grises, et ii doit se cacher du côté d'où vous venez, le brigand I Oh ! qu'il nous tombe sous la main, cet Arnauld du diable I

— Qu'a-t il donc fait ? demanda timidement Arnauld.

— Ce qu'il a fait ? c'est la troisième fois qu'il s'échappe. 11 prétend qu'on lui rend la vie trop dure. Je crois bien ! A sa première escapade, il avait enlevé la maîtresse de son maître. Gela méritait punition, il me semble. Et puis, il n'a pas de quoi payer sa rançon I on l'a vendu et revendu, il passe de main en main, et c'est à qui n'en voudra plus. Il est juste au moins, puisqu'il ne peut nous profiter, qu'il nous amuse. Eh bien I il fait le fier, il ne veut pas, il se sauve. Voilà trois fois qu'il se sauve. Mais si nous le rattrapons, le scélérat!...

— Que lui ferez-vou3? demanda encore Arnauld.

— La première fois, on l'a battu ; la seconde, on l'a tué à moitié; la troisième, on le pendra.

— On le pendra ! répéta Arnauld effrayé.

— Tout de suite, l'ami I et sans autre forme de procès. 11 est à nous. Gela nous divertira, et cela lui apprendra. Regarde à ta droite, l'ami. Tu vois bien cette potence? Eh bien I c'est à celte potence-là que nous pendrons immédiatement Arnauld du Thill si nous parvenons à le reprendre.

— Ah l oui-dà I dit Arnauld avec un rire un peu forcé.

— C'est comme je te l'affirme, l'ami ! et, si tu rencontres le drôle, mets la main dessus et amène-nous-le ; nous reconnaîtrons le service. Là-dessus, bon voyage I

Ils s'éloignaient. Arnauld, rassuré, les rappela.

— Pardon, mes maîtres, service pour service ! je me suis égaré, voyez-vous, et je ne sais plus trop où je suis. Orientez-moi donc un peu, s'il vous plaît.

— Mais c'est bien aisé, l'ami, dit le reître. Là, derrière vous, ces murailles et cette poterne que vous distinguez peut-être dans l'ombre, c'est Noyon. Vous regardez trop à droite, du côté du gibet 1 c'est là, à gauche, où vous devez voir briller les piques de nos camarades ; car c'est à catte poterne que notre compagnie est de garde cette nuit.

LES DEUX DUyE. i%

A présent, retournez-vous, vous avez devant vous la roule de Paris à travers le bois. A vin^t pas d'ici, la roule se bifurque. Vous prendrez à gauche ou à droite, comme bon vous semblera ; les deux chemins ne sont pas plus lonf^ Tun que Tautre, et tous deux se rejoignent au bac de 1 Oise, à un quart de lieue d'ici. Le bac traversé, allez toujours tout droit. Le premier village est Auvray, à une lieue du bac. Maintenant vous voilà aussi bien renseigné que nous, l'ami. Bon voyage I

— Merci 1 et bonsoir, dit Arnauld en mettant au trot sa monture.

Les indications qu'on lui avait données étaient exactes. A vingt pas, il trouva le carrefour et laissa son cheval prendre la route de gaucho.

La nuit était épaisse, et la forêt aussi. Pourtant, au bout de dix minutes, Arnauld du Thill arriva à une clairière dans le bois, et la lune, à travers la nacre des nuages, répandit une faible lueur sur le chemin.

En ce moment, l'écuyer rêvait à la peur qu'il venait d'avoir et à la bizarre aventure qui avait éprouvé son sangfroid. Rassuré sur le passé, il n'envisageait pas l'avenir sans mélancolie.

— Cène peut être que le vrai Martin-Guerre qu'on poursuit amsi sous mon nom, pensait-il. Mais s'il s'est échappé, ce pendard ! je le retrouverai aussitôt que moi à Paris, et un étrange conflit pourra s'en suivre. Je sais bien que l'impudence peut me sauver, mais elle peut aussi me perdre. Quel besoin ce drôle avait-il de s'échapper I il devient bien gênant, en vérité I et ce serait charité à ces braves ennemis de me le pendre. Cet homme est décidément mon mauvais génie.

Cet édifiant monologue durait encore quand Arnauld, (|ul avait la vue très pénétrante et très exercée, aperçut» »u crut apercevoir, à cent pas en avant, un homme, ou plutôt une ombre qui, à son approche, disparut vilement dans un fossé.

— Holà I encore une mauvaise rencontre, quelque embuscade, pensa le prudent Arnauld.

Il essaya d'entrer dans le bois, mais le fossé était impé^

nétrable pour le cavalier et pour le cheval. Il attendit quelques minutes, puis se hasarda à regarder. Le fantôme, qui s'était relevé, se jeta rapidement dans son fo«sé.

— Est-ce qu'il aurait peur de moi, comme moi de lui? se dit Arnauld. Est-ce que nous chercherions réciproquement à nous éviter? Mais il faut prendre un parti, puisque ces maudits taillis m'empêchent de gagner l'autre route à travers bois. Faut-il rebrousser chemin ? ce serait le plus prudent. Faut-il bravement mettre mon cheval ad galop et passer comme un éclair devant mon homme ? ce serait le plus court. Il est à pied, et à moins qu'un coup d'arquebuse... Mais boni je ne lui en laisserai pas fè temps.

Aussitôt résolu, aussitôt exécuté. Arnauld piqua dès deux et passa comme un^ait devant l'homme embusqué ou caché.

L'homme ne bougea pas.

Ceci ôta à Arnauld sa frayeur, il arrêta court son cheval, et revint même de quelques pas en arrière, saisi de Téclair d'une idée soudaine.

L'homme ne fit pas un seul mouvement.

Cela rendit à Arnauld tout son courage; et, presque certain maintenant de son fait, il alla droit au fossé.

Mais, alors, et avant qu'il eût le temps de dire : Jésus I l'homme s'élança d'un bond, et, d^^gageant subitement de rétrier la jambe droite d'Anauld et la relevant avec violence, il jeta à bas de cheval l'écuyer, tomba avec lui sur lui. et lui mit la main à la gorge et le genou sur la poitrine.

Tout cela n'avait pas duré vingt secondes.

— Qui es-tu ? et que veux-tu ? demanda le vainqueur à son ennemi terrassé.

— Lâchez-moi, par grâce! dit d'une voix fort étranglée Arnauld qui sentit son maître. Je suis Français, mais j'ai un laissez-passer de lord Wentworth, gouverneur de Calaià.

— Si vous êtes Français, dit l'homme, et, en effet, voiis n'avez pas l'accent de tous ces étaugers du démon, je n'ai pas besoin de votre laissez-passer. Mais qu'aviez-voa'5 è vous approcher si curieusement de moi ?

^ ^'ayais oyu voir u» homm^ dans lé fossé, reprit Ht-

nàuld sous uno étreinte moins vigoureuse, et je m'avançais pour regarder s'il n'était pas blessé, et s'il n'y avait pas à lui porter secours.

— L'intention était bonne, dit l'homme en retirant sa main et en écartant son genou. Allons, camarade, relevezvous, ajouta-t-il en tendant la main à Arnauld qui fut debout bien vile. Je vous ai peut-être accueilli un peu... sévèrement, excusez-moi. C'est qu'il ne vaut rien pour moi qu'on mette en ce moment le nez dans mes affaires, èais vous êtes un compatriote, c'est différent, et, loin de nuire, vous me servirez. Nous allons iious entendre tout de suite. Moi je m'appelle Martin-Guerre, et vous ?

— Moi? moi? Bertrand, dit Arnauld tressaillant; car Seul avec lui, la nuit, dans ce bois, l'homme qu'il dominait d'ordinaire par la ruse et l'astuce le dominait à son tour par la force et le courage.

Heureusement, la nuit profonde assurait l'incognito d'Arnauld, et il déguisait encore sa voix de son mieux.

— Eh bien ! camarade Bertrand, continua Martin- Guerre, sachez que je suis un prisonnier fugitif échappé ce matin pour la deuxième fois, d'autres disent pour la troisième, à ces Espagnols, Anglais, Allemands, Flamands, bref, à toute cette séquelle ennemie qui s'est jetée sur notre pauvre pays comme une nuée de sauterelles. Car la France ressemble à cette heure, ou Dieu me confonde I à la tour de Babel. Depuis un mois, j'ai appartenu, tel que vous me voyez, à vingt baragouineurs de nations différentes, et c'était toujours un nouveau patois plus rude et plus barbare à entendre. Je me suis lassé d'être promené de bourgade en bourgade, d'autant qu'il m'a semblé qu'on se moquait de moi et qu'on se faisait un jeu^ me tourmenter. Ils me reprochaient toujours une jolie diablesse appelée Gudule qui m'avait aimé, à ce qu'il paraît, jusqu'à fuir avec moi.

— Ah ! ah I ût Arnauld*

— Je vous dis ce qu'on m'a dit. Donc, leurs moqueries m'ont ennuyé, si bien qu'un beau jour, c'était à Chauny, je me suis enfui de rechef, mais tout seul. On m'a, par guignon, repris et roué do coups que je m'en faisais pitié h moi-même. Mais à (^"^i bon tout cela? ils ont eu kea\^

menacer de me pendre si Je recommençais, Je n'en avais que plus envie de recommencer, et, ce matin, trouvant ]*occasion belle, pendant qu'on m*emroénageait à Noyon^ J'ai planté ià bel et bien mes tyrans. Dieu sait comme ils m'ont cberclié pour me pendre I... Mais moi, qui y répugne, je m^étais juciié, s'il vous plaît sur un gros arbre de la foréi pour y attendre la nuit, et je ne pouvais m'empé* cher de rire, quoique un peu pâle, en les voyant passer maugréant et jurant sous mon arbre. Le soir arrivé, j'ai quitté mon observatoire. Mais, premièrement, je me suis égaré dans ce bois, n^étant jamais venu par ici, et, deuxiè^ memeut, je meurs de faim, n'ayant rien mis sous ma dent, depuis vingt-quatre lieures, que quelques feuilles et quelques racines, maigre régal 1 c'est ce qui fait que je tombe de faiblesse, comme vous pouvez aisément le voir.

— Peuhl dit Arnauld, jo n'ai pas vu c«la tout è l'heure, et vous m'avez paru, ie dois l'avouer, assez vigoureux au contraire.

— Ah I oui, reprit Martin, parce que je vous ai un peu gourmé. Ne m'en tenez pas rancune. C était en vérité la fièvre de la faim qui me soutenait. Mais, à cetlo heure, vous êtes ma providence, car puisque vous êtes un compatriote, vous ne me laisserez pas retomber aux mains de ces ennemis, n'est-ce pas?

— Non certainement, si j'y puis quelque chose, répondit Arnauld du Thill qui réfléchissait sournoisement au discours de Martin.

Il commençait à voir jour à reprendre ses avantages un moment compromis par le poignet de fer de son sosie.

— Vous devez pouvoir beaucoup pour moi, continua bonnement Martin-Guerre. Connaissez-vous un peu les environs d'abord ?

— Jo suis d'Auvray, à un quart de lieue d'ici, dit Arnauld.

— Vous y alliez? reprit Martin.

— Non pas, j'en revenais, répondit, après un moment d'hésitation, le maître fourbe.

— C'est donc par là, Auvray? dit Martin, désignant le côté où se trouvait Noyon,

— Par là justement, repartit Arnauld. C'est le premier village après Noyon sur la route de Paris.

— Sur la roule de Paris I s'écria Martin; eh bien I voyez comme on se perd dans les bois. Je m'imaginais tourner le dos à Noyon et j'y revenais. Je m'imaginais marcher vers Paris et je m'en éloignais. Votre maudit pays m'est, comme jo vous le disais, parfaitement inconnu. C'est donc du côté d'où vous arriviez qu'il faut que je me dirige pour ne pas tomber dans la gueule du loup.

— Comme vous dites, mon maître. Moi, je vais à Noyon; mais faites avec moi quelques pas. Nous allons trouver tout près d'ici, un peu avant le bac de l'Oise, une autre route qui vous conduira plus directement à Auvray.

— Grand merci I ami Bf^rtrand, dit Martin ; il est certain que je souhaite fort épargner mes pas, car je suis bien las et de plus bien faible, me trouvant, comme je vous le disais encore, aussi à jeun qu'on peut l'être. Vous n'auriez pas sur vous, par hasard, quelques subsistances, ami Bertrand ? ce serait me sauver deux fois I une fois de TAnglais et une fois de la faim non moins horrible que l'Anglais.

— Hélas I répondit Arnauld, je n'ai pas une miette dans mon havresac. Mais, si vous voulez boire un coup, j'ai ma grosse gourde pleine.

En effet, Babette avait eu soin d'emplir de petit Chypre, un vin assez chaud du temps, la gourde de son infidèle, et Arnauld, jusque là, avait prudemment ménagé sa houtoi lie, pour ménager sa raison un peu fragile au milieu des dangers du chemin.

— Je crois bien que je veux boire ! s'écria avec enthousiasme Martin-Guerre. Un coup de vin me ranimera toujours un peu.

— Eh bien I prenez et buvez, mon brave homme, dit Arnauld en lui tendant sa gourde.

— Merci ! et que Dieu vous le rende, flt Martin.

Et il se mit à s'ingurgiter sans défiance ce vin, aussi traître que celui qui le lui ofTr^'t, et dont les fumées troublèrent presque aussitôt son cerveau vide.

— Eh ! dit-il, tout hilare, il ne manque pas d'ardeur votre clairet.

— Oh I mon Dieu I il est bien innocent, dit Arnauld, et j'en bois à chaque repas deux bouteilles. Mais, tenez, la soirée est belle, asseyons-nous là sur Therbe un instant, vous vous reposerez et vous boirez tout à votre aise. J'ai le temps, moi, et pourvu que j'arrive à Noyon avant dix heures, heure où les portes sont fermées, tout ira bien. Vous, de votre côté, bien qu'Auvray tienne toujours pour la France, vous pourrez encore rencontrer, si vous suivez la grande route de si bonne heure, des patrouilles embarrassantes, et, si vous quittez la grande route, vous vous égarerez de nouveau. Le mieux est de nous arrêter quelques minutes à causer là de bonne amitié. Oîi donc avez-vous élé fait prisonnier ?

— Je ne sais pas au juste, dit Martin-Guerre, car il y a là-dessus, comme sur presque toute ma pauvre existence, deux versions contradictoires : ce que je crois et ce qu'on me dit. Or, on m'assure que c'est à la bataille de Saint- Laurent que je me suis rendu à merci, et moi je m'imagine que je n'étais pas à cette journée, et que c'est plus tard que je suis tombé seul dans un détachement ennemi.

— Comment l'entendez-vous? demanda Arnauld duThill ouant l'étonnement. Vous avez donc deux histoires? Vos

aventures me paraissent devoir être intéressantes et instructives, au moins I II faut vous dire que j'aime les récits à en perdre la tête. Buvez donc cinq ou six gorgées pour vous donner de Ja mémoire, et racontez-moi quelque chose de votre vie, heini Vous n'êtes pas de la Picardie?

— Non, répondit Martin, après une pause qu'il remplit en vidant la gourde aux trois quarts, non, je suis du midi, d'Artigues.

— Un beau pays, dit-on. Vous avez là votre famille?

— Famille et femme, cher ami, répondit Marlin-Guerro devenu, grâce au petit Chypre, très expansif et très confiant.

Et excité, moitié par les questions d'Arnauld, moitié par ses libations réitérées, il se mit à raconter avec volubihté son histoire dans ses plus intimes détails : sa jeunesse, ses amours, son mariage; que sa femme était charmante, à cela près d'un petit défaut à la main, qu'elle avait trop lé-

gère et trop lourde à la fois. A la vérité un souffipt de femme ne déshonorait pas un homme, mais à la longue cela l'ennuyait. C'est pourquoi Marlin-Guerre avait quitté sa fen.me par trop expressive. Narration circonstanciée des causes, des accidens et des suites de cette rupture. Il Taimait pourtant toujours, au fond, cette chère Bertrandel il portait encore à son doigt l'anneau de fer de son mariage, et, sur son cœur, le^ deux ou trois lettres que Bertrande lui avait écrites, lors d'une première séparation. Ce disant, il pleurait, le bon Martin-Guerre. Il avait décidément le vin tendre. Il voulait raconter ensuite ce qui lui était arrivé, depuis qu'il était entré au service du vicomte d'Exmès, qu'un démon le poursuivait, que lui, Martin-Guerre était double et ne s'y reconnaissait pas du tout dans ses deux existences. Mais cette partie de son histoire paraissait moins intéresser Arnauld du Thill, lequel ramenait toujours le narrateur à son enfance, à la maison paternel le, aux amis, aux parens d'Artigues, aux grâces et aux défauts de Bertrande.

En moins de deux heures, le perfide Arnauld du Thill, au moyen du plus habile interrogatoire,, sut tout ce qu'il voulait savoir sur les anciennes habitudes et les plus secrètes actions du pauvre Martin-Guerre.

Au bout de deux heures, Marlin-Guerre, la tête en feu, se leva ou plutôt voulut se lever ; car dans sou mouvement, il trébucha et retomba lourdement assis.

— Eh bien! eh bien ! qu'est-ce que c'est? dit-il en partant d'un éclat de rire qui se prolongea fort longtemps avant de s'éteindre. Je crois. Dieu me damne I que ce petit vin impertinent fait des siennes Donnez-moi donc la mainj mon camarade, que je voie à me tenir debout,

Arnauld le hissa courageusement et parvint à le rétablir sur ses jambes, mais non pas dans un équilibre classique*

— Holâ ! lé I que de lanternes ! s'écria Martin, Mais que je suis bête! je prenais les étoiles pour des lanternes.

Puis il se mit à chanter d'une voix formidable 5

Par ta îoy, envoyras-tu pas Au vin, pour fournir le repas Du meilleur cabaret d'Enfer, Le vieil ravasseur Lucifer,

— Mais voulez-vous bien vous taire, s'écria Arnauld. Si quelque Iroupe ennemie passait aux environs et vous entendait?

— Basie I je m'en moque beaucoup, dît Martin ; qu'est-ce qu'ils pourraient me faire? me pendre? on doit être bien, pendu! Vous m'avez fait trop boire, camarade. Moi qui suis sobre ordinairement comme un agne^iu, je ne sais pas me battre avec l'ivresse, et puis, j'étais à jeun, j'avais faim; maintenant j'ai soif.

Par ta foy, envoyras-tu pas...

— ChutI dit Arnauld. Allons I essayez de marcher. Ne voulez-vous pas aller coucher à Auvray ?

— Oh I oui, me coucher I dit Martin. Mais pas à Auvray, là, sur l'herbe, sous les lanternes du bon Dieu

— Oui, reprit Arnauld, et demain malin une patrouille espagnole vous découvrira et vous enverra coucher chez le diable.

— Le vieil ravasseur Lucifer? dit Martin ; non j'aime encore mieux prendre un peu sur moi et me traîner jusqu'à Auvray. C'est par là n'est-ce pas ? j'y vais.

Mais il eut beau prendre sur lui, il décrivait des zigzags si extravagans qu' Arnauld vit bien que, s'il ne l'aidait un peu, Martin allait se perdre encore, c'est-à-dire cette fois se sauver. Or, ce n'était pas là le compte du vilain sire.

— Voyons, dit-il au pauvre Martin, j'ai l'âme charitable, et Auvray n'est pas si loin. Je vais vous conduire jusque-là. Laissez-moi détacher mon cheval, je le mènerai par la bride « t vous me donnerez le bras.

— Ma foi I j'accepte, reprit Martin. Je n'ai aucune fierté, moi, et entre nous, je vous avouerai que je me crois un peu gris. J'en reviens à mon opinion, votr • clairet no manque pas d'ardeur. Je suis très heureux, nais un peu gris.

— Allons! enroule, il se fait tard, dit Arrauld du Thill. en reprenant, avec son sosie sous le bras, le chemin par lequel il était venu, et qui conduisait directement à la poterne de Noyon. Mais, reprit-il, pour abréger le chemin,

LES DEUX DIANE. âl

est-ce que vous n'allez pas mi^ raconter encore quelque bonne histoire d'Artigues ?

— Voulez-vous que je vous raconte ITiîstoire de Papotle , dit Martin-Guerre, ah ! ah ! cette pauvre Papotte I

L'épopée de Papotto fut trop décousue pour que nous la relations ici. Elle était pourtant à peu près achevée lorsque, cahincaha, les deux ménechmes du XV1« siècle arrivèrent à la poterne de Noyon.

— Là I dit Arnauld, je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Vous voyez bien cette porto ? c'est la porto d'Auvray . Frappez, le gardien viendra vous ouvrir, vous vous recommanderez de moi, Bertrand, et il vous montrera à deux pas de là ma maison, où mon f^ère vous accueillera, et oh vous trouverez bon souper et bon gîte. Là-dessus, adieu, camarade. Oui, une dernière poignée de main, et adieu I

— Adieu! et merci, répondit Martin. Je ne suis qu'un pauvro hère qui ne peux pas reconnaître ce que vous avez fait pour moi. Mais, soyez tranquille! le bon Dieu, qui est Juste, saura bien vous payer, lui. Adieu, l'ami.

Chose étrange ! celte prédiction d'ivrogne fit frémir Arnauld, qui pourtant n'était pas superstitieux, et il eut, une minute, envie de rappeler Martin. Mais celui ci Hrappait déjà à tour de bras à la poterne.

— Pauvre diable! il frappe à sa tombe! pensait Arnauld; mais bah ! ce sont là des puérilités.

Cependant, Martin, qui ne se doutait pas que son compagnon de roule l'observait de loin, criait à tuc-tôlo :

— Hé! le gardien! Hé! Cerbère ! veux-tu bien ouvrir, manant ! c'est Bertrand, le digne Bertrand qui m'envoie.

— Qui est là? demanda la sentinelle à l'intérieur. On n'ouvre plus. Qui 6tes-vous pour faire tant de tapage?

— Qui je suis? butor ! je suis Martin-Guerre, ou, si tu veux, Arnauld du Thill, ou, si tu veux l'ami de Bertrand. Je suis plusieurs, moi, surtout quand j'ai bu. Je suis une vingtaine de gaillards qui allons te rosser d'importance si tu ne m'ouvres pas sur-hî-champ.

— Arnauld du Thill ! vous êtes Arnauld du Thill? demanda la sentinelle.

^ Oui, Arnauld du Thill en esl, vingt mille charretées

de diables ! dit Martin-Guerre qui battait la porte des pieds et des poings.

11 se fit alors derrière la porte une rumeur de soldats appelés par la sentinelle.

Puis, on vint ouvrir avec une lanterne, et Amauld du Thill, embusqué derrière les arbres à quelque distance, entendit plusieurs voix s'écrier ensemble avec l'accent de la surprise :

— C'est bu, ma fôiî c'est bien lui, Dieu me damne! Pour Martin-Guerre, en reconnaissant ses tyrans, il jeta

un cri de désespoir qui vint frapper Amauld dans sa cacbette comme une malédiction.

Puis, Amauld jugea, aux piétinemens et aux cris, que le brave Martin, voyant tout perdu, entreprenait une lutte impossible. Mais il n'avait que ses deux poings contre vingt épées. Le bruit diminua, puis s'éloi.^na, puis cessa. On avait emmené Martin jurant et blasphémant.

— Si c'est avec des injures et des coups qu'il compte accommoder ses affaires 1... se disait Amauld en se frottant les mains.

Quand il n'entondît plus rien, il se livra pendant un quart d'heure à ses réflexions ; car c'était un coquin trè> profond qu'Arnauld du Thill. Le ré>ultat de sa méditation fut qu'il s'enfonça dans le bois à trois ou quatre cents pas, attacha son cheval à un arbre, étendit à terre sur des feuilles mortes la selle et la couveirturô du cheval, s'enveloppa de son manteau, et, au bout de quelques minutes, s'endormit de ce profond sommeil que Dieu permet au méchant endurci, encore plus qu'à l'innocent timide.

Il dormit huit heures do suite.

Néanmoins, lorsqu'il se réveilla, il faisait nuit encore, et il vit à la position des étoiles qu'il pouvait être quatre heures du matin. Il se leva, se secoua, et, sans détacher son, cheval, s'avança avec précaution jusqu'à la grande route.

Au gibet qu'on lui avait montré la veille, se balançait doucement le corps du pauvre Martin-Guerre.

Un sourire hideux erra sur les lèvres d'Arnauld.

Il s'approcha sans trembler du cadavre. Mais le corps pendait trop haut pour qu'il pût l'atteindre. Alors, il grimpa

le long du poteau du gibet, son épée à la main, et, parvenu à la hauteur nécessaire, coupa la corde du tranchant de son épée.

Le corps tomba h terre.

Arnauld redescendit, détacha du doigt du mort un anneau de fer qui ne valait pas la peine d'être pris, fouilla la Doitrine du pendu et y trouva des papiers qu'il serra avec oiu, remit son mauteapi, let 3e retira tranquillement, sans un regard, sans une prière pour le malheureux qu'il avait tant tourmenté pendant sa vie et qu'il volait encore dans a mort.

Tl retrouva son cheval dans le taillis, le sella et s'éloigna au grand galop du côté d'Aulnay. 11 était content, le misérable I Martin ne lui faisait plus peur.

Une demi-heure après, comme une faible lueur commençait à poindre au levant, un bûcheron passant par hasard sur la route vit la corde du gibet coupée, et le pendu gisant à terre. Il s'approcha, à la fois craintif et curieux, du mort qui avait ses vAtemens en désordre et la corde assez lâche autour du cou ; il se demandait si c'était le poids du corps qui avait cassé la corde ou quelque ami qui l'avait coupée, trop tard sans doute. U se hasarda même à toucher le patient pour s'assurer qu'il était bien mort.

Mais aloT^, à sa grande terreur, le pendu remua la tête et les mains, et se releva sur ses genoux, et le bûcheron épouvanté s'enftii4 à toutes jambes dans le bois, en nfiulti- (Âiant les signes de croix et en se recommandant à Dieu et aux saints»

21 LES DEUX DUNB.

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