UN TRIOMPHE MODERNE
Une mauvaise nouvelle semble avoir les ailes de l'aigle tant elle se propage rapidement.
(Recueil des Maximes.)
Vers cinq heures du soir, les cris tle quelques adolescens qui jouaient à la marelle sur le boulevard de la Porte de Toulouse, annoncèrent aux habitues de la place, qui étaient au gr.md complet , le
relour de M. MoUcau vers ses pénates. On se rapprocha de la partie pavée de la rue du Cliàtean, paroù il devait venir et où on l'attendait avec une impatience ardente •, il résulta de cette disposition amicale une sorte d'ovation qui flatta le mauvais citoyen .
D'abord en avant couraient, en faisant rouler des cercles ou en sautant à la corde, deux douzaines d'enfans de bonnes mères, tout sales et déguenillés , qui formaient une avant-garde très - respectable ; puis venait le triomphateur monté sur sa poulinière. Sept à huit jeunes gens l'environnaient ; les uns fils de ses voisins, les autres accoutumés a' plaisanter avec lui; certains lui faisaient des c|uestions relatives à sa sauté, a sa famille , à ce qu'il avait pu faire ; quelques-uns s'adressaient aux passans ou aux artisans qui travai
laient clans leurs boutiques , les interpellaient moins par leurs noms que par leurs sobriquets qui en tiennent lieu dans les petites villes , et leur faisaient remarquer le retour cle Tenfant prodigue.
Le poulain, épouvante de ce tumulte, poursuivi par les plus malicieux qui lui tiraient les oreilles ou la queue , caracolait^ hennissait, courait ça et là, faisant fuir les vieilles femmes, les jeunes filles, dont les cris aigus reffaroucJiaient encore plus, et jetant par terre les bambins, pleurant et maugre'ant; eux la cause principale de ces accidens.
Le tumulte^ la clameur toujours croissante faisaient un double appel à la curiosité publique et particulière. Qui, accourait de l'intérieur de son logis au seuil de la porte. Qui ouvrait avec précipitation une fenêtre, dans la croyance que Tarchi-
chancelier Cambacérès revenait clans le Languedoc, oîi il avait fait une apparition au commencement de cette année ; Sainl- Félix , en un mot, s'animait et prenait une physionomie de fête.
Dire que MoUeau recevait avec indifîercrce ou avec modestie de tels honneurs, ce serait aller contre l'cvidence. Il en jouissait orgueilleusement : ses narines se gonflaient, sa bouche ctait souriante, et ses regards scrutateurs cherchaient de tous côtés afin de signaler, non ceux qui faisaient partie de la foule accueillante, mais ceux qui, par dédain , jalousie ou insouciance, ne se mettaient a une croisée ou ne formaient pas la file.
Quand il arriva en face de la maison Lapeyrel,il fut salué d'un vivat général ; les désœuvrés, comme je Tai dit, qui s'étaient portés en ce lieu, l'cnlourèrent spontané-
iDent; tous lui tendirent la main, le fe'licitèrent sur l'heureux à-propos de son arrivée, et le conjurèrent de mettre pied à terre et d'aller avec eux sous la place , afin de ne pas retarder le moment où on l'instruirait de nouvelles inattaquables par leur ve'racité, et telles par le fond, qu'on espérait que lui-même en serait confondu et frappé de stupéfiiction.
La prière, et ce qui suivrait si elle était exaucée, avait certes de quoi tenter Molleau; mais, d'une autre part, il aurait désiré perpétuer jusqu'à sa maison la marche triomphale. Cependant , il ne céda pas à cet enivrement, et il se jeta en bas de sa bonne poulinière. A peine eut-il effectué sa desconte, que tel le saisit par un bras, tel p.ir l'autre, que tel le pousse en avant en lui marchant sur les talons, et tel autre lui écrase les orteils et
lui crache à la figure en lui bourrant le ventre de ses poings, afin de lui parler de plus près et d'être celui qui dix ans après se vantera d'avoir été le premier à lui apprendre la grande nouvelle. D'une autre part, aussitôt qu'entraîné par la foule vers le Couvert (nom donné a la partie de la place construite en portique), il a lâché la bride de sa monture , trente gamins s'emparent à leur tour de celle-ci : fun veut la monter, et en s'élevant sur l'étrier droit , il se voit en face un rival hissé sur l'étrier gauche; un troisième escalade la pauvre bète en se cramponnant a sa queue. Sa possession est non moins disputée que celle de son maître , et elle-même devient le champ de bataille que l'on se livre afin de la conquérir.
SouOlels , taloches, coups de poings ou de pieds , égratiguures donnés ou reçus ,
cheveux arrachés, défis, injures, cris, larmes, tapages, Li jument entraînée, assommée, voilà ce qui eut lieu clans cet épisode partiel des événemens nombreux de celte journée , encore fameuse dans la \ille et dans le canton. La pauvre bête, autre Hélène que se disputaient de nouveaux Grecs ou Troyeijs, serait enfin succombée au milieu de cette mêlée, si le fils du boucher , grand gars âgé de dix-neuf ans , ne se fût lancé au milieu des combaltans ; là, prenant les oreilles, le nez, la peau du ventre, les redingotes, les vestes , sans s'inquiéter de ce qu'il ensanglantait ou déchii'ait , il parvint à dégager la pouiinirre; cl puis , Tenfourchant avec la joie du vainqueur , il l'entraîne en laccablant de coups de gaule ou de talon jusques îi son éciirie, où ellearriva presque essoufflée', et néanmoins reconnaissante tnvtrs son dernier ravisseur
des supplices de détail que sa violence avait abrégée.
Pendant que ceci se passait à la place où Molleau avait héroïquement clôturé son ovation , Molleau en personne était arrivé plus entraîné et porté que marchant sous le Couvert , lieu sacré oii on voulait l'initier au scandale ; mais quand il y fut précipité, dix bouches lui avaient déjà conté laffaire , chacune par un lambeau , il est vrai , mais assez pour que le nombre fût peut-ctre évalué à sept a huit récits comnlels.
La terreur permanente en lui, du point de vue sérieux et même tragique de l'affaire, le dominait encore tellement , que son amour-propre céda dans cette occasion à la prudence, et il se conduisit avec tant d'adresse, qu'aucun alors ne soupçonna tenir de Molleau uniquement le fond sur
lequel on avait semé des broderies bien élranees; i) dût écouter et il écouta toutes les calomnies inventées d'après ses quatre textes originaux , et Dieu sait a quelle quantité s'était arrêtée l'imagination naturellement méchante de ces hommes qui , ennemis du travail et de l'étude ^ ne s'occupent que de ce travers, ou , pour mieux dire, de ce crime désigné aujourdhui sous le nom odieux et ignoble de cancan , et c'est pour la première fois qu'il souillera un de mes ouvrages.
Malgré la vivacité en quelque sorte furieuse avec laquelle l'envie et la haine que Ton portait aux Lapeyrel se fussent jetées sur ce fait, d'une autre part il restait encore tant de respect pour la famille de Pamiers , que , et la postérité ne voudra pas le croire , ce fut le surlendemain seulement que les chapeaux noirs du lieu se dëlernii-
lièrent 11 admettre au partage de ce scandale les castes bouliquières et les plus infimes de Saint-Félix.
Cependant MoUeau , doublement satisfait et de sa réception pompeuse , et de la propagation rapide de la nouvelle fatale , sans que son nom s'y trouvât compromis , puisqu'il était prouvé ostensiblement à tous que le matin encore il était éloigné de sa patrie! et que, loin d'avoir parlé , on lui avait tout appris; se retira Ciifi 11 et rentra a la nuit tombante dans son logis, où il soupa avec cet appétit que donne aux médians la mauvaise action heureusement accomplie quils ont conduit avec tant d'art et de perversité. Le hasard l'avait si bien servi, que SCS intimes et Roubertot l'ji-même ne le soupçonnèrent aucunement.
Ce receveur , le soir également arrive poLir lui , ne se coucha pas aussi paisible
que MoVieau; c'était par son intermédiaire que le révélateur mystérieux avait propagé le scandale ; c'était lui qui, sans savoir en effet le contenu des quatre lettres anonymes, s'était donné le soin de les faire distribuer; la fortune lui avait fourni, il est vrai , pour agent , un étranger à la commune , un passe-volant; mais si des perquisitions étaient faites pour remonter à la source de la calomnie, si une circonstance funeste dévoilait que celle-là sortait de ciicz lui , comment prouverait-il que le paquet primitif lui venait d'autrui ? Sa cuisinière, qui avait des mofifs pour lui taire la visite du jeune et beau mouh'nier (garçon de moulin) , s'était retranchée à répondre^ au premier inleirogatoire qu'il lui avait fait subir, que le pli dont il s'agissait avait élé apporté par un })aysan qui , pour la première fois , était entré
dans la maison, et dont le nom et le visage s'étaient effacés rapidement de sa mémoire .
Des intéressés a percer dans la profondeur de mystère d'iniquité accepteraient-ils une pareille justification? Les antécédens de Roubertot ne lui deviendraient-ils pas nuisibles ; et si les Pamiers , si puissans par leur naissance ( car sous l'empire la noblesse possédait une valeur réelle) , et les Lapeyrel si importans par leur opulence, se réunissaient contre lui, nécessairement il perdrait sa place ; or, comme il y tenait autant que depuis nous avons vu un marécbal illustre convenir qu'il tenait a son traitement , il nourrit de l'idée fixe que son avenir, que son intérêt exigeaient qu'il arrivât jusques à l'auteur des anonymes, afin de se mettre a part en cas d'une investigation justement appréhendée.
Je dirai plus tard les démarclies qu'il fit pour arriver à soulever ce voile , et quels furent les résultats de ses recherches actives. D'abord, et dans le but d'embrouiller la question , il augmenta habilement le nombre des quatre lettres ; l'activité du commérage Taida si bien que, comme dans la fable de La Femme et du Larron , le chiffre de celles-là s'accrut avec tant de rapidité :
Q'avant la fin de la journée »
11 se montait à plus de cent.
Ce ne fut pas le manège le moins odieux, car, comment arriver au milieu d'une telle quantité de missives anonymes que chaque chapeau noir , que chaque gentilhomme , que chaque marchand prétendait avoir reçu , et ceci dans le but d'accroître sou
îniporlance , que tous, en outre , disaient avoir brûlé, aOn de ne pas être mis au défi, de la faire voir, atteindre uniquement les seules véritaljlement expédiées, transmises, reçues et coinnumiquées. Le ressort, en effet , joua avec un plein succès ; il fut l'obstacle le plus difficile k surmonter, et peut-être môme que la vérité n'eut pas élé connue d'une manière éclatante, si la Providence n'eût pas préparé, d'une part, l'épouvante intéressée du receveur Roubertot d'un côté, et Tintervention d'un autre témoin bien autrement imporlant et redoutable .
Mais en n'anticipant pas sur les événemens postérieurs à ceux de cette journée, je me contenterai de faire savoir au lecteur que le scandale, d'abord choyé, nourri, accru par la première malice de ces messieurs, les désœuvrés ayant passé entre onze heu-
res du malin et sept heures du soir dans le giron des épouses de tout ce monde , prit dans cet espace de temps un embonpoint, un développement si excessifs , qu'au moment précis
Où Phœbé lîans son char d'albâtre , Montait de l'horizon à la voûte des airs,
c'était pire que le déluge de Deucalion , et presqu'autant de Xissutrus ^ la ville en était inondée , et déjà le trop-plein se ré>pandait à flots rapides dans les châteaux , lesgenlilhommÎLTCset les campagnes bourgeoises des alentours.