‹ Les deux étrilesChapitre 41 sur 142 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

défaite et si désespérée, la tète qui se dessinait quelques instants auparavant dans les profondeurs d'acier bruni, si blanche, si fraîche, si rayonnante de bonheur et d'espérance.

Hélas! les jolies roses-thé avaient perdu leurs nuances charmantes, et c'est à peine si les lèvres gardaient un reflet vermeil presque effacé. La beauté vivante était devenue une beauté morte ; et la statue animée de la Joie, l'ange de la Mélancolie pleurant sur un tombeau.

Le bouquet nuptial et les parures de fiancée que le vague regard d'Amabcl saisit au fond de la glace, dans leur blanche fraîcheur et leur virginal éclat, lui parurent une odieuse ironie, une dérision cruelle.

— Déshabillez-moi, dit-elle à ses femmes. A quoi bon ces parures mensongères? Je ne suis pas une fiancée, mais une veuve : donnez-moi une robe noire.

— Bon ! s'écria lady Eleanor, voilà encore une idée romanesque. Se mettre en noir, c'est exorbitant : une robe de couleur brune eût suffi, car, après tout, vous n'êtes pas mariée. Vous vous compromettez, miss Amabel; cela pourra vous nuire plus tard. Benedict n'est pas le seul époux qu'il y ait au monde.

— Si, ma tante; pour moi, c/est le seul.

— Propos de jeune fille amoureuse. Aucune

perte n'est irréparable; tout se remplace, et un homme en vaut un autre ; croyez-en ma vieille expérience, dit en se rengorgeant Iady Eleanor,

qui, grâce à ce qu'en pareille matière le mot i expérience » avait de flatteur, risqua l'épithète « vieille, » pour donner plus de rondeur à la période et d'autorité à la maxime.

De son côté, le pauvre William Bautry, ne sachant comment se rendre compte d'un événement si bizarre, parcourait la rue pour la vingtième fois avec cette obstination stupide que donne l'incompréhensible. Il croyait trouver sir Benedict, à force d'allées et de venues : il entra à plusieurs reprises dans les rares boutiques de la ruelle, et se fit répéter à satiété par les honnêtes habitants de denrées des Indes orientales et occidentales, par les hospitaliers propriétaires des oyster-houses et des dépôts de spirit-wines , brandy et autres boissons, qui avoisinent ordinairement les poissonneries, qu'on n'avait vu passer personne de semblable aux deux gentlemen dont il donnait la description.

Les policemen interrogés dirent n'avoir vu aucun promeneur, aucun groupe à l'heure où sir Arundell avait disparu ; que, d'ailleurs, le brouillard qui régnait en ce moment empêchait de voir à plus de quatre pas ; mais que cependant ils n'avaient pas entendu le moindre bruit, ni cris,

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