‹ LES DEUX DIANE IIChapitre 13 sur 14 · FRANÇOIS DB LORRAINE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DB LORRAINE

t A Calais, ce 8 janvier 1558. • Quand Charles de Lorraine eut achevé ainsi sa lecture

et remis sa lettre aux mains du roi, lo mouvement d'approbation qui était la félicitalion contenue de toute cette cour se manifesta de nouveau, et, de nouveau, fit tressaillir le cœur de Gabriel, violemment ému sous son apparence tranquille. Si le respect n*eût imposé silence à Tentliousiasmc, les applaudissemens auraient sans nni doute fêlé, avec éclat le jeune vainqueur.

Le roi sentit instinctivement cet élan général, qu'il partageait d'ailleurs un peu, et il ne put s'empêcher de dire à Gabriel, comme s'il eût été l'interprète du désir inexprimé de tous :

— C'est bien, monsieur ! c'est beau ce que vous avez fait I Je souhaite que, comme monsieur de Guise me le donne à entendre, il me soit réellement possible de- vous accorder une récompense digne de vous et digne de moi.

— Sire, répondit Gabriel, je n'en ambitionne qn'une seule, cl Votre Majesté sait laquelle...

Puis, sur un mouvement de Henri, il se hâta de reprendre :

— Mais, pardon I ma mission n'est pas encore tout à fait terminée, Sire.

— Qu'y a-t-il encore ? dit le roi.

— Sire, une lettre do madame de Castro pour Votre Majesté.

— Do madame de Castro ? répéta vivement Henri. D'un mouvement prompt et irréfléchi, il se leva de son

fauteuil, descendit les deux marches de l'estrade royale pour prendre lui-même la lettre de Diane, et, bai^isant la voix :

— C'est vrai, monsieur, dit-il à Gabriel, vous ne rendez pas seulement sa fille au roi, vous rendez aussi sa fille au père. J'ai contracté deux dettes envers vous !... Mais voyons cette lettre...

Et, comme la cour, toujours immobile et muette, attendait avec respect les ordres du roi, Henri, gêné lui-même par ce silence observateur, reprit à voix haute :

— Qiie je ne contraigne pas, messieurs, l'expression de votre joie. Je n'ai plus rien à vous apprendre, le reste est affaire entre moi et l'envoyé de notre cousin de Guise.

Vous n'avez donc qu'à commenter l'heureuse nouvelle ol à vous en féliciter, et vous êtes libres de le faire, messieurs.

La permission royale fut vite acceptée, les groupes causeurs se reformèrent, et bientôt l'on n'entendit plus que ce chuchotement indistinct et confus qui résulte dans les foules du bruit de cent conversations éparses.

Madame de Poitiers et le connétable pensaient encore seuls à épier le roi et Gabriel.

D'un coup d'oeil éloquent, ils s'étaient communiqué leur crainte, et Diane, par un mouvement insensible, s'était rapprochée de son royal amant.

Henri ne remarquait pas le couple envieux, il était tout entier à la lettre de sa fille.

— Chère Diane I... pauvre chère Diane I... murmurait-il attendri.

Et, quand il eut terminé cette lecture, entraîné par sa nature de roi, dont le premier et le spontané mouvement était certainement généreux et loyal :

— Madame de Cashro, dit-il à Gabriel presque à voix haute, me recommande aussi son libérateur, et c'est justice I Elle me dit que vous ne lui avez pas seulement rendu la liberté, monsieur, vous lui avez aussi, à ce qu'il paraît, sauvé l'honneur.

— Oh I j'ai fait mon devoir. Sire, dit Gabriel.

— C'est donc à moi à faire le mien à mon tour, reprit vivement Henri. A vous de parler à présent, monsieur. Dites, que souhaitez-vous de nous, monsieur le vicomte de Montgommery?

212 l£S DEUX DIANE.

lOIB ET ANGOISSB.

Mùnsienr le ticamU de Uontgommery ! Â ce nom qu! y prononcé par le roi, centenalt déjà plus qa'une promesse, Gabriel tressaillit de bonheur.

Henri allait évidemment pardonner t

— Le Yoilè qui faiblit ! dit à voix basse madame de Poitiers au connétable qui s'était rapproché d'elle.

— Attendons notre tour, reprit monsieur de Montmoren* cy sans se déconcerter.

— Sire, disait cependant au roi Gabriel, plus ëmo, eeloD son habitude, par l'espoir (]ue par la crainte. Sire, je B*ai pas besoin de répéter à Votre Majesté quelle grftce j'ose attendre de sa bonté, de sa clémence, un peu de st justice. Ce que Votre Majesté avait exigé de moi, j'espère rayoir fait... Ce que je demandais. Votre Majesté daignera-t^e le faire ?... A-t-elle oublié sa promesse, ou veut-elle bien la tenir?...

— Oui, monsieur, je la tiendrai, sous les conditions de silence convenues, répondit Henri sans hésiter.

-* Ces conditions, sire, j'engage de nouveau mon h(mneur qu'elles seront exactement et rigoureusement rrai» plies, dit le vicomte d'Exmès.

— Approchez vous donc, monsieur, dit le roi.

Gabriel s'approcha, en effet. Le cardinal de Lorraine s'écarta discrètement. Mais madame de Poitiers, assise aussi tout près de Henri, ne bougea pas, et put sans doute entendre ce qu'il disait, bien qu'il baissât la voix pour parler au seul Gabriel.

Cette sorte de surveillance ne fit pourtant pas fléchir, il faut en convenir, la volonté du roi, qui reprit anec fermeté:

— Monsieur le vicomte de Montgommery, vous êtes un Yaillanl que j'eslime et que j'honore. Quand vous aurez ce que vous demandez, et ce que vous avez si bien conquis, nous ne serons pas, certes, enccMre quitte envers vous. Mais prenez toujours cet anneau. Demain matin, à huit heures, présentez-le au gouverneur du Châtelet ; il sera prévenu d'ici -là, et vous rendra sur-le-champ l'objet de votre sainte et sublime ambition.

Gabriel, qui de joie sentit se dérober sous lui ses genoux, ne se retint pas et se laissa tomber aux pied? du roi^

— Ah I sire, lui dit-il, la poitrine inondée de bonheur et les yeux mouillés de douces larmes, sire, toute la volonté, toute rénergie dont je crois avoir donné des preuves sont, pom' le reste de ma vie, au service de mon dévouement à Voire Majesté, comme elles eussent été, je favoue, au service de ma haine, si vous aviez dit : Non!

— En vérité? fit le roi en souriant avec bonté.

— Oui, sire, je le confesse, et vous devez me comprendre puisque vous avez pardonné; ouf, j'eusse poursuivi, je crois, Votre Majesté jusque dans ses enfans, comme je vous défendrai et vous aimerai encore en eux, sire. Devant Dieu, qui punit tôt ou tard les parjures, je garderai mon serment de fidélité, comme j'eusse tenu mon serment de vengeance I

— Allons! relevez-vous, monsieur, dit le roi en souriant toujours. Calmez-vous aussi, et, pour vous remettre, racontez-nous un peu en détail cette prise si inespérée de Calais, dont je ne me lasserai jamais, j'imagine, de parler et d'entendre parler.

Henri II garda ainsi plus d'une heure auprès de lui Gabriel, l'interrogeant et l'écoutant, et lui faisant répéter cent fois sans se lasser les mêmes détails.

Puis, il dut le céder aux dames avides de questionner à leur tour le jeune héros.

Et d'abord, le cardinal de Lorraine, assez mal renseigné sur les anlécédens de Gabriel, et qui ne voyait en lui que l'ami et le protégé de son frère, voulut absolument le présenter lui-môme à la reine.

Catherine de Médicis, en présence de toute la cour, fut

bien obliger de féliciter celui qui venait de gagner au roi une si belle victoire. Mais elle le fit avec une froideur et une hauteur marquées, et le sévère et dédaigneux regard ' do son œil gris démentait à mesure les paroles que sa bouche devait prononcer contre le gré do son cœur.

Gabriel, tout en adressant à Catherine de respectueux remerciemcns, se sentait l'âme en quelque sorte glacée par ces complimens menlcurs de la reine, sous lesquels, en se rappelant le passé, il lui semblait deviner une ironie secrète et comme une menace cachée.

Lorsqu'dprès avoir salué Catherine de Médicis, il se retourna pour so retirer, il crut avoir trouvé la cause du dooloureux pressentiment qu'il avait éprouvé.

En effet, ses regards étant tombés du côté du roi, il vit avec épouvante que Diane de Poitiers s'était rapprochée de lui et lui parlait bas avec son méchant et sardonique sourire. Plus Henri II paraissait se défendre, plus elle avait l'air d'insister.

Elle appela ensuite le connétable, qui parla aussi pendant longtemps au roi avec vivdcilé.

Gabriel voyait tout cela de loin. Il ne perdait pas un seul des mouvemensde ses ennemis, et il souJQTrait le martyre.

Mais, dans le moment même où son cœur était ainsi déchiré, le jeune homme fut gaîment abordé et interrogé par la jeune reine-dauphine, Marie Stuart, qui l'accabla à la fois de complimens et de questions.

Gabriel , malgré son inquiétude » 7 répondit de son mieux.

— C'est magnifique 1 lui disait Marie enthouFîasmée, n'est-il pas vrai, mon gentil dauphin? ajouta-t-elle en s'adressa nt h François, son jeune mari, qui joignit ses éloge? à ceux de sa femme.

— Pour mériter de si bonnes paroles, que ne ferait-on pas? disait Gabriel dont les yeux distraits ne quittaient pas le groupe du roi, de Diane et du connétable.

— Quand je me sentais portée vers vous par je ne sais quelle sympathie, continua Marie Stuart avec sa grâce aceoutumée, mon cœur m'avertissait sans doute que vous

LES DEOX DIANE. 245

fourniriez ce merveilleux exploit à la gloire de mon cher oncle de Guise. Ah I tenez, je voudrais avoir, comme le roi, le pouvoir de vous récompenser à mon tour. Mais une femme, hélas I n'a pas de titres ni d'honneurs à sa disposition.

— Oh I vraiment, j'ai tout ce que je pouvais souhaiter au monde ! dit Gabriel. Le roi ne répond plus, il écoute seulem(^ntl pensait-il en lui-même.

— C'est égal I reprit Marie Sluart, si j'avais le pouvoir, je vous créerais, je crois, des souhaits pour pouvoir les accomplir. Mais, pour le moment, tout ce que j'ai, tenez, c'est ce bouquet do violettes que le jardinier des Tournelles m'a envoyé tantôt comme assez rare après ces dernières gelées. Eh bien I monsieur d'Exmès, avec la permission de monseigneur le dauphin, je vous les donne ces fleurs, comme un souvenir de ce jour. Les acceptez-vous?

— Oh I madame I... s'écria Gabriel en baisant respectueusement la main qui les lui offrait:

— Les fleurs, reprit Marie Stuart songeuse, sont en môme temps un parfum pour la joie et une consolation pour la tristesse. Je pourrai quelque jour être bien malheureuse I je ne le serai jamais tout à fait tant qu'on me laissera des fleurs. Il est bien entendu qu'à vous, monsieur d'Exmès, à vous heureux et triomphant, je n'offre ceiies-ci que comme parfum.

— Qui sait? dit Gabriel en secouant la tête avec mélancolie, qui sait si le triomphant et l'heureux n'en a pas plutôt besoin comme consolation.

Ses regards, tandis qu'il parlait ainsi, étaient toujours fixés sur le roi, qui, pour le coup, semblait réfléchir et baisser la tête devant les représentations de plus en plus vives de madame de Poitiers et du connétable.

Gabriel tremblait en pensant qu'assurément la favorite avait entendu la promesse du roi. et qu'il devait être question entre eux de son père et de lui.

La jeune reine -dauphine s'était éloignée en se moquant doucement des préoccupations de Gabriel.

L'amiral de Coligny l'aborda en ce moment, et, à son tour, lui adressa ses félicitations cordiales sur la brillante

façon dont il avait soutenu et dépassé k Calais sa répafiation de Saint-Quentin.

On n'avait jamais trouvé le pauvre jeune homme plus favorisé du ^ort et plus digne d'envie que depuis qu'il endurait des anjçoisses jusque-là inconnues.

— Vous valez autant, lui disait l'amiral, pour gagner des victoires que pour atténuer des délaites. Je suis tout fier d'avoir pressenti votre haut mérite, et je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas participé avec vous à ce beau liit d'armes, si heureux pour vous et si glorieux pour la France.

— L'occasion s'en retrouvera, monsieur l'amiral, ditGar bnel.

— J'en doute un peu, reprit Coligny avec quelque tristesse. Dieu veuille seulement que, si nous nous rencontrons encore sur un champ de bataille, ce ne soit pas dans deux ram^is opposés !

— Le ciel m'en préserve, en effet I dit vivement Gabriel. Mais, <)u'entendez-vous par ces paroles, monsieur ramiral.

— On a brûlé vifs le mois dernier quatre religlomiaires, dit Coligny. Les réformés, qui chaque jour croissent en nombre et en puissance, finiront par se lasser de ces odieuses et iniques persécutions. Ce jour-là, des deux partis qm divisent la France, il pourra, je le crains, se Uxmn daox armées.

— Eh bien ? demanda Gabriel.

— Eh bien ! monsieur d'Ëxmès, malgré la promraade que nous avons faite ensemble rue Saint-Jacquea, ¥Ous avez gardé votre liberté et ne vous êtes engagé qu'à la discrétion. Or, vous me paraissez trop bien et trop justemoD^ en faveur pour n'être pas de l'armée du roi contre rhérésk, comme on l'appelle.

— Je crois que vous vous trompez, monsieur l'amiral, dit Gabriel dont les yeux ne se détournaient pas du loî, j'ai lieu de penser, au contraire, que j'aurai bientôt le droit de marcher avec les opprimés contre les oppresseurs.

— Quoi I qu'est-ce à dire î demanda l'amiral. Vous pâlissez, Gabriel, votre voix s'altère ! qu'avex-vous donet

— Rien I rien ! monsieur l'amiral. Mais il faut que je vous quitte. Au fevoir l à bientôt I

Gabriel venait de surprendre de loin un geste d'acquiescement échappé au roi, et monsieur de Montmorency s'était éloigné sur-le-champ en jetant à Diane un regard de triomphe.

Néanmoins,quelques minutes après, la réception fut close, el Gabriel, en allant saluer le roi pour prendre congé, osa lui dire :

— Sire, à demain.

— A deimain, monsieur, répondit le roié

Mais, en disant cela, Henri II ne regarda pas Gabriel en lace ; il détournait même la vue ; il ne souriait plus, et madame de Poitiers souriait au contraire.

Gabriel, que chacun croyait voir radieux d'espérance ot de joie, se retira l'épouvante et la douleur au cœur.

Tout le soir, il erra autour du Châtelet.

Il reprit un peu de courage en n'en voyant pas sortir monteur do Montmorency.

Puis, il tâtait à son doigt l'anneau royal, et se rappelait ces paroles formelles de Henri II, qui n'admettaient pas !• doute et ne pouvaient cacher un leurre : L'objet de votre lainte et sublime ambition vous sera rendu.

N'importe I cette nuit qui séparait encore Gabriel du moment déciâii allait lui paraître plus longue qu'une année 1

niiGAirno».

Ce que pensa, ce que souffrit Gabriel pondant ces mort telles heures. Dieu seul le sut ; car en rentrant chez lui, il ne voulot rien dire ni è ses serviteurs, ni même à sa nourrice, et ce fut de ce moment-là que commença pour lui celte vie concentrée, et muette en quelque sorte, toute à

raclion, avare de paroles, qu*il continua rîdigement depuis, comme s*il eût fait, dans sa pensée, vœu de silence.

Ainsi, espérances dé<^ues, énergiques résolutions, projets d*aniour et de vengeance, tout ce que, dans cette nuit d*attenle, Gabriel sentit, rêva et se jura à lui-même, tout resta un secret entre cette ftme profonde et le Seigneur.

C'était à huit heures seulement qu'il pouvait se présenter au Châtelet avec l'anneau que lui avait remis le roi et qui devait ou\Tir toutes les portes, non-seulement à lui, mais à son père.

Jusqu'à six heures du mnlin, Gabriel demeura seul dans sa chambre, sans vouloir recevoir personne.

A six heures, il descendit, vêtu et équipé comme pour UD long voyage. Il avait déjà demandé la veille à sa nourrice tout l'or qu'elle pourrait lui réunir.

Les ^ens de sa mais du s'empressèrent autour de lui, lui offrant leurs service?. Les quatre volontaires qu'il avait ramoné de Calais se mettaient surtout à sa disposition. Mais il les remorcia amicalement, et les congédia, ne gardant auprès do lui que le page André, le dernier venu, et sa nourrice Aloyse.

— Ma bonne Aloyse, dit-il d'abord à cette dernière, j'attends ici de jour en jour deux hôtes, deux amis de Calais, Jean Peuquoy et sa femme Babette. Il se peut, Aloyse, que je no sois pas là pour les recevoir. Mais, en mon absence même, en mon absence surtout, je le prie, Aloyse, de les accueillir et de les traiter comme s'ils étaient mon irère et ma saur. Babette te connaît pour m^avoir entendu cent fois parler de toi, Elle aura en toi une contiance filiale ; aie pour elle, je t'en conjure au nom de l'affection que tu me portes, la tendresse et findulgence d'une mère.

— Je vous le promets, monseigneur, dit simplement la brave nourrice, et vous savez qu'avec moi cette seule pa^ ro!e suffit. Soyez tranquille sur vos hôtes. Rien ne leur manquera pour les soins de Tâme et du corps.

— Merci, Aloyse, dit Gabriel en lui pressant la main. A vous maintenant, André, reprit-il en s'adressant au page que lui avait donné madame Diane de Castro. J'ai certaines dernières commissions graves dont je yeux charger

quelqu'un de sûr, et c'est vous, André, qui les remplirez, vous qui remplacez pour moi mon fidèle Martin-Guerre.

— Je suis à vos ordres, monseigneur, dit André.

— Écoutez bien, reprit Gabriel; je vais dans une heure quitter cette maison, seul. Si je reviens tantôt vous n'aurez rien à faire, ou plutôt je vous donnerai de nouveaux ordres. Mais il est possible queje ne revienne pas, que du moins je ne revienne ni aujourd'hui, ni demain, ni enfin de longtemps d'ici...

La nourrice leva toute éplorée les bras au ciel. André interrompit son maître.

— Pardon, monseigneur I vous dites qu'il se peut que vous ne reveniez pas de longtemps d'ici ?

— Oui, André.

— Et je ne vous accompagne pas I et, de longtemps d'ici peut-être, je ne vous reverrai? reprit André qui, à cette nouvelle, parut à la fois triste et embarrassé.

— Sans doute, cela se peut ! dit Gabriel.

— Mais reprit le page, c'est que madame de Castro m'avait, avant mon départ, confié pour monseigneur un message, une lettre...

— Et cette lettre vous ne me l'avez pas encore remise, André ? dit vivement Gabriel.

— Excusez-moi, monseigneur, répondit André, je ne devais vous la remettre que lorsqu'au retour de Louvre, je vous verrais bien triste ou bien furieux. Alors seulement, m'avait dit madame Diane, donnez à monsieur d'Ëxmès cette lettre, qui contient pour lui un avertissement ou uno consolation.

— Oh I donnez, donnez vîte ! s'écria Gabriel. Conseil el soulagement ne peuvent, je le crains, m'aiTiver plus h propos.

André tira de son pourpoint la lettre soigneusement enveloppée et la remit à son nouveau maître, Gabriel la décacheta en hâte, et se retira pour la lire dans l'embrasure d'une croisée.

Voici ce que contenait cette lettre :

a Ami, parmi les angoisses et les rê^es de cette dernière » nuit qui doit, pcut-^ire à jamaisi me séparer de voas, la » ponséo la plus cruelle qui ait déchiré mon cœur est cei» » Ic-ci :

» Il se peut que, dans le grand et redoutable devoir que » vous allez si courageusement accomplir, vous vous trou- » viez en contact et en conflii avec le roi. Il se peut que » Tissue imprévue de votre iutle vous force à le haïr ou » vous pousse à le punir...

D Gabriel, je ne sais pas encore s'il est mon père; mais » je sais qu'il m*a jusqu'ici Chérie comme son enfanL La » soute prévision de votre vengeance me fait frémir en » ce momont ; Taccomplissement de cette vengeance me » ferait mourir.

X) Et cependant, le devoir de ma naissance me contrain- B dr.) peut-ôtre à penser conmie vous ; peut-être aurai-je D aussi è vengor celui qui sera mon père contre cehù qui » a été mon père, effroyable extrémité I

» Mais, tandis que le doute et les ténèbres flottent encore » pour moi sur cette terrible question^ tandis que J'ignore ï> encore do quel côté doivent aller ma haine et mon » amour, Gabriel, je vous en conjure, et, si vous m'avez » aimée, vous m'obéirez, Gabriel, respectez la personne » du roi.

» Je raisonne encore maintenant, sinon sans émotion, » au moins sans passion, et je sens... il me semble, que ce » n'est pas aux hommes à punir les hommes, mais à y> Dieu...

» Donc, ami, quoiqu'il arrive, ne prenez pas aux mains » de Dieu le châtiment pour en frapper même un criminel.

» Si celui que j'ai nommé jusqu'ici mon père est cou- » pable, il est homme, il peut l'être, ne vous faites pas » son juge, encore moins son bourreau. Soyez tranquille* » tout se paie au Seigneur, et le Seigneur vous vengera » plus terribltstnent que vous ne pourriez le faire vous- * même. Remettez sans crainte votre cause à sa justice.

x> Mais, à moins que Dieu ne fasse de vous l'instrument » involontaire, et en quelque sorte fatal, de cette jostioe » impitoyable ; à moins qu'il ne se serve, malgré vouSf de

LES DEUX DUNE. 2î4

» votre main ; à moins que vous ne portiez le coup sans » voir et sans vouloir, Gabriel, ne condamnez pas vous- » môme et surtout n'exécutez pas vous-même la sentence. » Faites cela pour l'amour de moi, ami. Grâce I c'est » la dernière prière et le dernier cri que veut jeter vers » vous

» Diane de Castro. »

Gabriel relut deux fois cette lettre; mais, pendant ces deux l:^ctures, André et la nourrice ne surprirent sur soù visage pâle d'autre signe que celui du sourire triste qui lui était devenu familier.

Quand il eut replié et caché dans sa poitrine la lettre de Diane, il resta quelque temps en silence, la tête penchée, songeant.

Puis, s'éveillant pour ainsi dire de ce rêve :

— C'est bien, dit-il tout haut. Ce que j'ai à vous commander ne subsiste pas moins, André, et si, comme je vous le disais, je ne reviens pas ici tantôt, que vous appreniez sur mon compte quelque chose ou que vous n'entendiez plus parler de moi, quoiqu'il advienne ou n'advienne pas enûn, retenez bien mes paroles, voici ce qu'il vous faudra faire.

— Je vous écoule, monseigneur, dit André, et je vous obéirai exactement; car je vous aime et vous suis dévoué.

— Madame de Castro, dit Gabriel, sera dans quelques jours à Paris. Arrangez-vous de façon à être informé de son retour le plus promptement possible.

— C'est facile cela, monseigneur, dit André.

— Allez môme au-devant d'elle si vous pouvez, dit Gabriel, et remettez-lui de ma part ce paquet cacheté. Prenez bien garde de l'égarer, André, quoiqu'il ne contienne pour tout le monde rien de précieux, un voile de femme, rion de plus. N'importe ! vous lui remettrez ce voile vousmême, à elle-même, et vous lui direz...

— Que lui dirai-je, monseigneur? demanda André voyant que son mattre hésitait.

— Non, ne lui dites rien, reprit Gabriel, sinon qu'dte

est libre, ei que je lui rends toutes ses promesses, mfime celle dont ce voile est le gàgis,

— Est-ce toul, monseigneur î demanda le page.

•» C'est tout, dit Gabriel... Si pourtant on n'avait plusda tout entendu parler de moi, André, et si vous voyiez madame de Castro s'en inquiéter un peu, vous ajouteriez... Mais à quoi bon? n'ajoutez rien, André, demandez-lui, si vous voulez, de vous prendre à son service. Sinon, revenez ici et attendez-y mon retour.

— Comme cela, vous reviendrez sûrement, monseigneur! demanda, les larmes aux yeux, la nourrice. C'est que, comme vous disiez qu'on n'entendrait peut-être plus parler de vous?...

— Ce sera peut-être le mieux, bonne mère, si l'on n'entend plus parler de moi, reprit Gabriel. En ce cas-là^ espère et attends-moi.

— Espérer! quand vous aurez disparu pour tous, et même pour votre nourrice I Ah 1 c'est bien difGcile celai reprit Aloyse.

— Mais qui te dit que je disparaîtrai? repartit GabrieL Ne faut-il pas tout prévoir. Pour moi, en vérité I quoique je prenne mes précautions, je compte bien t'embrasser tantôt, Aloyse, dans toute l'effusion de mon cœur! C'est là le plus probable ; car la Providence est une mère tendre pour qui l'implore. Et n'ai-je pas commencé par dire à André que toutes mes recommandations seraient vraisemblablement inutiles et non avenues, au cas presque certain de mon retour aujourd'hui?...

— Oh ! que Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroleslà, monseigneur! s'écria la pauvre Aloyse toute émue.

— Et vous n'avez pas d'autres ordres à nous donner, monseigneur, pendant celte absence, que Dieu abrège 1 demanda André.

— Attendez, dit Gabriel qu'un souvenir parut frapper, et, s'asseyant à une table, il écrivit la lettre qui suit à Coligny :

«Monsieur l'amiral, » Je vais me faire instruire dans votre religion, et comp- » tczmoi, des aujourd'hui, pour un des vôtres.

LES DEUÏ DIANE. 2^

» Que ce soit la foi, votre persuasive parole ou quelque * autre motif qui détermine ma conversion, je n'en voue » pas moins sans retour à votre cause, à celle de la reli- » gion opprimée, mon cœur, ma vie et mon épée.

« Votre très humble compagnon et bm ami, » Gabriel de Montgommerv. »

— A remettre encore si je ne reviens pas, dit Gabriel en donnant à André cette lettre cachetée. Et maintenant, mes amis, il faut que je vous dise adieu et que je parte. Voici l'heure...

Une demi-heure après, en effet, Gabriel frappait d'una main tremblante à la porte du Ch&tdet«

prisonnier au secret.

Monsieur de Salvoison, le gouverneur du Châtelet qui avait reçu Gabriel à sa première visite, était mort récemment, et le gouverneur actuel se nommait monsieur de Sazerac.

Ce fut auprès de lui qu'on introduisit le jeune homme*

L'anxiété, de sa main de fer, serrait si rudement la gorge au pauvre Gabriel qu'il ne put articuler une parole. Mais il présenta en silence au gouverneur l'anneau que lui avait donné le roi.

Monsieur de Sazerac s'inclina gravement.

— Je vous attendais, monsieur, dit-il à Gabriel. J'ai reçu depuis une heure Tordre qui vous concerne. Je dois, à la seule vue de cet anneau, et sans vous demander d'autres oxpiications, remettre entre vos mains le prisonnier sans nom détenu depuis de lonjfiws années au Châtelet soit« î» numéro 21. Est-ce bien cela, monsieur?

1134 LES DEUX DIAIiE,

— Qui, oui, Tnqnsieur, répoAdit viveiçeut Gabri(i )i qui TespéraDce rendit {a voix. £t cet ordre, mon^iieMr le goir vemeur?...

— Jo suis tout prêt ft raccomplir, monsieur^

— Oh I Qh I vraiment I dît Gabriel (]ui tretQbla!t des pf eds à la tète.

~ Mais sans doute, répondit monsieur de Sazerac avec un accent où un indifférent aurait pu découvrir une nuance de tristesse et d'amertume.

Pour Gabriel, il était trop troublé et absoibè par sa )olel

•^ Ah! c'est donc bien vrail s*écria-t-i]. le ne fdva pas. Mes yeux sont ouverts. C'étaient mes folles terreurs qui étaient des rêves. Vous allez me rendre oe prisonnier, monsieur I Oh I merci, mon Dieu 1 Sire, mereîl Maiseoii* rons vite, je vous en supplie, monsieur.

El il fit deux ou trois pas, comme pour précéder monsieur de Sazorac Mais ses forces, si robustes contre la souffrance, défaillirent devant la Joie. Il fut contraint de s'arrêter un moment. Son cœur battait si vite et si fort qu'il crut qu'il allait étouffer.

La pauvre nature humaine ne pouvait suffire à tant d'émotions accumulées.

La réalisation presque inattendue de si lointaines espérances, le but de toute une vie, le terme d'effortasiirliumains atteint tout à coup; la reconnaissance pouy ee rcû si loyal et ce Dieu si juste; l'amour filial enfm satisfait; ua autre amour, plus ardent encore, enfm éclairé; tanl ée sentimens touchés et excités k la fois, iîBdsaiieat déb<»der l'ftme de Gabriel.

Mais de ce trouble inexprimable, de ce bonheur igg^pjjft, ce qui peut-être s'exhalait le o&oins confusément eneova, c'était comme un hymne d*actions de grâces à Haun II d'où lui venait toute cette ivresse^

Et Gabriel répétait dans sm cosur reconnaissant le serment de dévouer sa vie à ce roi loyal et à ses eniaias. Cwfb ment avait-il donc pu douter une minute cle ee fvaiid et excellent souverain ! . . .

Puis, enfin, Gabriel secouant cette extase :

— Pardon t monsieur, dit-il au geuveniainr du GhIlsM

qoî s'éfaît arrêté avec lui. Pardon de cette faibleçsfe qui m^a un instant comme anéanti. C'est que la joie, yoyezvous, est quelquefois si lourde à porter!

— Oh I ne vous excusez pas, monsieur, je vous en conjure I répondit d*nne voix profonde te gouverneiif .

Gabriel, frappé cette fois de cet accent, leva les yettx sur monsieur de Sazerac.

Il était impossible de rencontrer une physionomie plus bienveillante, plus ouverte et plus honnête. Tout dans ce gouverneur de prison dénotait la sincérité et la bonté f

Eh Wen ! chose étrange ! le sentiment qui dans le moment se peignait sur ce visage d'homme de bien, tandis qu'il contemplait la joie cxpansive de Gabriel, c'était un© sorte de compassion attendrie f

Gabriel surprit cette expression singulière, et, saisi par un pressentiment simslro, il pâfit tout à coup.

Mais telle était sa nature, que cette crainte vague, introduite soudainement dans s<m l)onheur, ne fit qi]^e rendre du ressort à ce vaillant esprit, et redressant sa liante taille î

— Allons, monsienr, marchons, dit Gabriel a» gouverneur. Me voici prêt et fbrt maintenant.

Le vicomte d'Extnès et ipousieuiT de Sazerae descendirent alors dans les prisons^ précédés d'^^ yaict qui portait une torche.

Gabriel retrouvait à chaque pas ses lugubres souvenirs^ et reconnaissait aux détours des corridors et des escaUerj^ les murailles sannbres qu'il avait déjà vues* et le» sombres impressions que, sans pouvoir se les expliquer^ il avaii ressenties là autrefois^

Quand on arriva à la porte de fer du cachot où il avait visité avec un serrement de cœur si éirange le prisonnier hâve et muet, il n'hésita pas une seconde et s'arrêta court

-«- C'est là, dit-il la poitrine oppressée.

Mais monsieuf de Sazerac secoua la tête avec tristesses

— Non, leprit-il, ce B'esl pas là encore^

— Comment! pas là encore I s'écria Gabriel. Esl-ee que vons voolei me railler, monsieor ?

•* Oh I monsieur, dit le gouverneur d'un ton de dou reproche.

Une sueur froide mouilla le front de GabrieK

— Pardon! pardon! reprit-il. Mais que signifient ces paroles? Oh ! parlez, parlez vite.

— Depuis hier soir, monsieur, j'ai la douloureuse mission de vous l'apprendre, le prisonnier au secret enfermé dans cette prison a dû être transféré un étage enoore audessous.

— Ah I dit Gabriel comme égaré. Et pourquoi cela?

— On l'avait prévenu, monsieur, vous le savez, je crois, que s'il essayait seulement de parler à qui que ce fût, s*il poussait le moindre cri, balbutiait le moindre nom, fût-il môme interpellé, il serait transporté sur-le-champ dans un autre cachot plus profond encore, plus redoutable et plus mortel que le sien.

— Je sais cela, murmura Gabriel, si bas que le gouverneur ne l'entendit point.

— Une fois déjà, monsieur, poursuivit monsieur deSazerac, le prisonnier avait osé contrevenir à cet ordre, et c'est alors qu'on l'avait jeté dans cette prison, déjà bien cruelle ! que voici et où vous l'avez vu. Il paraît, monsieur, on m'a dit, que vous aviez été informé dans le temps de cette condamnation au silence qu'il subissait tout vivant*

— En effet, en effet, dit Gabriel avec une espèce d'impatience terrible. Eh bien I monsieur?...

— Eh bien ! reprit péniblement monsieur de Sazerac, hier au soir, un peu avant la fermeture des portes extérieures, un homme est venu au Châtelet, un honmae puis- !>ant dont je dois taire le nom.

— N'importe, allez 1 dit Gabriel.

— Cet homme, continua le gouverneur, a ordonné qu'on l'introduisît dans le cachot du numéro 21. Je l'ai accompagné seul. Il a adressé la parole au prisonnier sans obtenir d'abord de réponse, et j'espérais que le vieillard allait sortir vainqueur de celte épreuve ; car pendant une demiheure, devant toutes les obsessions et les provocationaa il a gardé un obstiné 'Hlence.

LES DEUX DIANE. tS7

Gabriel poussa un profond soupir et leva les yeux au ciel, mais sans prononcer un mot pour ne pas interrompre le lugubre récit du gouverneur :

— Malheureusement, reprit celui-ci, le prisonnier, sur une dernière phrase qu'on lui a glissée à l'oreille, s'est levé sur son séant, des larmes ont jailli de ses yeux de pierre 1 il a parlé, monsieur I On m'a autorisé à vous rapporter tout ceci pour que vous croyiez mieux à mon attestation de gentilhomme lorsque j'ajoute : le prisonnier a parlé ; je vous afGrme, hélas I sur l'honneur, que je l'ai moimême entendu.

— Et alors? demanda Gabriel d'une voix brisée.

— Et alors, reprit monsieur de Sazerac, j'ai été sur-lechamp requis, malgré mes représentations et mes prières, d'accomplir le barbare devoir que m'impose ma charge, d'obéir à une autorité supérieure à la mienne, et qui, à mon défaut, eût vite trouvé des serviteurs plus dociles, et de faire transférer le prisonnier par son gardien muet dans le cachot placé au-dessous de celui-ci.

— Dans le cachot au-dessous de celui-ci I cria Gabriel. Ah I courons-y vite t puisqu'enfin j'apporte la délivrance.

Le gouverneur hochait tristement la tête ; mais Gabriel ne vit pas ce signe, il heurtait déjà ses pieds aux marches glissantes et délabrées de l'escalier dç pierre qui conduisait au plus profond abîme de la morne prison.

Monsieur de Sazerac avait pris la torche des mains du valet qu il avait congédié d'un geste, et, mettant son mouchoir sur sa bouche, il suivit Gabriel.

A chaque pas que l'on descendait, l'air devenait de plus en plus rare et suffoquant.

Quand on atteignait le bas de l'escalier, la poitrine haletante avait peine à respirer, et l'on sentait tout de suite que es seules créatures qui pussent vivre plus de quelques minutes dans cette atmosphère de mort étaient les bêtes immondes qu'on écrasait avec horreur sous ses pieds.

Mais Gabriel ne pensait à rien de' tout cela. Il prit des mains tremblantes du gouverneur la clef rouillée que celui-€i lui tendait, et, ouvrant la lourde porte vermoulue, il se précipita dans le cachot.

2Se LES DEUX DIANE.

A la lueur de la torche, on pouvait ydr ëans un cofa^

sur une sorte de fumier de paille, un corps étendu.

Gabriel se jeta sur ee corps, le tira, le secoua, cria x

— Mon père î

Monsieur de Sazerac trembla d'effiroi à es cri»

Les bras et la tète du vieillard retombèrent faiertM «nili le mouvement que leur imprimait Gabriel*

LB COMTE DE HOlfTGOmnniTi

Gabriel, tou|ours à gf'nouic, releva seulement sa tête pâle et effarée et promena autour de lut un regard sinistre* ment tranquille. Il avait simplement Taîr de s'interroger et de réfléchir. Mais ce calme émut et effraya plus mcmsieuit de 8azerac que tous les cris et tous les sanglots.

Puis, comme frappé d*une idée, Gabriel mit TiVment sa main sur le cœur du cadavre. ^.

Il écouta et chercha pendant une ou deux minutes.

— Rien t dit-il ensuite d'une voix égale et douée» mfids terrible par cela même ; rien ! le cœur ne bat plus du tout^ mais la place est chaude encore.

— Quelle vigoureuse nature I murmura le gouverneur ; il eût pu vivre encore longtemps.

Cependant, les yeux du cadavre étaient restés ouTetts. Gabriel se pencha sur lui et les lui ferma pieusement* Puis il mit un respectueux baiser, le premier et le dernier^ sur ces pauvres paupières éteintes que tant de lamm amères avaient dû mouiller.

— Monsieur, lui dit monsieur de Sazerac qui voulut absolument le distrdire de cette affreuse contemplation^ ai le mort vous était cher...

— S'il m'était cher, monsieur! interrompit Gabriel. lUiSy oui, c'était mon père.

LES bËUÏ DiANE. fSH

— Ëh bien t monsieur, si vous vouliez lui rendre les derniers devoirs, on m^a permis de vous le laisser enléVéf d'ici.

— Ah ! vraiment^ reprit (jabriel avec le même calme effrayant. On est très juste pour moi alors, et Ton me tient exactement parole, je dois en convenir. Sachez, monsieur le gouverneur, qu'on m'avait jure devant Dieu de me rendre mon père. On më le rend, le voilà. Je reconnais qu^OQ ne s'était nullement engagé à me le rendre vivant*

Il partit d'un éclat de rire strident.

— Allons, du courage 1 reprit monsieur de Sazerao. Il esi temps de dire adieu à celui que vous pleurez.

— C'est ce que je fais, comme vous voyez, monsieur, reprit Gabriel.

— . Oui, mais j*entends qu'il faut actuellement vous retirer. L'air qu'on respire ici n'est pas fait pour les poitrines des vivans, et un plus long séjour au milieu de ces miasmes délétères pourrait devenir dangereux.

— En voici sous nos yeux la preuve, dit Gabriel en mon* trant le corps.

— Allons I allons t venez, repartit le gouverneur qui voulu t prendre le jeune homme sous le bras pour t'en traîner dehors.

— Eh bien! oui, je vous suivrai» dit Gabriel, mais par ftce I ajouta*t^ d'une voix suppUantei laissez-moi une

minute encore.

Monsieur de Sazerao fit un geste d'acquiescement et s'éloigna jusqu'à la porte où l'air était un peu moins méphi-> tique et épais.

Pour Gabriel, il resta à genoux près du cadavre, et, la tête penchée, les mains abandonnées, demeura quelques minutes immobile et muet, priant ou rêvant.

Que dit-il à son père mort? I>emanda-t-il à ces lèvres touchées un peu trop tôt par le doigt fatal de la mort, le mot de l'énigme qu'il cherchait? Jura-t-il à la sainte vio time de la venger en ce monde, en attendant que Dieu la vengeât dans l'autre? Ghercha-t-il dans ces traits défigurés déjà ce qu'avait été ce père qu'il voyait pour la seconde fois, et quelle aurait pu être une vie douce et heureuse

passée sous la protection de son amour? Songea-t-il enfin au passé ou à l'avenir, aux hommes ou au Seigneor» à la justice ou au pardon î

Ce morne dialogue entre un père mort et son fils resta encore un secret entre Gabriel et Dieu.

Quatre ou cinq minutes s'étaient écoulées.

La respiration commençait à manquer déjà à la poitrine des deux hommes qu'un devoir de piété et d'humanité avait amenés sous ces voûtes mortelles.

— Je vous en supplie à mon tour, dit à Gabriel le braye gouverneur, il est grandement temps de remonter.

— Me voici, dit Gabriel, me voici.

Il prit la main glacée de son père et la baisa; il se pencha sur son û*ont humide et décomposé, et le baisa. Tout cela sans pleurer. 11 ne le pouvait pas.

— Au revoir I lui dit-il, au revoir I

Il se releva, toigours calme et ferme d'attitude, sinon de cœur, de front, sinon d*âme.

Il envoya à son père un dernier regard et un dernier baiser, et suivit monsieur de Sazerac d'un pas lent et grave.

En passant à l'étage supérieur, il demanda à revoir la cellule obscure et froide où le prisonnier avait laissé tant d'années et tant de pensées de douleur, et où lui, Grabriel, était entré déjà sans embrasser son père.

Il y passa encore quelques minutes de méditation muette et de curiosité avide et désolée.

Quand il remonta avec le gouverneur vers la lumière et la vie, monsieur de Sazerac, qui l'introduisit dans sa chambre, frissonna en le regardant au jour.

Mais il n'osa pas dire au jeune homme que des mèches blanches argentaient maintenant par place se? cheveux châtains.

Après une pause, il lui dit seulement d'une voix émue :

— Puis-je à présent quelque chose pour vous, monsieuiî demandez, et je serai bien heureux de vous accorder tout ce que ne me défendent pas mes devoirs.

— Monsieur, reprit Gabriel, vous m'avez dit qu'on me permettrait de faire rendre au mort les derniers honneurs.

O LES DEUX DIANE. 2ftl

Ce soir, des hommes envoyés par moi Tiendront, et, si vous roulez bien faire mettre d'avance dans un cercueil le corps et leur laisser emporter ce cercueil, ils iront inhumer le prisonnier dans le caveau de sa famille.

— Cela suffit, monsieur, répondit monsieur de Sazerac , je dois cependant vous avertir qu'on a mis une condition à cette tolérance.

— Laquelle, monsieur? demanda froidement Gabriel.

— Celle de ne faire, conformément à une promesse que vous auriez donnée, aucun scandale à cette occasion.

— Je tiendrai aussi cette promesse, reprit Gabriel. Les hommes viendront à la nuit, et, sans savoir eux-mêmes de quoi il s'agit, transporteront seulement le corps rue des Jardins-Saint-Paul, dans le caveau funéraire des comtes de...

— Pardon I monsieur, interrompit vivement le gouverneur du Châtelet, je ne savais pas le nom du prisonnier, et ne veux ni ne dois le savoir. J'ai été obligé par mon devoir et ma parole de me taire avec vous sur bien des points; vous n'êtes donc pas tenu à moins de réserve à mon égard.

— Mais, moi, je n'ai rien à cacher, répondit fièrement Gabriel. Il n'y a que les coupables qui se cachent.

— Et vous êtes seulement au nombre des malheureux, dit le gouverneur. Voyons, cela ne vaut-il pas encore mieux?

— D'ailleurs, monsieur, continua Gabriel, ce que vous m'avez tu, je l'ai deviné, et je pourrais moi-même vous le dire. Tenez, par exemple, l'homme puissant qui est venu ici hier soir, et qui a voulu parler au prisonnier pour le faire parler, eh bien ! je sais à peu près au moyen de quels charmes il a dû lui faire rompre le silence; ce silence d'où dépendait le reste de vie qu'il avait jusque-là disputé à ses bourreaux.

' Quoil vous sauriez?... dit monsieur de Sazerac étonné.

— Mais, sans doute, reprit Gabriel, l'homme puissant a dit au vieillard : Votre fils vit! Ou bien : Votre fils vient de se couvrir de gloire I Ou encore : Votre fils va venir vous délivrer! Il lui a parlé de son fils, enfin, rinl&mel

Le gouverneur laissa échapper un mouyemtnt de surprise.

— Et, à ce nom de son fils, continua Gabriel^ le malheureux père qui avait su jusque-là se contenir devant son plus mortel ennemi, n'a pu maîtriser un élan de joie» et, muet pour la haino, s'est écrié pour ramoûr* EsWoe Vrai, cela, monsieur, dites?

Le gouverneur baissa la tête sans répondre.

— C'est vrai, puisque tous ne niez pas, î^pHt Gâbftël. Vous voyez bien qu'il était inutile de vouloîîtue cacher ce que l'hcmme puissant avait dit au pauvlfe pfisohfder ! fit, quant h son nom, à cet homme, vous avez eu bë^tt le passer aussi sous silence, voulez-vous que je voUd le nomme ?

-^ Monsieur! monâieur! s*é(irla itiondeuf dé Sazerac avec vivacité. Nous sommes seuls, c*esl vrail pourtanft prenez garde I ne craignez-vous pas?...

— Je vous ai dit, repartit Gabriel, que je n'avais rien h craindre I Donc, cet homme s'appelle monsieur le connétable, duc de Montmorency, monsieur I Le l>ourreau n'est pas toujours masqué.

— Oh ! monsieur ! interrompit le gouverneur en jetant autour de lui des regards de terreur.

— - Pour ce qui est du nom du prisonnier, continua tranquilloment Gabriel, pour ce qui est de mon nom^ yotisles ignorez. Mais rien ne s'oppose à ce que je vous lei dlae. Au surplus, vous auriez pu me rencontrer déjà» et votM pourrez encore me rencontrer dans la vie. Puis, Toosayei été bon pour moi dans ces momens suprêmes, et, quand vous m'entendrez nommer, ce qui vous arrivera peuMhre d'ici à quel(|uos mois, il sera bon que vous sachiei que l'homme dont on parle est votre obligé d'aujourd'hui.

— Et je serai, dit monsieur de Sazeracy heureut d'apprendre que le sort n'a pas toujours été aussi cruel envers vous.

— Oh I il n'est plus pour moi question dé ces choSies, dit Gabriel gravement. Mais, en tout eas, pour que vous sachiez mon nom, je m'appelle, depuis la mort de mon père

LBB DEUX t)lA!IË

Gelte nuit dans eette prisoû^ je m'appelle 16 ÈùMe de MoBt-» gommerfi

Le ^ouVèrnsur du Chfttétet^ cdtiimo pétrifié, tie titouva pas un mot à dire^ t

«^ Là^desiiuâ^ adieu) itionsiéttf , yepHt Qâbl^el. Adieil et merci. Que Dieu vous garde I

Il salua monsieur de ëaaerac et sortit d'un pas ferme du Châtelet.

Mais quand l'air ef tirimir et lé gf and Jour 16 ffàpp^ût, il s'arrêta une minute, ébloui et Chancelanti La tie l'étciâ^ nait en quelque sorte au sortir de cet entét.

Pourtant^ comme les paysans oommençaiefit ft le eoiiM» dérer avec surprise, il rassembla séa forées et s'éloi^ba dé la iktale placer

Ce fut d'abord yera tm endroit désert de la ^te (tu'il se dirigea. Il tira ses tablettes et écrivit éeoi à sa iiou^rioei

« Ma bonne Aloyse,

* D^ddétfiêiii, &é m'àttéddë pfts, jô ne Iréilt^éfai ï)As àùjWitd'hal. J'ai béSoltl bbut ^UelcfUe te&pé d*êM seul, de marcher, de penser, d attendre, fflate sois sans mquiétuàé sdf mon coftlbte. Je te reviendrai sOrëmëîit.

» C« soiir, fais en sôttè qtie tout ïepôse de bdniie heure à l'hôtdl. Toi, tii Veilleras seule.- et tu ouvriras à quatre hottirtieà qui Viendront frapper a la gtàhdé porte un peu avaiit dans la soirée, à l'heure où la rue est déserte.

tf Tu Côiiduiras toi-mêiiiô ces qUatfë hommes, chargés d'un fârdeâU lugubre et précieux, àù caveau funéraire de la famille.

» Td leur moUti^ras la tombe ouverte où ils doivent ensevelir celui qu'ils appoï'teront. Tu veilleras religleusemetit à ées iUnèbres apprêts, tuis, qdand ils seront terrdiflés, tu dontieras Ib cnacun des hommes quatre écua d*Of, tu lés recotidulfas satis bruît, et tu reviendras ensuite auprès de la tombe t'agenouiller et prier comme pour ton maître et pour ton père.

» Moi aussi, h td même héuté, je pfietdl, ttàis loin de là. Il le faut. Je sens que la Vtié de cette tombe me jette-

rait dans d'imprudentes et violentes extrémités, J'ai besoin de demander plutôt conseil à la solitude et à Dieu. » Au revoir, ma bonne Aloyse, au revoir. Rappelle à André ce qui concerne madame de Castro, et souviens-toi de ce qui concerne mes hôtes, Jean et Babette Peuquoy. Au revoir, et que Dieu te garde I

Page 1