CHAPITRE XV
marche par cette longue traversée ; et certes c'eût été pour Àmabel et Volmerangc un spectacle incompréhensible que ce couple parcourant celte allée solitaire avec un air d'intimité conjugale.
Quelques jours se passèrent de la sorte. Edith était convenue vis-à-vis d'elle-même de regarder Benedict comme un frère; Bencdict, de son côté, l'acceptait comme une sœur. Cependant, un charme plus vif qu'ils ne le croyaient les attirait l'un vers l'autre, et ils passaient presque toutes leurs journées ensemble.
Ils finirent par se faire des confidences. Benedict raconta à Edith son amour pour Amabel, et la façon dont il en avait été séparé. Edith lui apprit son mariage à la funèbre église de Saint- Margaret.
— Quoi ! cette voiture qui a croisé la mienne devant le portail, c'était la vôtre?
— Oui, répondit la jeune femme.
— Étrange coïncidence! le mariage que tout semblait préparer n'a pu se faire; ceux qui devaient être réunis sont séparés, ceux qui devaient être séparés sont unis ; les couples se défont et se reforment en dépit des choix et des volontés: nous qui n'avons pas d'amour l'un pour l'autre, car nos cœurs sont donnés, nous voici dans la même maison, seuls, libres; et nous sommes à des mil-
licrs de lieues des êtres que nous ehérissons et que nous ne reverrons peut-être jamais!
— C'est vrai, répondit la jeune femme rêveuse; Ja destinée a d'étranges caprices.
Les faux époux avaient désormais un de ces commodes sujets de conversation où les inclinations naissantes trouvent les moyens de faire ces aveux indirects que Ton peut confirmer ou rétracter suivant qu'ils réussissent. Bcnedict parlait d'Amabel et de sa beauté en termes qui, à la rigueur, pouvaient s'appliquer aussi à Edith. 11 s'exhalait en regrets et peignait sa passion avec les traits les plus vifs et les couleurs les plus brûlantes. La jeune femme attentive, intéressée au plus haut point, écoutait cette éloquence passionnée avec d'autant moins de scrupule qu'elle ne s'adressait pas directement à elle.
Elle y répondait par des protestations d'amour pour Volmcrangc, dont elle reconnaissait avoir justement mérité la colère, ayant manqué de franchise avec lui. Dans ces entretiens ambigus, chacun montrait sa sensibilité, sa tendresse, sa puissance de dévouement, et déployait sans crainte tous les trésors de son âme. A l'abri des noms d'Amabel et de Volmerange, ils se livraient à des subtilités de métaphysique amoureuse. Leur passion inconnue d'eux-mêmes, et cachée par ce masque, usait de la liberté du bal travesti. In-