‹ Les deux famillesChapitre 20 sur 20 · XXI ET DERNIER · texte numérisé non relu

XXI ET DERNIER

l'enfant retrouvé.

Jacob, au bout de vingt-lmit ans, fut pressé dans les bras de son fils Joseph , qu'on lui avait enlevé et qu'il croyait mort.

(Sainte Bible.)

Lorsque, ranimé par un bain et un souper excellent, et par ce calme qui suit délicieusement la certitude d'être k l'abri de tout danger, Aristide Saint-Aurèle se retrouva seul avec Sylvère et le Duc , il

leur prit la main à l'un et à l'autre^ et leur conta ce qui s'était passé à Saint - Félix après leur départ,

« Je fus peu de temps en danger ; mais, affaibli par une perte prodigieuse de sang, je revins à moi régénéré j je ne vous en voulais plus, Vicomte, et même je ne méritais plus votre colère : ceci amènera entre nous une seconde explication, qui n'aura, je l'espère, aucun résultat sinistre. Sachez seulement, aujourque M. l'abbéVigouroux, que je fis appeler, devint mon meilleur ami et le confident de mes pensées, avec un tel guido^ ou ne peut aller au mal, il changea mes pensées, me ramena dans la voie de la religion et de l'honneur.

» Mon premier acte fut de proposer à Théodebert de prendre ma place auprès de la comtesse Lucienne, et vous devez croire qu'il ne me refusa pas. Mon aïeul

doric le Conduisit aux pieds de cette belle personne, qui lui permit l'espérance sans vouloir s'engager autrement, tant que voU» ne seriez pas de retour.

» Pendant ce temps un autre amour, qui se mélangeait à la reconnaissance, me conduisait vers une jeune fille à qui Dieu a tout accordé, sauf la fortune. Si je suis en vie , Sylvère , je le dois à Rose Morel ; deux fois, épiant le cours de ma maladie, et en veillant pour moi lorsque les autres dormaient , elle a prévenu les dangers mortels d'une hémorrbagie 5 et les docteurs en médecine et en chiiurgie ont déclaré à mon père et à mon aïeul que sans Rose ils auraient perdu un fou auquel ils accordent quelque amitié.

n Napoléon vint à Toulouse. Je voulais rester quatre ans éloigné de Saint-Félix , afin que lorsque je demanderais Rose pour

femme, on ne me fîl pas l'objectioft que je cédais à la séduction de l'habitude; je sollicitai une sous-lieutenance de cavalerie. Je la dus à la protection du colonel de Ribes, de la famille de Cafarelli, et surtout à celle du sénateur comte de Saint-Lizier, et du baron chambellan de Leurs Majestés Impériales et Royales, M. le vidame de Tarascon. »

— Que dites-vous, Aristide? dit Sylvére, tout étonné. Quoi' mon oncle...

— Est courtisan. Mais vous savez que votre aïeul a reçu, ainsi que son frère , le titre de comte ; que vous étiez auditeur au conseil d'état français.

— Non, non , j'ignorais toutes ces choses ; il y a deux ans que le duc et moi restons sans nouvelles de noire famille.

— Dans ce cas , reprit Aristide d'une voix plus émue, les malheurs delà mienne ne sont pas venus a vous non plus.

— Votre fortune a-t-elle été compromise? dit le duc.

— Avez-vous perdu?. . . Oh non, n'estce pas ? The'odebert. Votre père , votre aïeul, votre mère, voire sœur sont en vie?

— Oui, tous ces êtres qui doivent nous être chers vivent ; car, Sylvère, je ne vous sépare pas de nous.

— Et vous faites bien.

. — Mais cependant, que penserez-vous, lorsque je vous confierai que , bien que la mort n'ait frappé personne des nôtres , vos deux amis n'ont ni mère, ni sœur ?

Une exclamation d'épouvante et de douleur échappa simultanément à la bouche du Duc et du Vicomte ; puis tous les deux conjurèrent Aristide de les rassurer, si cela se pouvait.

— Si la conduite insensée de l'une n'était pas publique, assurément je périrais

mille fois plutôt que de vous instruire de ses déportemens ; mais le Languedoc en a retenti, et alors. . .

— Oh ! laquelle, je vous en supplie^ laquelle ?

•— Ma mère 5 elle quitta Saint-Félix deux heures avant notre duel, a6n d'aller à Toulouse attendre l'impératrice Joséphine. Dans cette ville elle rencontra un bel Anglais, prisonnier de guerre, homme très riche, et que Ton envoyait au dépôt de Verdun. Tous deux se plurent, tous deux s'évadèrent ensemble; et, dès ce moment on cessa d'avoir de leurs nouvelles, et nous ignorons encore ce qu'ils sont devenus.

— '■ Leduc lança à son neveu un regard caché au narrateur, cl il vit une somhrc confusion cclatei'snr les Irnits de wS^lvère, qui, pour mieux cnrlier yen embarras, et afin de diminuer ceux ue son an.i, ^e mit ii dire;

— Et mademoiselle Saint-Aurèle?

— Oh! pour ce point, quoique plus extraordinaire encore... Messieurs, avant que je poursuive, jurez-moi l'un et l'autre d'ensevelir au plus profond de votre cœur la révélation qui va vous être faite.

— Parlez , liâlez-vous ; c'est me faire mourir !

— Croyez, dit le duc , que le vicomte n'est pas peut-être le plus attaché à mademoiselle Malliilde.

— Cerles , répliqua le jeune sous-lieutenant, si votre neveu chérit cette pauvre fille, je vais mettre son amour à une rude épreuve.

— rCe début augmenta la double agitation des deux auditeurs ; et lui , poursuivant, leur rapporta mot a mot tout ce que son aïeul avait d'abord conlé à Mathilde

elle-même, en présence de MM. dePamiets et Andreau.

A mesure qu'Aristide atançait dans sa liarralion, mille sentimens d'amour, d'espérance, d'inquiétude, mille sensations variées s'entrechoquaient, naissaient et se détruisaient lour-à-toiir dans le cœur du \icomte. Tout-a-coup un éclair morall'illumina , et d'une voix tonnante :

— Mon oncle , ciia-t-il ! mon oncle , entendez-vous ?comprcnp7>vous?

Le silence surprenant du duc , enfoncé dans un vasle fauteuil , mal t claire de la bougie unique, selon l'usage espagnol, paraissant étrange auxdeus jeunes gens , ils s'appr-ocbèrent de lui... M. de Montézuma était complètement évanoui. On appela ; ses gens vinrent ; on lui prodigua des soins empressés , et pendant ce temps, S^lvèie , chantant , dansant, foliant , eu-

tramait Aristide dans des transports délirans, puis il revenait à son oncle , encore faible; il l'embrassait en pleurant, en sangloltant, en éclatant de rire.

— Aristide , disait il, que nous sommes heureux. Oli ! oui, oui, c'est elle... ma cousine, ma femme, votre sœur. . .

Le duc reprit le libre exercice de ses sens ; ce fui pour imiter le Vicomte dans ses extravagances; d'abord il oublia la présence de Saint- Aurèle, et ne croyant laque son neveu :

— Sylvère, dit-il , partons ; oui , tout de suite ; courons embrasser ma fille et ta femme. Ah! pour cette fois tu ne la refuseras pas de ma main.

— INIon oncle , promettez-la moi , ou si non je me tue avec vous et avec elle.

— Messieurs , dit alors Aristide , m expliquercz.-voiis...

— Ah! monsieur, que ne vous clois-je pas , répartit le Duc ; vous qui réparez tous les malheurs de ma vie ; car celle qui ne vous appartient plus par les droits du sang, devient, par ceux-là aussi, ma fille légitime; car Mathilde est ma chère Hélène, Tobjelde ma tendresse et de mes regrets.

Alors il instruisit le jeune Saiiit-Aurèle de ce que le lecteur sait déjà ; et celui-là, puisque de toute nécessité il devait renoncer à avoir Mathilde pour sœur, s'avoua que le ciel ne pouvait mieux la placer dans l'intérêt des siens.

Avant que l'on cherchât à rassembler les documens qui transporteraient Mathilde dans sa famille légitime , la simple .inspection du livre de raison du prince Montézuma, père du duc, prouva la chose a son fils : il y trouva consigné le don d'un million, de trois cent, décent mille francs,

et sans que le nom des preneurs fut désigné que par une lettre initiale qui se rapportait à celles de La Rondère, comme Jes Lapeyrel s'appelaient à cette époque , et du médecin, et de la nourricej ce premier rayon faisait tout espérer.

Une telle particularité désarma l'oncle et le neveu ; ils obtinrent par MM. de Tarascon et Saint-Lizier leur amnistie, à condition que Sylvèrc entrerait en qualité de sous-lieutenant dans l'armée française j il consentit à tout , à tel point le désir de revoir ses proches, Tliéodebert et Malliilde, domina sur son cœur.

Le Duc retrouva le médecin , la nourrice, l'Espagnol, agent de son père. Celuici confessa tout , fournit la correspondance du prince qui avait conduit toute l'intrigue, et il fut solennellement prouvé que Mathilde Saint-Aurèle élaitlaprincesse

Hélène de Montézuma. Les choses furent présentées de manière à ne compromettre que les morts. Un agent très subalterne , décédé , fut déclaré le seul coupable. Lui seul avait enlevé l'enfant à sa mère , et seul la substitua au cadavre de la fille de madame Saint-Aurèle k l'insu de tous les parens de la petite créature morte.

Des arrêts rendus en France et en Espagne par des cours compétentes réintégrèrent toutes choses à leur place. Le duc ne voulut rien recevoir du million donné par son père, ni de ce qu'il avait produit; mais Aristide exigea que la portion de la fortune des Lapeyrel qui serait revenue à Mathilde grossît la part de son frère Théodebert, qui épousait la comtesse Lucienne. . Quant a lui , et soutenu par tous les Pamiers et les Montézuma , il obtint de son aïeul et de son père l'autorisation d'épou-

ser une simple paysanne, mais la plus sage de la contrée.

Rose, forme'epar celles qui s'honorèrent d'être ses belles-sœurs, tarda peu a se former aux usages du monde; et, quelques années plus tard , lorsque sa fécondité eut rehaussé ses qualités , MM. Lapeyrel et Saint-Aurèle déclarèrent que, s'ils avaient à la reprendre pour bru , ils le feraient avec plus de satisfaction encore.

Les trois jeunes ménages n'ont pas cessé d'être heureux , et cela parce qu'ils ont préféré, malgré leur opulence, la vie delà province à celle de Paris. En 1 855 un acte de décès, daté de Boston , apprit aux deux Saint-Aurèle que leur mère était morte, aux Etats-Unis, le 1 7 décembre 4 83^.

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