GABRIEL DE M
Cette lettre écrite, Gabriel chercha et trouva quatre hommes de peuple, quatre ouvriers.
11 donna d'avance à chacun d*eux quatre écus d'or et leur en promit autant après. Pour gagner cette somme, l'un d'eux devait d*abord porter sur-le-champ une lettre à son adresse ; puis, tous quatre n'avaient qu'à se prunier, le soir même au Chfttelet, un peu avant dix heures, à recevoir des mains du gouverneur monsieur de Sazerac un cercueil, et à transporter ce cercueil secrètement etsUencieusement rue des Jardins-Saint-Paul, à l'hôtel où la lettre était adressée.
Les pauvres ouvriers remercièrent Gabriel avec effusion et, en le quittant, tout joyeux de Taubaine, lui promirent d'accomplir scrupuleusement ses ordres.
— Eh bien I cela du moins fait quatre heureux, se dit Gabriel avec une joie triste, si l'on peut ainsi parler.
Il poursuivit ensuite sa route pour sortir de Paris.
Son chemin le conduisait devant le Louvre. Enveloppé dans son manteau, et les bras croisés sur sa poitrine, il s'arrêta quelques minutes à considérer le chftteau rojaL
— A nous deux maintenant I murmura-t-il avec un regard de défi.
11 se remit en marche, et, tout en allant, il se récitait dans sa mémoire l'horoscope que maître Nostradamus avait écrit autrefois pour le comte de Montgonunery, et qui, au dire du maître, par une coïncidence étrange, s'était trouvé, selon les lois de l'astrologie, convenir exactement à son ûls :
En joute, en amour, cettuy touchera Le front du roy,
Et cornes ou bien trou sanglant mettra
Au Iront du roy, Mais le veuille ou non, toujours blessera
Letrontduroy; Enfin, Taimera, puis, las I le tuera
Dame du roy.
Gabriel songeait que cette singulière prédiction s'était accomplie de tout point pour son père. En effet, le comte de Montgommery qui, dans un jeu, avait, éta^t jeune, frappé le roi François 1er d'un tison embrasé à la tête, depuis, était devenu le rival du roi Henri en amour, et venait enfin d'être tué la veille, par cette môme dame du rei qui l'avait aimé.
Or, jusqu'à présent, Gabriel, lui aussi, avait été aimé par une reine, par Catherine de Médicis.
Suivrait-il sa destinée jusqu'au bout? Sa vengeance ou le sort devait>il de môme lui faire vaincre et frapper en /otite le roi?
Si la chose arrivait, cela était bien égal ensuite à Gabriel que la dame du roi qui l'avait aimé le tuftt tôt ou tard 1
us GBNnLHOmfE SMtANT.
La pauvre Aloyse, faite depuis longtemps à l'attente, à la solitude et à la douleur, passa encore une fois deux ou trois heures étemelles, assise devant la fenêtre, à regarder si elle ne verrait pas revenir son jeune matlre bien-aimé.
Quand l'ouvrier que Gabriel avait chargé de sa lettre frappa à la porte, ce fut Âloyse qui courut ouvrir. Enfin, c'étaient des nouvelles !
Terribles nouvelles I Aloyse, dès les premières lignes, sentit un voile s'étendre sur sa vue, et, pour cacher son émotion^ dut rentrer promptement dans la chambre où elle
acheva, non sdn^ peine, de lire l«t lettre faillie avec des yeux gonflés de larmes.
Pourtant, coititiie c*était une natàfô forte et une ftme vaillante, elle se raffermit^ essuya ses pleun, et sortit pour dire au messager :
— C'est bien. A ce soir. Je vous attendrai avec vos compagnonsi
Le page André Tinterrogea avec anxiétés Mais elle ajouf» na toute réponse au lendemain^ Jusque là^ elle éveil eêsei k penser, asseï à faire«
Le soir venu, elle envoyé au lit de botine heere lee gme de la maison»
— Le maître ne reviendra sûrement pas cette fittlt, leitt* diVelle*
Mais, quand elle resta seule, elle penses
^ Si ! le maîtfo i-évietidr a I Mds hélas i eê ue eefa phs
le jeune^ ce sera le vieut. Ce ne Séfe pââ le Vlyaât, eê se^ ra le mort. Car quel cadavre m'ordonnerait-on de desôeiidrë dans la sépulture des comtes de MOhtg^dthfiiettr, d ce n'est celai du comte de Montgommery. mofi tiobie sdi'> gneur I vous pour qui est mort mon pauvre Perret, vous êtes donc allé le rejoindre ce fidèle serviteur ! Mais avezvous donc emporté votre secret dans la tombe? mystères I mystères! Partout le mystère et l'efiBroil N'importe I sans savoir, sans comprendre, sans espérer, hélas I j'o béirai. C'est mon devoir, je le ferait mon Dieu I
Et la douloureuse rêverie d*Aloysô se teMina en une ardente prière. C'est l'habitude de l'âme humaine, quand le poids de la vie lui devient trop lourd, de se réfugier dans le sein de l)ieu.
Yers onze heures, lés rues alors étaient éntièr'eiâent désertes, un coup sourd retentit à la graiid'pôrte.
Aloyse tressaillit et pAlit, mais, rassemblant tout son courage, elle alla. Un flambeau à la main, ouvrir aux hommes chargés du fardeau lugubre.
Elle reçut avec un profond et respectueux salut le metti^ (]ui rentrait ainsi chez lui après une si longue absraiee. Puis, elle dit dux porteurs :
' Suivez-moi en faisant le moins de bruit possible. i% vais vous montrer le chemin.
Et, marchant devant eux avec sa lumière, elle les ooiiduislt au caveau sépulcral.
Arrivés là, les hommes déposèrent le cercueil dans une des tombes ouvertes, replacèrent le couvercle de marbre noir, puis, ces pauvres jSfens que la souffrance avait rendus religieux envers la mort, ôtèrent leurs bonnets, s'agenouillèrent, et firent une courte prière pour Tâme du mort in* connu.
Quand ils so relevèrent, la nourrice tés reconduisit en silence, et, sur le seuil de la porte, glissa dans la main de l'un d'entre eux la somme promise par Qabriel. Us s'éloignèrent comme des ombres muettes, sans avoir prononcé une seule parole^
Pour Aloyso, elle redescendit au tombeau, et passa le reste de la nuit agonouiilée à prier et à pleurer.
Le lendemain matin, André la trouva le ûront pAle mais calme, et elle se contenta de lui dire gravement :
— Mon enfant, nous devons toujours espérer» mais nous ne devons plus attendre monsieur le vicomte d'ExmèSa Pensez doue à remplir les commissions dont il vous à chargé au cas où il ne reviendrait pas tout de suite.
— Cela suffit, dit tristement le page. Je compte alon partir dès aujourd'hui pour aller au-devant de madame de Castro.
— Au nom du mattre absent, je vous remercie de ce zèle, André, dit Aloyse.
L'enfant fit ce qu'il disait, et, le jour mômot se nut en route.
Il alla, s'informant tout le long du chemin, de la noble voyageuse* Mais ce ne fut qu'à Amiens qu'il la retrouva*
Diane de Castro ne faisait que d'arriver dans cette villef avec l'escorte que le duc de Ouise avait donnée à la allé do Henri II. Elle était descendue se reposer quelques heures chez monsieur de Thuré, gouverneur do la place.
Dès que Diane aperçut le page, elle changea de couleuTi mais, se maîtrisant, elle lui fit signe de la suivre dans la chambre voisine, et, lorsqu'ils furent seuls :
m LES DEUX DIANE.
~ Eh bien T lai demanda-t-elle, que m^àpportez-yous, André T
~ Rien que ceci, madame, répondit le page en loi remettant le voile enveloppé.
— Ah 1 ce n'est pas l'anneau ! s'écria Diane.
C'est tout ce qu'elle vit d'abord, et puis, elle se remit un peu, et, prise de cette curiosité avide qui fait que les malheureux veulent aller jusqu'au fond de leur douleur, elle questionna vivement André.
— Monsieur d'Exmès ne vous a-t-il pas en outre chargé de quelque écrit pour moi ? lui dit-elle.
— Non, madame.
— Mais vous avez à me transmettre du moins quelque message de vive voix?
— Hélas ! répondit le page en secouant la tête, monsieur d'Exmès a dit seulement qu*il vous rendait, madame, tou^ tes vos promesses, même celle dont le voile est le gage ; il n'a rien ajouté de plus.
«Dans quelles circonstances, cependant, vous a-t-il envoyé vers moiT II avait reçu de vous ma lettreT Qu'a-t-il dit après Tà^oir lueV En remettant ceci entre vos mains, qu'a-t-il dit? Parlez, André. Vous êtes dévoué et fidèle. L'intérêt de ma vie est peut-être dans vos réponses, et le moindre indice pourra me guider et me rassurer dans ces ténèbres^
— Madame, dit André, je vais vous apprendre tout ce que je sais. Mais ce que je sais est bien peu de chose.
— 0ht dites 1 dites toujours! s'écria madame de Castro. André raconta alors, sans rien omettre, car Gabriel ne
lui v'^vait pas recommandé le secret vis-à-vis de Diaae, tout co que son maître, avant de partir, leur avait recommandé k Aloyse et à lui André, dans la prévision que son absence poc^rrait se prolonger. Il dit les hésitations et led angoisses du ;eune homme. Après la lecture de la lettre de Diane, Gabriel avait paru d'abord vouloir parler, et puis, il avait fini par garder le silence, ne laissant échapper que quelques paroles vagues. Enfin, André, selon sa promesse, n'oublia rien, ni un geste, ni un demi-mot, ni une réticence. Biais, comme il l'avait annoncé, U
n'était guère instruit, et son récit ne fit qu'augmenter les doutes et les incertitudes de Diane.
Elle regardait tristement ce voile noir, le seul messager et le yrai symbole de sa destinée. Elle semblait l'interroger et lui demander conseil.
— En tout cas, se disait-elle, de deux choses Tune : ou Gabriel sait qu'il est mon frère, ou il a perdu toute espérstnce et tout moyen de pénétrer un jour le fatal secret. Je n'ai qu'à choisir entre ces deux malheurs. Oui, la chose est certaine, et je n'ai plus d'illusion dont je me puisse leurrer là-dessus. Mais Gabriel n'aurait-il pas dû m'épargnor ces équivoques cruelles? Il me rend ma parole; pourquoi? Pourquoi ne me confie-t-il pas ce qu'il va devenir et ce qu'il veut faire lui-même? Ahl ce silence m'effraie plus que toutes les colères et toutes les menaces 1
Et Diane s'interrogeait pour savoir si elle devait suivre son premier dessein, et rentrer, pour n'en plus sortir cette fois, dans quelque couvent de Paris ou de la province; ou si son devoir n'était pas plutôt de revenir à la cour, de chercher à revoir Gabriel, de lui arracher la vérité sur les événemens du passé et sur ses desseins de l'avenir, et de veiller, en toute occurence, sur les jours peut-ôtre menacés du roi, de son père...
De son père? mais Henri II était-il son père? n'étaitelle pas précisément fille impie et coupable en entravant la vengeance qui voulait piinir et fï'apper le roi. Terrible extrémité I
Mais Diane était une femme, et une femme tendre et généreuse. Elle se dit, que quoiqu'il advînt, on pouvait se repentir de la colère, jamais du pardon, et, entraînée par la pente naturelle de sa t)onté, elle se détermina à retourner à Paris, et, jusqu'au jour où elle aurait des nouvelles rassurantes de Gabriel et de ses projets, à rester auprès du roi comme* une défense et une sauvegarde. Gabriel lui-môme n'aurait-il pas, qui sait, besoin de son intervention ? Quand elle aurait sauvé ceux qu'elle aimait l'un de l'autre, il serait temps alors de se réfugier dans le sein de Dieu.
Cette résolution prise, la vaillante Diane n'hésita plus et continua sa route pour Paris.
Elle y arrivait trois Jours après, etdMMiddttttLoiiyTé où Henri II raccueillait avec une joie tout elpànMVeëttllffi tendresse toute {mternellé.
liais, malgré qû elle en eût, elle ne pHt s^empêchef di recevoir ces témoignages d'affection aVèc tristes^ et tÈtAdeur, et le roi lui-même, qui se souVetiait de rificUnaliou de Diane pour Gabriel, se sentait parfois embarrassé et ému en présence de sa fille. Bile lui rappelait des chOs6ft qu'il eût mieux aimé oublier.
Aussi n*osait-il plus lui parler de runioh âutrélbls btojetée avec François de Montmorelicy, et, suir ce poiht dii moins, madame de Castro fut tranquille.
Elle avait bien asse2 d'autres soucis. Ni & l*hôtel de Mofit^ gommery, ni au Louvre, ni nulle part oti n aVait de &oavelles positives du vicomte d'Exmès.
Le jeune homme avait en quelque sorte disparu.
Des jours, des semaines, des mois entiei^ s'éïiOtitftié&t, et Diane avait beau s'informer directement Ô(i l&dlrecte^ ment, nul ne pouvait dire ce que Gabriel était devêiiU.
Quelques-uns croyaient cependant TaVoif rencontfé morne et sombre. Mais aucun ne lui avÀît parlé ! FfllUé étt peine qu'ils avaient prise pouf Gabriel les avait toi^odrs évités et fuis dès le premier abord. D'ailleurs, tous difléraient dans leiirs témoignages sur le lieu où ils avalent vu passer le vicomte d'Exinès : ceul-ci disaient à Saint*Ôefmain, ceux-là à Fonlainebleau, d'autres à Vincennes, et quelques-uns même à Paris. Quels fonds pouvait^n iaïté sur tant de rapports contradictoires ?
Et cependant beaucoup avaient raison. Gabriel, en effet, poussé par un terrible souvenir et par une pènâêe plttt terrible, ne restait pas un jour à la même place. tJn dW^ nel besoin d'action et de mouvement le chassait d'un endroit dès qu'il y était arrivé. A pied ou à cheval, d&nd les villes ou dans les champs, il fallait qu'il allât sans cesse, pâle et sinistre, et pareil à l'antique Ofeste pOOtsUiVl pair les Furies.
11 errait d'ailleurs toujours dehors, sous le ciel, et n'entrait dans les maisons que lorsqu'il y était contfaint pùî la nécessité. .
LÈS DEtJl ÈIAKË. àïi
tJne lois pOuHant, maîtfè Âthbroise Patè <]ùl« ses blessés étant guéris et les hostilités un peu apaisées dans le Nord, était revenu à Paris, vit arriver et s'asseoir chez lùî son ancienne connaissance le vicomte d'Exmès. Il le reçut avec déférence et cordialité comme un gentilhoùime et coifime un artli.
Gabriel, en hotnttie qui révient d'un pajrs éttàngéi", interrogea le chiirurgieii isur deis choses que persohné tf ig;llb- U\t.
Ainsi, après s'être d'abord informé de MarliU-âuêttô qiil, Irélabli tout à fait, devait à cette heure ètfe ëh roiilô déjà pour Paris, il le (Jueslionnà suir le duc de Guîse et Partnéè. Tout allait à merveille de ce côté. Le Balafré était devatit Thionville ; le maréchal de thermes aVait pris DunkôrqUB; Gaspard de Ta vannes s*était emparé de Guines et du paya d'Oie. Une restait plus aux Anglais, ainsi que se l*étaitjufé François de Lorraine, un seul poucô de terte dans tout lô royaume.
Gabriel éôoula gravement et en apparence assez Grôidëment ces bonnes nouvelles,
— Je vous remercie, maître, dil-îl ensuite à Ambroîse Paré, je me réjouis d'apprendre quei pour la France du moins, notre entreprise de Calais ne sera pad tout à fait sans résultat. Néanmoins ce n^était pas la curiosité de ces choses qui m'amenait surtout à vous. Maître, avant dé vous admirer à l'œuvre au chevet des blessés, je me souviens que votre parole m^avàit profondément remué, certain jour de l'an passé, dans la petite maison de la i^iiè Saint-Jacques. Maître, je viens m'entrelenir avec vous dé ces matières de religion où pènèfare si avant la vue de vohre pensée. Vous avez déûnitivement embras&ô la cause dé 14 réforme, je suppose ?
— Oui, monsieur d'Exmès, dît fermement Ambroîso Paré. La correspondante qu*a bien voulu ouvrir avec moi le grand Calvin a levé mes derniers doutes et mes derniers scrupules. Je suis maintenant le religionnaire le plus coiivùincu qui soit.
— Eh bien I maîlre, dit le vicomte d'Exmès, voUlez-vouS faire participeif à vos luim\^tes un néophyte de botiûé Vo-
lonté ? C'est de moi-même qae je parle. Voulez-vous raffermir ma foi hésitante comme vous remettez un membre rompu î
— C'est mon deroir de soulager, quand je le puis, les âmes de mes semblables aussi bien que leurs corps, dit Ambroise Paré. Je suis tout à vous, monsieur d'Exmès.
Et ils causèrent pendant plus de deux heures, Ambroise Paré ardent et éloquent, Gabriel calme, triste et docile.
Au bout de cjq temps, Gabriel se lera, et, serrant la main du chirurgien :
— Merci, lui dit-il, cette conversation m'a fait grand bien. Le temps n'est malheureusement pas encore venu oîi je puisse me déclarer ouvertement Réformé. Dans l'intérêt même de la religion, il faut que j'attende. Sinon, ma conversion pourrait bien exposer quelque jour votre sainte cause à des persécutions, ou du moins à des calomnies. Je sais ce que je dis. Mais je comprends maintenant, grftce à vous, maître, que les vôtres marchent véritablement dans la bonne voie, et, dès à présent, croyez que je suis avee vous par le cœur, sinon par le fait. Adieu, mattre Ambroise, adieu. Nous nous roverrons.
Et Gabriel, sans s'expliquer davantage, salua le chirurgien philosophe et sortit.
Dans les premiers jours du mois suivant, mai 1558, il reparut pour la première fois depuis son départ mystérieux à l'hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul.
Il y avait là du nouveau. Martin-Guerre y était revenu depuis quinze jours, et Jean Peuquoy y demeurait depuis trois mois avec sa femme Babette.
Mais Dieu n'avait pas voulu que le dévouement de Jean souffrît jusqu'au bout, ni peut-être que la faute de Babette restât totalement impunie. Babette, quelques jours auparavant, était accouchée avant terme d'un enfant mort.
La pauvre mère avait beaucoup pleuré, mais elle avait courbé la tête devant une douleur qui apparaissait à son repentir comme une expiation ; et, de même que Jean Peuquoy lui avait généreusement offert son sacrifice, elle lui offrait sa résignation à son tour.
D'ailleurs, les consolations affectueuses de son mari et
les encouragemens maternels d'Aioyse ne manquèrent pas à la douce affligée.
Martin-Guerre aussi, avec sa bonhomio accoutumée, la réconfortait de son mieux.
Un jour, comme ils devisaient amicalement tous les quatre, la porte s'ouvrit, et, à leur grande surprise, à leur plus grande joie, le maître de la maison, le vicomte d'Exmès, entra tout à coup d'un pas lent et d'un air grave.
Quatre cris se confondirent en un seul, et Gabriel fut promptement entouré par ses deux hôtes, son écujer et sa nourrice.
Les premiers transports apaisés, Aloyse voulut questionner celui que tout haut elle appelait son seigneur, mais que dans son cœur elle nommait toujours son enfant.
Qu'était-il devenu pendant cette longue absence? que voulait-il faire, maintenant? allait-il enfin rester parmi ceux qui l'aimaient T
Gabriel posa un doigt sur ses lèvres, et, d'un regard triste mais ferme, imposa d'abord silence à la tendre sollicitude d'Aloyse.
Il était évident qu'il ne voulait ou ne pouvait s'expliquer ni sur le passé ni sur l'avenir.
Mais, en revanche, il interrogea Babette et Jean Peuquoy sur eux-mêmes. N'avaient-ils manqué de rien T Avaient-ils eu récemment des nouvelles de leur brave frère Pierre, resté à Calais?
Il plaignit avec émotion Babette, et tâcha aussi de la consoler, autant qu'on peut consoler une mère qui pleure son enfant.
Gabriel passa ainsi le reste du jour au milieu de ses amis et de ses serviteurs, bon et affectueux envers tous, mais sans secouer un seul instant la noire mélancolie qui semblait l'accabler.
Quant à Martin-Guerre, qui ne quittait pas des yeux son cher maître enfin retrouvé, Gabriel lui parla et s'informa de lui avec beaucoup d'intérêt. Mais, de tout le jour, il ne dit pas un mot de la promesse qu'il lui avait faite autrefois, et parut avoir oublié l'obligation qu'il avait prise de
S7f. LES DEUX DIANE.
punir le voleur de nom et d'honneur qui avait si longtemps persécuté le pauvre Martin.
Martin-Guerre, de son côté, était trop respeetnenz «t trop peu égoïste pour ramener la pensée du vioomtt d^Bxm^i sur ce sujet.
Majs, quand vîpt le soir, Qabriel se leva, et, <l\iiï ton qui n'admettait ni contradiction, m répliqnt :
— II faut à présent que je reparte, dit-if.
Puis se tournant vers Martin-Gqerre, il ajouta :
— JjHon brave Martin^ je me suis occupé de toi dans mes courses, et, inconnu que j'étais, jlai demandé, J*aichanehé, et je crois avoir trouvé les traces de la vérité qui intéresse : car je me souvenais bien de l'engagement que Savais pris envers toi, Martin.
— Oh I monseigneur I s'écria Téouyer tout heureux et tout confus.
— Donc, je te le répète, reprit Gabriel, j'ai rocnelHi des indices sufGsans pour me croire maintenant sur la Toie. Mais il faut que tu m'aides, ami. Pars, dès cette sesuiine, pour ton pays. Mais ne t^ rends pas directement 8ois leiilement à Lyon d'aujourd'hui en un mois. Je t'y vetroQvend el nous nous concerterons pour agir ensemble.
— Je vous obéirai, monseigneur, dltMaiiûMruane. Mais jusque-là ne vous reverrai-je pas?
— Non, non, il faut que je sois seul dorénavant, refiarit Gabriel avec énergie. Je m'en vais de nouveauté! n'eesayez pas de me retenir, ce serait m'afOiger înutilenieQt. Adieu, mes bons amis. Maitin, souvien»-toi, daivs w iQois d'ici, h Lyon.
— Je vous y attendrai, monseigneur, dit l'écuyer. Gatuiel prit cordialement congé de Jean Peuquoy et de
sa fenmie, serra dans ses mains les mains d'Aloyse, et, sans voulou: remarquer la douleur de sa bonne nourrice, partit encore une fois pour reprendre cette vie errante h lnqD^to U semtiait s'ôlre condapfiné.
l^pppiANÇ. tS
um-
Ol{ lViH EETKOITTÇ ABV AULU dit TBlEXt*
Six semaines après, le 15 juin i5SSy au yilîage d'Ar%i|^ près R)ev}x, sur le seuil de la plyis bjelle piaison du feourg, m Yigne yerte qui courait sur !a brune mufaiiïè servait de fonds à un tipibleau domésti(^ue et vltlageois (]|ui, dans sa simplicité un peu grossière^ ne n^anquait pas tputefqis d*uii certain accent.
\5n homme qiiî, h en Juger par ses pîHs poudreux, venait de fajr^ une ^ssez longue course, était assis là sur un banc de bois, tendant nonchalamment ses souliers à une Ibmme qui, agenouillée devant (qi, était en Irain de les Içd délacer.
L'homn^e fronçait les sfourcîls, la fennne souriait.
— Auras-tu bientôt iftni, Beilrande t dit Thomme durement. Tu es d'une maladresse et d*une lenteur qui me mettent hors de nM)i !
— Voilà qui est ftiit, Martin, dit douoement la fi^»me.
— Voilà qui est f^it î hum \ grommela le préteodu Martin. Ou sont maintenant mes souliers de reohange Y Là t Je parie que tu n'as pas eu seulemeBt la préeaulion de les apporter, sotte femeke. Il va fiiiloir que je reste pieds ttttsi^au moins deux minutes!
Bertrande courut dams la oiaison, et^ w opoinç d'une seconde, miPipoaria d'^uUes^ soiuUeF» qu'elle s'eoipress^ de chausser elle-même à son maître et seigneur.
Ou «k $au^ doutQ reconnu ie$ Q^rs^vAnages. C'était, sous le nom de Martin-Guerre, Arnauld du ThUl, toujours impérieux et brutal ; c'ét^t Çert^aftcie de jflolles, i^ûaiment a/doucio et prodigieusement mise à la ^aisoji.
— Et mon verre d'hydromel, où est-il t reprît Martin du même ton (Knurru.
~ Il est là tout prêt, mon ami, dit craintivement Bertrande, et je vais te Taller quérir.
— Toujours attendre I reprit l'autre en firappant du |Hed avec impatience. Allons I dépèche, ou sinon...
Un geste expressif acheva sa pensée.
Bertrande sortit et revint avec la rapidité de Téclair. Martin lui prit des mains un plein verre d'hydromel qu'il avala d'un trait avec une évidente satisfaction.
— C'est bieni daigna-t-il dire en rendant à sa femme le gobelet vide.
— Pauvre ami! as-tu chaud I se hasarda à dire alors celle-ci, en essuyant avec son mouchoir le front de son rude époux. Tiens, mets ton chapeau, de crainte d'un coup d'air. Tu es bien las, n'est-ce pas?
— Eh 1 reprit Martin-Guerre tout grognant, ne fiiut-il pas se conformer aux sots usages de ce sot pays, et, à chaque anniversaire de ses noces, aller inviter à (Uner, dans tous les villages environnans, un tas de parens afOsunésT... J'avais, par ma foi I oublié cette stupide coutume, et si tu ne me Ta vais rappelée hier, Bertrande I... Enfin, la tournée est achevée ; dans deux heures, toute la parenté aux mâchoires voraces arrivera ici.
— Merci, mon ami, dit Bertrande. Tu as bien raison, c'est un usage absurde, mais enfin un usage impérieux aHr quel il faut se conformer, si l'on ne veut passer pour dédaigneux et insolens.
— Bien raisonné! dit Martin-Guerre avec ironie. Et toi, £sdnéante, as-iu travaillé de ton côté, au moins? la taUe est-elle dressée dans le verger?
— Oui, Martin, comme tu l'avais ordonné.
— Tu es allée aussi inviter le juge? demanda le tendre époux.
— Oui, Martin, dit Bertrande, et il a dit qu'il ferait son possible pour assister au repas.
— Qu'il ferait son possible ! s'écria Martin en colère. Ce n'est pas cela! il faut qu'il y vienne! Tu l'auras invité ëe travers! je tiens à ménager ce juge, tu le sais, mais tu fais 'tout pour me déplaire. Sa présence était la seule chose qui
me ftt passer un peu sur la fastidieuse coutume et l'inutile corvée de ce ridicule anniversaire.
— Ridicule anniversaire I celui de notre mariage J repri« Bertrande les larmes aux yeux. Ah ! Martin, tu es certainement à présent un homme instruit, tu as beaucoup vu et beaucoup voyagé, tu peux mépriser les vieux préjugés du pays... mais n'importe! cet anniversaire mè rappelle un temps où tu étais moins sévère et plus tendre pour ta pauvre femme.
— Oui, dit Martin avec un rire sardonique, et où ma femme était moins douce et plus acariâtre pour moi, où elle s'oubliait même quelquefois jusqu'à...
— Ohl Martini Martini s'écria Bertrande, ne rappelle pas ces souvenirs qui me font rougir, et dont j'ai peine h présent à me rendre compte.
— Et moi donc! quand je pense que j'ai pu être assez bête pour supporter.... Ah! ah! ah! Mais laissons cela: mon caractère s'est fort modifié, et le tien aussi, j'aime à te rendre cette justice. Comme tu dis, Bertrande, j'ai vu depuis ce temps-là du pays. Tes mauvais procédés, en me forçant à courir le monde, m'ont contraint à gagner de l'expérience, et, en revenant ici l'an passé, j'ai pu rétablir les choses dans leur ordre naturel. Je n'ai eu pour cela qu'à rapporter avec moi un autre Martin appelé Martinbâton. Aussi maintenant tout marche à souhait, et nous faisons vraiment le ménage le plus uni.
— C'est bien vrai, grâce à Dieu! dit Bertrande.
— Bertrande?
— Martin!
— Tu vas sur-le-champ, dit Martin-Guerre d'un ton absolu et souverain, tu vas retourner chez le juge d'Artigues. Tu renouvelleras tes instances, tu obtiendras de lui la pro* messe formelle de se rendre à notre repas, et, s'il n'y vient pas, songes-y, c'est à toi, à toi seule que je m'en prendrai. Va, Bertrande, et reviens vite.
— Je vais et je reviens, dit Bertrande en disparaissant à la minute.
Amauld du Thill la suivit un mstant d'un regard satisfait. Puis, resté seul, il s'étendit paresseusement sur son
banc de bois, humant l'air et clignant des yeux avec la béatitude égoïste et dédaigneuse d'un homme hesreux qui n'a rien à craindre et rien à dMret.
11 ne vit pas un homme, un voyageur, qui, appuyé sur un bâton, marchait péniblement sur la roate, solitaire à cette heure ardente, et qui, en apercevant Amauld, sterêta devant lui :
— Pardon, compagne», kd dit cet homme, n'y eA-Vk pas, Je vous prie, dans votre bourg, d'auberge ot Je puifla» om reposer et dîner
— Non, vraiment, répondit AraauM suis se déranger, et il fhut que vous alliez h Bienx, à deux lieues dici, penr
touver une enseigne d'hôteïier.
— Deux lieues encore! s'écria le voyageur, quand je fen puis plus âéj^ de feti^ufr. Volontiers donnerais^je une listole pour trouver tout de suite un gtte et un repas*.
— Une pistole! dit avee un mouvement Amauld, toupurs le même h Tendroit de l'argent. Eh bien! moD brava Âomme, on pourra, si vous voulez, vous donnev ahaz nous un lit dans un coin, et, quant au dtner, nous avons ata^aarcf'hui un dîner d'anniversaire auquel un eonvive de plus ne paraîtra pas. Cela vous va-t-il, hein ?
— Sans doute, répondit le voyageur, je vou» éHs c|iia je tombe de fatigue et de faim.
— Eh bien I c'est chose dite, restez, reprit Arnavld, pour
une pistoîe.
— La voici d'avance, dit le voyageur.
Arnauld du Thill se redressa pour la prendre et souleva en môme temps le chapeau qui couvrait ses yeijuç et son visage.
L'étranger put alors seulement voir se& traits, et, reealant de surprise :
— Mon neveu I s'écria-t-il. Arnauld du Thill l Arnauld l'envisagea et pâUt, mais, se remettant aus^tôt :
— Votre neveu? dit-il, je ne vous reconnais pas. Qui êtes-vous?
— Tune me reconnais pas, Amauld I reprit l*bo«HT»e. Tu ne reconnais pas ton vidl onde materReî, Caortai Bar*'
reau, à qui tu as donné tant de souci comme à toute ta Emilie d'ailleurs?...
— Par ma foi I non, dit Arnauld avec un rire insolent.
^ Eh quoil tu me renies et te renies ainsi 1 reprit Carbon Barreau, Tu n'as pas fait» -dis? mourir de chagrin ta mère, ma sœur» une pauvre veuve que tu as abandonnée à ôagias, voilà quelque di:^ ans? Ah I tu ne me reconnais pas, mauvais cœur ! m^is je tp reconnais bien^ moi !
«" Je ne sais pas du tout ce que vous voulez me dire, reprit l'impudent Amauld sans se déconcerter. Je ne m'appelle pas Arnauld, mais Martin-Guerre, je ne suis pas de Sagias, mais d'Arligues. Les vieux du pays m'ont vu naître et Tattasteralent, et, si vous voulez qu'on se moque de vous, vous n'avez qu'à répéu^r voire dire devant Bertrajide de Rolles ma femme et tous mes parens.
•«■ Votre temmel vos parens 1 dit Carbon Barreau stupéfait. Pardon I est-ce que je me serais véritablement trompé? Mais non, c'est impossible I une telle ressemblance. «t
— Au bout de dix ans est difficile à constater, interrompit Arnauld. Aile;;! vous avez la berluei mon brave homme! Mes vrais oncles et mes vrais parens, vous allez les voir et les entendre vous-même tout à Theure,
— Oh bien I alors, reprit Carboa Barreau qui commençait à être convaincu, vous pouvez vous vanter de ressem* bler à mon neveu Arnauld du Thill, vousl
^ C'est vous qui me rapprenez, dit Amauld, en ricanant, et je ne m*en suis pas vanté encore,
-" Ah I quand je dis que vous pouvez vous en vanter, reprit le bonhomme, ce n'est pas qu'il y ait de quoi être fier de ressembler à un gueu;^ pareil, au moins | Je puis en convenir puisque je suis de la famille, mon neveu était bien le plus aiïreux coquin qui se pût ioiagiuer. Et quand j'y pense, au fait, il serait fort invraisemblable qu'il vécut encore I car, à Theure qu'il est, il doit être depuis longtemps pendu, le misérable I
^ Vous croyez ? reprit Arnauld du Thill avec quelque amertume.
'^ J'en suis certain, monsieur Marlin-rGuerre» dit avec assurance Carbon Barreau. Cela, d'ailleurs, ne vous fait
rion, n'est-ce pas, que je parle ainsi de ce drôle, paisqne ce n'est pas vous, mon hôte?
— Cela ne me fait rien absolument, dit Arnauld assez mal satisfait.
— Ahl monsieur, reprit l'oncle qui était un peu radoteur, que de fois me suis-je félicité, devant sa pauvre mère en larmes, d'être resté garçon, et de n'avoir jamais eu d'enfons, qui auraient pu, pareils à ce mauvais garnement, dés* honorer mon nom, et désoler ma vie.
— Tiens, mais c'est juste, se dit Arnauld, l'onde Carbon n'avait pas d'enfans, c'est-à-dire pas d'héritiers.
— A quoi pensez-vous, maître Martin? demanda le voyageur.
— Je pense, dit doucereusement Arnauld, que, malgré vos assertions contraires, messire Carbon Barreau, vous seriez peut-être bien aise aujourd'hui d'avoir un fils, ou même, à défaut de fils, ce méchant neveu que vous regrettez si médiocrement, mais qui enfin vous serait une Section, une famille, et à qui vous pourriez transmettre vos biens après vous.
— Mes biens ?... dit Carbon Barreau.
— Sans doute, vos biens, reprit Amaufd du Thill. Vous qui semez si libéralement les pistoles, vous ne devez pas être pauvre I et cet Arnauld qui me ressemble serait votre héritier, je suppose. Pardieu ! voilà que je regrette de ne pas être un peu lui.
— Arnauld du Thill, s'il n'était pendu, serait mon héritier en eftet, repartit gravement Carbon Barreau. Mais il ne tirerait pas grand profit de ma succession ; car je ne suis pas riche. J'offre une pistole pour me reposer et me rassasier un peu en ce moment, parce que je suis épuisé de lassitude et de faim ; cela n'empêche point, hélas ! ma bourse d'être légère... trop légère I
— Hum ? fit Arnauld du Thill avec incrédulité.
— Vous ne me croyez pas, maître Martin-Guerre? à votre aise. 11 n'en est pas moins vrai que je me rends présentement à Lyon, où M. le président du parlement, dont j'ai été vingt ans l'huissier, m'ofifre un asile et du pain pour le reste de mes jours. Il m'a envoyé vingt-cinq pistoles pour
payer mes petites dettes et faire ma route, le généreux homme I Mais ce qui m'en reste est tout ce que je possède. Et, par ainsi, mon héritage est trop peu de chose pour qu'Amauld du Thill, quand même il vivrait encore, eût intérêt à le réclamer. C'est pourquoi...
— En voilà assez, bavard I interrompit avec brusquerie Arnauld du Thill, mécontent. Est-ce que j'ai le temps d'écouter vos radotages î Donnez-moi toujours votre pistole et entrez dans la maison, si cela vous platt. Vous dînerez dans une heure, vous dormirez après, et nous serons quittes. Il n'y a pas besoin pour cela de tant de discours.
— Mais c'est vous qui m'interrogiez? dit Carbon Barreau.
— Allons! entrez-vous, bonhomme, ou n'entrez- vous pas î Voici déjà quelques-uns de mes convives, et vous me permettrez bien de vous quitter pour eux. Entrez. J'agis avec vous sans façon, je ne vous conduis pas.
— Je le vois bien, dit Carbon Barreau.
Et il entra dans le logis, tout en maugréant contre les subits reviremens d'hume^ir de son hôte.
Trois heures après, on était encore à table sous les ormes. Les convives étaient au complet, et le juge d'Artigues, dont Arnauld tenait tant à se concilier la laveur, était assis à la place d'honneur.
Les bons vins et les propos joyeux circulaient. Les jeunes gens parlaient de l'avenir et les vieux du passé, et l'oncle Carbon Barreau avait pu s'assurer que son hôte s'appelait bien Martin-Guerre, et était connu et traité de tous les habitansd'Artigiies comme un des leurs.
— Te rappelles-tu, Martin-Guerre, disait l'un, ce moine augustin, le frère Chrysostôme, qui nous a appris à lire à tous les deux?
— Je me le rappelle, disait Arnauld.
— Te souviens-tu, cousin Martm, disait un autre, que c'est à ta noce qu'on a tiré pour la première fois des coups de fusil en réjouissance dans le pays?
— Je m'en souviens, répondait Arnauld.
Et, comme pour raviver ses souvenirs, il embrassait sa femme^ assise à ses côtés toute fière et joyeuse.
— Puisque vous avez si bonne mémoire, mon mattto» dit tout à coup derrière les convives une voix haute et ferme apostrophant Amauld du Thill, puisque voua tous souvenez de tant de choses, vous vous souviendrei bîeii aussi ùe moi, peutrêtre I
LA JUSnCB DANS L'eMBAREAS.
Celui qni parlait ainsi, d'un ton impérieio^ Jeta le teau bnm et le large chapeau qui le caeludaiitY et !•■ vies d'Arnauld du Thill, qui s'étaient retournés en Tentendant^ purent voir un jeune cavalier de fière mine et de riches habits.
A quelque distance^ un serviteur tenait par la bride les deux chevaux qui les avaient amenési
Tous se levèrent respectueusement, assea surpris et fort intrigués.
Pour Arnauld du Thill, il devint pâle oomme un mort.
— Monsieur le vicomte d'Bxmèsl murmura-t-^1 tout effaré.
— Eh bien 1 reprit d'une voix tonnante Gabriel^ en s'adressant à lui i eh bien 1 me reconnaissez-vous Y
Arnauld, après un moment d'hésitation, eut bieft vite calculé ses chances et pris son parti.
— Sans doute, dit-il d'une voix qui tâchait d'être ferme» sans doute, je reconnais monsieur le vicomte d'Exmès pour l'avoir vu quelquefois au Louvre et ailleurs^ du temps que i'étais au service de monsieur de Montmorency ; mais je ne puis croire que monseigneur me reconnaisse, moi pauvre et obscur serviteur du connétable.
— Vous oubliez, dit Gabriel, que vous avez été aussi le mien.
— Qui? moi l s'écria Arnauld feignant la plus profonde
LES DEUX DU!fE. IK
surprise. Oh I pardon, monseigneur se ftompe assurément.
— Je suis tellement certain de ne pas ttiô tromper, t^ prit Gabriel avec calme, que je requiers ouvertement le juge d'Artigues, ici présent, de vous faire sur-le-ehamp arrêter et emprisonner. Est-ce clair, cela t
Il y eut parmi les assistans un mouvement dé erreur. Le Juge s'approcha Ibrt étonné. Àrnauld seul garda son apparence tranquille^
— Puis-je savoir au moins de quel crime je suis accusé? demandà-t-^ih
-^Je voul^aecose, répondit Gabriel aveo termoté, de vous être iniquement substitué au lieu et place de mon écuyer Martin-Guerre, et de lui avoir méchamment et traîtreusement volé son nom, sa maison et sa femme^ à Taide d'une ressemblance si parfaite qu'elle passe Timagination*
A cette accusation si nettement formulée , les conviés s'entre-regardèrent tout stupéfaits.
7- Qu'est'Ce que cela sîsnaiûe ? murmuraient-ils. Martin- Giierre n'est pas Martin-Guerre I Quelle diabolique sorcellerie y a-t-il donc là-dessous?
Plusieurs de ces bonnes gens se signaient et prononçaient tout bas des formules d'exorcisme. La plupart commençaient à considérer leur hôte avec épouvatite,
Arnauld du Tbill comprit qu'il était ten)ps de frapper un coup décisif pour ramener k lui le? esprits ébranlés, et, se tournant vers celle qu'il appelait sa femme :
— Bertraude l s'écria-i-il, parle donc t suis-je, oui ou non, Ion mari?
La pauvre bertrandè, jusque-là effrayée, haletante, avait, sans dire un mot, regardé seulement de ses yeut, tout grands ouverts, tantôt Gabriel, tantôt son époux supposé.
Mais au geste souverain d'Arnauld du Thill, à son accent de menace, elle n'hésita pas, elle se jeta dans ses bras avec eftusion.
— Cher Martin-Guerre ! s'écria-t-elle.
A ces mots, le charme fut rompu et les murmures offensifs se tournèrent contre le vicomte d'Exmès. -^ Monsieur, lui dit Arnauld du Thill triomphanti en
présence du témoignage de ma femme, et de tous mes amis et parens qui m'entourent, persistez-vous dans votre étrange accusation?
— Je persiste, dit simplement Gabriel.
— Un instant I s'écria maître Carbon Barreau intervenant. Je savais bien, mon hôte, que je n'avais pas la berlue I Puisqu'il y a quelque part un autre individu qui ressemble trait pour trait à celui-ci, j'afQrme, moi, que l'un des deux est mon neveu Arnauid du Thiil , natif de Sagias comme moi.
— Ah I voici un secours providentiel qui arrive à point I dit Gabriel. Maître, reprit-il en s'adressant au vieillard, reconnaissez-vous donc votre neveu dans cet homme ?
— En vérité, dit Carbon Barreau, je ne saurais distinguer si c'est lui ou l'autre ; mais je jurerais d'avance que, s'il y a imposture, elle est du fait de mon neveu, fort coutumier do la chose.
— Vous entendez, monsieur le juge ? dit Gabriel au magistrat ; quel que soit le coupable, le délit n'est déjà plus douteux.
— Mais enfin où donc est celui qui pour me frustrer se prétend frustré ? s'écria Arnauid du Thill audacieusement. Ne va-t-on pas me confronter avec lui ? Se cache-t-il ? qu'il se montre et qu'on en juge.
— Martin-Guerre, mon écuyer, dit Gabriel, s'est, d'après mon ordre, constitué le premier prisonnier à Rieux. Monsieur le juge, je suis le comte de Montgommery, ex-capitaine des gardes de Sa Majesté. L'accusé lui-même m'a reconnu. Je vous somme de le faire arrêter et emprisonner comme son accusateur. Quand ils seront l'un et l'autre sous la main de la justice, j'espère pouvoir aisément prouver de quel côté est la vérité et de quel côté l'imposture.
— C'est évident, monseigneur, dit à Gabriel le juge. 5bioui. Qu'on mène à la prison Martin-Guerre.
— Je m'y rends moi-même de ce pas, dit Arnauid, fort que je suis de mon innocence. Mes bons et chers amis, ajouta-t-il en s'adressant à la foule qu'il jugea prudent de se gagner, je compte sur vos loyaux témoignages pour me
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secourir dans cette extrémité. Vous tous qui m'avez connu, vous me reconnaîtrez, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, sois tranquille, Martini dirent tous les amis et parens émus de cet appel.
Quant à Bertrande, elle avait pris le parti de s'évanouir.
Huit jours après, l'instruction du procès s'ouvrit devant le tribunal de Rieux.
Un curieux et difficile procès assurément ! et qui méritait bien de devenir aussi célèbre qu'il l'est encore, après trois cents ans, de nos jours.
Si Gabriel de Montgommery ne s'en était un peu mêlé, il est probable que ces excellens juges de Rieux, auxquels fut déférée Taifaire, ne s'en seraient jamais tirés.
Ce que Gabriel demanda avant tout, ce fut que les deux adversaires ne fussent mis, jusqu'à nouvel ordre, en présence l'un de l'autre sous aucun prétexte. Les interrogatoires et confrontations eurent lieu séparément, et Martin, comme Âmauld du Thiil, resta soumis au plus rigoureux secret.
Martin-Guerre, enveloppé d'un manteau, fut amené tour à tour en face de sa femme, de Carbon Barreau, de tous ses voisins et parens.
Tous le reconnurent. C'était bien son visage, c'était sa tournure. Il n'y avait pas à s'y tromper.
Mais tous reconnaissaient également Amauld du Thill, quand on le leur présentait à son tour.
Ils s'écriaient, Us s'épouvantaient, aucun ne trouva d'indice qui put faire éclater la vérité.
Comment la distinguer en effet entre deux Sosies aussi exactement semblables qù'Amauld du Thill et Martin- Guerre ? "^
— Le diable d'enfer y perdrait son latin, disait Carbon- Barreau fort embarrassé de ses deux neveux.
Mai^ devant ce jeu inouï et merveilleux de la nature, ce qui devait guider Gabriel et les juges, c'étaient, à défaut de différences matérielles, les contradictions des faits et surtout les oppositions des caractères.
Dans ie récit de leurs premières années, Amauld et Mar^ tin, chacun de son côté, racontait les mômes faits, rappe-
m LE9 DEUX DIANE.
lait les mêmes dates, citait les mêmes noms avec une efirayante identité.
A l'appui de ses dires, Arnauld apportait de plOs des lertres de Bertrande, des papiers de famille et Tanili^a bénî le jour do ses noces.
Mais Martin narrait comment Arnauld, après ravoir fait pendre à Noyon, avait pu lui voler ces papiers et son anneau de mariage.
Donc, la perplexité des juges était toujours la mêfûê, leur incertitude toujours aussi grande. Lesapparences et les indices étaient aussi clairs et aussi éloquens d'une paît que de Tautrc; les allégations des deux accusés semblaient auatf sincères.
Il fôillait des preuves formeHes et des témoignages évidens, pour trancher une question si ardue, Gabriel de chargea de les trouver et de les fournir.
D'abord, sur sa demande, le président du tribunal posa de nouveau à Martin et à Arnauld du ThlU, interrogés toujours séparément d'ailleurs, cette question :
— od avez-vous passé votre temps de douze II soize ans?
Réponse immédiate des deux accusés pris chacun & part :
— A Saint-Sébastien, en Biscaye, chez mon ÇQusiA Sauxl.
Sanxi était là, témoin assigné, et certifiait quô lô M\ gtût
exact.
Gabriel s'approcha de lui, et lui dit un mot à l'oreUto* Sanxi se prit à rire et interpella Arnauld en llingu^ t^
que. Arnauld pâlit et ne dit mot.
— Comment? reprit Gabriel, vous avez passé quatfO ônH à Saint-Sébastien, et vous ne çomprenç:; pQ$ Iç patois du pays?
— Je l'ai oublié, balbutia Arnauld.
Martin-Guerre, soumis à cette épreuve h $on tOttîi bavarda en basque pendant un quart d'heur^ h la grande J0i9 du cousin Saiixi, et à la parfaite édification de Tasslstancd et des juges.
Cette première épreuve, qui commençait k faire luire Ia vérité dans les esprits, fut bientôt suivie d'une autre, la-
tP DEUX DIANE. 287
quelle^ pour être renouvellée de FOdyssée, n'en était pas moins significative.
Les habitaqs d'Artigues, de Tâge de Martin-QaexTe, se rappelaient encore avec admiration et jalousie son habileté au jeu de paume.
Mais, depuis son retour, le faux Martin avait refusé ton-* tes les parties qu'on lui proposait, sous prétexte d'une blessure reçue à la main droite.
Le véritable Martin-Guerre se fit au contraire un pTafslr^ en présence des juges, de tenir tête aux plus forts jouettts de paumç.
îf Joua môme assis et toujours enveloppé de son manteau. Son second ne faisait que lui ramener les balles, qu^ îaiïçait avec une dextérité vraiment merveilleuse.
De ce moment-là-, la sympathie ptrblique, si importante dans ces occasions, fut du côté de Martin, c'est-à-dire, chcwe assez rare f du eèté do bon drcwt.
Un dernier fait bizarre aehev» de rainer dans l'esprit les juges Arnauld du Thill.
Les deux aceusés étoient absolumeRt ele la même taille ; nuiis Gabriel,, èi l'affût du moindre indice, avait cru remarqfo«at que son brave écujFei avait le pio4, son pied unique, hélas I beaucoup plus petit que le pied d' Arnauld du Tbill.
Le vieux ootdonnier d'Ailigoes comparut devant le tri^ bunailt et apporta ses anciennes et Aomvelles mesureft.
— Oui^ dit le bvave hommev il est certain qu'autrefois Itartii^uanre se cbaussait à neui pointe» et j'ai été bi^ surpris en voyant qu'à son retour sa chaussure en portait éoùie; mais j'ai cru que c'était l'eSet de ses longs voyages*
Lo véritable Martin-Guenre tendit akHrs ièrement au cordonnier le pied unique que lui avait conservé la Providence, sans doute pour le plus grand triomphe de la vérité. Le naï£ c<»rdonni^, apr^ avoir mesuré^ reconnut et proclama le pied authentique qu'il avait chaussé aufretois, et qus malgré les longs voyages et sa double fatigue, était resie i peu près le mâsue»
Dès lors il n'y eut plus qu'un cri sur l'innocence de Maïc* tia et sur la cuipabiliié 4'Ani^utd du Thill.
«n LES DEUX DUNE.
Mais ce n'était pas assez de ces preuves matérielles, âé^ briel voulait encore des témoignages moraux.
Il produisit le paysan auquel Ârnauld du ThiD avait donné la commission étrange d'aller annoncer à Paris la pendaison de Martin-Guerre à Noyon. Le bonhoname lacontanaïvement sa surprise en retrouvant rue des Jardins- Saint-Paul celui qu'il avait vu prendre la route de Lyon. C'était cette circonstance qui avait inspiré à Gabriel le plumier soupçon de la vérité.
On entendit ensuite de nouveau Bertrande de Relies.
La pauvre Bertrande, malgré le revirement de l'opinion» était toujours pour celui qui se faisait craindre.
Interrogée pourtant si eue n'avait pas remarqué de changement dans le caractère de son mari, depuis qu'il était revenu :
~ Oh I oui, certes, dit-elle, il est revenu bien changé» mais à son avantage, messieurs les juges, se hflta-t-elle d'ajouter.
Et, comme on la pressait de s'expliquer nettement :
— Autrefois, dit la naïve Bertrande, Martin était plus faible et plus bénin qu'un mouton, et se laissait mener, voir même gourmer par moi, au point que j'en avais parfois honte. Mais il est revenu un homme, un mal^. Il m'a prouvé sans réplique que j'avais eu bien tort dans le tenais, et que mon devoir de fiemme était d'obéir à sa parole et à sa baguette. A présent c'est lui qui ordonne et moiquisen» lui qui lève la main et moi qui baisse la tôte. C'est de ses voyages qu'il a rapporté cette autorité-là, et c'est depuis son retour que nos rôles à tous deux sont devenus ce qu'ils devaient être. Maintenant le pli em est pris et J'en suis bien aise.
D'autres habitans d'Artigues attestèrent à leur tour que l'ancien Martin-Guerre avait toujours été aussi inoflén^, pieux et bon, que le nouveau était agressif, impie et ter quin.
Comme le cordonnier et comme Bertrande, ils avideoc attribué ces changeraens à ses voyages.
Là comte Gabriel de Montgommery daigna prendre en-
fin la parole au milieu du respectueux silence des juges et des assistans.
Il raconta par quelles étranges circonstances il avait en tour à tour à son service les deux Martin-Guerre, comment il avait été si longtemps à s'expliquer les variations d'humeur et de nature de son double écuyer, mais quels événemens l'avaient mis à la fin sur la voie.
Gabriel dit tout enfin, les terreurs de Martin, les trahisons d'ArnauId du Thill, les vertus de \\n, les crimes de l'autre ; il rendit nette et évidente à tous les yeux cette histoire obscure et embrouillée, et finit en demandant châtiment pour le coupable et réhabilitation pour l'innocent.
La justice de ce temps-là était moins complaisante et moins commode pour les accusés que celle de nos jours. C'est ainsi qu'Arnauld du Thill ignorait encore les charges accablantes acquises contre lui. Il avait bien vu avec inquiétude les épreuves de la langue basque et du jeu de paume tourner à sa confusion, mais il croyait après tout avoir donné des excuses suffisantes. Quant à l'essai du vieux cordonnier., il n'y avait rien compris. Enfin, il ne savait pas si Martin-Guerre, qu'on s'obstinait à lui cacher, s'était tiré mieux que lui, en somme, des interrogations et des difficultés.
Gabriel, mû par un sentiment d'équité et de générosité, avait exigé qu'Arnauld du Thill assistât au plaidoyer qui le chargeait, et pût au besoin y répondre. Martin, lui, n'avait qu'y faire et resta dans sa prison. Mais Arnauld y fut amené, pour qu'on pût le juger contradictoirement, et ne perdit pas un mot du récit convaincant de Gabriel.
Pourtant, quand le vicomte d'Exmès eut achevé, Arnauld du Thill, sans se laisser intimider ni décourager, se lova tranquillement et demanda la permission de se défendre. Le tribunal la lui aurait bien refusée ; mais Gabriel se joignit à lui, et Arnauld put parler.
Il parla admirablement. L'astucieux drôle avait réellement une éloquence naturelle, jointe à l'esprit le plus habile et le plus retors.
Gabriel s'était surtout appliqué à répandre la clarté do
l'évidence sur les ténébreuses aventures des denx MartiiL Arnauld s'appliqua à brouiller tous les fils et à jeter une seconde lois dans Tcsprit de ses juges une confusion salutaire. Il avoua lui-même ne rien comprendre à tous ces événemons emmêlés de deux existences prises Tune pour l'autre. Il n'avait pas à expliquer tous ces quiproquos dont on Tembarrassait. Il devait seulement répondre de sa propre vie et jusliûer de ses propres actions. C'est ce qu'il était prêt à faire.
' Il reprit alors le récit logique et serré de ses ûits et gestes, depuis son enfance jusqu'au jour présent II interpella ses amis et parens, leur rappelant des circonstances qu'ils avaient eux-mêmes oubliées, riant à de certains souvenirs, s'attendrissant à d'autres.
Il ne pouvait plus, il est vrai, parler le basque, ni jouer à la paume ; mais tout le monde n'avait pas la mémoiredes langues, et il montrait la cicatrice de sa main. Quand même son adversaire aurait satisfait les juges sur ces deux points, rien n'était plus facile au bout du compte que d'apprendre un patois et do s'exercer à un jeu.
Finalemeni, le comte de Montgommery, induit certainement en erreur par quelque intrigant, l'accusait d'avoir volé à son écuyer les papiers qui établissaient son état et sa personnalité ; mais il n'y avait de ce fait aucune preuve.
Quant au paysan, qui pouvait afûrmer que ce n'était pas un compère du soi-disant Martin?
Pour l'argent de la rançon que lui, Martin-Guerre, aurait volé au comte de Montgommery, il était en eflfet revenu à Artigues avec une certaine somme, mais plus forte que celle annoncée par le comte, et il expliquait l'origine de cette somme en exhibant le certificat de très haut et très puissant seigneur le connétable duc de Montmorency.
Arnauld du Thill, pour sa péroraison, fît jouer avec une adresse infinie ce nom prestigieux du connétable aux yeux des juges éblouis. Il suppliait instamment qu'on envoyât prendre des informations sur son compte auprès de son illustre maître. Il était assuré que sa justification sortirait nette et palpable de cette enquête.
Bref, le discours -du rusé coquin fut si habile et si cap-
tieux, il s'exprima arec une telle chaleur, et Hmpudence ressemble quelquefois si bien à Tinnocence, que Gabriel vit les juges de nouveau indécis et ébranlés.
U s'agissait donc de frapper un coup décisif, et Gabriet s'y détermina, quoique avec peine.
Il vint dire un mot à l'oreille du président, etcelui-ûi ordonna qu'on ramenât Arnauld du Thill dans sa piisoo* et /l'on introduisît Martin-Guerre.
F» OU JtBDXtÈUE VOLeHI»
UNIV. OF rio^iu^