‹ LES DEUX DIANE IIChapitre 7 sur 14 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— Mais, mon Dieu I dans la mort, répondit-elle tranquilxément.

Lord Wentworth pâlit et frissonna. Lui, causer la mort de Diane I

— Une telle obstination n'est point naturelle, reprit-il en secouant la tôle. Au fond, vous craindriez de me pous- «;er à bout, si vous ne conserviez quelque espérai.co insensée, madame. Vous croyez donc toujours à ^o ao sais

(jwlle chance impossible? Voyons, dites, de qui pouve*- YOïa cependant attendre du secours à cette heure?

— De Dieu, du roi... répondit Diane.

Il y eut dans sa phrase une suspension et dans sa pensée, une réticence que lord Wentworth ne comprit que trop.

— Â coup sûr, elle songe à ce d'Ëxmès I se dit-il.

Mais c'était là un dangereux souvenir qu'il n'osa pas aborder ou réveiller.

Il se contenta donc de reprendre avec amertume :

— Oui, comptez sur le roi ! comptez sur Dieu I Mais si Dieu avait voulu vous secourhr, madame, c'est le premier jour qu'il vous eût sauvée, ce me semble! et voici une année qui unit aujourd'hui sans qu'il ait étendu sur vous sa protection.

— J'espère donc en l'année qui commence demain, répliqua Diane, en levant ses .beaux yeux au ciel, comme pour implorer le céleste appui.

— Quant au roi de France, votre père, poursuivit lord Wentworth, il a, j'imagine, sur les bras des affaires assez lourdes pour eihployer toute sa puissance et toute sa pensée. La France est encore dans un plus urgent danger que sa fille.

— C'est vous qui le dites I reprit Diane avec un accent de doute.

— Lord Wentworth ne ment pas, madame. Savez-vous où en sont les choses pour le roi, votre auguste père?...

— Que puis-je apprendre dans cette prison ? répondit Diane, qui pourtant n'avait pu retenir un mouvement d'intérêt.

— Vous n'auriez qu'à m'interrdger, reprit lord Wentworth, heureux d'être un moment écouté, fût*ce comme messager de malheur. Eh bien I sachez que le retour de monsieur le duc de Guise à Paris n'a nullement amélioré jusqu'ici la situation de la France. On a organisé quelques troupes, renforcé quelques places, rien de plus. Â l'heiure où nous sommes, ils hésitent et ne savent trop que faire. Toutes leurs forces rassemblées sur les frontières du Nord ont bien pu arrêter la marche triomphante des Espagnols»

114 LES DEDX DIANE.

mais n'entreprennent rien pour leur compte. Attaquerontelles le Luxembourg? Se dirigeront-elles sur la Picardie? on l'ignore. Essayeront-elles de prendre SaintOuentin ou fiam?...

— Ou Calais? interrompit Diane, en levant vivement les yeux sur le gouverneur, pour saisir sur son vîsagv l'effet de ce nom jeté.

Mais lord. Weutworth ne eourciUa pas, et, avec on superbe sourire :

— Ob! madame, reprit-il, permettez-moi de ne pas même me poser cette queslion-là. Quiconque a senlentgut une idée de la guerre n'admettra pas cette folle supposimm une minute, et monsieur le duc de Guise a ^op d'expérience pour s'exposer, par une tentative aussi étrange ment irréalisable, à la risée do tout ce qui porte une épé» en Europe.

En ce même moment, il se fit quelque bruit à la p<ffte, et un archer entra précipitamment Lord Wentwortb se levant alla h lui avec impatience.

— Qu'y a-t-il donc pour qu'on ose venir me déranger ainsi? demanda-t-il irrité.

— Que milord me pardonne 1 répondit l'archer. Cesl lord Derby qui m'envoie en hâte.

— Et pour quel si pressant motif? Expliquez-vOus, voyons 1

— C'est, reprit l'archer, qu'on vient d'annoncer à lord Derby qu'une avant-garde de deux mille arquebusiers français avait été vue à dix lieues dé Calais hier, et lord Derby m'a donné ordre d'en venir sur-le-champ avertir milord.

— Ah I s'écria Diane qui ne chercha pas à dissimuler un mouvement de joie.

Mais lord Wentwortb reprit froidement en s'adressant à l'archer :

— Et c'est pour cela que vous avez pris l'audace de poursuivre jusqu'ici, drôle?

— Milord, dit le pauvre diable stupéfait, lord Derby.

— Lord Derby, interrompit le gouverneur, est un mjoi^

LKS DEUX WAIîK:

qux prend des mottes de terre poar des moofiagnes^ Ailes le lui dire de ma part.

— Ainsi, milord, reprit Tarcher, les postes que lord Derby voulait faire doubler au plus vite?

— Qu'ils restent comme Ils sont I et qu'on me laisse tranquille avec ces paniques ridicules !

L'archer s'inclina respectoeusement et sortit.

— Pourtant, mitord, dit Dianede Castro, vous voyez c[ue, dans Topinion même de l'un de vos meilleurs lieutenans, mes prévi^ons si insensées pourraient se réaliser à la ri-^ gueur.

— Je suis obligé de vous détromper plus que jamais sur ce point, madame^ reprit lord Wentworlh avec son imperturbable assurance. Je puis vous donner en deux mois l'explication de cette fausse alerte, à laquelle je ne conçois pas que lord Derby se soit laissé prendre.

— Voyons, dit madame de Castro, avide de lumière sur un point où se concentrait maintenant sa vie.

— Eh bien! madame, continua lord Wentworth, de deux choses l'une : ou messieurs de Guise et de Nevers, quîscmt, je le reconnais, d'habiles et prudens capitaines, veulent ravitailler Ardres et Boulogne, et dirigent de ce côté les troupes qu'on a signalées, ou bien ils font vers Calais un mouvement simi:dé pour tranquilliser Ham et Saint-Quentin ; puis, revenant brusquement sur leurs pas, ils r<nit tâcher de surprendre une de ces deux villes.

— Et qui vous dit, en somme, monsieur, r^»it madame de Castro plus imprudente que patiente, qui vous dit que ce n'est pas vers Ham ou Saint-Quentin qu'ils ont dirigé leur feinte, pour surprendre plus sûrement Calais?

Heureusement, elle avait affiiire à une conviction solide et ancrée à la fois sur l'orgueil national et l'orgueil individuel.

— J'ai déjà eu l'hOTineur de vous affirmer, madame^ reprit lord Wentworth avec dédain, que Calais est une de ces villes qu'on ne saurait ni surprendre ni prendre. Avant qu'on pût seulement en approcher, il faudrait emporter le fortSainte-Agathe, se rendre maître du fort de Nieullay. U/audrait quinze jours de lutte vict(»ieuse sur tous les

vre fille ! El la réparation que lui devait le prétendu Martin-Guerre n'était plus seulement nécessaire pour elle , elle l'était aussi pour son enfant.

Babette Peuquoy allait être mère.

Toutefois, en avouant sa faute et la dure conséquence de sa faute, elle n'avait pas osé convenir vis à*vis de Pierre et de Jean que son avenir était sans issue, que Martin-Guerre était marié.

Elle n'en convenait pas vis-à-vis de son propre cœur ; elle se disait que c'était impossible, que monsieur d'Exmès s'était trompé, et que Dieu, qui est bon, n'accable pas ainsi sans ressource une pauvre misérable créature dont tout le crime est d'avoir aimé I Elle se répétait naïvement, tout le jour, ces raisonnemens d'enfant, et elle espérait. Elle espérait dans Martin-Guerre, elle espérait dans le vicomte d'Exmès. Quoi ? elle ne le savait pas ; mais enfin elle espérait.

Néanmoins, le silence gardé pendant ces deux mois étemels, par le maître et par le serviteur, lui avait porte un coup affreux.

Elle attendaitavec une impatience mêlée d'épouvante le 1« janvier, cette dernière limite que Pierre Peuquoy avait osé assijçner au vicomte d'Exmès lui-môme:

Aussi, le 31 décembre, la nouvelle, d'abord vague et bientôt certaine, que les Français marchaient sur Calais, lui causa un tressaillement de joie indicible.

Elle entendait dire à son frère et à son cousin que sûreinent le vicomte d'Exmès était parmi les assaillans. Donc Martin-Guerre y était aussi ; donc, Babette avait eu raison d'espérer.

Ce fut cependant avec un certain serrement de cœur que, le lendemain !«' janvier, elle reçut de Pierre Peuquoy l'invitation de se rendre dans la salle basse, où ils allaient s'entendre avec Jean , devant elle, sur ce qu'il y avait lieu de faire dans les circonstances actuelles.

Elle se présenta toute pâle et tremblante devant cette sorte de tribunal domestique, composé pourtant des deux seuls êtres qui lui portaient une aîiOfection presque paternelle.

i23 LES DEUX DIANE.

— Mon cousin, mon frère, dit-elle d'une voix émue, mo voici à vos ordres.

— Asseyez-vous, Babette, lui dit Pierre en lui montrant une chaise préparéo pour elle.

Puis, il reprit avec douceur, mais avec gravité :

— Au commencement, Babette, lorsque^ vaincue par nos instances et nos alarmes, vous nous avez con6é la; triste vérité, je n'ai pas, je m'en souviens à regret, été le maître d'un premier mouvement de colère et de douleur, je vous ai injuriée, menacée même ; mais Jean est heureusement intervenu entre nous.

— Qu'il soit béni pour sa générosité et son indulgence 1 dit Babette en tournant vers son cousin son regard noyé de larmes.

— Ne parlez pas de cela, Babette, n'en parler pas, reprit Jean plus remué qu'il n'eût voulu le paraître. Ce que j'ai fait est bien simple, et, après tout, ce n'était pas le moyende remédier à vos peines que de vous en infliger de noavelles.

— C'est ce que j'ai compris, reprit Pierre. D'aiUewrs, Babette, votre repentir et vos larmes m'ont touché ; ma fureur s'est adoucie en pitié, ma pitié en tendresse, et je vous ai pardonné la tache que vous aviez faite à netie nom jusque-là sans tache.

— Jésus sera bon pour vous comme vous avez été boi^ pour moi, mon frère.

— Et puis, continua Pierre, Jean me &isait encore remarquer que votre malheur n'était peut-être pas sans re* mède, et que celui qui vous avait entraînée dans la fiate avait pour droit et pour devoir de vous en retirer.

Babette courba plus bas son front rougissant. Lorsqu'un autre qu'elle paraissait croire à cette réparation, elle n*j croyait plus.

Pierre poursuivit :

— Malgré cet espoir, que j'accueillis avec transport, de voir votre honneur et le nôtre réhabilités, Martin-Guenre se taisait toujours, et le messager que monsieur d'Exmès a envoyé, il y a un mois, à Calais ne nous a même apporté d9 votre séducteur aucune nouvelle. Mais voici les

i^VftnçAk devant nos murs. Le yicomte d'Exmès et son écuyer sont avec eux, j'imagine.

— Dites que cela est certain, Pierre, interrompit le brave Jean Peuquoy.

— Ce n'est pas moi qui vous contredirai lè-dessus, Jean. Admettons donc que monsieur d'Exmès et son écuy^ ne sont séparés de nous que par les murailles et les fossés qui nous gardent, ou plutôt qui gardent les Anglais. En ce cas, si nous les revoyons, Babette, comment estimez-vous que nous devions nous comporter envers eux? Seront-ils des amis ou des ennemis pour nous ?

— Ce que vous ferez sera bien fait, mon frère, dit Babette, efiErayée du tour que prenait l'entretien.

— Mais, Babette» ne présumez-vous rien de leurs int^»*^ lions?

— Rien, mon Dieu I J'attends, voilà tout.

— Ainsi, vous ne savez pas s'ils viennent pour vous sauver ou pour vous abandonner, et si le canon qm sert d'accompagnement à mas paroles annonce à notre famille des libérateurs qu'il faut bénir, ou des infâmes qu'iilaul, punir? Vous n'en savez rien, Babette?

— Hélas I dii Babette, pourquoi me demandez-vous e&* la, à moi, triste fille sans pensée, qui ne. sais plus que prier et me résigner ?

— Pourquoi je vous demande cela, Babette? Ecoutez. Vous vous rappelez dans quels sentimens nous a élevés notre père à l'endroit de la France et des Français. Les Anglais n'ont jamais été pour nous des com|)alrioles, mais des oppresseurs, et, il y a trois mois, nulle musique n'eût été plus agréable à mes oreilles que celle qui retentit ea ce moment.

— Ab 1 pour moi, s'écria Jean, c'est toi;\iours comme la voix de ma patrie qui m'appelle.

— Jean, reprit Pierre Peuquoy, la patrie, c'est le foyer en grand ; c'est la famille multipliée, c'est la fraternité élargie. Mais âed-il de lui sacrifier l'autre fraternité, l'autre foyer, l'autre famille ?

^ Mon Dieu I à quoi voulez-vous donc en venir, Pierre? demanda Babette.

— A ceci, répondît Pierre : dans ]os rudes mains plébéiennes et travailleuses de ton frère, Babette, réside piutêtre, à la minute où nous sommes, le sort de la ville de Calais. Oui, ces pauvres mains, noircies par le travail de chaque jour, peuvent rendre au roi de France la clef de la France.

— Et elles hésitent I s'écria Babette qui avait véritablement sucé avec le lait la haine du ioug étranger.

— Ah I noble fille I dit Jean Peuquoy ; oui, tu étais bien digne de notre confiance I

— Ni mon cœur ni mes mains n'hésiteraient, reprit Pierre imperturbable, si j'avais la possibilité de restituer directement sa belle cité au roi Henri II, ou à son représentant monsieur le duc de Guise. Mais les circonstances sont telles que nous serions forcés de nous servir de l'intermédiaire de monsieur d'Exmès.

— Eh bien? demanda Babette surprise de cette réserve. ^ Eh bien I reprit Pierre, autant je serais heureux et fier

dPassocier à cette grande action celui qui fut notre hôte, et dont l'écuyer devrait devenir mon frère, autant il me répugnerait do faire cet honneur au gentilhomme sans entrailles qui aurait contribué à nous ôler l'honneur.

— Lui, monsieur d'Exmès, si compatissant, si iojall s'écria Babette.

— • Il n'en est pas moins vrai, dit Pierre, que monsieur d'Exmès, par ta confidence, Babette, comme Martin- Guerre par sa conscience, a su ton malheur, et tu vois bien que tous deux ils se taisent.

— Mais que pouvait dire et faire monâeur d'Exmès Y demanda Babette.

— Il pouvait, ma sœur, dès son retour à Paris, faire venir Martin-Guerre, et lui commander de te donner son nom I II pouvait, au lieu de cet inconnu, renvoyer ici son écuyer, et nous payer ainsi à la fois la dette de sa bourse et la dette de son cœur I

— Non, non, il ne le pouvait pas, dit la sincère Babetto en hochant tristement la têie.

— Quoi I il n'était pas libre de donner un ordre à son serviteur?

— Et à qaoi bon donner cet ordre? reprit Babette.

— Comment I à quoi bon? s'écria Pierre Peuquoy. A quoi bon réparer un crime? à quoi i)on sauver une réputation ? mais devenez-vous folle, Babetle ?

— Hélas I non, pour mon malheur 1 dit la pauvre fille en larmes. Les fous oublient.

^ Alors, continua Pierre, comment, si vous avez votre raison, pouvez-vous dire que monsieur d'Exmès a bien fôiit de ne pas user de son autorité de maître pour contraindre votre séducteur à vous épouser?...

— M'épouser ! m'épouser l ehl le pourrait-il ? dit Babette éperdue.

— Mais qui donc l'en empêcherait? s'écrièrent en même temps Jean et Pierre.

Tous deux s'étaient levés d'un mouvement irrésistible. Babette tomba sur ses genoux.

— Ah I s'écria-t-elle égarée, pardonnez-moi une fois de plus, mon frère I... Je voulais vous cacher cela... Je me le cachais à moi-même I... Mais voilà que vous venez me parler de notre honneur flétri, de la France, de monsieur d'Ëxmès, de cet indigne Martin-Guerre.. . que sais-je ?.. . Ah ! ma tête se perd. Vous me demandiez si je devenais folle ? je crois qu'en effet la démence me saisit. Voyons, vous qui êtes plus calmes,dites-moi si je me trompe, si j'ai rêvé^ ou bien si c'est vraiment possible ce qu'il m'a annoncé, monsieur d'Exmès?...

— Ce qu'il vous a annoncé 1 répéta Pierre saisi d'épouvante.

— Oui, dans ma chambre, le jour de son départ, quand je le priais de remettre à Martin cotte bague... Je n'osais pas lui avouer, à lui étranger, ma faute. Et cependant il a dû me comprendre. Et s'il m'a comprise, comment a-t-il pu me dire?...

— Quoi? Que t'a-t-il dit? Achève I s'écria Pierre.

— Hélas ! que Martin-Guerre était déjà mané I dit Babette.

— Malheureuse ! s'écria Pierre Peuquoy^s'élançant, hors de lui, et levant la mapi sur sa sœur.

iâft LES DEUX DIANE.

— Ah I c'est donc vrai 1 dit d'une voix mourante la malheureuse enfant ; je sens que c'est vrai à présent.

Et elle tomba sur le parquet, évanouie.

Jean avait eu le temps de prendre Pierre par le corps et de le rejeter en arrière.

— Que fais-tu donc, Pierre ? lui dit-il sévèrement. Ce n'est pas la malheureuse qu'il laut Irapper, c'est le misérable.

— C'est juste, reprit Pierre Peuquoy, honteux de sa colère aveugle.

Il se retira à l'écart, farouche et sombre, tandis qoç Jean^ penché sur Babette, s'efforçait de la rappeler à la vie. Tl y €ut un assez long silence.

Au dehors, par intervalles presque réglés, le canon grondait toujours;

Enfin, Babette rouvrit les yeux, et, d'abord, essaya de rappeler ses souvenirs

— Que s'est-il donc passé ? demanda-t-elle.

Elle regarda, avec un regard vague, le visage incliné vers elle do Jean Peuquoy.

Chose étrange I Jean ne paraissait pas trop triste. Il y avait même sur son excellente physionomie, en mAme temps qu'un attendrissement profond, une sorte de conteiH tement secret.

— Mon bon cousin ! dit Babette en lui tendant lamain.

Le premier mot de Jean Peuquoy à la chère affligée fat:

— Rspérez, Babette, espérez î

Mais les yeux de Babette s'arrêtèrent en ce moment sur la figure morne et désolée de son frère, et elle tressaillit, car tout lui revint à la mémoire à la fois.

— Oh î Pierre, pardon ! pardon! cria-t-elle.

Sur un signe touchant de Jean Peuquoy pour Texhortei à la miséricorde, Pierre s'avança vers sa sœur, la releva, la fit s'asseoir.

— Rassure-toi, lui dit-il. Ce n'est pas à toi que j'en reax. Tu as dû tant souffrir I Rassure-toi. Je te répéterai ainrès Jean : Espère.

— Ah ! que puis-j^ aspérer maiai^nant T dit-elle.

— Non plus la réparatioB, i^'esl vrai, mais du moins la vengeance, répondit Pierre les sourcils froncés,

— Et moi, lui glissa Jean à voix basse, moâ, je vous dis : la vei^eance et la réparation «n môme temps.

Elle le regarda avec surprise. Mais, avant qu'elle pûtl^n* terroger, Pierre reprit :

r- De nouveau, pauvre sœur. Je te pardonne. Ta faute» en sommé, n*est pas plus grande parce qu*nn- Iftche t'a trompée deux fois. Je t*aime, Babette, comme je t'ai tou*^ joinrs aimée.

Babette, heureuse dans sa douleur, sç jeta dans les brai, de son fr^.

— Mais, reprit Pierre Peuquoy quand il l'eut embrassée, ma colère ne s'est pas éteinte, elle s'est seutement déplacée. Celui qu'elle voudrait maintenant atteindre c'est, je le répète, cet infâme suborneur, cet odieux Martin^uerre I...

— Mon frère I interrompit douloureusement Babette.

— Non, pour lui pas de pitié 1 s'écria le bourgeois rigide. Mais à son maître, à monsieur d'Exmès, je dois une réparation, ma loyauté en convient sans peine*

— Je vous l'avais bien dit, Pierre, reprit Jean Peuquoy.

— Oui, Jean, vous aviez raison, comme toujours, et j'avais mal jugé ce digne seigneur. Désormais, tout s'explique. Son silence môme était de la délicatesse. Pourquoi nous eût-il crueHement rappelé un malheur irrépai*able ? J'avais tort ! Et quand je songe que, par une méprise funeste, j'allais peut-ôlre mentir aux convictions et aux instincts de toute ma vie, et faire payer à celte France quat j'aime tant une faute qui n'existait môme pas I

— A quoi tiennent, mon Dieoil les grands événement de ce monde! reprit philosophiquement Jean Peuquoyi mais par bonheur, rien n'est perdu encore, ajouta-t-il, et, grâce à la confiance ëe Babette, nous savcms maintenant que le vicomte d'Exmès n'a pas démérité de notre amitié. Oh I je connaissais son noble cœur ; car je n'ai jamais e» qu'à l'admirer, hormis dans son hésitation première, quand nous lui avons d'abord proposé la revanche de la prise de Saint-Quentin. Mais cet(^ hésitation, m'est avis qu'il

contribue en ce moment à la réparer d'une éclatante taçon.

Et le brave tisserand faisait signe qu'on écoutât le son formidable du canon, qui semblait retentir à coups de plus en plus pressés.

— Jean, reprit Pierre Peuquoy, savez-vousce que dit pour nous cette canonnade ?

— Elle nous dit que monsieur d'Exmès est là, répondit Jean.

— Oui, frère, mais, ajouta Pierre à l'oreille de son eôa* sin, elle nous dit encore : Souvenez-vous du 5 1

— Et nous nous 'en souviendrons, Pierre, n'est-il pas vrai?

Ces confldenees à voix basse alarmaient Babette, qui, toute à son idée fixe, murmura :

~ Que complotent-ils ? Jésus ! Si monsieur d'Exmès ^t là. Dieu veuille que du moins ce Martin-Guerre n'y soit pas avec lui l

— Martin-Guerre T reprit Jean qui l'entendit. Oh î mon* sieur d'Exmès aura honteusement chassé ce serviteur indigne ! Et il aura bien fait dans l'intérêt même du lâche ; car nous l'eussions provoqué et tué, à son premier pias dans Calais; n'est-ce pas, Pierre?

— En tout cas, reprit le frère de son accent inflexiMe, si ce n'est à Calais, ce sera à Paris; je le tuerai I

— Oh ! s'écria Babette, ce sont justement ces représailles que je craignais ! non pas pour lui, que je n'aime plus, que je méprise, mais pour vous, Pierre, pour vous Jean, tous deux si fraternels et si dévoués f

— Ainsi, Babette, dit Jean Peuquoy ému, dans un combat entre lui et moi ce n'est pas pouif lui c'est pour moi que vous feriez des vœux.

— Ah ! reprit Babette, cette seule question, Jean, est la plus cruelle' punition de ma faute que vous puissiez m'înfb'ger. Entre vous si bon et si clément et lui si vil et si tniSr tre, comment donc pourrais-je hésiter aujourd'hui?

— Merci I s'écria Jean. Ce que vous dites là me fait du bien, Babette, et croyez que Dieu vous en récompensera.

— Je suis sûr, moi du moîps, reprit Pierre, que Dieu

punira le coupable. Mais ne songeons pas encore à lui, ami, dit-il à Jean, nous avons actuellement d'autres choses à faire, ettroisjoursseulement pour préparer ces choses. Il faut sortir, voû* nos amis, compter les armes...

Il répéta à voix basse :

^-> Jean, souvenons-nous du 5 !

Un quart d'heure après, tandis que Babette, retirée plus calme dans sa chambre, remerciait Dieu, sans trop savoir de quoi, de leur côté, l'armurier et le tisserand sortaient tout affairés par la ville.

Ils ne paraissaient plus penser à Martin>Guerre, lequel, en ce moment, pour le dire en passant, se doutait aussi fort peu du mauvais parti qu'on lui préparait dans cette yille de Calais oîi il n'avait jamais mis le pied.

Cependant, les canons tonnaient toujours, et, comme dit Rabutin, chargeaient et déchargeaient, de furie esmerveil' îàble, leur tempête d'artillerie.

sous LA TENTB.

Trois jours après cette scène, le 4 janvier au soir, les Français, en dépit de^s prédictions de lord Wentworth, avaient encore fait du chemin.

Ils avaient dépassé, non-seulement lé pont, mais aussi le fort deNieulIay, dont ils étaient depuis le matin les maîtres, ainsi que de toutes les armes et munitions qu'il contenait.

De cette position, ils pouvaient désormais fermer le passage à tout secours d'Espagnols ou d'Anglais venant de terre.

Un tel résultat valait bien, certes, les trois jours de lutte acharnée et meurtrière qu'à avait coûtés.

180 LES DEUX DIAMEl.

— Mais c*est an rôve I s'était écrié le hautain gonverneur de Calais, quand il avait vu ses troupes fuir en désordre vers la ville, malgré ses courageux efforts pour les retenir à leur poste.

Et, comble d'humiliation I il avait dû les suivre. Son devoir était de mourir le dernier.

— Par bonheur, lui dit lord Derby quand ils furent en sûreté, par bonheur, Calais et le Vieux-Chôteau, même avec le peu de forces qui nous restent, tiendront bien deux ou trois jours encore. Le fort de Risbank et l'entrée par mer demeurent libres, et l'Angleterre n'est pas loin î

Le conseil de lord Wentworth assemblé déclara en effet avec assurance que là était le salut. Mais ce n'était plus le temps d'écouter l'orgueil. Un avis devait être sur-le-diamp expédié à Douvres. Le lendemain, au plus tard, de puissans renforts arriveraient, et Calais était sauvé I

Lord Wentworth adopta ce parti avec résignation. Une barque partit aussitôt, emportant un message pressant pour le gouverneur de Douvres.

Puis, les Anglais prirent des mesures pour concentrer toute leur énergie sur la défense du Vieux-Château.

C'était là le côté vulnérable de Calais. Car la mer, les dunes et une poignée do milices urbaines sufQsaient, et au-delà, à protéger le fort de Risbank.

Tandis que les assiégés organisent dans Calais la résistance sur le point attaquable, voyons un peu, hors de la ville, où en sont les assiégeans, et ce que notamment deviennent, dans cette soirée du 4, le vicomte d'fixmès, Hartin-Guerre, et leurs vaillantes recrues.

Leur besogne étant celle de soldats et non de mineiii& et leur place n'étant pas aux tranchées et travaux du siège, mais au combat et à l'assaut, ils doivent se reposer, à Pheure qu'il est. Nous n'aurons en effet qu'à soulever la toile de cette tente placée un peu à Técart sur la droite du camp français, pour retrouver Gabriel et sa petite troupe de to« lontaires.

Le tableau qu'ils présentaient était pittoresque et-sartout varié.

Gabriel, la tête baissée, assis dans un coin sur le sosi

lES DEUX DIA49E. ^fSÈ

escabeau qu'il y eût, paraissait absorbé par une préoccupation profonde.

A ses pieds, Martin-Guerre raccommodait la boucle d'un ceinturon II relevait de temps en temps les yeux vers son maître avec sollicitude, mais il respectait la silencieuse méditation où il le voyait plongé.

Non loin d'eux, sur une sorte de lit formé de manteaux, gisait et geignait un blessé. Hélas I ce blessé n'était autre encore que le malencontreux Malemort.

A l'autre extrémité de la tente, le pieux Lactance agenouillé égrenait son chapelet avec activité et ferveur. Lactance avait eu le malheur d'assommer le matin, à la prise du fort Nieullay, trois de ses frères en Jésus-Christ. Il redevait donc à sa conscience trois cents Pater et autant d*Àve. C'était le taux ordinaire que lui avait imposé pour ses morts son confesseur. Ses blessés ne comptaient que pour moitié.

Près de lui, Yvonnet, après avoir soigneusement décrotté et brossé ses habits tachés par la boue et la poudre, cherchait des yeux un coin du sol qui ne fût pas trop humide afin de s'y étendre et de prendre un peu de repos, les veilles et fatigues trop prolongées.élant tout à fait contraires à son tempérament délicat.

A deux pas dTvonnet, Scharfenstein oncle et Scharfenstein neveu faisaient sur leurs doigts énormes des calculs compliqués. Ils supputaient ce que pourrait leur rapporter le butin de la matinée. Scharfenstein neveu avait eu le talent de mettre la main sur une armure de prix, et ces digne» Teutons, le visage épanoui, partageaient d'avance Targent qu'ils comptaient tirer de cette riche proie.

Pour le reste des soudards, groupés au centre de la tente, ils jouaient aux dés, et joueurs et parieurs suivaient avec animation les chances diverses de la partie.

Une grosse chandelle fumeuse, fichée à môme la terre, éclairait leurs physionomies joyeuses ou désappointées, et projetait môme quelques hieurs incertaines jusqu'aux autres figures, aux expressions opposées, que nous avons tâché de découvrir et d'esquisser dans la pénombre.

 un gémissement plus douloureux pouissé par le pauvre

lai LES DEUX DIANE.

Malemort, Gabriel releva la tête, et, interpellant son écuyer :

— Martin-Guerre, quelle heure peut-il être maintenant? lUi demanda-t-il.

* Monseigneur, je ne sais pas trop, répondit Martin, cette nuit pluvieuse a éteint toutes les étoiles. Mais j*estime qu'il ne doit pas être loin de six heures; car il y a plus d'une heure qu'il fait nuit fermée.

— El ce chirurgien t'a bien promis de venir à sàx heures? repnt Gabriel.

— A six heures précises, monseigneur. Et tenez, on soulève la portière, c'est lui, le voilà.

Le vicomte d'Exmès jeta un seul coup d'oeil sur le non* vel arrivant, et sur-le-champ le reconnut. Il ne l'avait pourtant vu qu'une fois. Mais la figure du chirurgien était de celles que l'on n'oublie pas quand on les a rencontrées.

— Maître Ambroise Paré l s'écria Gabriel en se levant.

— Monsieur le vicomte d'Exmès î dit Paré avec un profond salut.

— Ati I maître, je ne vous savais pas au camp, si près de nous, reprit Gabriel.

— Je tâche d'être toujours à l'endroit où je puis me rendre le plus utile, répondit le chirurgien.

— Oh I je vous reconnais bien là, généreux cœur ; et je voussais doublement gré aujourd'hui d'être ainsi, car je vais recourir à votre science et à votre habileté.

— Pas pour vous, j'espère, dit Ambroise Paré. De quoi s'agit-il?

— C'est un de mes gens, reprit Gabriel, qui, ce matin, en se ruant avec une espèce de frénésie sur les fuyards anglais, a reçu de l'un d'eux un coup de lance dans Tépaule.

— Dans l'épaule? ce n'est peut-être pas grave, dit le chirurgien.

— J'ai peur du contraire, reprit Gabriel en baissant la voix; car un des camarades du blessé, Scharfenstein que voilà, a si rudement et si maladroitement essayé de déga* ger le bois de la lance, qu'il l'a cassée, et le fer est resté dans la plaie.

Ambroise Paré laissa échapper une grimace de mauvais augure.

— Voyons cela, dit-il cependant avec son calme accoutumé.

On le mena au lit du patient. Tous les soudards s'étaient levés et entouraient le chirurgien, laissant là, qui son jeu, qui ses calculs, qui son nettoyage. Lactance seul continua à marmotter dans son coin. Lactance, quand il faisait pénitence de ses prouesses, ne s'interrompait jamais que pour en commettre d'autres.

Ambroise Paré écarta les linges qui enveloppaient Tépaule de Malemort, et examina attentivement la blessure. Il secoua la tête avec doute et mécontentement, mais il dit tout haut :

— Ce ne sera rien.

— Heuh ! grommela Malemort. Si ce n'est rien, pourrai-je demain retourner me batiroî

— Je ne crois pas, dit Ambroise Paré qui sondait la plaie.

— Aïe I mais vous me faites un peu mal, savez-vous? reprit Malemort.

— Pour cela, je le crois, dit le chirurgien; du courage, mon ami I

— Oh ! j'en ai, fit Malemort. Après tout, jusqu'ici c'est tort tolérable. Sera-ce plus dur quand il faudra extirper C6 damné tronçon ?

— Non, car le voici, dit Ambroise Paré triomphant, en élevant et montrant à Malemort le fer de lance qu'il venait d'extraire.

— Je vous suis bien obligé, monteur le chirurgien, repartit poliment Malemori.

Un murmure d'admiration et d'étonnement accueillit Iff coup de mattre d'Ambroise Paré.

— Quoi ! toul est fini ? dit Gabriel. Mais c'est un prodige!

— Il faut convenir aussi, reprit Ambroise en souriant, que le blessé n'était pas douillet.

— Ni l'opérateur maladroit, par la messe I s'écria derrière les soldats un survenant, que dans l'anxiété générale personne n'avait vu entrer.

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