‹ Les deux étrilesChapitre 96 sur 142 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

avez vu ce que nul ne doit voir ni redire; un coup de rame vous rendait au gouffre. Mes hommes n'attendaient qu'un signe.

— Oh! pourquoi ne l'avez -vous pas fait? interrompit Edith, en portant ses mains diaphanes à ses yeux: rougis.

— Je ne l'ai pas fait, continua Sidney, car quelque chose a crié en moi, et il m'a semblé que replonger dans la mort l'être qu'un hasard merveilleux rattachait à la vie eût été une barbarie froide, une espèce d'impiété envers le destin. Mais, je ne dois pas vous le cacher, cette existence que je vous ai rendue, il m'est interdit de vous en laisser la libre disposition, au moins jusqu'à l'achèvement de la grande œuvre à laquelle je travaille : le vaisseau qui nous emporte ne doit s'arrêter que dans les mers les plus lointaines. Jusque-là vous serez morte pour tout le monde.

— Ne craignez rien , milord , je n'ai pas envie de ressusciter.

— Cet habit que vous avez pris, continua Sidney, vous le garderez quelque temps. Plus tard, quand il faudra le quitter, je vous le dirai. N'ayez aucune crainte. Malgré nos airs sinistres et ténébreux, nous sommes d'honnêtes gens, nous tendons à un grand but.

Et en disant ces mots, les yeux de Sidney res-

plendircnt, son front rayonna, ses traits s'illuminèrent ; mais bientôt, comme honteux de eette effusion, il reprit son regard tranquille et son attitude froide.

- Fiez-vous à ma loyauté, madame; je ne vous aurais pas retirée de la mort pour l'infamie, et puisqu'un assassinat ou un suicide vous ont jetée au fleuve, il faut que vous en sortiez radieuse et réconciliée ; avec moi, les dangers du moins seront glorieux, et si vous succombez à la tâche, les siècles vous béniront.

— Oh! oui, répondit Edith, maintenant que tous les fils qui me liaient à l'existence ont été brisés, je sens que je ne puis vivre que pour le dévouement; moi, mes jours sont finis, je n'ai plus de but ni d'espoir, aucune raison d'être : tout m'est impossible, même la mort, puisque Dieu m'a suspendue sur le gouffre sans m'y laisser enfoncer. Disposez de votre servante, substituez votre volonté à la mienne, mettez votre âme dans mon cœur vide, soyez ma pensée ; je m'abjure dès aujourd'hui, j'oublie qui j'ai été, qui je suis ; je désapprendrai jusqu'à mon nom ; je prendrai celui que vous m'imposerez ; un fantôme, cela se baptise comme on veut ; je me tiendrai debout, et j'irai jusqu'au jour où vous me direz : « Spectre, je n'ai plus besoin de toi, recouchetoi dans ta tombe. :>

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