Les deux familles
La ville de Saint-Fclix n'était pas dans sa situation ordinaire; on ne formait plus ces conjectures hardies, téméraires, saisissantes, qui inspiraient une nouvelle activité a la conversation , et qui défrayaient abondamment les causeries du soir de
chaque foyer de famille; en un mot, M. Molleau faisait faute à ses concitoyens. Depuis le jour où un démenti si éclatant avaitété donne àsesaiïirmalions, venues de personnes bien informées, une fausse honte le retenait a Caraman, où, selon son usage, il avait été se réfugier.
Cependant il manquait à sa ville natale; ses menteries amusaient , et surtout aidaient a passer le temps , si rapide U s'envoler pour quiconque l'emploie , et dune lenteur si désespérante pour celui qui, les Lras croisés , demeure en peine de lui. On redemandait M. MoUcau ; il comprit tout ce qu'avait d'agréable une telle unanimité , et il se détermina à reprendre le chemin du château de Saint-Félix, afin de se montrer inopinément au milieu des promeneurs ordinaires.
L'envie de faire de l'cifct lui inspira
l'idée de s'introduire secrètement dans sa maison , afin que le lendemain son apparition n'en produisît que plus d'e'clat. En conséquence il quitta Caraman vers le coucher d.i soleil, et, parvenu a une demi-lieue de Saint-Féiix, il s'arrêta à sa campagne, sorte de métairie augmentée de deux chambres composant l'appartement du maître, et duii enclos de dix toises carrées d'étendue , oîi six compartimens bordés de buis, s'appelaient un jardin. Là, il soupa , se coucha, et, s'étant fait éveiller Il quatre heures du nuiliii, il acheva, de concert avec sa poulinière, de regagner sa ville natale.
Un faux pas de la jument dclermina de la part de M. Mollcau une chute qui, pour ne pas être dangereuse, le retarda de telle sorte, que cinq iieurcs du matin sonnaient à la grosse horloge de l'ancienne collégiale
de Saint-Félix lorsque lui , contournant la butte des Trois-i\Ioulins, se préparait à monter la colline et à traverser le faubourg de la petite ville.
Craignant d'être aperçu et reconnu par un seul babitant , ce qui équivaudrait à une publication de son retour a son de trompe , il se basarda à piquer sa monture, malgré la peur qu'il ressentait au souvenir de son accident de tantôt , et afin que le bruit du trot delà jument n'attirât à sa fenêtre un amateur matinal, il prit à droite afin de gagner par les boulevards sa maison, située dans la rue du Cbâteau.
Comme il passait devant le moderne Iiôtel des Parisiens (les Lapeyrel), il vit à la pale lueur de l'aube une des fenêtres du rez-de-cbaussée de ce manoir s'ouvrir. La disposition du terrain l'élevait a une demi-bauteur d'étage ; un liomme s'assit sur
le rebord, puis se glissant le long de la muraille en se tenant à l'accoudoir , se laissa cheoir avec adresse et bonheur ; en même temps une femme se montra a la même fenêtre , fit un signe amical à celui qui s'évadait , puis referma la fenêtre.
Une haie de buis, en cachant M. Mol- Jeau, lui permettait de voir à son aise ; il crut d'abord qu'il deviendrait le témoin principal d'une scène de vol, et dcjU il recommandait son âme à Dieu , tant il craignait de tomber dans les sentinelles avancées des bandits , lorsque l'individu qui venait de descendre aussi lestement passa tout auprès de lui , et lui fil reconnaître a sa joie incomparable, non un brigand, mais le vicomte de Pamiers.
Celui-ci était si empressé à poursuivre sa course qu'il ne vit pas le voyageur nocturne , quoiqu'il passât a deux pas du
bouquet de buis qui protégeait Molleau.
La vélocité de sa marche tarda peu à le faire disparaître ; mais le calme de la nature laissa entendre pendant quelque temps encore le bruit de son pas.
Il y a certes dans la vie des heures cruelles d'angoisses et de violentes contrariétés ; mais, en revanche , la bonté de la Providence nous en dédommage par quelques-unes tellement douces , tellement prospères , que leur charme cicatrise promptement les blessures que les autres ont causé. Qui mieux que le sieur Molleau en aurait fourni la preuve maintenant? que devenaient les avanies de la dernière retraite avec le bonheur inexprimable qu'il goûtait à cette heure-là?
Il ne s'agissait pas cette fois de rapports inventes, de mensonges construits à grande peine, avec uv.e ombre de réalité, ou éla-
blis sur une parole vague interprétée m:\licieusement^ non ; la cliose avait pris une autre face ; le fait était positif, paient ; il résultait d'un témoignage de visu , et luimême, cette fois , serait la personne bien informée qu'il mettait en jeu si souvent.
JN'était-il pas vrai qu'une fenêtre de la maison dps Lapoyrcl s'était ouverte? qu'un homme en venait de descendre ? qu'une femme lui avait fait de tendres adieux ? que cet homme était le vicomte de Pamiers?. . . ]Mais la dame... \à dame... Eh parbleu! qui pouvait-elle être autre que la jeune* Mathilde Lapeyrel? L'amour que Sylvère lui portait , le retour qu'il avait obtenu, n'étaient déjà plus un secret pour la ville et pt)ur la banlieue ; donc , il dévoilait iîjcontestable que niademoise!lc Lapeyrci recevait dans su chambre, et peulclrc plus intirnemcnt encore, le plus noble
et le plus joli garçon de Saint-Félix.
Et pouvoir s'avouer à soi-même qu'un tel secret était notre proprie'té , que ce serait lui qui en donnerait la primeur aux habilans de Saint-Félix, quelle joie ! quelle ivresse ! La prospérité ne tue donc pas , puisque Molleau était encore en vie?
C'était en cheminant avec lenteur que le méchant homme faisait ces réflexions 5 déjà il atteignait son manoir lorsqu'une nouvelle idée le saisit ; à son regard intérieur apparut (out-à-coup la colère du vicomte de Pamiers , celle non moins légitime des Lapeyrel , et toutes lei conséquences désagréables et dangereuses qui peuvent fondre sur un homme qui se dévoue généreusement pour procurer à ses concitoyens le doux spectacle du déshonneur de deux flmiillcs. Il voyait déjà des épéesj des pistolets, des bàtc^is peut-être,
et une nouvelle expatriation plus lointaine. Et qui en fixerait la durée.
Il tressaillit, ses yeux examinèrent le boulevard , les maisons voisines , aucune créature humaine ne les animait , et son retour n'était encore connu de qui que ce fut- Le voilà immobile sur le tertre , tenant conseil avec soi-même, et appelant au délibéré la malice noire et la prudence : l'une et l'autre lui donnèrent un bon avis, et il en profita.
Sur-le-cliamp il fit faire volte face à sa jument poulinière , s'enveloppa de son manteau , et reprit au grand trot le chemin de sa maison de campagne , toujours heureux, carie faubourg se tint silencieux à son passage, cl nul ne Tinquirta pnr sa présence, sauf les colons de la métairie de Planques, qui se croisèrent avec lui an moment qu'il passait sous leur habitation
champêtre ; ceux-là examinèrent curieusement le fantôme k cheval qui gravissait la côte d'Auriac, mais sans pouvoir lui donner un nom.
Les paysans qui cultivaient la propriété de Moîleau s'étonnèrent de son prompt retour; il le rejeta sur sa chute, dont il aggrava l'importance; selon lui, il serait demeuré évanoui long-temps, et ne ferait que de reprendre ses sens. Cela conté , il s'enferma dans sa chambre , et écrivit en déguisant son écriture, talent coupable qu'il possédait déjà , quatre lettres anonymes , chacune racontant avec des expressions différentes le fait si éminemment intéressant de la sortie nocturne du vicomte de Pamiers de clicz les Lapeyrcl ; et cela , conté avec une malice infernale qui flétrissait la jeune ?JalhilJe.
Pès que celte Œu\re snîanique eut été
terminée, un jeune garçon de ferme et moitié idiot , eut la commission d'aller la remettre sous enveloppe au receveur Roubertot, accoutumé a recevoir journellement beaucoup de lettres. Le jeune bomme fit mieux, car, au bas de la cote, ayant rencontré un meunier qui ne le connaissait pas, mais qui montait à Sainl-Fclix , il lui confia la dépêche importante , et revint assurer à son maître qu'il s'était acquitté fidèlement de sa commission.
Le receveur, étonne de cet envoi mystérieux , sans aucune explication qui lui fût particulière, examina long-temps ces quatre lettres en ressentant Tenvie extrême de s'en approprier une ; néanmoins il vainquit la leulation , et le premier contribuable venu de la banlieue qui entra chez lui en ressortit chargé de la mission
de SLipplcer au service clc la posle aux lettres.
Avant midi, trente groupes errans sur la place , devant les portes ou dans les vestibules de chaque maison , causaient avec autant de vivacité que de mystère de l'incroyable événement de la nuit précédente*, chaque habitant comprenait aussi le péril qu'il y aurait a provoquer avec soi une explication , soit avec la maison des Pamiers, soit avec la famille des Lapeyrel j aussi on mettait à la liberté de la conversation une réserve peu commune , sans pour cela rien taire, rien excuser.
Tout narrateur, dans cette occurrence, lorsqu'il était assuré de la complicité de ceux qui l'environnaient, établissait pour premier point que la coquetterie de madame Saint-Aurèle avait perdu la jeune Mathildc; que celle-ci, envieuse de prendre
le premier rang dans la haute société , s'était adressée au vicomte de Pamiers qu'elle avait séduit ^ il devenait certain qu'elle avait fait les premières avances. Déjà des personnes dignes de foi l'avaient surprise sortant, le soir venu, de la maison paternelle par la porte du boulevard ; Sylvère attendait à quelques pas , et puis ils s'enfonçaient dans la campagne. Un paysan de la métairie des Clausades les rencontra en position scabreuse au plus creux de la carrière de pierres creusée tout proclic de ce manoir champêtre . Depuis deux mois , la petite Lapeyrel (car elle n'était plus mademoiselle Saint- Aurèlc ) recevait chaque nuit les visites du Vicomte dans la solitude de sa chambre a coucher. A la scène dernière , Mathildc avait fait connaître U son amant que s'il ne Icpousait pas sous un délai de
deux à trois semaines , elle c'tait de'shonorée complètement.
Le noble jeune homme, foudroyé par cette révélation, aurait re'pondu qu'il parlerait à ses parens ; mais ce matin même il avait confié à cpieîqu'un, qu'on ne nommait pas, que, loin d'épouser une évaporée , quil certifiait ne pas être à sa première avenUirc, il se disposait à quitier Saint-Félix, afin d'aller rejoindre à Paris son oncle , !e sénateur de Saint- Lizier, qui le faisait son liéritier a condition qu'il serait auditeur au conseil d'état; que du reste ics Lapeyrei , avertis par une lettre anonyme de la faiblesse de leur fille, avaient abandonné toutes leurs affaires, et que ce motif fâcheux était la cause unique de ce retour précipité auquel on ne devait pas s'attendre.
Puis venaient des disputes, des collo-
ques, (les paris pour ou contre tel événement probable ; la fortune immense des Lapeyrel déterminerait les seigneurs de Foix à entacher leur écussoii , intact de souillure , de celle résultant d'une telle alliance. — Non , répliquaient gens bien informés, il y a six jours que le Vicomte, soutenu par le grand-bailli de Morée , s'était jeté sans succès aux genoux de son aïeul , qui s'était opiniâtrement refusé à donner son consentement à un hymen pareil. — Je sais que mesdemoiselles de Lavaur, de Salles et de Sainte-Gabelle se sont déclarées pour le mariage, (,'t ceci par principe de piété. — Oui, répliquait un autre; mais la vieille lîaronne a alîinné que si une telle bru entrait dans sa maison^ elle-même en sortirait aussitôt. — Que feront les Lapeyrel? — Un procès.
— Il y aura un duel.
Ici la conversation chaleureuse était interrompue par un survenant qui apportait des nouvelles positives. Hier au soir, et lorsque la société fut partie de Thôtel de Famiers , l'Espagnol don Lobranos y resta seul jusqu'à quatre heures du malin; demandant grâce pourla jeune fille, et fut enfin congédié avec un refus formel, bien qu'il eut mission d'annoncer que les ascendans de la jeune fille la feraient leur héritière au préjudice de ses frères, et ceci en raison de la grandeur de l'alliance.
On dîna mal et vite à Saint-Félix ce jour-là.